Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art dramatique au
Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver dernier dans un
grand théâtre de Tokio.
Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En
dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second
ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant l'importance et
le goût artistique des populations. Osaka même, qui dépasse en nombre
d'habitants, l'ancienne résidence impériale, est, au point de vue
théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé dans cette ville de
commerce et d'industrie pour qu'il reste du temps à consacrer au
spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, comme en France, un
délassement du soir mérité par le labeur du jour, mais bien
l'occupation, l'absorption même de toute une journée.
Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes.
Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de
drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble pendant
plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour qu'on s'en tire,
car la mise en scène est fort coûteuse.
La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes et
treize tableaux. Son titre est: «_Ume no haru tate-shi no go sho
zome_».--Comment traduire cela?--Décomposons la phrase en mot à mot,
suivant la construction grammaticale japonaise: _go sho zome_ = tentures
garnissant un appartement à la cour;--_no_ = de;--_tate-shi_ = une
partie d'une grande habitation;--_ume no haru_ = le printemps des
pruniers.--C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir
consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre
énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des
œuvres de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils
désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique
et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que
cette règle y soit respectée.
Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux premiers
actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au troisième; mais
c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les plus belles scènes.
J'invoque en outre, comme circonstance atténuante, que, tout compte
fait, je suis encore resté au théâtre ce jour-là au moins sept heures
consécutives. En France, sept heures de drame noué feraient coucher à
trois heures du matin. Au Japon, la pièce entière en dure dix; en
supposant l'ouverture à notre heure, on en aurait pour toute la nuit,
jusqu'au lever du soleil, même en hiver. Notez que les Japonais arrivent
au théâtre avant le premier acte et jusqu'au bout ne perdent pas une
scène.
Abordons ce compte rendu du «_Ume no haru_... etc. »... Qu'on nous
permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes,
d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être intéressant d'avoir
sous les yeux un ensemble complet de la pièce: on saisira mieux de la
sorte la suite du drame et on verra, par ce spécimen, en quoi consistent
ces analyses imprimées dont nous avons déjà parlé.
Distribution d'après l'affiche:
_Personnages principaux_ _Noms des artiste_
Asama, le daïmyo Sakato.
Hototogisu, concubine du daïmyo,
fille de Issaï Nakamura Fukusuke.
Yukieda, jeune samuraï
(allant en pèlerinage au 2e acte) _id._
O Sugi, mère de Gorozô Ishikawa Jubizo.
Asoheï, serviteur de Hanagaki Nakamura Tsurugoro.
Yakuro, keraï du daïmyo Nakamura Dengoro.
Satsuki, courtisane, femme de Gorozô Kawabara Saki Kunitaro.
Hoshikage, ancien keraï du daïmyo,
chassé, devenu voleur Nakamura.
Oju, courtisane, fille de Issaï,
sœur de Hototogisu Iwaï Matsu Nos'ka.
Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo Kikusaburo.
Issaï, maître de thé du daïmyo Iwaï Shige Matsu.
Nadeshiko, femme légitime du daïmyo Yeinos'ke.
Takekuma, médecin du palais Ouokami Matsu Nos'ke.
Seppei, domestique d'Issaï Sakato.
Yuri Nokata, mère de Nadeshiko,
et belle-mère du daïmyo Kikugoro.