ARRIVÉE ET RÉCEPTION A PARIS DES COMMISSAIRES DES ASSEMBLÉES PRIMAIRES.
--RETRAITE DU CAMP DE CÉSAR PAR L'ARMÉE DU NORD.--FÊTE DE L'ANNIVERSAIRE
DU 10 AOUT, ET INAUGURATION DE LA CONSTITUTION DE 1793.--MESURES
EXTRAORDINAIRES DE SALUT PUBLIC.--DÉCRET ORDONNANT LA LEVÉE EN MASSE.
--MOYENS EMPLOYÉS POUR EN ASSURER L'EXÉCUTION.--INSTITUTION DU _Grand
Livre_; NOUVELLE ORGANISATION DE LA DETTE PUBLIQUE.--EMPRUNT FORCÉ.
--DÉTAILS SUR LES OPÉRATIONS FINANCIÈRES A CETTE ÉPOQUE.--NOUVEAUX DÉCRETS
SUR LE _maximum_--DÉCRETS CONTRE LA VENDÉE, CONTRE LES ÉTRANGERS ET CONTRE
LES BOURBONS.
Les commissaires envoyés par les assemblées primaires pour célébrer
l'anniversaire du 10 août, et accepter la constitution au nom de toute la
France, venaient d'arriver à Paris. On voulait saisir ce moment pour
exciter un mouvement d'enthousiasme, réconcilier les provinces avec la
capitale, et provoquer des résolutions héroïques. On prépara une réception
brillante. Des marchands furent appelés de tous les environs. On amassa
des subsistances considérables pour qu'une disette ne vînt pas troubler
ces fêtes, et que les commissaires jouissent à la fois du spectacle de la
paix, de l'abondance et de l'ordre; on poussa les égards jusqu'à ordonner
à toutes les administrations des voitures publiques de leur céder des
places, même celles qui seraient déjà retenues par des voyageurs.
L'administration du départemens, qui avec celle de la commune rivalisait
d'austérité dans son langage et ses proclamations, fit une adresse _aux
frères_ des assemblées primaires. «Ici, leur disait-elle, des hommes
couverts du masque du patriotisme vous parleront avec enthousiasme de
liberté, d'égalité, de république une et indivisible, tandis qu'au fond de
leur coeur ils n'aspirent et ne travaillent qu'au rétablissement de la
royauté et au déchirement de leur patrie. Ceux-là sont les riches; et les
riches dans tous les temps ont abhorré les vertus et tué les moeurs. Là,
vous trouverez des femmes perverses, trop séduisantes par leurs attraits,
qui s'entendront avec eux pour vous entraîner dans le vice.... Craignez,
craignez surtout le ci-devant Palais-Royal, c'est dans ce jardin que vous
trouverez ces perfides. Ce fameux jardin, berceau de la révolution,
naguère l'asile des amis de la liberté, de l'égalité, n'est plus
aujourd'hui, malgré notre active surveillance, que l'égout fangeux de la
société, le repaire des scélérats, l'antre de tous les conspirateurs....
Fuyez ce lieu empoisonné; préférez au spectacle dangereux du luxe et de la
débauche les utiles tableaux de la vertu laborieuse; visitez les
faubourgs, fondateurs de notre liberté; entrez dans les ateliers où des
hommes actifs, simples et vertueux comme vous, comme vous prêts à défendre
la patrie, vous attendent depuis long-temps pour serrer les liens de la
fraternité. Venez surtout dans nos sociétés populaires. Unissons-nous,
ranimons-nous aux nouveaux dangers de la patrie, et jurons pour la
dernière fois la mort et la destruction des tyrans!»
Le premier soin fut de les entraîner aux Jacobins, qui les reçurent avec
le plus grand empressement, et leur offrirent leur salle pour s'y réunir.
Les commissaires acceptèrent cette offre, et il fut convenu qu'ils
délibéreraient dans le sein même de la société, et se confondraient avec
elle pendant leur séjour. De cette manière, il n'y avait à Paris que
quatre cents jacobins de plus. La société, qui siégeait tous les deux
jours, voulut alors se réunir tous les jours pour délibérer avec les
commissaires des départemens, sur les mesures de salut public. On disait
que, dans le nombre de ces commissaires, quelques-uns penchaient pour
l'indulgence, et qu'ils avaient la mission de demander une amnistie
générale le jour de l'acceptation de la constitution. En effet, quelques
personnes songeaient à ce moyen de sauver les girondins prisonniers, et
tous les autres détenus pour cause politique. Mais les jacobins ne
voulaient aucune composition, et il leur fallait à la fois énergie et
vengeance. On avait calomnié les commissaires des assemblées primaires,
dit Hassenfratz, en répandant qu'ils voulaient proposer une amnistie; ils
en étaient incapables, et s'uniraient aux jacobins pour demander, avec les
mesures urgentes de salut public, la punition de tous les traîtres. Les
commissaires se tinrent pour avertis, et si quelques-uns, du reste peu
nombreux, songeaient à une amnistie, aucun n'osa plus en faire la
proposition.
Le 7 août, au matin, ils furent conduits à la commune, et de la commune à
l'Evêché, où se tenait le club des électeurs, et où s'était préparé le 31
mai. C'est là que devait s'opérer la réconciliation des départemens avec
Paris, puisque c'était de là qu'était partie l'attaque contre la
représentation nationale. Le maire Pache, le procureur Chaumette et toute
la municipalité, marchant à leur tête, introduisent les commissaires à
l'Evêché. De part et d'autre, on s'adresse des discours; les Parisiens
déclarent qu'ils n'avaient jamais voulu ni méconnaître, ni usurper les
droits des départemens; les commissaires reconnaissent à leur tour qu'on a
calomnié Paris; ils s'embrassent alors les uns les autres y et se livrent
au plus vif enthousiasme. Tout à coup l'idée leur vient d'aller à la
convention pour lui faire part de cette réconciliation. Ils s'y rendent en
effet, et sont introduits sur-le-champ. La discussion est interrompue,
l'un des commissaires prend la parole. «Citoyens représentans, dit-il,
nous venons vous faire part de la scène attendrissante qui vient de se
passer dans la salle des électeurs, où nous sommes allés donner le baiser
de paix à nos frères de Paris. Bientôt, nous l'espérons, la tête des
calomniateurs de cette cité républicaine tombera sous le glaive de la loi.
Nous sommes tous montagnards, vive la Montagne!» Un autre demande que les
représentans donnent aux commissaires le baiser fraternel. Aussitôt les
membres de l'assemblée quittent leurs places, et se jettent dans les bras
des commissaires des départements. Après quelques instans d'une scène
d'attendrissement et d'enthousiasme, les commissaires défilent dans la
salle, en poussant les cris de vive la Montagne! vive la république! et en
chantant:
La Montagne nous a sauvés
En congédiant Gensonné....
La Montagne nous a sauvés
En congédiant Gensonné.
Au diable les Buzot,
Les Vergniaud, les Brissot!
Dansons la carmagnole, etc.
Ils se rendent ensuite aux Jacobins, où ils rédigent, au nom de tous les
envoyés des assemblées primaires, une adresse pour déclarer aux
départemens que Paris a été calomnié. «Frères et amis, écrivent-ils,
calmez, calmez vos inquiétudes. Nous n'avons tous ici qu'un sentiment.
Toutes nos âmes sont confondues, et la liberté triomphante ne promène plus
ses regards que sur des jacobins, des frères et des amis. Le _Marais_
n'est plus. Nous ne formons ici qu'une énorme et terrible MONTAGNE qui va
vomir ses feux sur tous les royalistes et les partisans de la tyrannie.
Périssent les libellistes infâmes qui ont calomnié Paris!... Nous veillons
tous ici jour et nuit, et nous travaillons, de concert avec nos frères de
la capitale, au salut commun.... Nous ne rentrerons dans nos foyers que
pour vous annoncer que la France est libre et que la patrie est sauvée.»
Cette adresse, lue, applaudie avec enthousiasme, est envoyée à la
convention pour qu'elle soit insérée sur-le-champ dans le bulletin de la
séance. L'ivresse devient générale; une foule d'orateurs se précipitent à
la tribune du club, les têtes commencent à s'égarer. Robespierre, en
voyant ce trouble, demande aussitôt la parole. Chacun la lui cède avec
empressement. Jacobins, commissaires, tous applaudissent le célèbre
orateur, que quelques-uns n'avaient encore ni vu ni entendu.
Il félicite les départemens qui viennent de sauver la France. «Ils la
sauvèrent, dit-il, une première fois en 89, en s'armant spontanément; une
seconde fois, en se rendant à Paris pour exécuter le 10 août; une
troisième, en venant donner au milieu de la capitale le spectacle de
l'union et de la réconciliation générale. Dans ce moment, de sinistres
événemens ont affligé la république, et mis son existence en danger; mais
des républicains ne doivent rien craindre; et ils ont à se défier d'une
émotion qui pourrait les entraîner à des désordres. On voudrait dans le
moment produire une disette factice et amener un tumulte; on voudrait
porter le peuple à l'Arsenal, pour en disperser les munitions, ou y mettre
le feu, comme il vient d'arriver dans plusieurs villes; enfin, on ne
renonce pas à causer encore un événement dans les prisons, pour calomnier
Paris, et rompre l'union qui vient d'être jurée. Défiez-vous de tant de
pièges, ajoute Robespierre; soyez calmes et fermes; envisagez sans crainte
les malheurs de la patrie, et travaillons tous à la sauver.»
On se calme à ces paroles, et on se sépare après avoir salué le sage
orateur d'applaudissemens réitérés.
Aucun désordre ne vint troubler Paris pendant les jours suivans, mais rien
ne fut oublié pour ébranler les imaginations et les disposer à un généreux
enthousiasme. On ne cachait aucun danger, on ne dérobait aucune nouvelle
sinistre à la connaissance du peuple; on publiait successivement les
déroutes de la Vendée, les nouvelles toujours plus alarmantes de Toulon,
le mouvement rétrograde de l'armée du Rhin, qui se repliait devant les
vainqueurs de Mayence, et enfin le péril extrême de l'armée du Nord, qui
était retirée au camp de César, et que les Impériaux, les Anglais, les
Hollandais, maîtres de Condé, de Valenciennes, et formant une masse
double, pouvaient enlever en un coup de main. Entre le camp de César et
Paris, il y avait tout au plus quarante lieues, et pas un régiment, pas un
obstacle qui pût arrêter l'ennemi. L'armée du Nord enlevée, tout était
perdu, et on recueillait avec anxiété les moindres bruits arrivant de
cette frontière.
Les craintes étaient fondées, et dans ce moment en effet le camp de César
se trouvait dans le plus grand péril. Le 7 août, au soir, les coalisés y
étaient arrivés, et le menaçaient de toutes parts. Entre Cambray et
Bouchain, s'étend une ligne de hauteurs. L'Escaut les protège en les
parcourant. C'est là ce qu'on appelle le camp de César, appuyé sur deux
places, et bordé par un cours d'eau. Le 7 au soir, le duc d'York, chargé
de tourner les Français, débouche en vue de Cambray, qui formait la droite
du camp de César. Il somme la place; le commandant répond en fermant ses
portes et en brûlant les faubourgs. Le même soir, Cobourg, avec une masse
de quarante mille hommes, arrive sur deux colonnes aux bords de l'Escaut,
et bivouaque en face de notre camp. Une chaleur étouffante paralyse les
forces des hommes et des chevaux; plusieurs soldats, frappés des rayons du
soleil, ont expiré dans la journée. Kilmaine, nommé pour remplacer
Custine, et n'ayant voulu accepter le commandement que par intérim, ne
croit pas pouvoir tenir dans une position aussi périlleuse. Menacé, vers
sa droite, d'être tourné par le duc d'York, ayant à peine trente-cinq
mille hommes découragés à opposer à soixante-dix mille hommes victorieux,
il croit plus prudent de songer à la retraite, et de gagner du temps en
allant chercher un autre poste. La ligne de la Scarpe, placée derrière
celle de l'Escaut, lui paraît bonne à occuper. Entre Arras et Douay, des
hauteurs bordées par la Scarpe forment un camp semblable au camp de César,
et comme celui-ci appuyé par deux places, et bordé par un cours d'eau,
Kilmaine prépare sa retraite pour le lendemain matin 8.
Son corps d'armée traversera la Cense, petite rivière longeant les
derrières du terrain qu'il occupe, et lui-même se portera, avec une forte
arrière-garde, vers la droite, où le duc d'York est tout près de
déboucher. Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, la grosse
artillerie, les bagages et l'infanterie se mettent en mouvement,
traversent la Cense, et détruisent tous les passages. Une heure après,
Kilmaine, avec quelques batteries d'artillerie légère, et une forte
division de cavalerie, se porte vers la droite, pour protéger la retraite
contre les Anglais. Il ne pouvait arriver plus à propos. Deux bataillons,
égarés dans leur route, se trouvaient engagés dans le petit village de
Marquion, et faisaient une forte résistance contre les Anglais.
Malgré leurs efforts, ils étaient près d'être enveloppés. Kilmaine,
arrivant aussitôt, place son artillerie légère sur le flanc des ennemis,
lance sur eux sa cavalerie, et les force à reculer; les bataillons sont
alors dégagés, et peuvent rejoindre le reste de l'armée. Dans ce moment,
les Anglais et les Impériaux, débouchant à la fois sur la droite et sur le
front du camp de César, le trouvent entièrement évacué. Enfin, vers la
chute du jour, les Français sont réunis au camp de Gavrelle, appuyés sur
Arras et Douay, et ayant la Scarpe devant eux.
Ainsi, le 8 août, le camp de César est évacué comme l'avait été celui de
Famars; Cambray et Bouchain sont abandonnés à leurs propres forces, comme
Valenciennes et Condé. La ligne de la Scarpe, placée derrière celle de
l'Escaut, n'est pas, comme on sait, entre Paris et l'Escaut, mais entre
l'Escaut et la mer. Kilmaine vient donc de marcher sur le côté, au lieu de
marcher en arrière; et une partie de la frontière se trouve ainsi
découverte. Les coalisés peuvent se répandre dans tout le départemens du
Nord. Que feront-ils? Iront-ils, marchant une journée de plus, attaquer le
camp de Gavrelle, et enlever l'ennemi qui leur a échappé? Marcheront-ils
sur Paris; ou reviendront-ils à leur ancien projet sur Dunkerque? En
attendant ils poussent des partis jusqu'à Péronne et Saint-Quentin, et
l'alarme se communique à Paris, où l'on répand avec effroi que le camp de
César est perdu, comme celui de Famars; que Cambray est livré comme
Valenciennes. De toutes parts, on se déchaîne contre Kilmaine, oubliant le
service immense qu'il vient de rendre par sa belle retraite.
La fête solennelle du 10 août, destinée à électriser tous les esprits, se
prépare au milieu de ces bruits sinistres. Le 9, on fait à la convention
le rapport sur le recensement des votes. Les quarante-quatre mille
municipalités ont accepté la constitution. Il ne manque dans le nombre des
votes que ceux de Marseille, de la Corse et de la Vendée. Une seule
commune, celle de Saint-Tonnant, départemens des Côtes-du-Nord, a osé
demander le rétablissement des Bourbons sur le trône.
Le 10, la fête commence avec le jour. Le célèbre peintre David a été
chargé d'en être l'ordonnateur. A quatre heures du matin, le cortège est
réuni sur la place de la Bastille. La convention, les envoyés des
assemblées primaires, parmi lesquels on a choisi les quatre-vingt-six
doyens d'âge, pour représenter les quatre-vingt-six départemens, les
sociétés populaires, et toutes les sections armées, se rangent autour
d'une grande fontaine, dite de la _Régénération_. Cette fontaine est
formée par une grande statue de la Nature, qui de ses mamelles verse l'eau
dans un vaste bassin. Dès que le soleil a doré le faîte des édifices, on
le salue en chantant des strophes sur l'air de la Marseillaise. Le
président de la convention prend une coupe, verse sur le sol l'eau de la
régénération, en boit ensuite, et transmet la coupe aux doyens des
départemens, qui boivent chacun à leur tour. Après cette cérémonie, le
cortège s'achemine le long des boulevarts. Les sociétés populaires, ayant
une bannière où est peint l'oeil de la surveillance, s'avancent les
premières. Vient ensuite la convention tout entière. Chacun de ses membres
tient un bouquet d'épis de blé, et huit d'entre eux, placés au centre,
portent sur une arche l'Acte constitutionnel et les Droits de l'homme.
Autour de la convention, les doyens d'âge forment une chaîne, et marchent
unis par un cordon tricolore. Ils tiennent dans leurs mains un rameau
d'olivier, signe de la réconciliation des provinces avec Paris, et une
pique destinée à faire partie du faisceau national formé par les
quatre-vingt-six départemens. A la suite de cette portion du cortège,
viennent des groupes de peuple, avec les instrumens des divers métiers.
Au milieu d'eux, s'avance une charrue qui porte un vieillard et sa vieille
épouse, et qui est traînée par leurs jeunes fils. Cette charrue est
immédiatement suivie d'un char de guerre sur lequel repose l'urne
cinéraire des soldats morts pour la patrie. Enfin la marche est fermée par
des tombereaux chargés de sceptres, de couronnes, d'armoiries et de tapis
à fleurs de lys.
Le cortège parcourt les boulevarts et s'achemine vers la place de la
Révolution. En passant au boulevart Poissonnière, le président de la
convention donne une branche de laurier aux héroïnes des 5 et 6 octobre,
assises sur leurs canons. Sur la place de la Révolution, il s'arrête de
nouveau, et met le feu à tous les insignes de la royauté et de la
noblesse, traînés dans les tombereaux. Ensuite il déchire un voile jeté
sur une statue, qui apparaissant à tous les yeux, laisse voir les traits
de la Liberté. Des salves d'artillerie marquent l'instant de son
inauguration; et, au même moment, des milliers d'oiseaux, portant de
légères banderoles, sont délivrés, et semblent annoncer, en s'élançant
dans les airs, que la terre est affranchie.
On se rend ensuite au Champ-de-Mars par la place des Invalides, et on
défile devant une figure colossale, représentant le peuple français qui
terrasse le fédéralisme et l'étouffe dans la fange d'un marais. Enfin on
arrive au champ même de la fédération. Là, le cortège se divise en deux
colonnes, qui s'allongent autour de l'autel de la patrie. Le président de
la convention et les quatre-vingt-six doyens occupent le sommet de
l'autel; les membres de la convention et la masse des envoyés des
assemblées primaires en occupent les degrés. Chaque groupe de peuple vient
déposer alternativement autour de l'autel les produits de son métier, des
étoffes, des fruits, des objets de toute espèce. Le président de la
convention, recueillant ensuite les actes sur lesquels les assemblées
primaires ont inscrit leurs votes, les dépose sur l'autel de la patrie.
Une décharge générale d'artillerie retentit aussitôt; un peuple immense
joint ses cris aux éclats du canon, et on jure, avec le même enthousiasme
qu'aux 14 juillet 1790 et 1792, de défendre la constitution: serment bien
vain, si on considère la lettre de la constitution, mais bien héroïque et
bien observé, si on ne considère que le sol et la révolution elle-même!
Les constitutions en effet ont passé, mais le sol et la révolution furent
défendus avec une constance héroïque.
Après cette cérémonie, les quatre-vingt-six doyens d'âge remettent leurs
piques au président; celui-ci en forme un faisceau, et le confie, avec
l'acte constitutionnel, aux députés des assemblées primaires, en leur
recommandant de réunir toutes leurs forces autour de l'arche de la
nouvelle alliance. On se sépare ensuite; une partie du cortège accompagne
l'urne cinéraire des Français morts pour la patrie, dans un temple destiné
à la recevoir; le reste va déposer l'arche de la constitution dans un lieu
où elle doit rester en dépôt jusqu'au lendemain, pour être rapportée
ensuite dans la salle de la convention. Une grande représentation,
figurant le siège et le bombardement de Lille, et la résistance héroïque
de ses habitans, occupe le reste de la journée, et dispose l'imagination
du peuple aux scènes guerrières.
Telle fut cette troisième fédération de la France républicaine. On n'y
voyait pas, comme en 1790, toutes les classes d'un grand peuple, riches et
pauvres, nobles et roturiers, confondus un instant dans une même ivresse,
et fatigués de se haïr, se pardonnant pour quelques heures leurs
Différences de rang et d'opinion; on y voyait un peuple immense, ne
parlant plus de pardon, mais de danger, de dévouement, de résolutions
désespérées, et jouissant avec ivresse de ces pompes gigantesques, en
attendant de courir le lendemain sur les champs de bataille. Une
circonstance relevait le caractère de cette scène, et couvrait ce que des
esprits dédaigneux ou hostiles pourraient y trouver de ridicule, c'est le
danger, et l'entraînement avec lequel on le bravait. Au premier 14 juillet
1790, la révolution était innocente encore et bienveillante, mais elle
pouvait n'être pas sérieuse, et être mise à fin comme une farce ridicule,
par les baïonnettes étrangères; en août 1793, elle était tragique, mais
grande, signalée par des victoires et des défaites, et sérieuse comme une
résolution irrévocable et héroïque.
Le moment de prendre de grandes mesures était arrivé. De toutes parts
fermentaient les idées les plus extraordinaires: on proposait d'exclure
tous les nobles des emplois, de décréter l'emprisonnement général des
suspects contre lesquels il n'existait pas encore de loi assez précise, de
faire lever la population en masse, de s'emparer de toutes les
subsistances, de les transporter dans les magasins de la république, qui
en ferait elle-même la distribution à chaque individu; on cherchait enfin,
sans savoir l'imaginer, un moyen qui fournît sur-le-champ des fonds
suffisans. On exigeait surtout que la convention restât en fonctions,
qu'elle ne cédât pas ses pouvoirs à la nouvelle législature qui devait lui
succéder, et que la constitution fût voilée comme la statue de la Liberté,
jusqu'à la défaite générale des ennemis de la république.
C'est aux Jacobins que furent successivement proposées toutes ces idées.
Robespierre, ne cherchant plus à modérer l'élan de l'opinion, l'excitant
au contraire, insista particulièrement sur la nécessité de maintenir la
convention nationale dans ses fonctions, et il donnait là un sage conseil.
Dissoudre dans ce moment une assemblée qui était saisie du gouvernement
tout entier, dans le sein de laquelle les divisions avaient cessé, et la
remplacer par une assemblée neuve, inexpérimentée, et qui serait livrée
encore aux factions, était un projet désastreux. Les députés des provinces
entourant Robespierre, s'écrièrent qu'ils avaient juré de rester réunis
jusqu'à ce que la convention eût pris des mesures de salut public, et ils
déclarèrent qu'ils l'obligeraient à rester en fonctions. Audouin, gendre
de Pache, parla ensuite, et proposa de demander la levée en masse et
l'arrestation générale des suspects. Aussitôt, les commissaires des
assemblées primaires rédigent une pétition, et, le lendemain 12, viennent
la présenter à la convention. Ils demandent que la convention se charge de
sauver elle-même la patrie, qu'aucune amnistie ne soit accordée, que les
suspects soient arrêtés, qu'ils soient envoyés les premiers à l'ennemi, et
que le peuple levé en masse marche derrière eux. Une partie de ces
propositions est adoptée. L'arrestation des suspects est décrétée en
principe; mais le projet d'une levée en masse, qui paraissait trop
violent, est renvoyé à l'examen du comité de salut public. Les jacobins,
peu satisfaits, insistent, et continuent de répéter dans leur club, qu'il
ne faut pas un mouvement partiel, mais universel.
Les jours suivans, le comité fait son rapport, et propose un décret trop
vague, et des proclamations trop froides.
«Le comité, s'écrie Danton, n'a pas tout dit: il n'a pas dit que si la
France est vaincue, que si elle est déchirée, les riches seront les
premières victimes de la rapacité des tyrans; il n'a pas dit que les
patriotes vaincus déchireront et incendieront cette république, plutôt que
de la voir passer aux mains de leurs insolens vainqueurs! Voilà ce qu'il
faut apprendre à ces riches égoïstes.»--«Qu'espérez-vous, ajoute Danton,
vous qui ne voulez rien faire pour sauver la république? Voyez quel serait
votre sort si la liberté succombait! Une régence dirigée par un imbécile,
un roi enfant dont la minorité serait longue, enfin le morcellement de nos
provinces, et un déchirement épouvantable! Oui, riches, on vous
imposerait, on vous pressurerait davantage et mille fois davantage que
vous n'aurez à dépenser pour sauver votre pays et éterniser la liberté!...
La convention, ajoute Danton, a dans les mains les foudres populaires;
qu'elle en fasse usage et les lance à la tête des tyrans. Elle a les
commissaires des assemblées primaires, elle a ses propres membres; qu'elle
envoie les uns et les autres exécuter un armement général!»
Les projets de loi sont encore renvoyés au comité. Le lendemain, les
jacobins dépêchent de nouveau les commissaires des assemblées primaires à
la convention. Ceux-ci viennent demander encore une fois, non un
recrutement partiel, mais la levée en masse, parce que, disent-ils, les
demi-mesures sont mortelles, parce que la nation entière est plus facile à
ébranler qu'une partie de ses citoyens! «Si vous demandez, ajoutent-ils,
cent mille soldats, ils ne se trouveront point; mais des millions d'hommes
répondront à un appel général. Qu'il n'y ait aucune dispense pour le
citoyen physiquement constitué pour les armes, quelques fonctions qu'il
exerce; que l'agriculture seule conserve les bras indispensables pour
tirer de la terre les productions alimentaires; que le cours du commerce
soit arrêté momentanément, que toute affaire cesse; que la grande,
l'unique et universelle affaire des Français, soit de sauver la
république!»
La convention ne peut plus résister à une sommation aussi pressante.
Partageant elle-même l'entraînement des pétitionnaires, elle enjoint à son
comité de se retirer pour rédiger, dans l'instant même, le projet de la
levée en masse. Le comité revient quelques minutes après, et présente le
projet suivant, qui est adopté au milieu d'un transport universel:
ART. 1er. Le peuple français déclare, par l'organe de ses représentans,
qu'il va se lever tout entier pour la défense de sa liberté, de sa
constitution, et pour délivrer enfin son territoire de ses ennemis.
2. Le comité de salut public présentera demain le mode d'organisation de
ce grand mouvement national.
Par d'autres articles, il était nommé dix-huit représentans chargés de se
répandre sur toute la France, et de diriger les envoyés des assemblées
primaires dans leurs réquisitions d'hommes, de chevaux, de munitions, de
subsistances. Cette grande impulsion donnée, tout devenait possible. Une
fois qu'il était déclaré que la France entière, hommes et choses,
appartenait au gouvernement, ce gouvernement, suivant le danger, ses
lumières et son énergie croissante, pouvait tout ce qu'il jugerait utile
et indispensable. Sans doute il ne fallait pas lever la population en
masse, et interrompre la production, et jusqu'au travail nécessaire à la
nutrition, mais il fallait que le gouvernement pût tout exiger, sauf à
n'exiger que ce qui serait suffisant pour les besoins du moment.
Le mois d'août fut l'époque des grands décrets qui mirent toute la France
en mouvement, toutes ses ressources en activité, et qui terminèrent à
l'avantage de la révolution sa dernière et sa plus terrible crise.
Il fallait à la fois mettre la population debout, la pourvoir d'armes, et
fournir, par une nouvelle mesure financière, à la dépense de ce grand
déplacement; il fallait mettre en rapport le papier-monnaie avec le prix
des subsistances et des denrées; il fallait distribuer les armées, les
généraux, d'une manière appropriée à chaque théâtre de guerre, et enfin,
satisfaire la colère révolutionnaire par de grandes et terribles
exécutions. On va voir ce que fit le gouvernement pour suffire à la fois à
ces besoins urgens et à ces mauvaises passions qu'il devait subir,
puisqu'elles étaient inséparables de l'énergie qui sauve un peuple en
danger.
Exiger de chaque localité un contingent déterminé en hommes, ne convenait
pas aux circonstances, c'eût été douter de l'enthousiasme des Français en
ce moment, et on devait supposer cet enthousiasme pour l'inspirer. Cette
manière germanique d'imposer à chaque contrée les hommes comme l'argent,
était d'ailleurs en contradiction avec le principe de la levée en masse.
Un recrutement général par voie de tirage ne convenait pas davantage. Tout
le monde n'étant pas appelé, chacun aurait songé alors à s'exempter, et se
serait plaint du sort qui l'eût obligé à servir. La levée en masse
exposait, il est vrai, la France à un désordre universel, et excitait les
railleries des modérés et des contre-révolutionnaires. Le comité de salut
public imagina le moyen le plus convenable à la circonstance, ce fut de
mettre toute la population en disponibilité, de la diviser par
générations, et de faire partir ces générations par rang d'âge, au fur et
à mesure des besoins. «Dès ce moment, portait le décret[1], jusqu'à celui
où les ennemis auront été chassés du territoire de la république, tous les
Français seront en réquisition permanente pour le service des armées.
[Note 1: 23 août.]
Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront des armes et
transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits,
et serviront dans les hôpitaux; les enfans mettront le vieux linge en
charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour
exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois, et l'amour
de la république.»
Tous les jeunes gens non mariés, ou veufs sans enfans, depuis l'âge de
dix-huit ans jusqu'à celui de vingt-cinq ans, devaient composer la
première levée, dite la _première réquisition_. Ils devaient se réunir
sur-le-champ, non dans les chefs-lieux de départemens, mais dans ceux de
district, car, depuis le fédéralisme, on craignait ces grandes réunions
par départemens, qui leur donnaient le sentiment de leurs forces et l'idée
de la révolte. D'ailleurs, il y avait un autre motif pour agir ainsi,
c'était la difficulté d'amasser dans les chefs-lieux des subsistances et
des approvisionnemens suffisans pour de grandes masses. Les bataillons
formés dans les chefs-lieux de district devaient commencer sur-le-champ
les exercices militaires, et se tenir prêts à partir au premier jour. La
génération de vingt-cinq ans à trente était avertie de se préparer, et, en
attendant, elle était chargée de faire le service de l'intérieur. Le reste
enfin, de trente jusqu'à soixante, était disponible au gré des
représentans envoyés pour opérer cette levée graduelle. Malgré ces
dispositions, la levée en masse et instantanée de toute la population
était ordonnée de droit dans certains lieux plus menacés, comme la Vendée,
Lyon, Toulon, le Rhin, etc.
Les moyens employés pour armer les levées, les loger, les nourrir, étaient
analogues aux circonstances. Tous les chevaux et bêtes de somme, dont
l'agriculture et les fabriques pouvaient se passer, étaient requis et mis
à la disposition des ordonnateurs des armées. Les armes de calibre
devaient être données à la génération qui partait; les armes de chasse et
les piques étaient réservées au service de l'intérieur. Dans les
départemens où des manufactures d'armes pouvaient être établies, les
places, les promenades publiques, les grandes maisons comprises dans les
biens nationaux, devaient servir à construire des ateliers. Le principal
établissement se trouvait à Paris. On plaçait les forges dans les jardins
du Luxembourg, les machines à forer les canons sur les bords de la Seine.
Tous les ouvriers armuriers étaient requis, ainsi que les ouvriers en
horlogerie, qui, dans le moment, avaient peu de travail, et qui pouvaient
être employés à certaines parties de la fabrication des armes. Trente
millions étaient mis, pour cette seule manufacture, à la disposition du
ministre de là guerre. Ces moyens extraordinaires seraient employés
jusqu'à ce qu'on eût porté la fabrication à mille fusils par jour. On
plaçait ce grand établissement à Paris, parce que là, sous les yeux du
gouvernement et des jacobins, toute négligence devenait impossible, et
tous les prodiges de rapidité et d'énergie étaient assurés. Cette
manufacture ne tarda pas en effet à remplir sa destination.
Le salpêtre manquant, on songea à l'extraire du sol des caves. On imagina
donc de les faire visiter toutes, pour juger si la terre dans laquelle
elles étaient creusées en contenait quelques parties. En conséquence,
chaque particulier dut souffrir la visite et la fouille des caves, pour en
lessiver la terre lorsqu'elle contiendrait du salpêtre. Les maisons
devenues nationales furent destinées à servir de casernes et de magasins.
Pour procurer les subsistances à ces grandes masses armées, on prit
diverses mesures qui n'étaient pas moins extraordinaires que les
précédentes. Les jacobins auraient voulu que la république, faisant
achever le tableau général des subsistances, les achetât toutes, et s'en
fît ensuite la distributrice, soit en les donnant aux soldats armés pour
elle, soit en les vendant aux autres citoyens à un prix modéré. Ce
penchant à vouloir tout faire, à suppléer la nature elle-même, quand elle
ne marche pas à notre gré, ne fut point aussi aveuglément suivi que
l'auraient désiré les jacobins. Cependant il fut ordonné que les tableaux
des subsistances, déjà commandés aux municipalités, seraient promptement
terminés, et envoyés au ministère de l'intérieur, pour faire la
statistique générale des besoins et des ressources; que le battage des
grains serait achevé là où il ne l'était pas, et que les municipalités les
feraient battre elles-mêmes si les particuliers s'y refusaient; que les
fermiers ou propriétaires des grains paieraient en nature leurs
contributions arriérées, et les deux tiers de celles de l'année 1793;
qu'enfin les fermiers et régisseurs des biens devenus nationaux en
déposeraient les revenus aussi en nature.
L'exécution de ces mesures extraordinaires ne pouvait être
qu'extraordinaire aussi. Des pouvoirs limités, confiés à des autorités
locales qui auraient été à chaque instant arrêtées par des résistances,
qui, d'ailleurs, n'auraient pas eu toutes la même énergie et le même
dévouement, ne convenaient ni à la nature des mesures décrétées ni à leur
urgence. La dictature des commissaires de la convention était encore ici
le seul moyen dont on pût faire usage. Ils avaient été employés déjà pour
la première levée des trois cent mille hommes, décrétée en mars, et ils
avaient promptement et complètement rempli leur mission. Envoyés aux
armées, ils surveillaient les généraux et leurs opérations, quelquefois
contrariaient des militaires consommés, mais partout ranimaient le zèle,
et communiquaient une grande vigueur de volonté. Enfermés dans les places
fortes, ils avaient soutenu des sièges héroïques à Valenciennes et à
Mayence; répandus dans l'intérieur, ils avaient puissamment contribué à
étouffer le fédéralisme. Ils furent donc encore employés ici, et reçurent
des pouvoirs illimités, pour exécuter cette réquisition des hommes et des
choses. Ayant sous leurs ordres les commissaires des assemblées primaires,
pouvant les diriger à leur gré, leur confier une partie de leurs pouvoirs,
ils tenaient sous leur main des hommes dévoués, parfaitement instruits de
l'état de chaque localité, et n'ayant d'autorité que ce qu'ils leur en
donneraient eux-mêmes pour le besoin de ce service extraordinaire.
Il y avait déjà différens représentans dans l'intérieur, soit dans la
Vendée, soit à Lyon et à Grenoble, pour détruire les restes du
fédéralisme; il en fut nommé encore dix-huit, chargés de se partager la
France, et de se concerter avec ceux qui étaient déjà en mission pour
faire mettre en marche les jeunes gens de la première réquisition, pour
les armer, les approvisionner, et les diriger sur les points convenables,
d'après l'avis et les demandes des généraux. Ils devaient en outre achever
la complète soumission des administrations fédéralistes.
Il fallait à ces mesures militaires joindre des mesures financières pour
fournir aux dépenses de la guerre. On connaît l'état de la France sous ce
rapport. Une dette en désordre, composée de dettes de toute espèce, de
toute date, et qui étaient opposées aux dettes contractées sous la
république; les assignats discrédités, auxquels on opposait le numéraire,
le papier étranger, les actions des compagnies financières, et qui ne
pouvaient plus servir au gouvernement pour payer les services publics, ni
au peuple pour acheter les marchandises dont il avait besoin; telle était
alors notre situation. Que faire dans de pareilles conjonctures?
Fallait-il emprunter, ou émettre des assignats? Emprunter était impossible
dans le désordre où se trouvait la dette, et avec le peu de confiance
qu'inspiraient les engagemens de la république. Emettre des assignats
était facile, et il suffisait pour cela de l'imprimerie nationale. Mais,
pour fournir aux moindres dépenses, il fallait émettre des quantités
énormes de papier, c'est-à-dire cinq ou six fois plus que sa valeur
nominale, et par là on augmentait nécessairement la grande calamité de son
discrédit, et on amenait un nouveau renchérissement dans les marchandises.
On va voir ce que le génie de la nécessité inspira aux hommes qui
s'étaient chargés du salut de la France.
La première et la plus indispensable mesure était de mettre de l'ordre
dans la dette, et d'empêcher qu'elle ne fût divisée en contrats de toutes
les formes, de toutes les époques, et qui, par leurs différences d'origine
et de nature, donnaient lieu à un agiotage dangereux et
contre-révolutionnaire. La connaissance de ces vieux titres, leur
vérification, leur classement, exigeaient une science particulière, et
introduisaient une effrayante complication dans la comptabilité. Ce
n'était qu'à Paris que chaque rentier pouvait se faire payer, et
quelquefois la division de sa créance en plusieurs portions l'obligeait à
se présenter chez vingt payeurs différens. Il y avait la dette constituée,
la dette exigible à terme fixe, la dette exigible provenant de la
liquidation; et, de cette manière, le trésor était exposé tous les jours à
des échéances, et obligé de se procurer des capitaux pour rembourser des
sommes échues. «Il faut uniformiser et républicaniser la dette,» dit
Cambon; et il proposa de convertir tous les contrats des créanciers de
l'état en une inscription sur un grand livre, qui serait appelé
_Grand-Livre de la dette publique_. Cette inscription et l'extrait qu'on
en délivrerait aux créanciers, seraient désormais leurs seuls titres. Pour
les rassurer sur la conservation de ce livre, il devait en être déposé un
double aux archives de la trésorerie; et, du reste, le feu et les autres
accidens ne le menaçaient pas plus que les registres des notaires. Les
Créanciers devaient donc, dans un délai déterminé, remettre leurs titres
pour qu'ils fussent inscrits et brûlés ensuite. Les notaires avaient ordre
d'apporter tous les titres dont ils étaient dépositaires, et on les
punissait de dix ans de fers si, avant la remise, ils en gardaient ou
délivraient des copies. Si le créancier laissait écouler six mois pour se
faire inscrire, il perdait les intérêts; s'il laissait écouler un an, il
était déchu, et perdait le capital. «De cette manière, disait Cambon, la
dette contractée par le despotisme ne pourra plus être distinguée de celle
contractée depuis la révolution; et je défie _monseigneur le despotisme_,
s'il ressuscite, de reconnaître son ancienne dette lorsqu'elle sera
confondue avec la nouvelle. Cette opération faite, vous verrez le
capitaliste qui désire un roi parce qu'il a un roi pour débiteur, et qui
craint de perdre sa créance si son débiteur n'est pas rétabli, désirer la
république qui sera devenue sa débitrice, parce qu'il craindra de perdre
son capital en la perdant.»
Ce n'était pas là le seul avantage de cette institution; elle en avait
d'autres encore tout aussi grands, et elle commençait le système du crédit
public. Le capital de chaque créance était converti en une rente
perpétuelle, au taux de cinq pour cent. Ainsi le créancier d'une somme de
1,000 francs se trouvait inscrit sur le Grand-Livre pour une rente de 50
francs. De cette manière, les anciennes dettes, dont les unes portaient
des intérêts usuraires, dont les autres étaient frappées de retenues
injustes, ou grevées de certains impôts, étaient ramenées à un intérêt
uniforme et équitable. L'état, changeant sa dette en une rente
perpétuelle, n'était plus exposé à des échéances, et ne pouvait jamais
être obligé à rembourser le capital, pourvu qu'il servit les intérêts. Il
trouvait en outre un moyen facile et avantageux de s'acquitter, c'était de
racheter la rente sur la place, lorsqu'elle viendrait à baisser au-dessous
de sa valeur: ainsi, quand une rente de 50 livres de revenu et de 1,000
francs de capital ne vaudrait que neuf ou huit cents livres, l'état
gagnerait, disait Cambon, un dixième ou un cinquième du capital en
rachetant sur la place. Ce rachat n'était pas encore organisé au moyen
d'un amortissement fixe, mais le moyen était entrevu, et la science du
crédit public commençait à se former.
Ainsi l'inscription sur le Grand-Livre simplifiait la forme des titres,
rattachait l'existence de la dette à l'existence de la république, et
changeait les créances en une rente perpétuelle, dont le capital était non
remboursable, et dont l'intérêt était le même pour toutes les portions
d'inscriptions. Cette idée était simple et empruntée en partie aux
Anglais; mais il fallait un grand courage d'exécution pour l'appliquer à
la France, et il y avait un grand mérite d'à-propos à le faire dans le
moment. Sans doute, on peut trouver quelque chose de forcé à une opération
destinée à changer ainsi brusquement la nature des titres et des créances,
à ramener l'intérêt à un taux unique, et à frapper de déchéance les
créanciers qui se refuseraient à cette conversion; mais, pour un état, la
justice est le meilleur ordre possible; et cette grande et énergique
uniformisation de la dette convenait à une révolution hardie, complète,
qui avait pour but de tout soumettre au droit commun.
Le projet de Cambon joignait à cette hardiesse un respect scrupuleux pour
les engagemens pris à l'égard des étrangers, qu'on avait promis de
rembourser à des époques fixes. Il portait que les assignats n'ayant pas
cours hors de France, les créanciers étrangers seraient payés en
numéraire, et aux époques déterminées. En outre, les communes ayant
contracté des dettes particulières, et faisant souffrir leurs créanciers
qu'elles ne payaient pas, l'état se chargeait de leurs dettes, et ne
s'emparait de leurs propriétés que jusqu'à concurrence des sommes
employées au remboursement. Ce projet fut adopté[1] en entier, et aussi
bien exécuté qu'il était bien conçu.
[Note 1: 24 août.]
Le capital de la dette ainsi uniformisée fut converti en une masse de
rentes de 200 millions par an. On crut devoir, pour remplacer les anciens
impôts de différente espèce dont elle était grevée, la frapper d'une
imposition foncière d'un cinquième, ce qui réduisait le service des
intérêts à 160 millions. De cette manière tout était simplifié, éclairci;
une grande source d'agiotage se trouvait détruite, et la confiance
renaissait, parce qu'une banqueroute partielle, à l'égard de telle ou
telle espèce de créance, ne pouvait plus avoir lieu, et qu'une banqueroute
générale pour toute la dette n'était pas supposable.
Dès ce moment, il devenait plus facile de recourir à un emprunt. On va
voir de quelle manière on se servit de cette mesure pour soutenir les
assignats.
La valeur dont la révolution disposait pour ses dépenses extraordinaires
consistait toujours uniquement dans les biens nationaux. Cette valeur,
représentée par les assignats, flottait dans la circulation. Il fallait
favoriser les ventes pour faire rentrer les assignats, et les relever en
les rendant plus rares. Des victoires étaient le meilleur moyen, mais non
le plus facile, de hâter les ventes. Pour y suppléer, on imagina divers
expédiens. Par exemple, on avait permis aux acquéreurs de diviser leurs
paiemens en plusieurs années. Mais cette mesure, inventée pour favoriser
les paysans et les rendre propriétaires, était plus propre à provoquer
des ventes qu'à faire rentrer des assignats. Afin de diminuer plus
sûrement leur quantité circulante, on avait décidé de faire le
remboursement des offices, partie en assignats, partie en _reconnaissances
de liquidation_. Les remboursements s'élevant à moins de 3,000 francs
devaient être soldés en assignats, les autres devaient l'être en
_reconnaissances de liquidation_, qui n'avaient pas cours de monnaie, qui
ne pouvaient pas être divisées en sommes moindres de 10,000 livres, ni
autrement transmises que les autres effets au porteur, et qui étaient
reçues en paiement des biens nationaux. De cette manière, on diminuait la
portion des biens nationaux convertis en monnaie forcée; tout ce qui était
transformé en _reconnaissances de liquidation_ consistait en sommes peu
divisées, difficilement transmissibles, fixées dans les mains des riches,
et éloignées de la circulation et de l'agiotage.
Pour contribuer encore à la vente des biens nationaux, on déclara, en
créant le Grand-Livre, que les inscriptions de rentes seraient reçues pour
moitié dans le paiement de ces biens. Cette facilité devait amener de
nouvelles ventes et de nouvelles rentrées d'assignats.
Mais tous ces moyens adroits ne suffisaient pas, et la masse de
papier-monnaie était encore beaucoup trop considérable. L'assemblée
constituante, l'assemblée législative, et la convention, avaient décrété
successivement la création de 5 milliards et 100 millions d'assignats: 484
millions n'avaient pas encore été émis et restaient dans les caisses; il
n'avait donc été mis en circulation que 4 milliards 616 millions. Une
partie était rentrée par les ventes; les acheteurs pouvant prendre des
termes pour le paiement, il était dû encore, pour les acquisitions faites,
12 à 15 millions. Il était rentré en tout 840 millions d'assignats qui
avaient été brûlés: il en restait donc en circulation, au mois d'août
1793, 3 milliards 776 millions.
Le premier soin fut de démonétiser les assignats à effigie royale, qui
étaient accaparés, et nuisaient aux assignats républicains par la
confiance supérieure qu'ils inspiraient. Quoique démonétisés, ils ne
cessèrent pas d'avoir une valeur; ils furent transformés en effets au
porteur, et purent être reçus ou en paiement des contributions, ou en
paiement des domaines nationaux, jusqu'au 1er janvier suivant. Passé cette
époque, ils ne devaient plus avoir aucune espèce de valeur. Ces assignats
s'élevaient à 558 millions. Cette mesure les faisait nécessairement
disparaître de la circulation avant quatre mois, et comme on les savait
tous dans les mains des spéculateurs contre-révolutionnaires, on faisait
preuve de justice en ne les annulant pas et en les obligeant seulement à
rentrer au trésor.
On se souvient que, pendant le mois de mai, lorsqu'il fut déclaré en
principe qu'il y aurait des armées dites révolutionnaires, on décréta en
même temps qu'il serait établi un emprunt forcé d'un milliard sur les
riches, pour subvenir aux frais d'une guerre dont ils étaient, comme
aristocrates, réputés les auteurs, et à laquelle ils ne voulaient
consacrer ni leurs personnes, ni leurs fortunes. Cet emprunt, réparti
comme on va le voir, fut consacré, d'après le projet de Cambon, à faire
rentrer un milliard d'assignats en circulation. Pour laisser le choix aux
citoyens de meilleure volonté, et leur assurer quelques avantages, il
était ouvert un emprunt volontaire; ceux qui se présentaient pour le
remplir recevaient une inscription de rente au taux déjà décrété de 5 pour
cent, et obtenaient ainsi un intérêt de leurs fonds. Ils pouvaient, avec
cette inscription, s'exempter de contribuer à l'emprunt forcé, ou du moins
jusqu'à concurrence de la valeur placée dans le prêt volontaire. Les
riches de mauvaise volonté, qui attendaient l'exécution de l'emprunt
forcé, recevaient un titre qui ne portait aucun intérêt, et qui n'était,
comme l'inscription de rente, qu'un titre républicain avec 5 pour cent de
moins. Enfin, comme, d'après la nouvelle loi, les inscriptions pouvaient
servir pour moitié dans le paiement des biens nationaux, les prêteurs
volontaires, recevant une inscription de rente, avaient la faculté de se
rembourser immédiatement en biens nationaux; tandis qu'au contraire les
certificats de l'emprunt forcé ne devaient être pris en paiement des
domaines acquis que deux ans après la paix. Il fallait, disait le projet,
intéresser les riches à la prompte fin de la guerre et à la pacification
de l'Europe.
L'emprunt forcé ou volontaire devait faire rentrer un milliard d'assignats
qui seraient brûlés. Il devait en rentrer, en outre, par les contributions
arriérées, 700 millions, dont 558 millions en assignats royaux déjà
démonétisés, et reçus seulement pour le paiement des impôts. On était donc
assuré, en deux ou trois mois, d'avoir enlevé à la circulation, d'abord le
milliard de l'emprunt, puis 700 millions de contributions. La somme
flottante de 3 milliards 776 millions se trouverait donc réduite à 2
milliards 76 millions. En supposant, ce qui était probable, que la faculté
de changer les inscriptions de la dette en biens nationaux amènerait de
nouvelles acquisitions, on pouvait par cette voie faire rentrer peut-être
5 à 600 millions. La masse totale se trouverait donc encore peut-être
réduite par-là à 15 ou 16 cents millions. Ainsi, pour le moment, en
réduisant la masse flottante de plus de moitié, on rendait aux assignats
Leur valeur; les 484 millions restant en caisse devenaient disponibles.
Les 700 millions rentrés par les impôts, et dont 558 devaient recevoir
l'effigie républicaine et être remis en circulation, recouvraient aussi
leur valeur, et pouvaient être employés l'année suivante. On avait donc
relevé les assignats pour le moment, et c'était là l'essentiel. Si l'on
parvenait à se sauver, la victoire les relèverait tout à fait, permettrait
de faire de nouvelles émissions, et de réaliser le reste des biens
nationaux, reste qui était considérable et qui s'augmentait chaque jour
par l'émigration.
Le mode d'exécution de cet emprunt forcé était, de sa nature, prompt et
nécessairement arbitraire. Comment évaluer les fortunes sans erreur, sans
injustice, même à des époques de calme, en prenant le temps nécessaire, et
en consultant toutes les probabilités? Or, ce qui n'est pas possible, même
avec les circonstances les plus propices, devait l'être bien moins encore
dans un temps de violence et de précipitation. Mais lorsqu'on était obligé
de troubler tant d'existences, de frapper tant de têtes, pouvait-on
s'inquiéter beaucoup d'une méprise sur les fortunes, et de quelques
inexactitudes de répartition? On institua donc pour l'emprunt forcé, comme
pour les réquisitions, une espèce de dictature, et on l'attribua aux
communes. Chaque individu était obligé de déclarer l'état de ses revenus.
Dans chaque commune, le conseil général nommait des vérificateurs; ces
vérificateurs décidaient, d'après leurs connaissances des localités, si
les déclarations étaient vraisemblables; et s'ils les supposaient fausses,
ils avaient le droit de les porter au double. Dans le revenu de chaque
famille, il était prélevé 1,000 francs par individu, mari, femme et
enfants; tout ce qui excédait constituait le revenu superflu, et, comme
tel, imposable. De 1,000 fr. à 10,000 fr. de revenu imposable, la taxe
était d'un dixième. 1,000 fr. de superflu payaient 100 fr.; 2,000 fr. de
superflu payaient 200 fr., et ainsi de suite. Tout revenu superflu
excédant 10,000 fr. était imposé d'une somme égale à sa valeur. De cette
manière, toute famille qui, outre les 1,000 fr. accordés par individu,
et les 10,000 de superflu frappés d'un dixième, jouissait encore d'un
revenu supérieur, devait donner à l'emprunt tout cet excédant. Ainsi, une
famille composée de cinq individus, et riche à 50,000 livres de rentes,
avait 5,000 fr. réputés nécessaires, 10,000 fr. imposés d'un dixième, et
réduits à neuf, ce qui faisait en tout quatorze; et elle devait pour cette
année abandonner les 36,000 fr. restants à l'emprunt forcé ou volontaire.
Prendre une année de superflu à toutes les classes opulentes n'était
certainement pas une si grande rigueur, lorsque tant d'individus allaient
expirer sur les champs de bataille; et cette somme, que du reste on aurait
pu prendre sans condition, comme taxe indispensable de guerre, on
l'échangeait contre un titre républicain, conversible ou en rentes sur
l'état, ou en portions de biens nationaux[1].
[Note 1: Le décret sur l'emprunt forcé est du 3 septembre.]
Cette grande opération consistait donc à tirer de la circulation un
milliard d'assignats en le prenant aux riches; d'ôter à ce milliard sa
qualité de monnaie et de valeur circulante, et d'en faire une simple
délégation sur les biens nationaux, que les riches échangeraient ou non en
une portion correspondante de ces biens. De cette manière, on les
obligeait de devenir acquéreurs, ou du moins à fournir la même somme
d'assignats qu'ils auraient fournie s'ils l'étaient devenus. C'était, en
un mot, le placement forcé d'un milliard d'assignats.
A ces mesures, destinées à soutenir le papier monnaie, on en joignit
d'autres encore. Après avoir détruit la rivalité des anciens contrats sur
l'état, celle des assignats à l'effigie royale, il fallait détruire la
rivalité des actions des compagnies de finances. On décréta donc
l'abolition de la compagnie d'assurances à vie, de la compagnie de la
caisse d'escompte, de toutes celles enfin dont le fonds consistait en
actions au porteur, en effets négociables, en inscriptions sur un livre,
et transmissibles à volonté. Il fut décidé que leur liquidation serait
faite dans un court délai, et que le gouvernement pourrait seul à l'avenir
créer de ces sortes d'établissemens. On ordonna un prompt rapport sur la
compagnie des Indes, qui, par son importance, exigeait un examen
particulier. On ne pouvait pas empêcher l'existence des lettres de change
sur l'étranger, mais on déclara traîtres à la patrie les Français qui
plaçaient leurs fonds sur les banques ou comptoirs des pays avec lesquels
la république était en guerre. Enfin on eut recours à de nouvelles
sévérités contre le numéraire, et le commerce qui s'en faisait. Déjà on
avait puni de six ans de gêne quiconque vendrait ou achèterait du
numéraire, c'est-à-dire qui le recevrait ou le donnerait pour une somme
différente d'assignats; on avait de même soumis à une amende tout vendeur
ou acheteur de marchandises, qui traiterait à un prix différent, suivant
que le paiement serait stipulé en numéraire ou en assignats. De pareils
faits étant difficiles à atteindre, on s'en vengea en augmentant la peine.
Tout individu convaincu d'avoir refusé en paiement des assignats, de les
avoir donnés ou reçus à une perte quelconque, fut condamné à une amende de
3,000 liv., et à six mois de détention pour la première fois; et en cas de
récidive, à une amende double et à vingt ans de fer. Enfin, comme la
monnaie de billon était indispensable dans les marchés, et ne pouvait être
facilement suppléée, on ordonna que les cloches seraient employées à
fabriquer des décimes, des demi-décimes, etc., valant deux sous, un sou.
etc.
Mais quelques moyens qu'on employât pour faire remonter, les assignats et
détruire les rivalités qui leur étaient si nuisibles, on ne pouvait pas
espérer de les remettre au niveau du prix des marchandises, et il fallait
forcément rabaisser le prix de celles-ci. D'ailleurs le peuple croyait à
de la malveillance de la part des marchands, il croyait à des
accaparemens, et quelle que fût l'opinion des législateurs, ils ne
pouvaient modérer, sous ce rapport, un peuple qu'ils déchaînaient sur tous
les autres. Il fallut donc faire pour toutes les marchandises ce qu'on
avait déjà fait pour le blé. On rendit un décret qui rangeait
l'accaparement au nombre des crimes capitaux, et le punissait de mort.
Était considéré comme accapareur _celui qui dérobait à la circulation les
marchandises de première nécessité_, sans qu'il les mît publiquement en
vente. Les marchandises déclarées _de première nécessité_ étaient le pain,
la viande, les grains, la farine, les légumes, les fruits, les charbons,
le bois, le beurre, le suif, le chanvre, le lin, le sel, le cuir, les
boissons, les salaisons, les draps, la laine, et toutes les étoffes,
excepté les soieries. Les moyens d'exécution, pour un pareil décret,
étaient nécessairement inquisitoriaux et vexatoires. Il devait être fait
par chaque marchand des déclarations préalables de ce qu'il possédait en
magasin. Ces déclarations devaient être vérifiées au moyen de visites
domiciliaires. Toute fraude ou complicité était, comme le fait lui-même,
punie de mort. Des commissaires, nommés par les communes, étaient chargés
de faire exhiber les factures, et d'après ces factures, de fixer un prix
qui, en laissant un profit modique au marchand, n'excédât pas les moyens
du peuple. Si pourtant, ajoutait le décret, le haut prix des factures
rendait le profit des marchands impossible, la vente n'en serait pas moins
effectuée, à un prix auquel l'acheteur pût atteindre. Ainsi, dans ce
décret, comme dans celui qui ordonnait la déclaration des blés et leur
_maximum_, on laissait aux communes le soin de taxer les prix suivant
l'état des choses dans chaque localité. Bientôt on allait être conduit à
généraliser encore ces mesures, et à les rendre plus violentes en les
étendant davantage.
Les opérations militaires, administratives et financières de cette époque
étaient donc aussi habilement conçues que la situation le permettait, et
aussi vigoureuses que l'exigeait le danger. Toute la population, divisée
en générations, était à la disposition des représentans, et pouvait être
appelée, soit à se battre, soit à fabriquer des armes, soit à panser les
blessés. Toutes les anciennes dettes, converties en une seule dette
républicaine, étaient exposées à partager le même sort, et à n'avoir pas
plus de valeur que les assignats. On détruisait les rivalités multipliées
des anciens contrats, des assignats royaux, des actions des compagnies; on
empêchait les capitaux de se retirer sur ces valeurs privilégiées, en les
assimilant toutes; les assignats ne rentrant pas, on en prenait un
milliard sur les riches, qu'on faisait passer de l'état de monnaie à
l'état d'une simple délégation sur les biens nationaux. Enfin, pour
établir un rapport forcé entre les monnaies et les marchandises de
première nécessité, on laissait aux communes le soin de rechercher toutes
les subsistances, toutes les marchandises, et de les faire vendre à un
prix convenable dans chaque localité. Jamais aucun gouvernement ne prit à
la fois des mesures ni plus vastes ni plus hardiment imaginées, et pour
accuser leurs auteurs de violence, il faudrait oublier le danger d'une
invasion universelle, et la nécessité de vivre sur les biens nationaux
sans acheteurs. Tout le système des moyens forcés dérivait de ces deux
causes. Aujourd'hui, une génération superficielle et ingrate critique ces
opérations, trouve les unes violentes, les autres contraires aux bons
principes d'économie, et joint le tort de l'ingratitude à l'ignorance du
temps et de la situation. Qu'on revienne aux faits, et qu'enfin on soit
juste pour des hommes auxquels il en a coûté tant d'efforts et de périls
pour nous sauver.
Après ces mesures générales de finances et d'administration, il en fut
pris d'autres plus spécialement appropriées à chaque théâtre de la guerre.
Les moyens extraordinaires, depuis longtemps résolus à l'égard de la
Vendée, furent enfin décrétés. Le caractère de cette guerre était
maintenant bien connu. Les forces de la rébellion ne consistaient pas dans
des troupes organisées qu'on pût détruire par des victoires, mais dans une
population qui, en apparence paisible et occupée de ses travaux agricoles,
se levait tout à coup à un signal donné, accablait de sa masse, surprenait
de son attaque imprévue les troupes républicaines, et, en cas de défaite,
se cachait dans ses bois, dans ses champs, et reprenait ses travaux sans
qu'on pût distinguer celui qui avait été soldat de celui qui n'avait pas
cessé d'être paysan. Une lutte opiniâtre de plus de six mois, des
soulèvements qui avaient été quelquefois de cent mille hommes, des actes
de la plus grande témérité, une renommée formidable, et l'opinion établie
que le plus grand danger de la révolution était dans cette guerre civile
dévorante, devaient appeler toute l'attention du gouvernement sur la
Vendée, et provoquer à son égard les mesures les plus énergiques et les
plus colères. Depuis longtemps on disait que le seul moyen de soumettre ce
malheureux pays était, non de le combattre, mais de le détruire, puisque
ses armées n'étaient nulle part et se trouvaient partout. Ces voeux furent
exaucés par un décret formidable[1], où la Vendée, les derniers Bourbons,
les étrangers, étaient frappés tous à la fois d'extermination.
[Note 1: 1er août.]
En conséquence de ce décret, il fut ordonné au ministre de la guerre
d'envoyer dans les départemens révoltés des matières combustibles pour
incendier les bois, les taillis et les genêts. «Les forêts, était-il dit,
seront abattues, les repaires des rebelles seront détruits, les récoltes
seront coupées par des compagnies d'ouvriers, les bestiaux seront saisis,
et le tout transporté hors du pays. Les vieillards, les femmes, les
enfants, seront conduits hors de la contrée, et il sera pourvu à leur
subsistance avec les égards dus à l'humanité.» Il était enjoint en outre
aux généraux et aux représentans en mission de faire tout autour de la
Vendée les approvisionnements nécessaires pour nourrir de grandes masses,
et, aussitôt après, de provoquer dans les départemens environnants, non
pas une levée graduelle, comme dans les autres parties de la France, mais
une levée subite et générale, et de verser ainsi toute une population sur
une autre. Le choix des hommes répondit à la nature de ces mesures. On a
vu Biron, Berthier, Menou, Westermann, compromis et destitués pour avoir
soutenu le système de la discipline, et Rossignol, infracteur de cette
discipline, tiré de prison par les agents du ministère. Le triomphe du
système jacobin fut complet. Rossignol, de simple chef de bataillon, fut
tout à coup nommé général en chef de l'armée des côtes de La Rochelle.
Ronsin, le chef de ces agents du ministère qui portaient dans la Vendée
toutes les passions des jacobins et soutenaient qu'il ne fallait pas des
généraux expérimentés, mais des généraux franchement républicains; non pas
une guerre régulière, mais exterminatrice; que tout homme de nouvelle
levée était soldat, que tout soldat pouvait être général; Ronsin, le chef
de ces agents, fut fait en quatre jours capitaine, chef d'escadron,
général de brigade, et fut adjoint à Rossignol avec tous les pouvoirs du
ministère lui-même pour présider à l'exécution de ce nouveau système de
guerre. On ordonna en même temps que la garnison de Mayence fût conduite
en poste du Rhin dans la Vendée. La méfiance était si grande, que les
généraux de cette brave garnison avaient été mis en arrestation pour avoir
capitulé. Heureusement, le brave Merlin, toujours écouté avec la
considération due à un caractère héroïque, vint rendre témoignage de leur
dévouement et de leur bravoure. Kléber, Aubert-Dubayet, furent rendus à
leurs soldats, qui voulaient les délivrer de vive force, et ils se
rendirent dans la Vendée, où ils devaient, par leur habileté, réparer les
désastres causés par les agents du ministère. Il est une vérité qu'il faut
répéter toujours: la passion n'est jamais ni sage, ni éclairée, mais c'est
la passion seule qui peut sauver les peuples dans les grandes extrémités.
La nomination de Rossignol était une hardiesse étrange, mais elle
annonçait un parti bien pris, elle ne permettait plus les demi-mesures
dans cette funeste guerre de la Vendée, et elle obligeait toutes les
administrations locales qui étaient encore incertaines à se prononcer. Ces
jacobins fougueux, répandus dans les armées, les troublaient souvent, mais
ils y communiquaient cette énergie de résolution sans laquelle il n'y
aurait eu ni armement, ni approvisionnement, ni moyens d'aucune espèce.
Ils étaient d'une injustice inique envers les généraux, mais ils ne
permettaient à aucun de faiblir ou d'hésiter. On verra bientôt leur folle
ardeur, se combinant avec la prudence d'hommes plus calmes, produire les
plus grands et les plus heureux résultats.
Kilmaine, auteur de la belle retraite qui avait sauvé l'armée du Nord, fut
aussitôt remplacé par Houchard, ci-devant général de l'armée de la
Moselle, et jouissant d'une assez grande réputation de bravoure et de
zèle. Dans le comité de salut public, quelques changements eurent lieu.
Thuriot et Gasparin, malades, donnèrent leur démission. L'un d'eux fut
remplacé par Robespierre, qui pénétra enfin dans le gouvernement, et dont
la puissance immense fut ainsi reconnue et subie par la convention, qui
jusqu'ici ne l'avait nommé d'aucun comité. L'autre eut pour successeur le
célèbre Carnot, qui déjà, envoyé à l'armée du Nord, avait donné de lui
l'idée d'un militaire savant et habile.
A toutes ces mesures administratives et militaires, furent ajoutées des
mesures de vengeance, suivant l'usage de faire suivre les actes d'énergie
par des actes de cruauté. On a déjà vu que, sur la demande des envoyés des
assemblées primaires, une loi avait été résolue contre les suspects. Il
restait à en présenter le projet. On le demandait chaque jour, parce que
ce n'était pas assez, disait-on, du décret du 27 mars, qui mettait les
aristocrates hors la loi. Ce décret exigeait un jugement, et on en
souhaitait un qui permît d'enfermer, sans les juger et seulement pour
s'assurer de leur personne, les citoyens suspects par leurs opinions. En
attendant ce décret, on décida que les biens de tous ceux qui étaient mis
hors la loi appartiendraient à la république. On exigea ensuite des
dispositions plus sévères envers les étrangers. Déjà ils avaient été mis
sous la surveillance des comités qui s'étaient intitulés révolutionnaires;
mais on voulait davantage. L'idée d'une conspiration étrangère, dont Pitt
était supposé le moteur, remplissait plus que jamais tous les esprits. Un
portefeuille trouvé sur les murs de l'une de nos villes frontières
renfermait des lettres qui étaient écrites en anglais, et que des agens
anglais en France s'adressaient entre eux. Il était question dans ces
lettres de sommes considérables envoyées à des agens secrets répandus dans
nos camps, nos places fortes et nos principales villes. Les uns étaient
chargés de se lier avec les généraux pour les séduire, de prendre des
renseignemens exacts sur l'état de nos forces, de nos places et de nos
approvisionnemens; les autres avaient mission de s'introduire dans les
arsenaux, dans les magasins, avec des mèches phosphoriques, et d'y mettre
le feu. «Faites hausser, disaient encore ces lettres, le change jusqu'à
deux cents livres pour une livre sterling. Il faut discréditer le plus
possible les assignats, et refuser tous ceux qui ne porteront pas
l'effigie royale. Faites hausser le prix de toutes les denrées. Donnez les
ordres à vos marchands d'accaparer tous les objets de première nécessité.
Si vous pouvez persuader à Cott....i d'acheter le suif et la chandelle à
tout prix, faites-la payer au public jusqu'à cinq francs la livre. Milord
est très-satisfait pour la manière dont B--t--z a agi. Nous espérons que
les assassinats se feront avec prudence. Les prêtres déguisés et les
femmes sont les plus propres à cette opération.»
Ces lettres prouvaient seulement que l'Angleterre avait quelques espions
militaires dans nos armées, quelques agens dans nos places de commerce
pour y aggraver les inconvéniens de la disette, et que peut-être
quelques-uns se faisaient donner de l'argent sous prétexte de commettre à
propos des assassinats. Mais tous ces moyens étaient fort peu redoutables,
et étaient certainement exagérés par la vanterie ordinaire des agens
employés à ce genre de manoeuvres. Il est vrai que des incendies avaient
éclaté à Douai, à Valenciennes, à la voilerie de Lorient, à Bayonne, et
dans les parcs d'artillerie près Chemillé et Saumur. Il est possible que
ces agens fussent les auteurs de ces incendies; mais certainement ils
n'avaient dirigé ni le poignard du garde-du-corps Pâris contre
Lepelletier, ni celui de Charlotte Corday contre Marat; et s'ils
agiotaient sur le papier étranger et les assignats, s'ils achetaient
quelques marchandises moyennant les crédits ouverts à Londres par Pitt,
ils n'avaient qu'une médiocre influence sur notre situation commerciale et
financière, qui tenait à des causes bien plus générales et plus majeures
que ces viles intrigues. Cependant, ces lettres, concourant avec quelques
incendies, deux assassinats, et l'agiotage du papier étranger, excitèrent
une indignation universelle. La convention, par un décret, dénonça le
gouvernement anglais à tous les peuples, et déclara Pitt l'ennemi du genre
humain. En même temps elle ordonna que tous les étrangers domiciliés en
France depuis le 14 juillet 1789, seraient sur-le-champ mis en état
d'arrestation (Décret du 1er août).
Enfin on décréta le prompt achèvement du procès de Custine. On mit en
jugement Biron et Lamarche. L'acte d'accusation des girondins fut pressé
de nouveau, et ordre fut donné au tribunal révolutionnaire de se saisir de
leur procès dans le plus bref délai. Enfin la colère se porta sur les
restes des Bourbons, et sur la famille infortunée qui déplorait, dans la
tour du Temple, la mort du dernier roi. Il fut décrété que tous les
Bourbons qui restaient en France seraient déportés, excepté ceux qui
étaient sous le glaive des lois[1]; que le duc d'Orléans, qui avait été
transféré, dans le mois de mai, à Marseille, et que les fédéralistes
n'avaient pas voulu faire juger, serait reconduit à Paris, pour y
comparaître devant le tribunal révolutionnaire.
[Note 1: 1er août.]
Sa mort devait servir de réponse à ceux qui accusaient la Montagne de
vouloir en faire un roi. L'infortunée Marie-Antoinette, malgré son sexe,
fut, comme son époux, vouée à l'échafaud. Elle passait pour l'instigatrice
de tous les complots de l'ancienne cour, et était regardée comme beaucoup
plus coupable que Louis XVI. Elle avait le malheur surtout d'être fille de
l'Autriche, qui était dans ce moment la plus redoutable de toutes les
puissances ennemies. Suivant la coutume de braver plus audacieusement
l'ennemi le plus dangereux, on voulut, au moment même où les armées
impériales s'avançaient sur notre territoire, faire tomber la tête de
Marie-Antoinette. Elle fut donc transférée à la Conciergerie pour être
jugée comme une accusée ordinaire par le tribunal révolutionnaire. Madame
Elisabeth, destinée à la déportation, fut retenue pour déposer contre sa
soeur.
Les deux enfans devaient être élevés et gardés par la république, qui
jugerait, à l'époque de la paix, ce qu'il conviendrait de statuer à leur
égard. Jusques alors, la dépense du Temple avait été faite avec une
certaine somptuosité qui rappelait le rang de la famille prisonnière. Il
fut décrété qu'elle serait réduite au nécessaire. Enfin, pour consommer
tous ces actes de la vengeance révolutionnaire, on décréta que les tombes
royales de Saint-Denis seraient détruites.
Telles furent les mesures que les dangers imminens du mois d'août 1798
provoquèrent pour la défense et pour la vengeance de la révolution.