«Paris contient sept cent mille habitans: le sol de Paris ne produit rien
pour leur nourriture, leur habillement, leur entretien; il faut donc que
Paris tire tout des autres départemens et de l'étranger.
«Lorsqu'il arrive des denrées et des marchandises à Paris, si les habitans
les pillent, on cessera d'en envoyer.
«Paris n'aura plus rien pour la nourriture, l'habillement, l'entretien de
ses nombreux habitans.
«Et sept cent mille hommes dépourvus de tout s'entre-dévoreront.»
Le peuple n'avait plus pillé; mais il demandait toujours des mesures
terribles contre les marchands, et on a vu le prêtre Jacques Roux ameuter
les cordeliers, pour faire insérer dans la constitution un article relatif
aux accapareurs. On se déchaînait beaucoup aussi contre les agioteurs, qui
faisaient, dit-on, augmenter les marchandises, en spéculant sur les
assignats, l'or, l'argent et le papier étranger.
L'imagination populaire se créait des monstres et partout voyait des
ennemis acharnés, tandis qu'il n'y avait que des joueurs avides, profitant
du mal, mais ne le produisant pas, et n'ayant certainement pas la
puissance de le produire. L'avilissement des assignats tenait à une foule
de causes: leur quantité considérable, l'incertitude de leur gage qui
devait disparaître si la révolution succombait; leur comparaison avec le
numéraire qui ne perdait pas sa réalité, et avec les marchandises qui,
conservant leur valeur, refusaient de se donner contre une monnaie qui
n'avait plus la sienne. Dans cet état de choses, les capitalistes ne
voulaient pas garder leurs fonds sous forme d'assignats, parce que sous
cette forme ils dépérissaient tous les jours. D'abord ils avaient cherché
à se procurer de l'argent; mais six ans de gène effrayaient les vendeurs
et les acheteurs de numéraire. Ils avaient alors songé à acheter des
marchandises; mais elles offraient un placement passager, parce qu'elles
ne pouvaient se garder long-temps, et un placement dangereux parce que la
fureur contre les accapareurs était au comble. On cherchait donc des
sûretés dans les pays étrangers. Tous ceux qui avaient des assignats
s'empressaient de se procurer des lettres de change sur Londres, sur
Amsterdam, sur Hambourg, sur Genève, sur toutes les places de l'Europe;
ils donnaient, pour obtenir ces valeurs étrangères, des valeurs nationales
énormes, et avilissaient ainsi les assignats en les abandonnant.
Quelques-unes de ces lettres de change étaient réalisées hors de France,
et la valeur en était touchée par les émigrés. Des meubles magnifiques,
dépouilles de l'ancien luxe, consistant en ébénisterie, horlogerie,
glaces, bronzes dorés, porcelaines, tableaux, éditions précieuses,
payaient ces lettres de change qui s'étaient transformées en guinées ou en
ducats. Mais on ne cherchait à en réaliser que la plus petite partie.
Recherchées par des capitalistes effrayés qui ne voulaient point émigrer,
mais seulement donner une garantie solide à leur fortune, elles restaient
presque toutes sur la place, où les plus alarmés se les transmettaient les
uns aux autres. Elles formaient ainsi une masse particulière de capitaux,
garantie par l'étranger, et rivale de nos assignats. On a lieu de croire
que Pitt avait engagé les banquiers anglais à signer une grande quantité
de ce papier, et leur avait même ouvert un crédit considérable pour en
augmenter la masse, et contribuer, de cette manière, toujours davantage au
discrédit des assignats.
On mettait encore beaucoup d'empressement à se procurer les actions des
compagnies de finances, qui semblaient hors des atteintes de la révolution
et de la contre-révolution, et qui offraient en outre un placement
avantageux. Celles de la compagnie d'escompte avaient une grande faveur,
mais celles de la compagnie des Indes étaient surtout recherchées avec la
plus grande avidité, parce qu'elles reposaient en quelque sorte sur un
gage insaisissable, leur hypothèque consistant en vaisseaux et en magasins
situés sur tout le globe. Vainement les avait-on assujetties à un droit de
transfert considérable: les administrateurs échappaient à la loi en
abolissant les actions, et en les remplaçant par une simple inscription
sur les registres de la compagnie, qui se faisait sans formalité. Ils
fraudaient ainsi l'état d'un revenu considérable, car il s'opérait
plusieurs milliers de transmissions par jour, et ils rendaient inutiles
les précautions prises pour empêcher l'agiotage. Vainement encore, pour
diminuer l'attrait de ces actions, avait-on frappé leur produit d'un droit
de cinq pour cent: les dividendes étaient distribués aux actionnaires
comme remboursement d'une partie du capital: et par ce stratagème les
administrateurs échappaient encore à la loi. Aussi de 600 francs ces
actions s'élevèrent à 1,000, 1,200, et même 2,000 francs. C'étaient autant
de valeurs qu'on opposait à la monnaie révolutionnaire, et qui servaient à
la discréditer.
On opposait encore aux assignats non seulement toutes ces espèces de
fonds, mais certaines parties de la dette publique, et même d'autres
assignats particuliers. Il existait en effet des emprunts souscrits à
toutes les époques, et sous toutes les formes. Il y en avait qui
remontaient jusqu'à Louis XIII. Parmi les derniers, souscrits sous Louis
XVI, il y en avait de différentes créations. On préférait généralement
ceux qui étaient antérieurs à la monarchie constitutionnelle à ceux qui
avaient été ouverts pour le besoin de la révolution. Tous étaient opposés
aux assignats hypothéqués sur les biens du clergé et des émigrés. Enfin,
entre les assignats eux-mêmes, on faisait des différences. Sur cinq
milliards environ émis depuis la création, un milliard était rentré par
les achats de biens nationaux; quatre milliards à peu près restaient en
circulation; et sur ces quatre milliards, on en pouvait compter cinq cents
millions créés sous Louis XVI, et portant l'effigie royale. Ces derniers
seraient mieux traités, disait-on, en cas de contre-révolution, et admis
pour une partie au moins de leur valeur. Aussi gagnaient-ils 10 ou 15 pour
cent sur les autres. Les assignats, républicains, seule ressource du
gouvernement, seule monnaie du peuple, étaient donc tout à fait
discrédités, et luttaient à la fois contre le numéraire; les marchandises,
les papiers étrangers, les actions des compagnies de finances, les
diverses créances sur l'état, et enfin contre les assignats royaux.
Le remboursement des offices, le paiement des grandes fournitures faites à
l'état pour les besoins de la guerre, l'empressement de beaucoup de
débiteurs à se libérer, avaient produit de grands amas de fonds dans
quelques mains. La guerre, la crainte d'une révolution terrible, avaient
interrompu beaucoup d'opérations commerciales, amené de grandes
liquidations, et augmenté encore la masse des capitaux stagnans et
cherchant des sûretés. Ces capitaux, ainsi accumulés, étaient livrés à un
agiot perpétuel sur la bourse de Paris, et se changeaient tour à tour en
or, argent, denrées, lettres de change, actions des compagnies, vieux
contrats sur l'état, etc. Là, comme d'usage, intervenaient ces joueurs
aventureux, qui se jettent dans toutes les espèces de hasard, qui
spéculent sur les accidents du commerce, sur l'approvisionnement des
armées, sur la bonne foi des gouvernements, etc. Placés en observation à
la bourse, ils faisaient le profit de toutes les hausses sur la baisse
constante des assignats. La baisse de l'assignat commençait d'abord à la
bourse par rapport au numéraire et à toutes les valeurs mobiles. Elle
avait lieu ensuite par rapport aux marchandises, qui renchérissaient dans
les boutiques et les marchés. Cependant les marchandises ne montaient pas
aussi rapidement que le numéraire, parce que les marchés sont éloignés de
la bourse, parce qu'ils ne sont pas aussi sensibles, et que d'ailleurs les
marchands ne peuvent pas se donner le mot aussi rapidement que des
agioteurs réunis dans une salle. La différence, déterminée d'abord à la
bourse, ne se prononçait donc ailleurs qu'après un temps plus ou moins
long; l'assignat de 5 francs, qui déjà n'en valait plus que 2 à la bourse,
en valait encore 3 dans les marchés, et les agioteurs avaient ainsi
l'intervalle nécessaire pour spéculer. Ayant leurs capitaux tout prêts,
ils prenaient du numéraire avant la hausse; dès qu'il montait par rapport
aux assignats, ils l'échangeaient contre ceux-ci; ils en avaient une plus
grande quantité, et, comme la marchandise n'avait pas eu le temps de
monter encore, avec cette plus grande quantité d'assignats ils se
procuraient une plus grande quantité de marchandises, et la revendaient
quand le rapport s'était rétabli. Leur rôle consistait à occuper le
numéraire et la marchandise pendant que l'un et l'autre s'élevaient par
rapport à l'assignat. Leur profit n'était donc que le profit constant de
la hausse de toutes choses sur l'assignat, et il était naturel qu'on leur
en voulût de ce bénéfice toujours fondé sur une calamité publique. Leur
jeu s'étendait sur la variation de toutes les espèces de valeurs, telles
que le papier étranger, les actions des compagnies, etc. Ils profitaient
de tous les accidens qui pouvaient produire des différences, tels qu'une
défaite, une motion, une fausse nouvelle. Ils formaient une classe assez
considérable. On y comptait des banquiers étrangers, des fournisseurs, des
usuriers, d'anciens prêtres ou nobles, de récens parvenus
révolutionnaires, et quelques députés qui, pour l'honneur de la
convention, n'étaient que cinq ou six, et qui avaient l'avantage perfide
de contribuer à la variation des valeurs par des motions faites à propos.
Ils vivaient dans les plaisirs avec des actrices, des ci-devant
religieuses ou comtesses, qui, du rôle de maîtresses, passaient
quelquefois à celui de négociatrices d'affaires. Les deux principaux
députés engagés dans ces intrigues étaient Julien, de Toulouse, et
Delaunay, d'Angers, qui vivaient, le premier avec la comtesse de Beaufort,
le second avec l'actrice Descoings. On prétend que Chabot, dissolu comme
un ex-capucin, et s'occupant quelquefois des questions financières, se
livrait à cet agiotage, de compagnie avec deux frères, nommés Frey,
expulsés de Moravie pour leurs opinions révolutionnaires, et venus à Paris
pour y faire le commerce de la banque. Fabre d'Eglantine s'en mêlait
aussi, et on accusait Danton, mais sans aucune preuve, de n'y être pas
étranger.
L'intrigue la plus honteuse fut celle que lia le baron de Batz, banquier
et financier habile, avec Julien, de Toulouse, et Delaunay, d'Angers, les
députés les plus décidés à faire fortune. Ils avaient le projet de
dénoncer les malversations de la compagnie des Indes, de faire baisser ses
actions, de les acheter aussitôt, de les relever ensuite au moyen de
motions plus douces, et de réaliser ainsi les profits de la hausse.
D'Espagnac, cet abbé délié, qui fut fournisseur de Dumouriez dans la
Belgique, qui avait obtenu depuis l'entreprise générale des charrois, et
dont Julien protégeait les marchés auprès de la convention, devait fournir
en reconnaissance les fonds de l'agiotage. Julien se proposait d'en
traîner encore dans cette intrigue Fabre, Chabot, et autres, qui pouvaient
devenir utiles comme membres de divers comités.
La plupart de ces hommes étaient attachés à la révolution, et ne
cherchaient pas à la desservir mais, à tout événement, ils voulaient
s'assurer des jouissances et de la fortune. On ne connaissait pas toutes
leurs trames secrètes; mais, comme ils spéculaient sur le discrédit des
assignats, on leur imputait le mal dont ils profitaient. Comme ils avaient
dans leurs rangs beaucoup de banquiers étrangers, on les disait agens de
Pitt et de la coalition; et on croyait encore voir ici l'influence,
mystérieuse et si redoutée, du ministère anglais. On était, en un mot,
également indigné contre les agioteurs et les accapareurs, et on demandait
contre les uns et les autres les mêmes supplices.
Ainsi, tandis que le Nord, le Rhin, le Midi, la Vendée, étaient envahis
par nos ennemis, nos moyens de finances consistaient dans une monnaie non
acceptée, dont le gage était incertain comme la révolution elle-même, et
qui, à chaque accident, diminuait d'une valeur proportionnée au péril.
Telle était cette situation singulière: à mesure que le danger augmentait
et que les moyens auraient dû être plus grands, ils diminuaient au
contraire; les munitions s'éloignaient du gouvernement, et les denrées du
peuple. Il fallait donc à la fois créer des soldats, des armes, une
monnaie pour l'état et pour le peuple, et après tout cela s'assurer des
victoires.