ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

1889

I

L'amateur de couleur locale que ses affaires ou ses loisirs amènent au

Japon ne saurait mieux l'aller chercher qu'au théâtre. Il la trouvera là

avec ses nuances les plus caractéristiques et les plus originales. La

salle et la scène lui offriront ensemble un champ d'observation

merveilleusement disposé pour une étude de mœurs et d'histoire.

L'édifice est une grande bâtisse en bois de formé carrée. On y pénètre

par un vestibule de plain-pied sur la rue, dont la disposition générale

rappelle l'entrée de nos salles de spectacle; là sont les bureaux de

location. On trouve aussi à acheter des billets dans les maisons de thé

du voisinage, mais nous n'oserions affirmer qu'ils y soient «_moins

chers qu'au bureau_».--Le vestibule donne accès, par deux portes,

presque directement dans le parterre et deux escaliers, on pourrait dire

deux échelles conduisent à l'amphithéâtre et aux couloirs qui commandent

les loges; il n'y a, bien entendu, qu'un seul étage. Sur la façade de la

rue, l'attention est sollicitée par des guirlandes de lanternes, des

banderoles fortes en couleurs, une série de tableaux représentant les

principales scènes de la pièce qui tient l'affiche, le tout donnant une

note d'ensemble assez criarde: c'est de bonne réclame. La grande salle

que nous désignons sous le nom de parterre est divisée en carrés égaux

comme un damier, ou mieux comme un plafond à caissons renversé: cela

fait autant de loges de quatre, mais on s'y entasse volontiers six ou

sept. Les spectateurs enjambent les uns sur les autres pour gagner leurs

places; mais une fois chaque famille installée dans sa boîte,--c'est le

nom qui convient à la chose,--on n'en sort plus sans absolue nécessité,

ce qui n'empêche, la représentation durant dix heures au moins, qu'il se

fasse momentanément de nombreux vides à chaque entr'acte. Mais on mange

là comme chez soi, on fume, on allaite les nourrissons, on se met à

l'aise. Il n'y a pas de siège, le Japonais ayant l'habitude de s'asseoir

sur ses talons et pouvant garder cette position, la moins fatigante et

la plus commode à son goût, pendant toute une journée.

Deux passages en planches, plus élevés que le fond des caissons à

spectateurs et au niveau des séparations d'où les têtes seules émergent,

courent d'un bout à l'autre de la salle, depuis les portes qui donnent

dans le vestibule du théâtre jusqu'à la scène. C'est par là que pénètre

le public du parterre; par là aussi que pendant la représentation la

plupart des acteurs font leurs entrées ou leurs sorties, surtout lorsque

la fiction veut qu'ils arrivent de quelque endroit éloigné ou que,

quittant la scène, ils marchent par les rues ou à travers la campagne.

«L'ouvreur» fait alors, en quelque sorte, office «d'avertisseur». Cet

employé de la porte est, d'ailleurs, préposé à la garde d'une collection

variée de parapluies et parasols qu'il ouvre lui-même et passe à chaque

acteur entrant, à tour de rôles, lorsque ces accessoires sont exigés par

les circonstances de la scène. Cette distribution se fait à l'intérieur

même, sous les yeux des spectateurs. Souvent le dialogue commence dans

le dos du public, dès qu'un artiste a mis le pied dans la salle et bien

avant qu'il n'arrive à la hauteur de la rampe; on s'arrête parfois à

moitié chemin pour dire quelque chose; ou bien on retourne sur ses pas,

puis on revient en avant; on arrive enfin sur la scène au moment voulu.

La vie du drame gagne beaucoup à ce procédé; toute la salle participe,

pour ainsi dire, à l'action. On voit quelle proportion prend la scène

empiétant ainsi jusqu'à l'entrée du parterre par-dessus les têtes des

spectateurs. Pour les appels, les adieux, les exhortations, les

provocations surtout, la distance réelle justifie tous les tons de la

voix. Pendant que l'action principale se déroule devant le public, des

scènes accessoires peuvent être simultanément jouées sur les côtés de la

salle, indépendantes pour les acteurs d'après la fiction du drame,

connexes pour les spectateurs dans le concours des événements qui

composent la pièce. Souvent aussi l'action principale se transporte au

milieu du parterre. On a de la sorte un développement de scène triple de

la largeur du théâtre. Cela permet encore aux conspirateurs, assassins,

libérateurs et autres personnages qui ont à se concerter avant d'agir,

de préparer posément leur coup de main ou leur exploit, ainsi qu'il est

dans la nature des choses, avant d'arriver sur le lieu même où il doit

être perpétré. Le manque d'espace amène parfois sur nos scènes, à cet

égard, des situations bien invraisemblables; c'est alors, par exemple,

qu'on voit tel acteur qui ne sait que faire de ses deux mains en

attendant que les assassins se soient mis d'accord pour lui couper la

gorge. Rien de pareil n'est à craindre au théâtre japonais.

Mais c'est justement parce que cela se passe par-dessus les têtes des

spectateurs que c'est praticable, et ce n'est matériellement possible

qu'en raison de la position dans laquelle on assiste au spectacle.

Chacun se trouve ainsi au milieu du drame; il y prend peut-être un

intérêt d'autant plus vif. Pour un spectateur lâchant la bride à son

imagination les passages en planches pourront devenir des chemins

agrestes et l'ensemble du parterre, un champ bien cultivé; s'il veut que

son plaisir soit complet, il s'annihilera en tant qu'homme et

s'identifiera au drame comme un invisible esprit.

La mise en scène est étonnante d'exactitude. Si l'action se passe dans

une maison, celle-ci est représentée tout entière avec ses abords et son

voisinage. L'architecture japonaise se prête, d'ailleurs, à ce système

de décoration, les palais eux-mêmes n'atteignant jamais ici des

proportions monumentales. Dans la réalité, quand une maison est

grandement ouverte, il n'en reste guère que la charpente; on voit tout

ce qui va et vient à l'intérieur; dans ce cas, le théâtre n'a besoin de

recourir à aucune fiction. Si la scène doit se jouer dans une maison

fermée, il faut bien alors que celle-ci soit coupée à la rampe;

néanmoins on ne néglige pas représenter le toit, le jardin, ou encore la

barrière, le mur, la porte d'entrée, en un mot ce qui entoure

immédiatement la maison, le tout suivant la même coupe.

Il y a des changements à vue: la scène avec ses décorations pivote sur

elle-même par le mécanisme d'une plaque tournante qui en occupe toute

l'étendue. Ce procédé a le grand avantage de favoriser, dans certains

cas, le naturel des mouvements. Ainsi, tel acteur devant entrer dans une

maison, on le voit franchir la porte pendant que le théâtre tourne et de

l'autre côté apparaît l'intérieur de la maison où il pénètre[1]. Comme

tout cela est bien compris pour faire vivre les spectateurs au milieu

même de l'action; il n'y a rien de fictif ni de conventionnel dans la

sortie et la rentrée de cet acteur; ce qu'on a sous les yeux, c'est la

réalité. On veut montrer au public successivement le devant et le dos

d'une maison, on la lui retourne; rien de plus simple, puisque la maison

y est tout entière. La plaque tournante peut contenir trois tableaux ou

plus exactement trois théâtres à la fois, de sorte qu'il est possible de

faire deux changements à vue coup sur coup. Le cadre de la scène est

beaucoup plus large que haut[2]. Quelques décorations accessoires sont

ajoutées sur les flancs; elles se prolongent parfois jusque dans la

salle, au milieu des spectateurs.--Le rideau se tire de côté: il est

orné de quelque dessin à larges traits et d'une inscription gigantesque.

La musique est dissimulée, sur la gauche et au niveau de la scène,

derrière un décor à jours qui varie suivant le théâtre de l'action. Elle

joue presque sans discontinuer, accompagnant le dialogue d'une mélodie

grave ou sautillante, triste ou gaie, discrète ou emportée, sourde ou

bruyante, autant que possible à l'unisson moral de la situation. Cette

mélodie sert à représenter aussi le murmure de la nature: elle cherche

des harmonies imitatives, devient tour à tour tempête, zéphyr, tonnerre,

pluie, cascade, courant léger, bruit d'un corps qu'on jette dans l'eau

et bouillonnement de l'eau qui reprend sa place.

La musique japonaise est exclusivement en mineur. C'est assez dire

qu'elle n'a aucun rapport avec nos mœurs musicales et que notre oreille

a besoin d'une certaine éducation locale pour s'y faire, à plus forte

raison pour la goûter. On y arrive pourtant.--Autre particularité de la

musique japonaise: elle est en quelque sorte la contrepartie de la

musique chinoise qui, toute en majeur, se trouve par cet absolutisme

également éloignée de nos principes d'harmonie. Il en résulte cette

conséquence assez bizarre et pourtant logique, que des musiciens

européens ont pu s'amuser, en combinant des œuvres musicales japonaises

et chinoises, à en tirer une sorte de produit extrême-oriental et

susceptible néanmoins, avec son accoutrement assez fantasque, de se

traduire sur nos instruments.

Dans ses divisions essentielles l'orchestre japonais se rapproche

beaucoup du nôtre: il y a trois grandes catégories d'instruments. Le

_koto_ et le _schamisen_ rappellent la harpe et le violon avec tous ses

dérivés, violoncelle, basse, contralto; le _koto_ est pareillement

destiné à produire dans l'orchestre des effets différents suivant sa

taille; le _schamisen_ a plutôt certaines analogies avec la guitare;

c'est du reste en pinçant les cordes qu'on joue généralement du

schamisen ou du koto; exceptionnellement on emploie un archet dont les

crins ne sont guère tendus. Une sorte de flûte, dont la forme n'a rien

de particulier, est le principal des instruments à vent. Il y a enfin

dans l'orchestre japonais une série de tambourins et de timbales

d'aspect assez original et qui occupent dans la composition musicale une

place beaucoup plus importante que les instruments similaires en

Occident.

Du côté opposé à l'orchestre, dans une logette fermée par un store, se

tient le _chœur_: c'est un personnage qu'on ne voit pas, mais qu'on

entend souvent. Son rôle correspond assez exactement à celui du chœur

de la tragédie grecque; il tient cependant plus de place dans le drame

japonais, bien qu'il y demeure modestement caché. Il représente le bon

sens populaire et la morale commune; mais il explique surtout le

développement du drame; il raconte au besoin ce qui se passe hors de la

scène et dévoile les sentiments intérieurs des personnages. Le drame

japonais, étant une image aussi fidèle que possible de la vérité, se

déroule souvent et parfois pendant des scènes entières en simple

pantomime. Dans la vie réelle on ne parle pas toujours, mais on agit

sans cesse; on agit par cela seul qu'on existe; on agit, soit qu'on

s'agite dans un but quelconque, qu'on se repose et qu'on pense, ou même

qu'on reste immobile sous le coup de la frayeur, de l'attente ou de la

fatigue. Si l'on dort, on n'agit peut-être pas soi-même; et encore, le

sommeil n'est-il pas une action _sui generis_, susceptible de bien des

variétés qui ont leurs manifestations dans les rêves et même dans des

signes extérieurs et visibles, suivant qu'on est calme ou agité, malade

ou bien portant, heureux ou malheureux? En tous cas, on vit dans le

sommeil et le monde agit autour du dormeur, à cause de lui, par rapport

à lui. Qu'on soit mort enfin, on existe encore à l'état de cadavre, de

souvenir, de passé et à ces titres on n'est pas encore nul dans la vie

des hommes. Les actes de l'humanité s'engendrent mutuellement; ils ont

des posthumes.--Directement ou indirectement, on agit toujours. On ne

parle que quelquefois.--A cet égard, l'art s'affranchit dans notre

théâtre de toute vraisemblance: l'action y est toujours accompagnée de

la parole, et si celle-ci se tient parfois en suspens pour laisser toute

l'attention du spectateur se concentrer sur un jeu de scène capital, ce

n'est que pour un instant. Au Japon, des actes entiers se poursuivent

pendant lesquels les acteurs n'échangent que quelques mots; les

monologues sont rares et toujours parfaitement justifiés, ce qui n'est

pas le cas chez nous. C'est alors qu'intervient le rôle du chœur

invisible; il récite ou plutôt psalmodie la pièce; il raconte la

pantomime qui se joue devant les yeux du public; sa voix expressive

prend les intonations de circonstance; elle se fait terrible ou

harmonieuse; elle est généralement grave et devient parfois tout à fait

chantante. Cette manière de représenter la vie fait que les acteurs

japonais sont les premiers mimes du monde: dans cet art, ils atteignent

une perfection étonnante, grâce à laquelle un drame au Japon est

intéressant même pour l'étranger qui ne sait pas un mot de la langue.

Auprès d'eux, nos acteurs de pantomimes ne sont que de vulgaires

pantins: qu'est-ce, par exemple, que cette série de gestes

conventionnels dont ils surchargent leurs grimaces?--De ridicules

singeries dont le théâtre japonais est entièrement affranchi. C'est là

du reste que réside la vraie supériorité de celui-ci au point de vue de

la vraisemblance: ce qu'on représente au Japon, c'est, insistons-y, la

vie réelle. Chez nous, pièce parlée ou pantomime sont également loin de

la vérité. Dans la vie, on ne parle pas toujours, mais on parle

pourtant. Les gestes conventionnels que nous trouvons si piteusement

grotesques dans nos pantomimes sont là pour suppléer à la parole

absente. Les mimes japonais n'ont que faire de ces idioties, car ils

parlent quand ils ont à parler. La vie est parole et action. Chez nous,

le théâtre est, ou peu s'en faut, l'une ou l'autre. Au Japon, il est

l'une et l'autre. Nous en arrivons ainsi à définir l'art dramatique

japonais: une pantomime affranchie des invraisemblances conventionnelles

et où l'on parle comme on parle dans la vie réelle.--Est-ce à dire que

les acteurs japonais parlent d'un ton naturel? Il s'en faut. Leurs

salles de spectacle n'étant pas calculées en vue de l'acoustique et les

spectateurs s'y livrant eux aussi _à la vie réelle_, qui est loin d'être

silencieuse, les artistes sont obligés, pour se faire entendre, de

prendre une voix de tête, qui étonne au début, qui est même assez

déplaisante, mais à laquelle on s'habitue vite.

Une des particularités curieuses du théâtre japonais, c'est ce qui

remplace le service de nos valets de scène. En pleine représentation,

vous voyez se glisser entre les acteurs des êtres informes, serrés dans

un collant tout noir, la figure voilée, la tête couverte d'un bonnet

faisant corps avec le reste et pointe dans le prolongement des deux

oreilles; on dirait les produits fantastiques d'un singe et d'une

chauve-souris: Ce sont les «ombres», ayant charge des accessoires, qui

apportent tout ce qui doit servir dans la pièce au moment voulu et

enlèvent les objets qui pourraient gêner le jeu des acteurs. Le talent

de ces _personnages neutres_ consiste à échapper autant que possible aux

regards du public tout en faisant ponctuellement leur office. Ils

n'avancent qu'en rampant et s'acquittent de leur rôle avec une agilité

d'escamoteurs. Ils ne comptent pas dans la pièce[3].

Le théâtre japonais · 第 5 / 16 题