CHAPITRE XI

DISTRIBUTION DES PARTIS DEPUIS LE 31 MAI, DANS LA CONVENTION, DANS LE.

COMITÉ DE SALUT PUBLIC ET LA COMMUNE.--DIVISIONS DANS LA _Montagne_.

--DISCRÉDIT DE DANTON.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE.--ÉVÉNEMENS EN VENDÉE.

--DÉFAITE DE WESTERMANN A CHATILLON, ET DU GÉNÉRAL LABAROLIÈRE A VIHIERS.

--SIÈGE ET PRISE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS ET LES AUTRICHIENS.--PRISE

DE VALENCIENNES.--DANGERS EXTRÊMES DE LA RÉPUBLIQUE EN AOUT 1793.--ÉTAT

FINANCIER.--DISCRÉDIT DES ASSIGNATS.--ÉTABLISSEMENT DU _maximum_.

--DÉTRESSE PUBLIQUE.--AGIOTAGE.

Des triumvirs si fameux, il ne restait plus que Robespierre et Danton.

Pour se faire une idée de leur influence, il faut voir comment s'étaient

distribués les pouvoirs, et quelle marche avaient suivie les esprits

depuis la suppression du côté droit.

Dès le jour même de son institution, la convention fut en réalité saisie

de tous les pouvoirs. Elle ne voulut cependant pas les garder

ostensiblement dans ses mains, afin d'éviter les apparences du despotisme;

elle laissa donc exister hors de son sein un fantôme de pouvoir exécutif,

et conserva des ministres. Mécontente de leur administration, dont

l'énergie n'était pas proportionnée aux circonstances, elle établit,

immédiatement après la défection de Dumouriez, un comité de salut public,

qui entra en fonctions le 10 avril, et qui eut sur le gouvernement une

inspection supérieure. Il pouvait suspendre l'exécution des mesures prises

par les ministres, y suppléer quand il les jugeait insuffisantes, ou les

révoquer lorsqu'il les croyait mauvaises. Il rédigeait les instructions

des représentans envoyés en mission, et pouvait seul correspondre avec

eux. Placé de cette manière au-dessus des ministres et des représentans,

qui étaient eux-mêmes placés au-dessus des fonctionnaires de toute espèce,

il avait sous sa main le gouvernement tout entier. Quoique, d'après son

titre, cette autorité ne fût qu'une simple inspection, en réalité elle

devenait l'action même, car un chef d'état n'exécute jamais rien lui-même,

et se borne à tout faire faire sous ses yeux, à choisir les agens, à

diriger les opérations. Or, par son seul droit d'inspection, le comité

pouvait tout cela, et il l'accomplit. Il régla les opérations militaires,

commanda les approvisionnemens, ordonna les mesures de sûreté, nomma les

généraux et les agens de toute espèce, et les ministres tremblans se

trouvaient trop heureux de se décharger de toute responsabilité en se

réduisant au rôle de simples commis. Les membres qui composaient le comité

de salut public étaient Barrère, Delmas, Bréard, Cambon, Robert Lindet,

Danton, Guyton-Morveau, Mathieu et Ramel. Ils étaient reconnus pour des

hommes habiles et laborieux, et quoiqu'ils fussent suspects d'un peu de

modération, on ne les suspectait pas au point de les croire, comme les

girondins, complices de l'étranger. En peu de temps, ils réunirent dans

leurs mains toutes les affaires de l'état, et bien qu'ils n'eussent été

nommés que pour un mois, on ne voulut pas les interrompre dans leurs

travaux, et on les prorogea de mois en mois, du 10 avril au 10 mai, du

10 mai au 10 juin, du 10 juin au 10 juillet. Au-dessous de ce comité, le

comité de sûreté générale exerçait la haute police, chose si importante en

temps de défiance; mais, dans ses fonctions mêmes, il dépendait du comité

de salut public, qui, chargé en général de tout ce qui intéressait le

salut de l'état, devenait compétent pour rechercher les complots contre la

république.

Ainsi, par ses décrets, la convention avait la volonté suprême; par ses

représentans et son comité, elle avait l'exécution; de manière que, tout

en ne voulant pas réunir les pouvoirs dans ses mains, elle y avait été

invinciblement conduite par les circonstances, et par le besoin de faire

exécuter, sous ses yeux et par ses propres membres, ce qu'elle croyait mal

fait par des agens étrangers.

Cependant, quoique toute l'autorité s'exerçât dans son sein, elle ne

participait aux opérations du gouvernement que par son approbation, et ne

les discutait plus. Les grandes questions d'organisation sociale étaient

résolues par la constitution, qui établissait la démocratie pure. La

question de savoir si on emploierait, pour se sauver, les moyens les plus

révolutionnaires, et si on s'abandonnerait à tout ce que la passion

pourrait inspirer, était résolue par le 31 mai. Ainsi la constitution

de l'état et la morale politique se trouvaient fixées. Il ne restait donc

plus à examiner que des mesures administratives, financières et

militaires. Or, les sujets de cette nature peuvent rarement être compris

par une nombreuse assemblée, et sont livrés à l'arbitraire des hommes qui

s'en occupent spécialement. La convention s'en remettait volontiers à cet

égard aux comités qu'elle avait chargés des affaires. Elle n'avait à

soupçonner ni leur probité, ni leurs lumières, ni leur zèle. Elle était

donc réduite à se taire; et la dernière révolution, en lui ôtant le

courage de discuter, lui en avait enlevé l'occasion. Elle n'était plus

qu'un conseil d'état, où des comités, chefs des travaux, venaient rendre

des comptes toujours applaudis, et proposer des décrets toujours adoptés.

Les séances, devenues silencieuses, sombres, et assez courtes, ne se

prolongeaient plus, comme auparavant, pendant les journées et les nuits.

Au-dessous de la convention, qui s'occupait des matières générales de

gouvernement, la commune s'occupait du régime municipal, et y faisait une

véritable révolution. Ne songeant plus, depuis le 31 mai, à conspirer et à

se servir de la force locale de Paris contre la convention, elle

s'occupait de la police, des subsistances, des marchés, des cultes, des

spectacles, des filles publiques même, et rendait, sur tous ces objets de

régime intérieur et privé, des arrêtés, qui devenaient bientôt modèles

dans toute la France. Chaumette, procureur général de la commune, était,

par ses réquisitoires toujours écoutés et applaudis par le peuple, le

rapporteur de cette législature municipale. Cherchant sans cesse de

nouvelles matières à régler, envahissant continuellement sur la liberté

privée, ce législateur des halles et des marchés devenait chaque jour plus

importun et plus redoutable. Pache, toujours impassible, laissait tout

faire sous ses yeux, donnait son approbation aux mesures proposées, et

abandonnait à Chaumette les honneurs de la tribune municipale.

La convention laissait agir librement ses comités, et la commune étant

exclusivement occupée de ses attributions, la discussion sur les matières

de gouvernement était restée aux jacobins; seuls, ils discutaient avec

leur audace accoutumée les opérations du gouvernement, et la conduite de

chacun de ses agens. Depuis longtemps, comme on l'a vu, ils avaient acquis

une très grande importance par leur nombre, par l'illustration et le haut

rang de la plupart de leurs membres, par le vaste cortège de leurs

sociétés affiliées, enfin par leur ancienneté et leur longue influence sur

la révolution. Mais depuis le 31 mai, ayant fait taire le côté droit de

l'assemblée, et fait prédominer le système d'une énergie sans bornes, ils

avaient acquis une puissance d'opinion immense, et avaient hérité de la

parole abdiquée en quelque sorte par la convention. Ils poursuivaient les

comités d'une surveillance continuelle, examinaient leur conduite ainsi

que celle des représentans, des ministres, des généraux, avec cette fureur

de personnalités qui leur était propre: ils exerçaient ainsi sur tous les

agens une censure inexorable, souvent inique, mais toujours utile par la

terreur qu'elle inspirait et le dévouement qu'elle imposait à tous. Les

autres sociétés populaires avaient aussi leur liberté et leur influence,

mais se soumettaient cependant à l'autorité des jacobins. Les cordeliers,

par exemple, plus turbulens, plus prompts à agir, reconnaissaient

néanmoins la supériorité de raison de leurs aînés, et se laissaient

ramener par leurs conseils, quand il leur arrivait de devancer le moment

d'une proposition, par excès d'impatience révolutionnaire. La pétition de

Jacques Roux contre la constitution, rétractée par les cordeliers à la

voix des jacobins, était une preuve de cette déférence.

Telle était, depuis le 31 mai, la distribution des pouvoirs et des

influences: on voyait à la fois un comité gouvernant, une commune occupée

de règlemens municipaux, et des jacobins exerçant sur le gouvernement une

censure continuelle et rigoureuse.

Deux mois ne s'étaient pas écoulés sans que l'opinion s'exerçât sévèrement

contre l'administration actuelle. Les esprits ne pouvaient pas s'arrêter

au 31 mai; leur exigence devait aller au-delà, et il était naturel qu'ils

demandassent toujours et plus d'énergie, et plus de célérité, et plus de

résultats. Dans la réforme générale des comités, réclamée le 2 juin, on

avait épargné le comité de salut public, rempli d'hommes laborieux,

étrangers à tous les partis, et chargés de travaux qu'il était dangereux

d'interrompre; mais on se souvenait qu'il avait hésité au 31 mai et au 2

juin, qu'il avait voulu négocier avec les départemens, et leur envoyer des

otages, et on ne tarda pas à le trouver insuffisant pour les

circonstances. Institué dans le moment le plus difficile, on lui imputait

des défaites qui étaient le malheur de notre situation et non sa faute.

Centre de toutes les opérations, il était encombré d'affaires, et on lui

reprochait de s'ensevelir dans les papiers, de s'absorber dans les

détails, d'être en un mot usé et incapable. Établi cependant au moment de

la défection de Dumouriez, lorsque toutes les armées étaient

désorganisées, lorsque la Vendée se levait et que l'Espagne commençait la

guerre, il avait réorganisé l'armée du Nord et celle du Rhin, et il avait

créé celles des Pyrénées et de la Vendée, qui n'existaient pas, et

approvisionné cent vingt-six places ou forts; et quoiqu'il restât encore

beaucoup à faire pour mettre nos forces sur le pied nécessaire, c'était

beaucoup d'avoir exécuté de pareils travaux en si peu de temps et à

travers les obstacles de l'insurrection départementale. Mais la défiance

publique exigeait toujours plus qu'on ne faisait, plus qu'on ne pouvait

faire, et c'est en cela même qu'on provoquait une énergie si grande et

proportionnée au danger. Pour augmenter la force du comité, et remonter

son énergie révolutionnaire, on avait adjoint à ses membres Saint-Just,

Jean-Bon-Saint-André et Couthon. Néanmoins, on n'était pas satisfait

encore, et on disait que les derniers venus étaient excellens sans doute,

mais que leur influence était neutralisée par les autres.

L'opinion ne s'exerçait pas moins sévèrement contre les ministres. Celui

de l'intérieur, Garat, d'abord assez bien vu à cause de sa neutralité

entre les girondins et les jacobins, n'était plus qu'un modéré depuis le 2

juin. Chargé de préparer un écrit pour éclairer les départemens sur les

derniers événemens, il avait fait une longue dissertation, où il

expliquait et compensait tous les torts avec une impartialité très

philosophique sans doute, mais peu appropriée aux dispositions du moment.

Robespierre, auquel il communiqua cet écrit beaucoup trop sage, le

repoussa. Les jacobins en furent bientôt instruits, et ils reprochèrent à

Garat de n'avoir rien fait pour combattre le poison répandu par Roland. Il

en était de même du ministre de la marine, d'Albarade, qu'on accusait de

laisser dans les états-majors des escadres tous les anciens aristocrates.

Il est vrai en effet qu'il en avait conservé beaucoup, et les événemens de

Toulon le prouvèrent bientôt; mais les épurations étaient plus difficiles

dans les armées de mer que dans celles de terre, parce que les

connaissances spéciales qu'exigé la marine ne permettaient pas de

remplacer les vieux officiers par de nouveaux, et de faire, en six mois,

d'un paysan un soldat, un sous-officier, un général. Le ministre de la

guerre, Bouchotte, s'était seul conservé en faveur, parce que, à l'exemple

de Pache, son prédécesseur, il avait livré ses bureaux aux jacobins et aux

cordeliers, et avait calmé leur défiance en les appelant eux-mêmes dans

son administration. Presque tous les généraux étaient accusés, et

particulièrement les nobles; mais deux surtout étaient devenus

l'épouvantail du jour: Custine au Nord, et Biron à l'Ouest. Marat, comme

on l'a vu, les avait dénoncés quelques jours avant sa mort; et depuis

cette accusation, tous les esprits se demandaient pourquoi Custine restait

au camp de César sans débloquer Valenciennes? pourquoi Biron, inactif dans

la Basse-Vendée, avait laissé prendre Saumur et assiéger Nantes?

La même défiance régnait à l'intérieur: la calomnie errait sur toutes les

têtes et s'égarait sur les meilleurs patriotes. Comme il n'y avait plus de

côté droit auquel on pût tout attribuer, comme il n'y avait plus un

Roland, un Brissot, un Guadet, à qui on pût, à chaque crainte, imputer une

trahison, le reproche menaçait les républicains les plus décidés. Il

régnait une fureur incroyable de soupçons et d'accusations. La vie

révolutionnaire la plus longue et la mieux soutenue n'était plus une

garantie, et on pouvait, en un jour, en une heure, être assimilé aux plus

grands ennemis de la république. Les imaginations ne pouvaient pas se

désenchanter si tôt de ce Danton, dont l'audace et l'éloquence avaient

soutenu les courages, dans toutes les circonstances décisives; mais Danton

portait dans la révolution la passion la plus violente pour le but, sans

aucune haine contre les individus, et ce n'était pas assez. L'esprit d'une

révolution se compose de passion pour le but, et de haine pour ceux qui

font obstacle: Danton n'avait que l'un de ces deux sentimens. En fait de

mesures révolutionnaires tendant à frapper les riches, à mettre en action

les indifférens, et à développer les ressources de la nation, il n'avait

rien ménagé, et avait imaginé les moyens les plus hardis et les plus

violens; mais, tolérant et facile pour les individus, il ne voyait pas des

ennemis dans tous; il y voyait des hommes divers de caractère, d'esprit,

qu'il fallait ou gagner, ou accepter avec le degré de leur énergie. Il

n'avait pas pris Dumouriez pour un perfide, mais pour un mécontent poussé

à bout. Il n'avait pas vu dans les girondins les complices de Pitt, mais

d'honnêtes gens incapables, et il aurait voulu qu'on les écartât sans les

immoler. On disait même qu'il s'était offensé de la consigne donnée par

Henriot le 2 juin. Il touchait la main à des généraux nobles, dînait avec

des fournisseurs, s'entretenait familièrement avec les hommes de tous les

partis, recherchait les plaisirs, et en avait beaucoup pris dans la

Révolution. On savait tout cela, et on répandait sur son énergie et sa

probité les bruits les plus équivoques. Un jour, on disait que Danton ne

paraissait plus aux Jacobins; on parlait de sa paresse, de ses

continuelles distractions, et on disait que la révolution n'avait pas été

une carrière sans jouissances pour lui. Un autre jour, un jacobin disait à

la tribune: «Danton m'a quitté pour aller toucher la main à un général.»

Quelquefois on se plaignait des individus qu'il avait recommandés aux

ministres. N'osant pas toujours l'attaquer lui-même, on attaquait ses

amis. Le boucher Legendre, son collègue dans la députation de Paris, son

lieutenant dans les rues et les faubourgs, et l'imitateur de son éloquence

brute et sauvage, était traité de modéré par Hébert et les autres

turbulens des Cordeliers. «Moi un modéré! s'écriait Legendre aux Jacobins,

quand je me fais quelquefois des reproches d'exagération; quand on écrit

de Bordeaux que j'ai assommé Guadet; quand on met dans tous les journaux

que j'ai saisi Lanjuinais au collet, et que je l'ai traîné sur le pavé!»

On traitait encore de modéré un autre ami de Danton patriote aussi connu

et aussi éprouvé, Camille Desmoulins, l'écrivain à la fois le plus naïf,

le plus comique et le plus éloquent de la révolution. Camille connaissait

beaucoup le général Dillon, qui, placé par Dumouriez au poste des Islettes

dans l'Argonne, y avait déployé tant de fermeté et de bravoure. Camille

s'était convaincu par lui-même que Dillon n'était qu'un brave homme, sans

opinion politique, mais doué d'un grand instinct guerrier, et ne demandant

qu'à servir la république. Tout à coup, par l'effet de cette incroyable

défiance qui régnait, on répand que Dillon va se mettre à la tête d'une

conspiration pour rétablir Louis XVII sur le trône. Le comité de salut

public le fait aussitôt arrêter. Camille, qui s'était convaincu par ses

yeux qu'un tel bruit n'était qu'une fable, veut défendre Dillon devant la

convention. Alors de toutes parts on lui dit: «Vous dînez avec les

aristocrates.» Billaud-Varennes, en lui coupant la parole, s'écrie: «Qu'on

ne laisse pas Camille se déshonorer.--On me coupe la parole, répond alors

Camille, eh bien! à moi mon écritoire!» Et il écrit aussitôt un pamphlet

intitulé _Lettre à Dillon_, plein de grâce et de raison, où il frappe dans

tous les sens et sur toutes les têtes. Il dit au comité de salut public:

«Vous avez usurpé tous les pouvoirs, amené toutes les affaires à vous, et

vous n'en terminez aucune. Vous étiez trois chargés de la guerre; l'un est

absent, l'autre malade, et le troisième n'y entend rien; vous laissez à la

tête de nos armées les Custine, les Biron, les Menou, les Berthier, tous

aristocrates, ou fayettistes, ou incapables.» Il dit à Cambon: «Je

n'entends rien à ton système de finances, mais ton papier ressemble fort à

celui de Law, et court aussi vite de mains en mains.» Il dit à

Billaud-Varennes: «Tu en veux à Arthur Dillon, parce qu'étant commissaire

à son armée, il te mena au feu;» à Saint-Just: «Tu te respectes, et portes

ta tête comme un _Saint-Sacrement_;» à Bréard, à Delmas, à Barrère et

autres: «Vous avez voulu donner votre démission le 2 juin, parce que vous

ne pouviez pas considérer cette révolution de sang-froid, tant elle vous

paraissait affreuse.» Il ajoute que Dillon n'est ni républicain, ni

fédéraliste, ni aristocrate, qu'il est soldat, et qu'il ne demande qu'à

servir; qu'il vaut en patriotisme le comité de salut public et tous les

états-majors conservés à la tête des armées; que du moins il est grand

militaire, qu'on est trop heureux d'en pouvoir conserver quelques-uns, et

qu'il ne faut pas s'imaginer que tout sergent puisse être général.

«Depuis, ajoute-t-il, qu'un officier inconnu, Dumouriez, a vaincu malgré

lui à Jemmapes, et a pris possession de toute la Belgique et de Breda,

comme un maréchal-des-logis _avec de la craie_, les succès de la

république nous ont donné la même ivresse que les succès de son règne

donnèrent à Louis XIV. Il prenait ses généraux dans son anti-chambre,

et nous croyons pouvoir prendre les nôtres dans les rues; nous sommes même

allés jusqu'à dire que nous avions trois millions de généraux.»

On voit, à ce langage, à ces attaques croisées, que la confusion régnait

dans la Montagne. Cette situation est ordinairement celle de tout parti

qui vient de vaincre, qui va se diviser, mais dont les fractions ne sont

pas encore clairement détachées. Il ne s'était pas formé encore de nouveau

parti dans le parti vainqueur. L'accusation de modéré ou d'exagéré planait

sur toutes les têtes, sans se fixer positivement sur aucune. Au milieu de

ce désordre d'opinions, une réputation restait toujours inaccessible aux

attaques, c'était celle de Robespierre. Il n'avait certainement jamais eu

de l'indulgence pour les individus; il n'avait aimé aucun proscrit, ni

frayé avec aucun général, avec aucun financier ou député. On ne pouvait

l'accuser d'avoir pris aucun plaisir dans la révolution, car il vivait

obscurément chez un menuisier, et entretenait, dit-on, avec une de ses

filles un commerce tout à fait ignoré. Sévère, réservé, intègre, il était

et passait pour incorruptible. On ne pouvait lui reprocher que l'orgueil,

espèce de vice qui ne souille pas comme la corruption, mais qui fait de

grands maux dans les discordes civiles, et qui devient terrible chez les

hommes austères, chez les dévots religieux ou politiques, parce qu'étant

leur seule passion, ils la satisfont sans distraction et sans pitié.

Robespierre était le seul individu qui pût réprimer certains mouvemens

d'impatience révolutionnaire, sans qu'on imputât sa modération à des

liaisons de plaisir ou d'intérêt. Sa résistance, quand il en opposait,

n'était jamais attribuée qu'à de la raison. Il sentait cette position, et

il commença alors, pour la première fois, à se faire un système.

Jusque-là, tout entier à sa haine, il n'avait songé qu'à pousser la

révolution sur les girondins; maintenant, voyant, dans un nouveau

débordement des esprits, un danger pour les patriotes, il pensa qu'il

fallait maintenir le respect pour la convention et le comité de salut

public, parce que toute l'autorité résidait en eux, et ne pouvait passer

en d'autres mains sans une confusion épouvantable.

D'ailleurs il était dans cette convention, il ne pouvait manquer d'être

bientôt dans le comité de salut public, et, en les défendant, il soutenait

à la fois une autorité indispensable, et une autorité dont il allait faire

partie. Comme toute opinion se formait d'abord aux Jacobins, il songea à

s'en emparer toujours davantage, à les rattacher autour de la convention

et des comités, sauf à les déchaîner ensuite s'il le jugeait nécessaire.

Toujours assidu, mais assidu chez eux seuls, il les flattait de sa

présence; ne prenant plus que rarement la parole à la convention, où,

comme nous l'avons dit, on ne parlait presque plus, il se faisait souvent

entendre à leur tribune, et ne laissait jamais passer une proposition

importante sans la discuter, la modifier ou la repousser. En cela, sa

conduite était bien mieux calculée que celle de Danton. Rien ne blesse les

hommes et ne favorise les bruits équivoques comme l'absence. Danton,

négligent comme un génie ardent et passionné, était trop peu chez les

jacobins. Quand il reparaissait, il était réduit à se justifier, à assurer

qu'il serait toujours bon patriote, à dire que «si quelquefois il usait de

certains ménagemens pour ramener des esprits faibles, mais excellens, on

pouvait être assuré que son énergie n'en était pas diminuée; qu'il

veillait toujours avec la même ardeur aux intérêts de la république, et

qu'elle serait victorieuse.» Vaines et dangereuses excuses! Dès qu'on

s'explique, dès qu'on se justifie, on est dominé par ceux auxquels on

s'adresse. Robespierre, au contraire, toujours présent, toujours prêt à

écarter les insinuations, n'était jamais réduit à se justifier, il prenait

au contraire le ton accusateur; il gourmandait ses fidèles jacobins et il

avait justement saisi le point où la passion qu'on inspire, étant bien

prononcée, on ne fait que l'augmenter par des rigueurs.

On a vu de quelle manière il traita Jacques Roux, qui avait proposé une

pétition contre l'acte constitutionnel; il en faisait de même dans toutes

les circonstances où il s'agissait de la convention. Cette assemblée était

épurée, disait-il; elle ne méritait que des respects; quiconque l'accusait

était un mauvais citoyen. Le comité de salut public n'avait sans doute pas

fait tout ce qu'il devait faire (car tout en les défendant, Robespierre ne

manquait pas de censurer ceux qu'il défendait); mais ce comité était dans

une meilleure voie; l'attaquer, c'était détruire le centre nécessaire de

toutes les autorités, affaiblir l'énergie du gouvernement, et compromettre

la république. Quand on voulait fatiguer le comité ou la convention de

pétitions trop répétées, il s'y opposait en disant qu'on usait l'influence

des jacobins, et qu'on faisait perdre le temps aux dépositaires du

pouvoir. Un jour, on voulait que les séances du comité fussent publiques;

il s'emporta contre cette proposition; il dit qu'il y avait des ennemis

cachés, qui, sous le masque du patriotisme, faisaient les propositions les

plus incendiaires, et il commença à soutenir que l'étranger payait deux

espèces de conspirateurs en France; les exagérés, qui poussaient tout au

désordre, et les modérés, qui voulaient tout paralyser par la mollesse.

Le comité de salut public avait été prorogé trois fois; le 10 juillet, il

devait être prorogé une quatrième, ou renouvelé. Le 8, grande séance aux

Jacobins. De toutes parts, on dit que les membres du comité doivent être

changés, et qu'il ne faut pas les proroger de nouveau, comme on l'a fait

trois mois de suite. «Sans doute, dit Bourdon, le comité a de bonnes

intentions; je ne veux pas l'inculper; mais un malheur attaché à l'espèce

humaine est de n'avoir d'énergie que quelques jours seulement. Les membres

actuels du comité ont déjà passé cette époque; ils sont usés:

changeons-les. Il nous faut aujourd'hui des hommes révolutionnaires, des

hommes à qui nous puissions confier le sort de la république, et qui nous

en répondent corps pour corps.»

L'ardent Chabot succède à Bourdon. «Le comité, dit-il, doit être

renouvelé, et il ne faut pas souffrir une nouvelle prorogation. Lui

adjoindre quelques membres de plus, reconnus bons patriotes,

ne suffirait pas, car on en a la preuve dans ce qui est arrivé. Couthon,

Saint-Just, Jean-Bon-Saint-André, adjoints récemment, sont annulés par

leurs collègues. Il ne faut pas non plus qu'on renouvelle le comité au

scrutin secret, car le nouveau ne vaudrait pas mieux que l'ancien, qui ne

vaut rien du tout. J'ai entendu Mathieu, poursuit Chabot, tenir les

discours les plus inciviques à la société des femmes révolutionnaires.

Ramel a écrit à Toulouse que les propriétaires pouvaient seuls sauver la

chose publique, et qu'il fallait se garder de remettre les armes aux mains

des sans-culottes. Cambon est un fou qui voit tous les objets trop gros;

et s'en effraie cent pas à l'avance. Guyton-Morveau est un honnête homme,

un quaker qui tremble toujours. Delmas, qui avait la partie des

nominations, n'a fait que de mauvais choix, et a rempli l'armée de

contre-révolutionnaires; enfin ce comité était l'ami de Lebrun, et il est

ennemi de Bouchotte.»

Robespierre s'empresse de répondre à Chabot. «A chaque phrase, à chaque

mot, dit-il, du discours de Chabot, je sens respirer le patriotisme le

plus pur; mais j'y vois aussi le patriotisme trop exalté qui s'indigne que

tout ne tourne pas au gré de ses désirs, qui s'irrite de ce que le comité

de salut public n'est pas parvenu dans ses opérations à une perfection

impossible, et que Chabot ne trouvera nulle part.

«Je le crois comme lui, ce comité n'est pas composé d'hommes également

éclairés, également vertueux; mais quel corps trouvera-t-il composé de

cette manière? Empêchera-t-il les hommes d'être sujets à l'erreur?

N'a-t-il pas vu la convention, depuis qu'elle a vomi de son sein les

traîtres qui la déshonoraient, reprendre une nouvelle énergie, une

grandeur qui lui avait été étrangère jusqu'à ce jour, un caractère plus

auguste dans sa représentation? Cet exemple ne suffit-il pas pour prouver

qu'il n'est pas toujours nécessaire de détruire, et qu'il est plus prudent

quelquefois de s'en tenir à réformer?

«Oui, sans doute, il est dans le comité de salut public des hommes

capables de remonter la machine et de donner une nouvelle force à ses

moyens. Il ne faut que les y encourager. Qui oubliera les services que ce

comité a rendus à la chose publique, les nombreux complots qu'il a

découverts, les heureux aperçus que nous lui devons, les vues sages et

profondes qu'il nous a développées!

«L'assemblée n'a point créé un comité de salut public pour l'influencer

elle-même, ni pour diriger ses décrets; mais ce comité lui a été utile

pour démêler, dans les mesures proposées, ce qui était bon d'avec ce qui,

présenté sous une forme séduisante, pouvait entraîner les conséquences les

plus dangereuses; mais il a donné les premières impulsions à plusieurs

déterminations essentielles qui ont sauvé peut-être la patrie; mais il lui

a sauvé les inconvéniens d'un travail pénible, souvent infructueux, en lui

présentant les résultats, déjà heureusement trouvés, d'un travail quelle

ne connaissait qu'à peine, et qui ne lui était pas assez familier.

«Tout cela suffit pour prouver que le comité de salut public n'a pas été

d'un si petit secours qu'on voudrait avoir l'air de le croire. Il a fait

des fautes sans doute; est-ce à moi de les dissimuler? Pencherais-je vers

l'indulgence, moi qui crois qu'on n'a point assez fait pour la patrie

quand on n'a pas tout fait? Oui, il a fait des fautes, et je veux les lui

reprocher avec vous; mais il serait impolitique en ce moment d'appeler la

défaveur du peuple sur un comité qui a besoin d'être investi de toute sa

confiance, qui est chargé de grands intérêts, et dont la patrie attend de

grands secours; et quoiqu'il n'ait pas l'agrément des citoyennes

républicaines révolutionnaires, je ne le crois pas moins propre à ses

importantes opérations.»

Toute discussion fut fermée après les réflexions de Robespierre. Le

surlendemain, le comité fut renouvelé et réduit à neuf individus, comme

dans l'origine. Ses nouveaux membres étaient Barrère, Jean-Bon-Saint-André,

Gasparin, Couthon, Hérault-Séchelles, Saint-Just, Thuriot, Robert Lindet,

Prieur de la Marne. Tous les membres accusés de faiblesse étaient congédiés,

excepté Barrère, à qui sa grande facilité à rédiger des rapports, et à se

plier aux circonstances, avait fait pardonner le passé. Robespierre n'y

était pas encore, mais avec quelques jours de plus, avec un peu plus de

danger sur les frontières, et de terreur dans la convention, il allait y

arriver.

Robespierre eut encore plusieurs autres occasions d'employer sa nouvelle

politique. La marine commençant à donner des inquiétudes, on ne cessait

de se plaindre du ministre d'Albarade, de son prédécesseur Monge, de

l'état déplorable de nos escadres, qui, revenues de Sardaigne dans les

chantiers de Toulon, ne se réparaient pas, et qui étaient commandées par

de vieux officiers presque tous aristocrates. On se plaignait même de

quelques individus nouvellement agrégés au bureau de la marine. On

accusait beaucoup entre autres un nommé Peyron, envoyé pour réorganiser

l'armée à Toulon. Il n'avait pas fait, disait-on, ce qu'il aurait dû

faire: on en rendait le ministre responsable, et le ministre rejetait la

responsabilité sur un grand patriote, qui lui avait recommandé Peyron. On

désignait avec affectation ce patriote célèbre sans oser le nommer. «Son

nom! s'écrient plusieurs voix.--Eh bien! reprend le dénonciateur, ce

patriote célèbre, c'est Danton!» A ces mots, des murmures éclatent.

Robespierre accourt: «Je demande, dit-il, que la farce cesse et que la

séance commence.... On accuse d'Albarade; je ne le connais que par la voix

publique, qui le proclame un ministre patriote; mais que lui reproche-t-on

ici? une erreur. Quel homme n'en est pas capable? Un choix qu'il a fait

n'a pas répondu à l'attente générale! Bouchotte et Pache aussi ont fait

des choix défectueux, et cependant ce sont deux vrais républicains, deux

sincères amis de la patrie. Un homme est en place, il suffit, on le

calomnie. Eh! quand cesserons-nous d'ajouter foi aux contes ridicules ou

perfides dont on nous accable de toutes parts?

«Je me suis aperçu qu'on avait joint à cette dénonciation assez générale

du ministre une dénonciation particulière contre Danton. Serait-ce lui

qu'on voudrait nous rendre suspect? Mais si, au lieu de décourager les

patriotes en leur cherchant avec tant de soin des crimes où il existe à

peine une erreur légère, on s'occupait un peu des moyens de leur faciliter

leurs opérations, de rendre leur travail plus clair et moins épineux, cela

serait plus honnête, et la patrie en profiterait. On a dénoncé Bouchotte,

on a dénoncé Pache, car il était écrit que les meilleurs patriotes

seraient dénoncés. Il est bien temps de mettre fin à ces scènes ridicules

et affligeantes; je voudrais que la société des jacobins s'en tînt à une

série de matières qu'elle traiterait avec fruit; qu'elle restreignît le

grand nombre de celles qui s'agitent dans son sein, et qui, pour la

plupart, sont aussi futiles que dangereuses.»

Ainsi, Robespierre, voyant le danger d'un nouveau débordement des esprits,

qui aurait anéanti tout gouvernement, s'efforçait de rattacher les

jacobins autour de la convention, des comités et des vieux patriotes. Tout

était profit pour lui dans cette politique louable et utile. En préparant

la puissance des comités, il préparait la sienne propre; en défendant les

patriotes de même date et de même énergie que lui, il se garantissait, et

empêchait l'opinion de faire des victimes à ses côtés; il plaçait fort

au-dessous de lui ceux dont il devenait le protecteur; enfin il se

faisait, par sa sévérité même, adorer des jacobins, et se donnait une

haute réputation de sagesse. En cela, Robespierre ne mettait d'autre

ambition que celle de tous les chefs révolutionnaires, qui jusque-là

avaient voulu arrêter la révolution au point où ils s'arrêtaient

eux-mêmes; et cette politique, qui les avait tous dépopularisés, ne devait

pas le dépopulariser lui, parce que la révolution approchait du terme de

ses dangers et de ses excès.

Les députés détenus avaient été mis en accusation immédiatement après la

mort de Marat, et on préparait leur jugement. On disait déjà qu'il fallait

faire tomber les têtes des Bourbons qui restaient encore, quoique ces

têtes fussent celles de deux femmes, l'une épouse, l'autre soeur du

dernier roi; et celle de ce duc d'Orléans, si fidèle à la révolution, et

aujourd'hui prisonnier à Marseille, pour prix de ses services.

On avait ordonné une fête pour l'acceptation de la constitution. Toutes

les assemblées primaires devaient envoyer des députés qui viendraient

exprimer leur voeu, et se réuniraient au champ de la fédération dans une

fête solennelle. La date n'en était plus fixée au 14 juillet, mais au 10

août, car la prise des Tuileries avait amené la république, tandis que la

prise de la Bastille, laissant subsister la monarchie, n'avait aboli que

la féodalité. Aussi les républicains et les royalistes constitutionnels

se distinguaient-ils, en ce que les uns célébraient le 10 août, et les

autres le 14 juillet.

Le fédéralisme expirait, et l'acceptation de la constitution était

générale. Bordeaux gardait toujours la plus grande réserve, ne faisait

aucun acte décisif ni de soumission ni d'hostilité, mais acceptait la

constitution. Lyon poursuivait les procédures évoquées au tribunal

révolutionnaire; mais, rebelle en ce point seul, il se soumettait quant

aux autres, et adhérait aussi à la constitution. Marseille seule refusait

son adhésion. Mais sa petite armée, déjà séparée de celle du Languedoc,

venait, dans les derniers jours de juillet, d'être chassée d'Avignon, et

de repasser la Durance. Ainsi le fédéralisme était vaincu, et la

constitution triomphante. Mais le danger s'aggravait sur les frontières;

il devenait imminent dans la Vendée, sur le Rhin et dans le Nord: de

nouvelles victoires dédommageaient les Vendéens de leur échec devant

Nantes; et Mayence, Valenciennes, étaient pressées plus vivement que

jamais par l'ennemi.

Nous avons interrompu notre récit des événemens militaires au moment où

les Vendéens, repoussés de Nantes, rentrèrent dans leur pays, et nous

avons vu Biron arriver à Angers, après la délivrance de Nantes, et

convenir d'un plan avec le général Canclaux. Pendant ce temps, Westermann

s'était rendu à Niort avec la légion germanique, et avait obtenu de Biron

la permission de s'avancer dans l'intérieur du pays. Westermann était ce

même Alsacien qui s'était distingué au 10 août, et avait décidé le succès

de cette journée; qui, ensuite, avait servi glorieusement sous Dumouriez,

s'était lié avec lui et avec Danton, et fut enfin dénoncé par Marat, qu'il

avait bâtonné, dit-on, pour diverses injures. Il était du nombre de ces

patriotes dont on reconnaissait les grands services, mais auxquels on

commençait à reprocher les plaisirs qu'ils avaient pris dans la

révolution, et dont on se dégoûtait déjà, parce qu'ils exigeaient de la

discipline dans les armées, des connaissances dans les officiers, et ne

voulaient pas exclure tout général noble, ni qualifier de traître tout

général battu. Westermann avait formé une légion dite _germanique_, de

quatre ou cinq mille hommes, renfermant infanterie, cavalerie et

artillerie. A la tête de cette petite armée, dont il s'était rendu maître,

et où il maintenait une discipline sévère, il avait déployé la plus grande

audace et fait des exploits brillans. Transporté dans la Vendée avec sa

légion, il l'avait réorganisée de nouveau, et en avait chassé les lâches

qui étaient allés le dénoncer. Il témoignait un mépris très haut pour ces

bataillons informes qui pillaient et désolaient le pays; il affichait les

mêmes sentimens que Biron, et était rangé avec lui parmi les aristocrates

militaires. Le ministre de la guerre Bouchotte avait, comme on l'a vu,

répandu ses agens jacobins et cordeliers dans la Vendée. Là, ils

rivalisaient avec les représentans et les généraux, autorisaient les

pillages et les vexations sous le titre de réquisitions de guerre, et

l'indiscipline sous prétexte de défendre le soldat contre le despotisme

des officiers. Le premier commis de la guerre, sous Bouchotte, était

Vincent, jeune cordelier frénétique, l'esprit le plus dangereux et le plus

turbulent de cette époque; il gouvernait Bouchotte, faisait tous les

choix, et poursuivait les généraux avec une rigueur extrême. Ronsin, cet

ordonnateur envoyé à Dumouriez, lorsque ses marchés furent annulés,

était l'ami de Vincent et de Bouchotte, et le chef de leurs agens dans la

Vendée, sous le titre d'adjoint-ministre. Sous lui se trouvaient les

nommés Momoro, imprimeur, Grammont, comédien, et plusieurs autres qui

agissaient dans le même sens et avec la même violence. Westermann, déjà

peu d'accord avec eux, se les aliéna tout à fait par un acte d'énergie. Le

nommé Rossignol, ancien ouvrier orfèvre, qui s'était fait remarquer au 20

juin et au 10 août, et qui commandait l'un des bataillons de la formation

d'Orléans, était du nombre de ces nouveaux officiers favorisés par le

ministère cordelier. Étant un jour à boire avec des soldats de Westermann,

il disait que les soldats ne devaient pas être les esclaves des officiers,

que Biron était un _ci-devant_, un traître, et que l'on devait chasser les

bourgeois des maisons pour y loger les troupes. Westermann le fit arrêter,

et le livra aux tribunaux militaires. Ronsin se hâta de le réclamer, et

envoya tout de suite à Paris une dénonciation contre Westermann.

Westermann, sans s'inquiéter de cet événement, se mit en marche avec sa

légion pour pénétrer jusqu'au coeur même de la Vendée. Partant du côté

oppose à la Loire, c'est-à-dire du midi du théâtre de la guerre, il

s'empara d'abord de Parthenay, puis entra dans Amaillou, et mit le feu

dans ce dernier bourg, pour user de représailles envers M. de Lescure.

Celui-ci, en effet, en entrant à Parthenay, avait exercé des rigueurs

contre les habitans, qui étaient accusés d'esprit révolutionnaire.

Westermann fit enlever tous les habitans d'Amaillou, et les envoya à ceux

de Parthenay, comme dédommagement; il brûla ensuite le château de Clisson,

appartenant à Lescure, et répandit partout la terreur par sa marche rapide

et le bruit exagéré de ses exécutions militaires. Westermann n'était pas

cruel, mais il commença ces désastreuses représailles qui ruinèrent les

pays neutres, accusés par chaque parti d'avoir favorisé le parti

contraire. Tout avait fui jusqu'à Châtillon, où s'étaient réunies les

familles des chefs vendéens et les débris de leurs armées. Le 3 juillet,

Westermann, ne craignant pas de se hasarder au centre du pays insurgé,

entra dans Châtillon, et en chassa le conseil supérieur et l'état-major,

qui y siégeaient comme dans leur capitale. Le bruit de cet exploit

audacieux se répandit au loin; mais la position de Westermann était

hasardée. Les chefs vendéens s'étaient repliés, avaient sonné le tocsin,

rassemblé une armée considérable, et se disposaient à surprendre

Westermann du côté où il s'y attendait le moins. Il avait placé sur un

moulin et hors de Châtillon un poste qui commandait tous les environs. Les

Vendéens, s'avançant à la dérobée, suivant leur tactique ordinaire,

entourent ce poste et se mettent à l'assaillir de toutes parts.

Westermann, averti un peu tard, s'empresse de le faire soutenir, mais les

détachemens qu'il envoie sont repoussés et ramenés dans Châtillon.

L'alarme se répand alors dans l'armée républicaine; elle abandonne

Châtillon en désordre; et Westermann lui-même, après avoir fait des

prodiges de bravoure, est emporté dans la fuite, et obligé de se sauver à

la hâte, en laissant derrière lui un grand nombre d'hommes morts ou

prisonniers. Cet échec causa autant de découragement dans les esprits, que

la témérité et le succès de l'expédition avaient causé de présomption et

d'espérance.

Pendant que ces choses se passaient à Châtillon, Biron venait de convenir

d'un plan avec Canclaux. Ils devaient descendre tous deux jusqu'à Nantes,

balayer la rive gauche de la Loire, tourner ensuite vers Machecoul, donner

la main à Boulard, qui partirait des Sables, et, après avoir ainsi séparé

les Vendéens de la mer, marcher vers la Haute-Vendée pour soumettre tout

le pays. Les représentans ne voulurent pas de ce plan; ils prétendirent

qu'il fallait partir du point même où l'on était, pour pénétrer dans le

pays, marcher en conséquence sur les ponts de Cé avec les troupes réunies

à Angers, et se faire appuyer vis-à-vis par une colonne qui s'avancerait

de Niort. Biron, se voyant contrarié, donna sa démission. Mais, dans ce

moment même, on apprit la déroute de Châtillon, et on imputa tout à Biron.

On lui reprocha d'avoir laissé assiéger Nantes, et de n'avoir pas secondé

Westermann. Sur la dénonciation de Ronsin et de ses agens, il fut mandé à

la barre: Westermann fut mis en jugement, et Rossignol élargi

sur-le-champ. Tel était le sort des généraux dans la Vendée au milieu des

agens jacobins.

Le général Labarolière prit le commandement des troupes laissées à Angers

par Biron, et se disposa, selon le voeu des représentans, à s'avancer dans

le pays par les ponts de Cé. Après avoir laissé quatorze cents hommes à

Saumur, et quinze cents aux ponts de Cé, il se porta vers Brissac, où il

plaça un poste pour assurer ses communications. Cette armée indisciplinée

commit les plus affreuses dévastations sur un pays dévoué à la république.

Le 15 juillet, elle fut attaquée au camp de Fline par vingt mille

Vendéens. L'avant-garde, composée de troupes régulières, résista avec

vigueur. Cependant le corps de bataille allait céder, lorsque les

Vendéens, plus prompts à lâcher le pied, se retirèrent en désordre. Les

nouveaux bataillons montrèrent alors un peu plus d'ardeur; et, pour les

encourager, on leur donna des éloges qui n'étaient mérités que par

l'avant-garde. Le 17, on s'avança près de Vihiers; et une nouvelle

attaque, reçue et soutenue avec la même vigueur par l'avant-garde, avec la

même hésitation par la masse de l'armée, fut repoussée de nouveau. On

arriva dans le jour à Vihiers même. Plusieurs généraux, pensant que ces

bataillons d'Orléans étaient trop mal organisés pour tenir la campagne, et

qu'on ne pouvait pas avec une telle armée rester au milieu du pays,

étaient d'avis de se retirer. Labarolière décida qu'il fallait attendre à

Vihiers, et se défendre si on y était attaqué. Le 18, à une heure après

midi, les Vendéens se présentent; l'avant-garde républicaine se conduit

avec la même valeur; mais le reste de l'armée chancelle à la vue de

l'ennemi, et se replie malgré les efforts des généraux. Les bataillons de

Paris, aimant mieux crier à la trahison que se battre, se retirent en

désordre. La confusion devient générale. Santerre, qui s'était jeté dans

la mêlée avec le plus grand courage, manque d'être pris. Le représentant

Bourbotte court le même danger; et l'armée fuit si vite, qu'elle est en

quelques heures à Saumur. La division de Niort, qui allait se mettre en

mouvement, s'arrêta; et le 20, il fut décidé qu'elle attendrait la

réorganisation de la colonne de Saumur. Comme il fallait que quelqu'un

répondît de la défaite, Ronsin et ses agens dénoncèrent le chef

d'état-major Berthier et le général Menou, qui passaient tous deux pour

être aristocrates, parce qu'ils recommandaient la discipline. Berthier et

Menou furent aussitôt mandés à Paris, comme l'avaient été Biron et

Westermann.

Tel avait été jusqu'à cette époque l'état de cette guerre. Les Vendéens se

levant tout à coup en avril et en mai, avaient pris Thouars, Loudun, Doué,

Saumur, grâce à la mauvaise qualité des troupes composées de nouvelles

recrues. Descendus jusqu'à Nantes en juin, ils avaient été repoussés de

Nantes par Canclaux, des Sables par Boulard, deux généraux qui avaient su

introduire parmi leurs soldats l'ordre et la discipline. Westermann,

agissant avec audace, et ayant quelques bonnes troupes, avait pénétré

jusqu'à Châtillon vers les premiers jours de juin; mais, trahi par les

habitans, surpris par les insurgés, il avait essuyé une déroute; enfin la

colonne de Tours, voulant s'avancer dans le pays avec les bataillons

d'Orléans, avait éprouvé le sort ordinaire aux armées désorganisées. A la

fin de juillet, les Vendéens dominaient donc dans toute l'étendue de leur

territoire. Quant au brave et malheureux Biron, accusé de n'être pas à

Nantes, tandis qu'il visitait la Basse-Vendée, de n'être pas auprès de

Westermann, tandis qu'il arrêtait un plan avec Canclaux, contrarié,

interrompu dans toutes ses opérations, il venait d'être enlevé à l'armée

sans avoir eu le temps d'agir, et il n'y avait paru que pour y être

continuellement accusé. Canclaux restait à Nantes; mais le brave Boulard

ne commandait plus aux Sables, et les deux bataillons de la Gironde

venaient de se retirer. Tel est donc le tableau de la Vendée en juillet:

déroute de toutes les colonnes dans le haut pays; plaintes, dénonciations

des agens ministériels contre les généraux prétendus aristocrates, et

plaintes des généraux contre les désorganisateurs envoyés par le ministère

et les jacobins.

A l'Est et au Nord, les sièges de Mayence et de Valenciennes faisaient des

progrès alarmans.

Mayence, placée sur la rive gauche du Rhin, du côté de la France, et

vis-à-vis l'embouchure du Mein, forme un grand arc de cercle dont le Rhin

peut être considéré comme la corde. Un faubourg considérable, celui de

Cassel, jeté sur l'autre rive, communique avec la place par un pont de

bateaux. L'île de Petersau, située au-dessous de Mayence, remonte dans le

fleuve, et sa pointe s'avance assez haut pour battre le pont de bateaux,

et prendre les défenses de la place à revers. Du côté du fleuve, Mayence

n'est protégée que par une muraille en briques; mais du côté de la terre,

elle est extrêmement fortifiée. En partant de la rive, à la hauteur de la

pointe de Petersau, elle est défendue par une enceinte et par un fossé,

dans lequel le ruisseau de Zalbach coule pour se rendre dans le Rhin. A

l'extrémité de ce fossé, le fort de Haupstein prend le fossé en long, et

joint la protection de ses feux à celle des eaux. A partir de ce point,

l'enceinte continue et va rejoindre le cours supérieur du Rhin; mais le

fossé se trouve interrompu, et il est remplacé par une double enceinte

parallèle à la première. Ainsi, de ce côté, deux rangs de murailles

exigent un double siège. La citadelle, liée à la double enceinte, vient

encore en augmenter la force.

Telle était Mayence en 1793, avant même que les fortifications en eussent

été perfectionnées. La garnison s'élevait à vingt mille hommes, parce que

le général Schaal, qui devait se retirer avec une division, avait été

rejeté dans la place et n'avait pu rejoindre l'armée de Custine. Les

vivres n'étaient pas proportionnés à cette garnison. Dans l'incertitude de

savoir si on garderait ou non Mayence, on s'était peu hâté de

l'approvisionner. Custine en avait enfin donné l'ordre. Les juifs

s'étaient présentés, mais ils offraient un marché astucieux; ils voulaient

que tous les convois arrêtés en route par l'ennemi leur fussent payés.

Rewbell et Merlin refusèrent ce marché, de crainte que les juifs ne

fissent eux-mêmes enlever les convois. Néanmoins les grains ne manquaient

pas; mais on prévoyait que si les moulins placés sur le fleuve étaient

détruits, la mouture deviendrait impossible. La viande était en petite

quantité, et les fourrages surtout étaient absolument insuffisans pour les

trois mille chevaux de la garnison. L'artillerie se composait de cent

trente pièces en bronze, et de soixante en fer, qu'on avait trouvées, et

qui étaient fort mauvaises; les Français en avaient apporté quatre-vingts

en bon état. Les pièces de rempart existaient donc en assez grand nombre,

mais la poudre n'était pas en quantité suffisante. Le savant et héroïque

Meunier, qui avait exécuté les travaux de Cherbourg, fut chargé de

défendre Cassel et les postes de la rive droite; Doyré dirigeait les

travaux dans le corps de la place; Aubert-Dubayet et Kléber commandaient

les troupes; les représentans Merlin et Rewbell. animaient la garnison de

leur présence. Elle campait dans l'intervalle des deux enceintes, et

occupait au loin des postes très avancés. Elle était animée du meilleur

esprit, avait grande confiance dans la place, dans ses chefs, dans ses

forces; et de plus, elle savait qu'elle avait à défendre un point très

important pour le salut de la France.

Le général Schoenfeld, campé sur la rive droite, cernait Cassel avec dix

mille Hessois: Les Autrichiens et les Prussiens réunis faisaient la grande

attaque de Mayence. Les Autrichiens occupaient la droite des assiégeans.

En face de la double enceinte, les Prussiens formaient le centre de

Marienbourg; là, se trouvait le quartier-général du roi de Prusse. La

gauche, composée encore de Prussiens, campait en face du Haupstein, et du

fossé inondé par les eaux du ruisseau de Zalbach. Cinquante mille hommes à

peu près composaient cette armée de siège. Le vieux Kalkreuth la

dirigeait. Brunswick commandait le corps d'observation du côté des Vosges,

où il s'entendait avec Wurmser pour protéger cette grande opération. La

grosse artillerie de siège manquant, on négocia avec les états de

Hollande, qui vidèrent encore une partie de leurs arsenaux pour aider les

progrès de leurs voisins les plus redoutables.

L'investissement commença en avril. En attendant les convois d'artillerie,

l'offensive appartint à la garnison, qui ne cessa de faire les sorties les

plus vigoureuses. Le 11 avril, et quelques jours après l'investissement,

nos généraux résolurent d'essayer une surprise contre les dix mille

Hessois, qui s'étaient trop étendus sur la rive droite. Le 11, dans la

nuit, ils sortirent de Cassel sur trois colonnes. Meunier marcha devant

lui sur Hochein; les deux autres colonnes descendirent la rive droite vers

Biberik; mais un coup de fusil, parti à l'improviste dans la colonne du

général Schaal, répandit la confusion. Les troupes, toutes neuves encore,

n'avaient pas l'aplomb qu'elles acquirent bientôt sous leurs généraux. Il

fallut se retirer. Kléber, avec sa colonne, protégea la retraite de la

manière la plus imposante. Cette sortie valut aux assiégés quarante boeufs

ou vaches, qui furent salés.

Le 16, les généraux ennemis voulaient faire enlever le poste de Weissenau

qui, placé près du Rhin et à la droite de leur attaque, les inquiétait

beaucoup. Les Français, malgré l'incendie du village, se retranchèrent

dans un cimetière; le représentant Merlin s'y plaça avec eux, et, par des

prodiges de valeur, ils conservèrent le poste.

Le 26, les Prussiens dépêchèrent un faux parlementaire, qui se disait

envoyé par le général de l'armée du Rhin pour engager la garnison à se

rendre. Les généraux, les représentans, les soldats déjà attachés à la

place, et convaincus qu'ils rendaient un grand service en arrêtant l'armée

du Rhin sur la frontière, repoussèrent toute proposition. Le 3 mai, le roi

de Prusse voulut faire prendre un poste de la rive droite vis-à-vis

Cassel, celui de Kosteim. Meunier le défendait. L'attaque, tentée le 3 mai

avec une grande opiniâtreté, et recommencée le 8, fut repoussée avec une

perte considérable pour les assiégeans. Meunier, de son côté, essaya

l'attaque des îles placés à l'embouchure du Mein; il les prit, les perdit

ensuite, et déploya à chaque occasion la plus grande audace.

Le 30 mai, les Français résolurent une sortie générale sur Marienbourg, où

était le roi Frédéric-Guillaume. Favorisés par la nuit, six mille hommes

pénétrèrent à travers la ligne ennemie, s'emparèrent des retranchemens, et

arrivèrent jusqu'au quartier-général. Cependant l'alarme répandue leur mit

toute l'armée sur les bras; ils rentrèrent après avoir perdu beaucoup de

leurs braves. Le lendemain, le roi de Prusse, courroucé, fit couvrir la

place de feux. Ce même jour, Meunier faisait une nouvelle tentative sur

l'une des îles du Mein. Blessé au genou, il expira, moins de sa blessure

que de l'irritation qu'il éprouvait d'être obligé de quitter les travaux

du siège. Toute la garnison assista à ses funérailles; le roi de Prusse

fit suspendre le feu pendant qu'on rendait les derniers honneurs à ce

héros, et le fit saluer d'une salve d'artillerie. Le corps fut déposé à la

pointe du bastion de Cassel, qu'il avait fait élever.

Les grands convois étaient arrivés de Hollande. Il était temps de

commencer les travaux du siège. Un officier prussien conseillait de

s'emparer de l'île de Petersau, dont la pointe remontait entre Cassel et

Mayence, d'y établir des batteries, de détruire le pont de bateaux et les

moulins, et de donner l'assaut à Cassel, une fois qu'on l'aurait isolé et

privé des secours de la place. Il proposait ensuite de se diriger vers le

fossé où coulait la Zalbach, de s'y jeter sous la protection des batteries

de Petersau qui enfileraient ce fossé, et de tenter un assaut sur ce front

qui n'était formé que d'une seule enceinte. Le projet était hardi et

périlleux, car il fallait débarquer à Petersau, puis se jeter dans un

fossé au milieu des eaux et sous le feu du Haupstein; mais aussi les

résultats devaient être très prompts. On aima mieux ouvrir la tranchée du

côté de la double enceinte, et vis-à-vis la citadelle, sauf à faire un

double siège. Le 16 juin, une première parallèle fut tracée à huit cents

pas de la première enceinte. Les assiégés mirent le désordre dans les

travaux; il fallut reculer. Le 18, une autre parallèle fut tracée beaucoup

plus loin, c'est-à-dire à quinze cents pas, et cette distance excita les

sarcasmes de ceux qui avaient proposé l'attaque hardie par l'île de

Petersau. Du 24 au 25, on se rapprocha; on s'établit à huit cents pas, et

on éleva des batteries. Les assiégés interrompirent encore les travaux et

enclouèrent les canons; mais ils furent enfin repoussés et accablés de

feux continuels. Le 18 et le 19, deux cents pièces étaient dirigées sur la

place, et la couvraient de projectiles de toute espèce. Des batteries

flottantes, placées sur le Rhin, incendiaient l'intérieur de la ville par

le côté le plus ouvert, et lui causaient un dommage considérable.

Cependant la dernière parallèle n'était pas encore ouverte, la première

enceinte n'était pas encore franchie, et la garnison pleine d'ardeur ne

songeait point à se rendre. Pour se délivrer des batteries flottantes, de

braves Français se jetaient à la nage, et allaient couper les câbles des

bateaux ennemis. On en vit un amener à la nage un bateau chargé de

quatre-vingts soldats, qui furent faits prisonniers.

Mais la détresse était au comble. Les moulins avaient été incendiés, et il

avait fallu recourir, pour moudre le grain, à des moulins à bras. Encore

les ouvriers ne voulaient-ils pas y travailler, parce que l'ennemi,

averti, ne manquait pas d'accabler d'obus le lieu où ils étaient placés.

D'ailleurs on manquait presque tout à fait de blé; depuis long-temps on

n'avait plus que de la chair de cheval; les soldats mangeaient des rats,

et allaient sur les bords du Rhin pêcher les chevaux morts que le fleuve

entraînait. Cette nourriture devint funeste à plusieurs d'entre eux; il

fallut la leur défendre, et les empêcher même de la rechercher, en plaçant

des gardes au bord du Rhin. Un chat valait six francs; la chair de cheval

Mort quarante-cinq sous la livre. Les officiers ne se traitaient pas mieux

que les soldats, et Aubert-Dubayet, invitant à dîner son état-major, lui

fit servir comme régal, un chat flanqué de douze souris. Ce qu'il y avait

de plus douloureux pour cette malheureuse garnison, c'était la privation

absolue de toute nouvelle. Les communications étaient si bien

interceptées, que depuis trois mois elle ignorait absolument ce qui se

passait en France. Elle avait essayé de faire connaître sa détresse,

tantôt par une dame qui allait voyager en Suisse, tantôt par un prêtre qui

avait pris le chemin des Pays-Bas, tantôt enfin par un espion qui devait

traverser le camp ennemi. Mais aucune de ces dépêches n'était parvenue.

Espérant que peut-être on songerait à leur envoyer des nouvelles du

Haut-Rhin, au moyen de bouteilles jetées dans le fleuve, les assiégés y

placèrent des filets. Ils les levaient chaque jour, mais ils n'y

trouvaient jamais rien. Les Prussiens, qui avaient pratiqué toute espèce

de ruses, avaient fait imprimer à Francfort de faux _Moniteurs_, portant

que Dumouriez avait renversé la convention, et que Louis XVII régnait avec

une régence. Les Prussiens placés aux avant-postes transmettaient ces faux

_Moniteurs_ aux soldats de la garnison; et cette lecture répandait les

plus grandes inquiétudes, et ajoutait aux souffrances qu'on endurait déjà,

la douleur de défendre peut-être une cause perdue. Cependant on attendait

en se disant: L'armée du Rhin va bientôt arriver. Quelquefois on disait:

Elle arrive. Pendant une nuit, on entend une canonnade vigoureuse très

loin de la place. On s'éveille avec joie, on court aux armes, et on

s'apprête à marcher vers le canon français, et à mettre l'ennemi entre

deux feux. Vain espoir! le bruit cesse, et l'armée libératrice ne paraît

pas. Enfin la détresse était devenue si insupportable, que deux mille

habitans demandèrent à sortir. Aubert-Dubayet le leur permit; mais ils ne

furent pas reçus par les assiégeans; restèrent entre deux feux et périrent

en partie sous les murs de la place. Le matin, on vit les soldats

rapporter dans leurs manteaux des enfans blessés.

Pendant ce temps, l'armée du Rhin et de la Moselle ne s'avançait pas.

Custine l'avait commandée jusqu'au mois de juin. Encore tout abattu de sa

retraite, il n'avait cessé d'hésiter pendant les mois d'avril et de mai.

Il disait qu'il n'était pas assez fort; qu'il avait besoin de beaucoup de

cavalerie pour soutenir, dans les plaines du Palatinat, les efforts de la

cavalerie ennemie; qu'il n'avait point de fourrages pour nourrir ses

chevaux; qu'il lui fallait attendre que les seigles fussent assez avancés

pour en faire du fourrage, et qu'alors il marcherait au secours de

Mayence[1]. Beauharnais, son successeur, hésitant comme lui, perdit

l'occasion de sauver la place.

[Note 1: Voyez le procès de Custine.]

La ligne des Vosges, comme on sait, longe le Rhin, et vient finir non loin

de Mayence. En occupant les deux versans de la chaîne et ses principaux

passages, on a un avantage immense, parce qu'on peut se porter ou tout

d'un côté ou tout d'un autre, et accabler l'ennemi de ses masses réunies.

Telle était la position des Français. L'armée du Rhin occupait le revers

oriental, et celle de la Moselle le revers occidental; Brunswick et

Wurmser étaient disséminés, à la terminaison de la chaîne, sur un cordon

fort étendu. Disposant des passages, les deux armées françaises pouvaient

se réunir sur l'un ou l'autre des versans, accabler ou Brunswick ou

Wurmser, venir prendre les assiégeans par derrière et sauver Mayence.

Beauharnais, brave, mais peu entreprenant, ne fit que des mouvemens

incertains, et ne secourut pas la garnison.

Les représentans et les généraux enfermés dans Mayence, pensant qu'il ne

fallait pas pousser les choses au pire; que si on attendait huit jours de

plus, on pourrait manquer de tout, et être obligé de rendre la garnison

prisonnière; qu'au contraire, en capitulant, on obtiendrait la libre

sortie avec les honneurs de la guerre, et que l'on conserverait vingt

mille hommes, devenus les plus braves soldats du monde sous Kléber et

Dubayet, décidèrent qu'il fallait rendre la place. Sans doute, avec

quelques jours de plus, Beauharnais pouvait la sauver, mais, après avoir

attendu si long-temps, il était permis de ne plus penser à un secours et

les raisons de se rendre étaient déterminantes. Le roi de Prusse fut

facile sur les conditions; il accorda la sortie avec armes et bagages, et

n'imposa qu'une condition, c'est que la garnison ne servirait pas d'une

année contre les coalisés. Mais il restait assez d'ennemis à l'intérieur

pour utiliser ces admirables soldats, nommés depuis les _Mayençais_. Ils

étaient tellement attachés à leur poste, qu'ils ne voulaient pas obéir à

leurs généraux lorsqu'il fallut sortir de la place: singulier exemple de

l'esprit de corps qui s'établit sur un point, et de l'attachement qui se

forme pour un lieu qu'on a défendu quelques mois! Cependant la garnison

céda; et, tandis qu'elle défilait, le roi de Prusse, plein d'admiration

pour sa valeur, appelait par leur nom les officiers qui s'étaient

distingués pendant le siège, et les complimentait avec une courtoisie

chevaleresque. L'évacuation eut lieu le 25 juillet.

On a vu les Autrichiens bloquant la place de Condé et faisant le siège

régulier de Valenciennes. Ces opérations, conduites simultanément avec

celles du Rhin, approchaient de leur terme. Le prince de Cobourg, à la

tête du corps d'observation, faisait face au camp de César; le duc d'York

commandait le corps de siège. L'attaque, d'abord projetée sur la

citadelle, fut ensuite dirigée entre le faubourg de Marly et la porte de

Mons. Ce front présentait beaucoup plus de développement, mais il était

moins défendu, et fut préféré comme plus accessible. On se proposa de

battre les ouvrages pendant le jour, et d'incendier la ville pendant la

nuit, afin d'augmenter la désolation des habitans et de les ébranler plus

tôt. La place fut sommée le 14 juin. Le général Ferrand et les

représentans Cochon et Briest répondirent avec la plus grande dignité. Ils

avaient réuni une garnison de sept mille hommes, inspiré de très bonnes

dispositions aux habitans, dont ils organisèrent une partie en compagnies

de canonniers, qui rendirent les plus grands services.

Deux parallèles furent successivement ouvertes dans les nuits des 14 et 19

juin, et armées de batteries formidables. Elles causèrent dans la place

des ravages affreux. Les habitans et la garnison répondirent à la vigueur

de l'attaque, et détruisirent plusieurs fois tous les travaux des

assiégeans. Le 25 juin surtout fut terrible. L'ennemi incendia la place

jusqu'à midi, sans qu'elle répondît de son côté; mais à cette heure un feu

terrible, parti des remparts, plongea dans les tranchées, y mit la

confusion, et y reporta la terreur et la mort qui avaient régné dans la

ville. Le 28 juin, une troisième parallèle fut tracée, et le courage des

habitans commença à s'ébranler. Déjà une partie de cette ville opulente

était incendiée. Les enfans, les vieillards et les femmes avaient été mis

dans des souterrains. La reddition de Condé, qui venait d'être pris par

famine, augmentait encore le découragement des assiégés. Des émissaires

avaient été envoyés pour les travailler. Des rassemblemens commencèrent à

se former et à demander une capitulation. La municipalité partageait les

dispositions des habitans, et s'entendait secrètement avec eux. Les

représentans et le général Ferrand répondirent avec la plus grande vigueur

aux demandes qui leur furent adressées; et avec le secours de la garnison,

dont le courage était parvenu au plus haut degré d'exaltation, ils

dissipèrent les rassemblemens.

Le 25 juillet, les assiégeans préparèrent leurs mines et se disposèrent à

l'assaut du chemin couvert. Par bonheur pour eux, trois globes de

compression éclatèrent au moment même où les mines de la garnison allaient

jouer et détruire leurs ouvrages. Ils s'élancèrent alors sur trois

colonnes, franchirent les palissades, et pénétrèrent dans le chemin

couvert. La garnison effrayée se retirait, abandonnant déjà ses batteries;

mais le général Ferrand la ramena sur les remparts. L'artillerie, qui

avait fait des prodiges pendant tout le siège, causa encore de grands

dommages aux assiégeans, et les arrêta presque aux portes de la place. Le

lendemain 26, le duc d'York, somma le général Ferrand de se rendre; il

annonça qu'après la journée écoulée, il n'écouterait plus aucune

proposition, et que la garnison et les habitans seraient passés au fil de

l'épée. A cette menace, les attroupemens devinrent considérables; une

multitude, où se trouvaient en grand nombre des hommes armés de pistolets

et de poignards, entoura la municipalité. Douze individus prirent la

parole pour tous, et firent la réquisition formelle de rendre la place. Le

conseil de guerre se tenait au milieu du tumulte; aucun des membres ne

pouvait en sortir, et ils étaient tous consignés jusqu'à ce qu'ils eussent

décidé la reddition. Deux brèches, des habitans mal disposés, un

assiégeant vigoureux, ne permettaient plus de résister. La place fut

rendue le 28 juillet. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre,

fut contrainte de déposer les armes, mais put rentrer en France, avec la

seule condition de ne pas servir d'un an contre les coalisés. C'était

encore sept mille braves soldats, qui pouvaient rendre de grands services

contre les ennemis de l'intérieur. Valenciennes avait essuyé quarante-un

jours de bombardement, et avait été accablée de quatre-vingt-quatre mille

boulets, de vingt mille obus, et de quarante-huit mille bombes. Le général

et la garnison avaient fait leur devoir, et l'artillerie s'était couverte

de gloire.

Dans ce même moment, la guerre du fédéralisme se réduisait à ces deux

calamités réelles: la révolte de Lyon d'une part; celle de Marseille et

de Toulon de l'autre.

Lyon consentait bien à reconnaître la convention, mais refusait

d'obtempérer à deux décrets, celui qui évoquait à Paris les procédures

commencées contre les patriotes, et celui qui destituait les autorités et

ordonnait la formation d'une nouvelle municipalité provisoire. Les

aristocrates cachés dans Lyon effrayaient cette ville du retour de

l'ancienne municipalité montagnarde, et, par la crainte de dangers

incertains, l'entraînaient dans les dangers réels d'une révolte ouverte.

Le 15 juillet, les Lyonnais firent mettre à mort les deux patriotes

Chalier et Riard, et dès ce jour ils furent déclarés en état de rébellion.

Les deux girondins Chasset et Biroteau, voyant surgir le royalisme, se

retirèrent. Cependant le président de la commission populaire, qui était

dévoué aux émigrés, ayant été remplacé, les déterminations étaient

devenues un peu moins hostiles. On reconnaissait la constitution, et on

offrait de se soumettre, mais toujours à condition de ne pas exécuter les

deux principaux décrets. Dans cet intervalle, les chefs fondaient des

canons, accaparaient des munitions, et les difficultés ne semblaient

devoir se terminer que par la voie des armes.

Marseille était beaucoup moins redoutable. Ses bataillons, rejetés au-delà

de la Durance par Carteaux, ne pouvaient opposer une longue résistance;

mais elle avait communiqué à la ville de Toulon, jusque-là si

républicaine, son esprit de révolte. Ce port, l'un des premiers du monde,

et le premier de la Méditerranée, faisait envie aux Anglais, qui

croisaient devant ses rivages. Des émissaires de l'Angleterre y

intriguaient sourdement, et y préparaient une trahison infâme. Les

sections s'y étaient réunies le 13 juillet, et, procédant comme toutes

celles du Midi, avaient destitué la municipalité et fermé le club jacobin.

L'autorité, transmise aux mains des fédéralistes, risquait de passer

successivement, de factions en factions, aux émigrés et aux Anglais.

L'armée de Nice, dans son état de faiblesse, ne pouvait prévenir un tel

malheur. Tout devenait donc à craindre, et ce vaste orage, amoncelé sur

l'horizon, du Midi, s'était fixé sur deux points, Lyon et Toulon.

Depuis deux mois, la situation s'était donc expliquée, et le danger, moins

universel, moins étourdissant, était mieux déterminé et plus grave. A

l'Ouest, c'était la plaie dévorante de la Vendée; à Marseille, une

sédition obstinée; à Toulon, une trahison sourde; à Lyon, une résistance

ouverte et un siège. Au Rhin et au Nord, c'était la perte des deux

boulevarts qui avaient si long-temps arrêté la coalition et empêché

l'ennemi de marcher sur la capitale. En septembre 1792, lorsque les

Prussiens marchaient sur Paris et avaient pris Longwy et Verdun; en avril

1793, après la retraite de la Belgique, après la défaite de Nerwinde, la

défection de Dumouriez et le premier soulèvement de la Vendée; au 31 mai

1793, après l'insurrection universelle des départemens, l'invasion du

Roussillon par les Espagnols, et la perte du camp de Famars; à ces trois

époques, les dangers avaient été effrayans, sans doute, mais jamais

peut-être aussi réels qu'à cette quatrième époque d'août 1798. C'était la

quatrième et dernière crise de la révolution. La France était moins

ignorante et moins neuve à la guerre qu'en septembre 1792, moins effrayée

de trahisons qu'en avril 1793, moins embarrassée d'insurrections qu'au

31 mai et au 12 juin; mais, si elle était plus aguerrie et mieux obéie,

elle était envahie à la fois sur tous les points, au Nord, au Rhin, aux

Alpes, aux Pyrénées.

Cependant on ne connaîtrait pas encore tous les maux qui affligeaient

alors la république, si on se bornait à considérer seulement les cinq ou

six champs de bataille sur lesquels ruisselait le sang humain. L'intérieur

offrait un spectacle tout aussi déplorable. Les grains étaient toujours

chers et rares. Oh se battait à la porte des boulangers pour obtenir une

modique quantité de pain. On se disputait en vain avec les marchands pour

leur faire accepter les assignats en échange des objets de première

nécessité. La souffrance était au comble. Le peuple se plaignait des

accapareurs qui retenaient les denrées, des agioteurs qui les faisaient

renchérir, et qui discréditaient les assignats par leur trafic. Le

gouvernement, tout aussi malheureux que le peuple, n'avait, pour exister

aussi, que les assignats, qu'il fallait donner en quantité trois ou quatre

fois plus considérable pour payer les mêmes services, et qu'on n'osait

plus émettre, de peur de les avilir encore davantage. On ne savait donc

plus comment faire vivre ni le peuple ni le gouvernement.

La production générale n'avait pourtant pas diminué. Bien que la nuit du 4

août n'eût pas encore produit ses immenses effets, la France ne manquait

ni de blé, ni de matières premières, ni de matières ouvrées; mais la

distribution égale et paisible en était devenue impossible, par les effets

du papier-monnaie. La révolution qui, en abolissant la monarchie, avait

voulu néanmoins payer sa dette; qui, en détruisant la vénalité des

offices, s'était engagée à en rembourser la valeur; qui, en défendant

enfin le nouvel ordre de choses contre l'Europe conjurée, était obligée de

faire les frais d'une guerre universelle, avait, pour suffire à toutes ces

charges, les biens nationaux enlevés au clergé et aux émigrés. Pour mettre

En circulation la valeur de ces biens, elle avait imaginé les assignats,

qui en étaient la représentation, et qui, par le moyen des achats,

devaient rentrer au trésor et être brûlés. Mais comme on doutait du succès

de la révolution et du maintien des ventes, on n'achetait pas les biens.

Les assignats restaient dans la circulation, comme une lettre de change

non acceptée, et s'avilissaient par le doute et par la quantité.

Le numéraire seul restait toujours comme mesure réelle des valeurs; et

rien ne nuit à une monnaie contestée, comme la rivalité d'une monnaie

certaine et incontestée. L'une se resserre et refuse de se donner, tandis

que l'autre s'offre en abondance et se discrédite en s'offrant. Tel était

le sort des assignats par rapport au numéraire. La révolution, condamnée à

des moyens violens, ne pouvait plus s'arrêter. Elle avait mis en

circulation _forcée_ la valeur anticipée des biens nationaux; elle devait

essayer de la soutenir par des moyens _forcés_. Le 11 avril, malgré les

girondins qui luttaient généreusement, mais imprudemment, contre la

fatalité de cette situation révolutionnaire, la convention punit de six

ans de fers quiconque vendrait du numéraire, c'est-à-dire échangerait une

certaine quantité d'argent ou d'or contre une quantité nominale plus

grande d'assignats. Elle punit de la même peine quiconque stipulerait pour

les marchandises un prix différent, suivant que le paiement se ferait en

numéraire ou en assignats.

Ces moyens n'empêchaient pas la différence de se prononcer rapidement. En

juin, un franc métal valait trois francs assignats; et en août, deux mois

après, un franc argent valait six francs assignats. Le rapport de

diminution, qui était de un à trois, s'était donc élevé de un à six.

Dans une pareille situation, les marchands refusaient de donner leurs

marchandises au même prix qu'autrefois, parce que la monnaie qu'on leur

offrait n'avait plus que le cinquième ou le sixième de sa valeur. Ils les

resserraient donc, et les refusaient aux acheteurs. Sans doute, cette

diminution de valeur eût été pour les assignats un inconvénient absolument

nul, si tout le monde, ne les recevant que pour ce qu'ils valaient

réellement, les avait pris et donnés au même taux. Dans ce cas, ils

auraient toujours pu faire les fonctions de signe dans les échanges, et

servir à la circulation comme toute autre monnaie; mais les capitalistes

qui vivaient de leurs revenus, les créanciers de l'état qui recevaient ou

une rente annuelle ou le remboursement d'un office, étaient obligés

d'accepter le papier suivant sa valeur nominale. Tous les débiteurs

s'empressaient de se libérer, et les créanciers, forcés de prendre une

valeur fictive, ne touchaient que le quart, le cinquième ou le sixième de

leur capital. Enfin le peuple ouvrier, toujours obligé d'offrir ses

services, de les donner à qui veut les accepter, ne sachant pas se

concerter pour faire augmenter les salaires du double, du triple, à mesure

que les assignats diminuaient dans la même proportion, ne recevait qu'une

partie de ce qui lui était nécessaire pour obtenir en échange les objets

de ses besoins. Le capitaliste, à moitié ruiné, était mécontent et

silencieux; mais le peuple furieux appelait accapareurs les marchands qui

ne voulaient pas lui vendre au prix ordinaire, et demandait qu'on envoyât

les accapareurs à la guillotine.

Cette fâcheuse situation était un résultat nécessaire de la création des

assignats, comme les assignats eux-mêmes furent amenés par la nécessité

de payer des dettes anciennes, des offices et une guerre ruineuse; et, par

les mêmes causes, le _maximum_ devait bientôt résulter des assignats. Peu

importait en effet qu'on eût rendu cette monnaie forcée, si le marchand,

en élevant ses prix, parvenait à se soustraire à la nécessité de la

recevoir. Il fallait rendre le taux des marchandises forcé comme celui de

la monnaie. Dès que la loi avait dit: Le papier vaut six francs, elle

devait dire: Telle marchandise ne vaut que six francs; car autrement le

marchand, en la portant à douze, échappait à l'échange.

Il avait donc fallu encore, malgré les girondins, qui avaient donné

d'excellentes raisons puisées dans l'économie ordinaire des choses,

établir le _maximum_ des grains. La plus grande souffrance pour le peuple,

c'est le défaut de pain. Les blés ne manquaient pas, mais les fermiers,

qui ne voulaient pas affronter le tumulte des marchés, ni livrer leur blé

au taux des assignats, se cachaient avec leurs denrées. Le peu de grain

qui se montrait était enlevé rapidement par les communes, et par les

individus que la peur engageait à s'approvisionner. La disette se faisait

encore plus sentir à Paris que dans aucune autre ville de France, parce

que les approvisionnemens pour cette cité immense étaient plus difficiles,

les marchés plus tumultueux, la peur des fermiers plus grande. Les 3 et 4

mai, la convention n'avait pu s'empêcher de rendre un décret par lequel

tous les fermiers ou marchands de grains étaient obligés de déclarer la

quantité de blés qu'ils possédaient, de faire battre ceux qui étaient en

gerbes, de les porter dans les marchés, et exclusivement dans les marchés,

et de les vendre à un prix moyen fixé par chaque commune, et basé sur les

prix antérieurs du 1er janvier au 1er mai. Personne ne pouvait acheter

pour suffire à ses besoins au-delà d'un mois; ceux qui avaient vendu ou

acheté à un prix au-dessus du _maximum_, ou menti dans leurs déclarations,

étaient punis de la confiscation et d'une amende de 300 à 1,000 francs.

Des visites domiciliaires étaient ordonnées pour vérifier la vérité; de

plus, le tableau de toutes les déclarations devait être envoyé par les

municipalités au ministre de l'intérieur, pour faire une statistique

générale des subsistances de la France. La commune de Paris, ajoutant ses

arrêtés de police aux décrets de la convention, avait réglé en outre la

distribution du pain dans les boulangeries. On ne pouvait s'y présenter

qu'avec des cartes de sûreté. Sur cette carte, délivrée par les comités

révolutionnaires, était désignée la quantité de pain qu'on pouvait

demander, et cette quantité était proportionnée au nombre d'individus dont

se composait chaque famille. On avait réglé jusqu'à la manière dont on

devait _faire queue_ à la porte des boulangers. Une corde était attachée à

leur porte; chacun la tenait par la main, de manière à ne pas perdre son

rang et à éviter la confusion. Cependant de méchantes femmes coupaient

souvent la corde; un tumulte épouvantable s'ensuivait, et il fallait la

force armée pour rétablir l'ordre. On voit à combien d'immenses soucis est

condamné un gouvernement, et à quelles mesures vexatoires il se trouve

entraîné, dès qu'il est obligé de tout voir pour tout régler. Mais, dans

cette situation, chaque chose s'enchaînait à une autre. Forcer le cours

des assignats avait conduit à forcer les échanges, à forcer les prix, à

forcer même la quantité, l'heure, le mode des achats; le dernier fait

résultait du premier, et le premier avait été inévitable comme la

révolution elle-même.

Cependant le renchérissement des subsistances qui avait amené leur

_maximum_, s'étendait à toutes les marchandises de première nécessité.

Viandes, légumes, fruits, épices, matières à éclairer et à brûler,

boissons, étoffes pour vêtement, cuirs pour la chaussure, tout avait

augmenté à mesure que les assignats avaient baissé, et le peuple

S'obstinait chaque jour davantage à voir des accapareurs là où il n'y

avait que des marchands qui refusaient une monnaie sans valeur. On se

souvient qu'en février il avait pillé chez les épiciers d'après l'avis de

Marat. En juillet, il avait pillé des bateaux de savon qui arrivaient par

la Seine à Paris. La commune, indignée avait rendu les arrêtés les plus

sévères, et Pache imprima cet avis simple et laconique:

Histoire de la Révolution française, Tome 04 · 第 11 / 24 题