CHAPITRE X.

PROJETS DES JACOBINS APRÈS LE 31 MAI.--RENOUVELLEMENT DES COMITÉS ET DU

MINISTÈRE.--DISPOSITIONS DES DÉPARTEMENS APRÈS LE 31 MAI. LES GIRONDINS

PROSCRITS VONT LES SOULEVER CONTRE LA CONVENTION,--DÉCRETS DE LA

CONVENTION CONTRE LES DÉPARTEMENS INSURGÉS.--ASSEMBLÉES ET ARMÉES

INSURRECTIONNELLES EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE.--ÉVÉNEMENS MILITAIRES SUR

LE RHIN ET AU NORD.--ENVAHISSEMENT DES FRONTIÈRES DE L'EST PAR LES

COALISÉS; RETRAITE DE CUSTINE.--SIÈGE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS.

--ÉCHECS DE L'ARMÉE DES ALPES. SITUATION DE L'ARMÉE DES PYRÉNÉES.--LES

VENDÉENS S'EMPARENT DE FONTENAY ET DE SAUMUR.--DANGERS IMMINENS DE LA

RÉPUBLIQUE A L'INTÉRIEUR ET A L'EXTÉRIEUR.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE LA

CONVENTION; CONSTITUTION DE 1793.--ÉCHECS DES INSURGÉS FÉDÉRALISTES A

ÉVREUX.--DÉFAITE DES VENDÉENS DEVANT NANTES.--VICTOIRE CONTRE LES

ESPAGNOLS DANS LE ROUSSILLON.--MARAT EST ASSASSINÉ PAR CHARLOTTE CORDAY;

HONNEURS FUNÈBRES RENDUS A SA MÉMOIRE; JUGEMENT ET EXÉCUTION DE CHARLOTTE

CORDAY.

Le décret rendu le 2 juin contre les vingt-deux députés du côté droit, et

contre les membres de la commission des _douze_, portait qu'ils seraient

détenus chez eux, et gardés à vue par des gendarmes. Quelques-uns se

soumirent volontairement à ce décret, et se constituèrent en état

d'arrestation, pour faire preuve d'obéissance à la loi, et pour provoquer

un jugement qui démontrât leur innocence. Gensonné, Valazé, pouvaient très

facilement se soustraire à la surveillance de leurs gardiens, mais ils se

refusèrent constamment à chercher leur salut dans la fuite. Ils restèrent

prisonniers avec leurs collègues Guadet, Pétion, Vergniaud, Biroteau,

Gardien, Boileau, Bertrand, Mollevaut et Gommaire. Quelques autres, ne

croyant devoir aucune obéissance à une loi arrachée par la force, et

n'espérant aucune justice, s'éloignèrent de Paris, ou s'y cachèrent en

attendant de pouvoir en sortir. Leur projet était de se rendre dans les

départemens, pour exciter un soulèvement contre la capitale. Ceux qui

prirent cette résolution étaient Brissot, Gorsas, Salles, Louvet, Chambon,

Buzot, Lydon, Rabaut Saint-Étienne, Lasource, Grangeneuve, Lesage, Vigée,

Larivière et Bergoing. Les deux ministres Lebrun et Clavière, destitués

immédiatement après le 2 juin, furent frappés d'un mandat d'arrêt par la

commune. Lebrun parvint à s'y soustraire. La même mesure fut prise contre

Roland, qui, démissionnaire depuis le 21 janvier, demandait en vain à

rendre ses comptes. Il échappa aux recherches de la commune, et alla se

cacher à Rouen. Madame Roland, poursuivie aussi, ne songea qu'à favoriser

l'évasion de son mari; remettant ensuite sa fille aux mains d'un ami sûr,

elle se livra avec une noble indifférence au comité de sa section, et fut

jetée dans les prisons avec une multitude d'autres victimes du 31 mai.

La joie était grande aux Jacobins. On s'y félicitait de l'énergie du

peuple, de sa belle conduite dans les dernières journées, et du

renversement de tous les obstacles que le côté droit n'avait cessé

d'opposer à la marche de la révolution. On convint en même temps, comme

c'était l'usage après tous les grands événements, de la manière dont on

présenterait la dernière insurrection. «Le peuple, dit Robespierre, a

confondu tous ses calomniateurs par sa conduite. Quatre-vingt mille hommes

ont été debout pendant près d'une semaine, sans qu'une propriété ait été

violée, sans qu'une goutte de sang ait été répandue, et ils ont fait voir

par là si leur but était, comme on le disait, de profiter du désordre pour

se livrer au meurtre et au pillage. Leur insurrection a été spontanée,

parce qu'elle était l'effet de la conviction générale; et la Montagne

elle-même, faible, étonnée en voyant ce mouvement, a prouvé qu'elle

n'avait pas concouru à le produire. Ainsi cette insurrection a été _toute

morale_ et toute populaire.»

C'était là tout à la fois donner une couleur favorable à l'insurrection,

adresser une censure indirecte à la Montagne, qui avait montré quelque

hésitation le 2 juin, repousser le reproche de conspiration adressé aux

meneurs du côté gauche, et flatter agréablement le parti populaire qui

avait tout fait, et si bien, par lui-même. Après cette interprétation,

reçue avec acclamation par les jacobins, et depuis répétée par tous les

échos du parti victorieux, on se hâta de demander compte à Marat d'un mot

qui faisait beaucoup de bruit. Marat, qui ne trouvait jamais qu'un moyen

de terminer les hésitations révolutionnaires, la dictature, Marat, voyant

qu'on tergiversait encore le 2 juin, avait répété, ce jour-là comme tous

les autres: _Il nous faut un chef_. Sommé d'expliquer ce propos, il le

justifia à sa manière, et les jacobins s'en contentèrent bien vite,

satisfaits d'avoir prouvé leurs scrupules et la sévérité de leurs

principes républicains. On présenta aussi quelques observations sur la

tiédeur de Danton, qui semblait s'être amolli depuis la suppression de la

commission des douze, et dont l'énergie, soutenue jusqu'au 31 mai, n'était

pas allée jusqu'au 2 juin. Danton était absent; Camille Desmoulins, son

ami, le défendit chaudement, et on se hâta de mettre fin à cette

explication, par ménagement pour un personnage aussi important, et pour

éviter des discussions trop délicates; car, bien que l'insurrection fût

consommée, elle était loin d'être universellement approuvée dans le parti

victorieux.

On savait en effet que le comité de salut public, et beaucoup de

montagnards, avaient vu avec effroi ce coup d'état populaire. La chose

faite, il fallait en profiter, sans la remettre en discussion. On s'occupa

donc aussitôt d'user promptement et utilement de la victoire.

Il y avait pour cela différentes mesures à prendre. Renouveler les comités

où s'étaient placés tous les partisans du côté droit, s'emparer par les

comités de la direction des affaires, changer les ministres, surveiller la

correspondance, arrêter à la poste les écrits dangereux, ne laisser

arriver dans les provinces que les écrits reconnus utiles (car, disait

Robespierre, la liberté de la presse doit être entière, sans doute, mais

ne pas être employée à perdre la liberté), former sur-le-champ l'armée

révolutionnaire dont l'institution avait été décrétée, et dont

l'intervention était indispensable pour faire exécuter à l'intérieur les

décrets de la convention, effectuer l'emprunt forcé d'un milliard sur les

riches: tels furent les moyens proposés et adoptés unanimement par les

jacobins. Mais une mesure dernière fut jugée plus nécessaire encore que

toutes les autres, c'était la rédaction, sous huit jours, de la

constitution républicaine. Il importait de prouver que l'opposition des

girondins avait seule empêché l'accomplissement de cette grande tâche, de

rassurer la France par de bonnes lois, et de lui présenter un pacte

d'union autour duquel elle pût se rallier tout entière. Tel fut le voeu

émis à la fois par les jacobins, les cordeliers, les sections et la

commune.

La convention, docile à ce voeu irrésistible et répété sous tant de

formes, renouvela tous ses comités de sûreté générale, des finances, de la

guerre, de législation, etc. Le comité de salut public, déjà chargé de

trop d'affaires et qui n'était point encore assez suspect pour qu'on osât

en destituer brusquement tous les membres, fut seul maintenu. Lebrun fut

remplacé aux relations extérieures par Deforgues, et Clavière aux finances

par Destournelles. On regarda comme non avenu le projet de constitution

présenté par Condorcet, d'après les vues des girondins; le comité de salut

public dut en présenter un autre sous huit jours. On lui adjoignit cinq

membres pour ce travail. Enfin il reçut ordre de préparer un mode

d'exécution pour l'emprunt forcé, et un projet d'organisation pour l'armée

révolutionnaire.

Les séances de la convention avaient un aspect tout nouveau depuis le 31

mai. Elles étaient silencieuses, et presque tous les décrets étaient

adoptés sans discussion. Le côté droit et une partie du centre ne votaient

plus; ils semblaient protester par leur silence contre toutes les

décisions prises depuis le 2 juin, et attendre les nouvelles des

départemens. Marat avait cru devoir par justice se suspendre lui-même,

jusqu'à ce que ses adversaires les girondins fussent jugés. En attendant,

il renonçait, disait-il, à ses fonctions, et se bornait à éclairer la

convention dans sa feuille. Les deux députés Doulcet et Fonfrède de

Bordeaux rompirent seuls le silence de l'assemblée. Doulcet dénonça le

comité d'insurrection, qui n'avait pas cessé de se réunir à l'Évêché, et

qui, arrêtant les paquets à la poste, les décachetait, et les renvoyait

décachetés à leur adresse, avec son timbre, portant ces mots: _Révolution

du 31 mai_. La convention passa à l'ordre du jour. Fonfrède, membre de la

commission des douze, mais excepté du décret d'arrestation, parce qu'il

s'était opposé aux mesures de cette commission, Fonfrède monta à la

tribune, et demanda l'exécution du décret qui ordonnait sous trois jours

le rapport sur les détenus. Cette réclamation excita quelque tumulte. «Il

faut, dit Fonfrède, prouver au plus tôt l'innocence de nos collègues. Je

ne suis resté ici que pour les défendre, et je vous déclare qu'une force

armée s'avance de Bordeaux pour venger les attentats commis contre eux.»

De grands cris s'élevèrent à ces paroles, l'ordre du jour repoussa la

proposition de Fonfrède, et on retomba aussitôt dans un silence profond.

Ce sont, dirent les jacobins, _les derniers cris des crapauds du marais_.

La menace faite par Fonfrède du haut de la tribune n'était point vaine, et

non seulement les Bordelais, mais les habitans de presque tous les

départemens étaient prêts à prendre les armes contre la convention. Leur

mécontentement datait de plus loin que le 2 juin; il avait commencé avec

les querelles entre les montagnards et les girondins. On doit se souvenir

que, dans toute la France, les municipalités et les sections étaient

divisées. Les partisans du système montagnard occupaient les municipalités

et les clubs; les républicains modérés, qui, au milieu des crises de la

révolution, voulaient conserver l'équité ordinaire, s'étaient tous

retirés, au contraire, dans les sections. Déjà la rupture avait éclaté

dans plusieurs villes. A Marseille, les sections avaient dépouillé la

municipalité de ses pouvoirs, pour les transporter à un _comité central_;

elles avaient en outre institué de leur chef un tribunal populaire pour

juger les patriotes accusés d'excès révolutionnaires. Les commissaires

Bayle et Boisset cassèrent en vain ce comité et ce tribunal; leur autorité

fut toujours méconnue, et les sections étaient restées en insurrection

permanente contre la révolution. A Lyon, il y avait eu un combat sanglant.

Il s'agissait de savoir si un arrêté municipal, portant l'institution

d'une armée révolutionnaire et d'une taxe de guerre sur les riches, serait

exécuté. Les sections qui s'y refusaient s'étaient déclarées en

permanence: la municipalité avait voulu les dissoudre; mais, aidées du

directoire de départemens, elles avaient résisté. Le 29 mai, on en était

venu aux mains, malgré la présence des deux commissaires de la convention,

qui firent de vains efforts pour empêcher le combat. Les sections

victorieuses, après avoir pris d'assaut l'arsenal et l'hôtel-de-ville,

avaient destitué la municipalité, fermé le club jacobin, où Chalier

excitait les plus grands orages, et s'étaient emparées de la souveraineté

de Lyon. Il y avait eu quelques centaines de morts dans ce combat. Les

représentans Nioche et Gauthier restèrent détenus tout un jour; délivrés

ensuite, ils se retirèrent auprès de leurs collègues Albite et

Dubois-Crancé, qui, comme eux, avaient une mission pour l'armée des Alpes.

Telle était la situation de Lyon et du Midi dans les derniers jours de

mai. Bordeaux n'offrait pas un aspect plus rassurant. Cette ville, avec

toutes celles de l'Ouest, de la Bretagne et de la Normandie, attendait

pour agir que les menaces, si long-temps répétées contre les députés des

provinces, fussent réalisées. C'est dans ces dispositions que les

départemens apprirent les événemens de la fin de mai. La journée du 27, où

la commission des douze avait été supprimée une première fois, causa déjà

beaucoup d'irritation, et de toutes parts il fut question de prendre des

arrêtés improbateurs de ce qui se passait à Paris. Mais le 31 mai, le 2

juin, mirent le comble à l'indignation. La renommée, qui grossit toute

chose, exagéra les faits. On répandit que trente-deux députés avaient été

massacrés par la commune; que les caisses publiques étaient livrées au

pillage; que les brigands de Paris s'étaient emparés du pouvoir, et

allaient le transmettre ou à l'étranger, ou à Marat, ou à d'Orléans. On

s'assembla pour faire des pétitions, et pour se disposer à prendre les

armes contre la capitale. Dans ce moment les députés fugitifs vinrent

rapporter eux-mêmes ce qui s'était passé, et donner plus de consistance

aux mouvemens qui éclataient de toutes parts.

Outre ceux qui s'étaient déjà évadés, plusieurs échappèrent encore aux

gendarmes; d'autres même quittèrent l'assemblée pour aller fomenter

l'insurrection. Gensonné, Valazé, Vergniaud, s'obstinèrent à demeurer,

disant que, s'il était bon qu'une partie d'entre eux allât réveiller le

zèle des départemens, il était utile aussi que les autres restassent en

otages dans les mains de leurs ennemis, pour y faire éclater par un

procès, et au péril de leur tête, l'innocence de tous. Buzot, qui n'avait

jamais voulu se soumettre au décret du 2 juin, se transporta dans son

départemens de l'Eure pour y exciter un mouvement parmi les Normands;

Gorsas l'y suivit dans la même intention. Brissot se rendit à Moulins.

Meilhan, qui n'était point arrêté, mais qui avait donné asile à ses

collègues dans les nuits du 31 mai au 2 juin; Duchâtel, que les

montagnards appelaient le revenant du 21 janvier, parce qu'il était sorti

de son lit pour voter en faveur de Louis XVI, quittèrent la convention

pour aller remuer la Bretagne. Biroteau échappa aux gendarmes, et alla

avec Chasset diriger les mouvemens des Lyonnais. Rebecqui, devançant

Barbaroux, qui était encore retenu, se rendit dans les Bouches-du-Rhône.

Rabaut Saint-Étienne accourut à Nîmes, pour faire concourir le Languedoc

au mouvement général contre les oppresseurs de la convention.

Dès le 13 juin, le départemens de l'Eure s'assembla et donna le premier le

signal de l'insurrection. La convention, disait-il, n'étant plus libre, et

le devoir de tous les citoyens étant de lui rendre la liberté, il arrêtait

qu'une force de quatre mille hommes serait levée pour marcher sur Paris,

et que des commissaires envoyés à tous les départemens voisins iraient les

engager à imiter leur exemple, et à concerter leurs opérations. Le

départemens du Calvados, séant à Caen, fit arrêter les deux députés, Romme

et Prieur de la Côte-d'Or, envoyés par la convention pour presser

l'organisation de l'armée des côtes de Cherbourg. Il fut convenu que les

départemens de la Normandie s'assembleraient extraordinairement à Caen

pour se fédérer. Tous les départemens de la Bretagne, tels que ceux des

Côtes-du-Nord, du Finistère, du Morbihan, d'Ille-et-Vilaine, de la

Mayenne, de la Loire-Inférieure, prirent des arrêtés semblables, et

députèrent des commissaires à Rennes, pour y établir l'autorité centrale

de la Bretagne. Les départemens du bassin de la Loire, excepté ceux qui

étaient occupés par les Vendéens, suivirent l'exemple général, et

proposèrent même d'envoyer des commissaires à Bourges, d'y former une

convention composée de deux députés de chaque départemens, et d'aller

détruire la convention usurpatrice ou opprimée, siégeant à Paris.

A Bordeaux, la sensation fut extrêmement vive. Toutes les autorités

constituées se réunirent en assemblée, dite _commission populaire de salut

public_, déclarèrent que la convention n'était plus libre, et qu'il

fallait lui rendre la liberté; en conséquence, elles arrêtèrent qu'une

force armée serait levée sur-le-champ, et qu'en attendant, une pétition

serait adressée à la convention nationale, pour qu'elle s'expliquât et fît

connaître la vérité sur les journées de juin. Elles dépêchèrent ensuite

des commissaires à tous les départemens, pour les inviter à une coalition

générale. Toulouse, ancienne ville parlementaire, où beaucoup de partisans

de l'ancien régime se cachaient derrière les girondins, avaient déjà

institué une force départementale de mille hommes. Ses administrations

déclarèrent, en présence des commissaires envoyés à l'armée des Pyrénées,

qu'elles ne reconnaissaient plus la convention: elles élargirent beaucoup

d'individus emprisonnés, en firent incarcérer beaucoup d'autres accusés

d'être montagnards, et annoncèrent ouvertement qu'elles étaient prêtes à

se fédérer avec les départemens du Midi. Les départemens supérieurs du

Tarn, de Lot-et-Garonne, de l'Aveyron, du Cantal, du Puy-de-Dôme, de

l'Hérault, suivirent l'exemple de Toulouse et de Bordeaux. Nîmes se

déclara en état de résistance; Marseille rédigea une pétition foudroyante,

remit en activité son tribunal populaire, commença une procédure contre

les _tueurs_, et prépara une force de six mille hommes. A Grenoble, les

sections furent convoquées, et leurs présidens, réunis aux autorités

constituées, s'emparèrent de tous les pouvoirs, envoyèrent des députés à

Lyon, et voulaient faire arrêter Dubois-Crancé et Gauthier, commissaires

de la convention à l'armée des Alpes. Le départemens de l'Ain adopta la

même marche. Celui du Jura, qui avait déjà levé un corps de cavalerie et

une force départementale de huit cents hommes, protesta de son côté contre

l'autorité de la convention. A Lyon enfin, où les sections régnaient en

souveraines depuis le combat du 29 mai, on reçut et on envoya des députés

pour se concerter avec Marseille, Bordeaux et Caen; on instruisit

sur-le-champ une procédure contre Chalier, président du club Jacobin, et

contre plusieurs autres montagnards. Il ne restait donc sous l'autorité

de la convention que les départemens du Nord, et ceux qui composaient le

bassin de la Seine. Les départemens insurgés s'élevaient à soixante ou

soixante-dix, et Paris devait, avec quinze ou vingt, résister à tous les

autres, et continuer la guerre avec l'Europe.

A Paris, les avis étaient partagés sur les moyens à prendre dans ce péril.

Les membres du comité de salut public, Cambon, Barrère, Bréard, Treilhard,

Mathieu, patriotes accrédités, quoiqu'ils eussent improuvé le 2 juin,

auraient voulu qu'on employât les voies de conciliation. Il fallait,

suivant eux, prouver la liberté de la convention par des mesures

énergiques contre les agitateurs, et, au lieu d'irriter les départemens

par des décrets sévères, les ramener en leur montrant le danger d'une

guerre civile en présence de l'étranger. Barrère proposa, au nom du comité

de salut public, un projet de décret tout à fait conçu dans cet esprit.

Dans ce projet, les comités révolutionnaires, qui s'étaient rendus si

redoutables par leurs nombreuses arrestations, devaient être cassés dans

toute la France, ou ramenés au but de leur institution, qui était la

surveillance des étrangers suspects; les assemblées primaires devaient

être réunies à Paris pour nommer un autre commandant de la force armée, à

la place d'Henriot, qui était de la nomination des insurgés; enfin, trente

députés devaient être envoyés aux départemens comme otages. Ces mesures

semblaient propres à calmer et à rassurer les départemens. La suppression

des comités révolutionnaires mettait un terme à l'inquisition exercée

contre les suspects; le choix d'un bon commandant assurait l'ordre à

Paris; les trente députés envoyés devaient servir à la fois d'otages et de

conciliateurs. Mais la Montagne n'était pas du tout disposée à négocier.

Usant avec hauteur de ce qu'elle appelait l'autorité nationale, elle

repoussa tous les moyens de conciliation. Robespierre fit ajourner le

projet du comité. Danton, élevant encore sa voix dans cette circonstance

périlleuse, rappela les crises fameuses de la révolution, les dangers de

septembre au moment de l'invasion de la Champagne et de la prise de

Verdun; les dangers de janvier, avant que la condamnation du dernier roi

fût décidée; enfin les dangers bien plus grands d'avril, alors que

Dumouriez marchait sur Paris, et que la Vendée se soulevait. La

évolution, suivant lui, avait surmonté tous ces périls; elle était sortie

victorieuse de toutes ces crises, elle sortirait victorieuse encore de la

dernière. «C'est au moment, s'écria-t-il, d'une grande production que les

corps politiques, comme les corps physiques, paraissent toujours menacés

d'une destruction prochaine. Eh bien! la foudre gronde, et c'est au milieu

de ses éclats que le grand oeuvre, qui établira le bonheur de vingt-quatre

millions d'hommes, sera produit.» Danton voulait que, par un décret commun

à tous les départemens, il leur fût enjoint de se rétracter vingt-quatre

heures après sa réception, sous peine d'être mis hors la loi. La voix

puissante de Danton, qui n'avait jamais retenti dans les grands périls

sans ranimer les courages, produisit son effet accoutumé. La convention,

quoiqu'elle n'adoptât pas exactement les mesures proposées, rendit

néanmoins les décrets les plus énergiques. Premièrement, elle déclara,

quant au 31 mai et au 2 juin, que le peuple de Paris, en s'insurgeant,

avait bien mérité de la patrie[1]; que les députés,

[Note 1: Décret du 13 juin.]

qui d'abord devaient être mis en arrestation chez eux, et dont

quelques-uns s'étaient évadés, seraient transférés dans une maison de

force, pour y être détenus comme les prisonniers ordinaires; qu'un appel

de tous les députés serait fait, et que les absens sans commission ou sans

autorisation, seraient déchus et remplacés par leurs suppléans; que les

autorités départementales ou municipales ne pourraient ni se déplacer, ni

se transporter d'un lieu dans un autre; qu'elles ne pourraient

correspondre entre elles, et que tous commissaires envoyés de départemens

à départemens, dans le but de se coaliser, devaient être saisis

sur-le-champ par les bons citoyens, et envoyés à Paris sous escorte. Après

ces mesures générales, la convention cassa l'arrêté du départemens de

l'Eure; elle mit en accusation les membres du départemens du Calvados, qui

avaient arrêté deux de ses commissaires; elle se conduisit de même à

l'égard de Buzot, instigateur de la révolte des Normands; elle fit partir

deux députés, Mathieu et Treilhard, pour les départemens de la Gironde, de

la Dordogne, de Lot-et-Garonne, qui demandaient des explications avant de

s'insurger. Elle manda les autorités de Toulouse, cassa le tribunal et le

comité central de Marseille; décréta Barbaroux, et mit les patriotes

incarcérés sous la sauvegarde de la loi. Enfin, elle envoya Robert Lindet

à Lyon, pour y aller prendre connaissance des faits, et y faire un rapport

sur l'état de cette ville.

Ces décrets, rendus successivement dans le courant de juin, ébranlèrent

beaucoup de départemens, peu habitués à lutter avec l'autorité centrale.

Intimidés, incertains, ils résolurent d'attendre l'exemple que leur

donneraient des départemens plus puissans, ou plus engagés dans la

querelle.

Les administrations de la Normandie, excitées par la présence des députés

qui s'étaient joints à Buzot, tels que Barbaroux, Guadet, Louvet, Salles,

Pétion, Bergoing, Lesage, Cussy, Kervélégan, poursuivirent leurs premières

démarches, et fixèrent à Caen le siège d'un comité central des

départemens. L'Eure, le Calvados, l'Orne, y envoyèrent des commissaires.

Les départemens de la Bretagne, qui s'étaient d'abord confédérés à Rennes,

décidèrent qu'ils se joindraient à l'assemblée centrale de Caen, et qu'ils

y dépêcheraient des députés. Le 30 juin, en effet, les envoyés du

Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord, de la Mayenne,

d'Ille-et-Vilaine, de la Loire-Inférieure, réunis à ceux du Calvados, de

l'Eure et de l'Orne, se constituent en _assemblée centrale de résistance à

l'oppression_, promettent de maintenir l'égalité, l'unité,

l'indivisibilité de la république, mais jurent haine aux anarchistes, et

s'engagent à n'employer leurs pouvoirs que pour assurer le respect des

personnes, des propriétés et de la souveraineté du peuple. Après s'être

ainsi constitués, ils décident qu'il sera fourni par chaque départemens

des contingens destinés à composer une force armée suffisante pour aller à

Paris rétablir la représentation nationale dans son intégrité. Félix

Wimpffen, général de l'armée qui devait s'organiser le long des côtes de

Cherbourg, est nommé commandant de l'armée départementale. Il accepte, et

se revêt aussitôt du titre qu'il vient de recevoir. Mandé à Paris par le

ministre de la guerre, il répond qu'il n'y a qu'un moyen de faire la paix,

c'est de révoquer tous les décrets rendus depuis le 31 mai; qu'à ce prix

les départemens fraterniseront avec la capitale, mais que, dans le cas

contraire, il ne peut aller à Paris qu'à la tête de soixante mille

Normands et Bretons.

Le ministre, en même temps qu'il appelait Wimpffen à Paris, ordonnait au

régiment des dragons de la Manche, stationné dans la Normandie, de partir

sur-le-champ pour se rendre à Versailles. A cette nouvelle, tous les

fédérés déjà rassemblés à Évreux se mirent en bataille, la garde nationale

se joignit à eux, et on ferma aux dragons le chemin de Versailles.

Ceux-ci, ne voulant pas en venir aux mains, promirent de ne pas partir, et

fraternisèrent en apparence avec les fédérés. Les officiers écrivirent

secrètement à Paris qu'ils ne pouvaient obéir sans commencer la guerre

civile. On leur permit alors de rester.

L'assemblée de Caen décida que les bataillons bretons déjà arrivés

seraient dirigés de Caen sur Évreux, rendez-vous général de toutes les

forces. On expédia sur ce point des vivres, des armes, des munitions, des

fonds pris dans les caisses publiques. On y envoya des officiers gagnés à

la cause du fédéralisme, et beaucoup de royalistes cachés qui se jetaient

dans tous les soulèvemens, et prenaient le masque du républicanisme pour

combattre la révolution. Parmi les contre-révolutionnaires de cette espèce

était le nommé Puisaye, qui affichait un grand zèle pour la cause des

girondins, et que Wimpffen, royaliste déguisé, nomma général de brigade,

et chargea du commandement de l'avant-garde déjà réunie à Évreux. Cette

avant-garde pouvait s'élever à cinq ou six mille hommes, et s'augmentait

tous les jours de nouveaux contingens. Les braves Bretons accouraient de

toutes parts, et annonçaient d'autres bataillons qui devaient les suivre

en plus grand nombre. Une circonstance les empêchait de venir tous en

masse, c'était la nécessité de garder les côtes de l'Océan contre les

flottes anglaises, et d'envoyer des bataillons contre la Vendée, qui

débordait déjà jusqu'à la Loire, et semblait prête à la franchir. Quoique

les Bretons des campagnes fussent dévoués au clergé, ceux des villes

étaient républicains sincères, et, tout en combattant Paris, ils n'en

voulaient pas moins continuer une guerre opiniâtre contre la Vendée.

Telle était la situation des choses dans la Bretagne et la Normandie, vers

les premiers jours de juillet. Dans les départemens voisins de la Loire,

on s'était ralenti; des commissaires de la convention, qui se trouvaient

alors sur les lieux pour diriger les nouvelles levées sur la Vendée,

avaient engagé les administrateurs à attendre les événemens avant de se

compromettre davantage. Là, pour le moment, on ne songeait plus à envoyer

des députés à Bourges, et on observait une grande réserve.

A Bordeaux, l'insurrection était permanente et énergique. Les députés

Treilhard et Mathieu furent gardés à vue dès leur arrivée, et il fut

question d'abord de les garder comme otages; cependant, sans en venir à

cette extrémité, on les somma de comparaître devant la commission

populaire, où les bourgeois, qui les regardaient comme des envoyés

_maratistes_, les accueillirent assez mal. On les interrogea sur ce qui

s'était passé à Paris; et, après les avoir entendus, la commission déclara

que, d'après leur déposition même, la convention n'avait pas été libre au

2 juin, ne l'était plus depuis cette époque; qu'ils n'étaient eux-mêmes

que les envoyés d'une assemblée sans caractère légal, et qu'en conséquence

ils n'avaient qu'à sortir du départemens.

Ils furent en effet reconduits sur les limites, et immédiatement après on

décréta à Bordeaux les mesures qui venaient d'être prises à Caen. On

prépara des subsistances et des armes; on détourna les fonds publics, et

une avant-garde fut portée à Langon, en attendant le corps principal qui

devait partir sous peu de jours. Ceci se passait encore dans les derniers

jours de juin et les premiers de juillet.

Les députés Mathieu et Treilhard, trouvant moins de résistance, et pouvant

mieux se faire entendre dans les départemens de la Dordogne, de la Vienne,

de Lot-et-Garonne, parvinrent à calmer les esprits, et réussirent, par

leur caractère conciliateur, à empêcher des mesures hostiles et à gagner

du temps dans l'intérêt de la convention. Mais dans les départemens plus

élevés, dans les montagnes de la Haute-Loire, et sur leur revers, dans

l'Hérault, le Gard, sur tous les bords du Rhône, l'insurrection fut

générale: le Gard et l'Hérault mirent leurs bataillons en marche, et les

envoyèrent au Pont-Saint-Esprit, pour y occuper les passages du Rhône, et

y faire leur jonction avec les Marseillais qui devaient remonter ce

fleuve. Les Marseillais, en effet, refusant d'obtempérer aux décrets de la

convention, maintinrent leur tribunal, n'élargirent point les patriotes

incarcérés, et firent même commencer les exécutions.

Ils formèrent une armée de six mille hommes, qui s'avança d'Aix sur

Avignon, et qui, se liant aux Languedociens réunis au Pont-Saint-Esprit,

devait soulever dans sa marche les rives du Rhône, de l'Isère et de la

Drôme, et se coaliser enfin avec les Lyonnais et avec les montagnards de

l'Ain et du Jura. A Grenoble, les administrations fédéralisées luttaient

contre Dubois-Crancé, et menaçaient même de l'arrêter. N'osant encore

lever des troupes, elles avaient envoyé des députés pour fraterniser avec

Lyon. Dubois-Crancé, avec l'armée désorganisée des Alpes, se trouvait au

milieu d'une ville presque révoltée, qui lui disait chaque jour que le

Midi pouvait se passer du Nord; il avait à garder la Savoie, où les

illusions inspirées d'abord par la liberté et par là domination française

étaient dissipées, où l'on se plaignait des levées d'hommes et des

assignats, et où l'on ne comprenait rien à cette révolution si agitée et

si différente de ce qu'on l'avait crue d'abord. Il avait sur ses côtés la

Suisse, où les émigrés s'agitaient, et où Berne voulait de nouveau envoyer

garnison à Genève; et sur ses derrières, enfin, Lyon, qui interceptait sa

correspondance avec le comité de salut public.

A Lyon on avait reçu Robert Lindet; mais on avait prêté en sa présence

même le serment fédéraliste: UNITÉ, INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE; HAINE

AUX ANARCHISTES, ET REPRÉSENTATION NATIONALE TOUT ENTIÈRE. Loin d'envoyer

à Paris les patriotes arrêtés, on avait continué les procédures commencées

contre eux. Une nouvelle autorité, composée des députés des communes et

des membres des corps constitués, s'était formée sous le titre de

_Commission populaire et républicaine de salut public de Rhône-et-Loire_.

Cette assemblée venait de décréter l'organisation d'une force

départementale, pour se coaliser avec les frères du Jura, de l'Isère, des

Bouches-du-Rhône, de la Gironde et du Calvados. Cette force était déjà

toute prête; on avait décidé en outre la levée d'un subside; et là, comme

dans tous les autres départemens, on n'attendait plus qu'un signal pour se

mettre en mouvement. Dans le Jura, dès qu'on apprit la nouvelle que les

deux députés Bassal et Garnier de Troyes, envoyés pour rétablir

l'obéissance envers la convention, avaient réuni à Dôle quinze cents

hommes de troupe de ligne, plus de quatorze mille montagnards avaient pris

les armes, et se disposaient à les envelopper.

Si l'on considère l'état de la France dans les premiers jours de juillet

1793[1], on verra qu'une colonne sortie de la Bretagne et de la Normandie,

[Note 1: Rapport de Cambon sur les travaux du comité de salut public,

depuis le 10 avril jusqu'au 10 juillet.]

et portée jusqu'à Evreux, ne se trouvait qu'à quelques lieues de Paris;

qu'une autre s'avançait de Bordeaux, et pouvait entraîner à sa suite tous

les départemens du bassin de la Loire, encore incertains; que six mille

Marseillais, postés à Avignon, en attendant les Languedociens au

Pont-Saint-Esprit, occupé déjà par huit cents Nîmois, étaient à portée de

se réunir à Lyon avec tous les fédérés de Grenoble, de l'Ain et du Jura,

pour fondre, à travers la Bourgogne, sur Paris. En attendant cette

jonction générale, les fédéralistes prenaient tous les fonds dans les

caisses, interceptaient les subsistances et les munitions envoyées aux

armées, et remettaient en circulation les assignats rentrés par la vente

des biens nationaux. Une circonstance remarquable, et qui caractérise bien

l'esprit des partis, c'est que les deux factions s'adressaient les mêmes

reproches et s'attribuaient le même but. Le parti de Paris et de la

Montagne imputait aux fédéralistes de vouloir perdre la république en la

divisant, et de s'entendre avec les Anglais pour faire un roi, qui serait

ou le duc d'Orléans, ou Louis XVII, ou le duc d'York. De son côté, le

parti des départemens et des fédéralistes accusait la Montagne de vouloir

amener la contre-révolution par l'anarchie, et disait que Marat,

Robespierre, Danton, étaient vendus à l'Angleterre ou à d'Orléans. Ainsi

des deux côtés, c'était la république qu'on prétendait sauver, et la

monarchie dont on croyait combattre le retour. Déplorable et ordinaire

aveuglement des partis!

Mais ce n'était là qu'une portion des dangers de notre malheureuse patrie.

L'ennemi du dedans n'était à craindre qu'à cause de l'ennemi du dehors,

devenu plus redoutable que jamais. Tandis que des armées de Français

s'avançaient des provinces vers le centre, des armées d'étrangers

entouraient de nouveau la France et la menaçaient d'une invasion presque

inévitable. Depuis la bataille de Nerwinde et la défection de Dumouriez,

une suite effrayante de revers nous avait fait perdre nos conquêtes et

notre frontière du Nord. On se souvient que Dampierre, nommé général en

chef, avait rallié l'armée sous les murs de Bouchain, et lui avait rendu

là un peu d'ensemble et de courage. Heureusement pour la révolution, les

Coalisés, fidèles au plan méthodique arrêté au commencement de la

campagne, ne voulaient percer sur aucun point, et ne devaient pénétrer en

France que lorsque le roi de Prusse, après avoir pris Mayence, pourrait

s'avancer dans le coeur de nos provinces. S'il s'était trouvé chez les

généraux de la coalition un peu de génie ou un peu d'union, la cause de la

révolution était perdue. Après Nerwinde et la défection de Dumouriez, ils

auraient dû marcher en avant, ne laisser aucun repos à notre armée battue,

divisée et trahie; et, soit qu'on la fît prisonnière, soit qu'on la

rejetât dans les places fortes, nos campagnes restaient ouvertes à

l'ennemi victorieux. Mais les alliés tinrent un congrès à Anvers pour

régler les opérations ultérieures de la guerre. Le duc d'York, le prince

de Cobourg, le prince d'Orange et divers généraux décidèrent entre eux ce

qu'il convenait de faire. On résolut de prendre Condé et Valenciennes,

pour donner à la maison d'Autriche de nouvelles places fortes dans les

Pays-Bas, et de s'emparer de Dunkerque, pour assurer à l'Angleterre ce

port si désiré sur le continent. Ces conventions faites, on recommença les

opérations. Les Anglais, les Hollandais étaient arrivés en ligne. Le duc

d'York commandait vingt mille Autrichiens et Hanovriens; le prince

d'Orange quinze mille Hollandais; le prince de Cobourg avait quarante-cinq

Mille Autrichiens et huit mille Hessois. Le prince de Hohenlohe occupait

avec trente mille Autrichiens Namur et Luxembourg, et liait l'armée

coalisée des Pays-Bas avec l'armée prussienne chargée du siège de Mayence.

Ainsi quatre-vingt ou quatre-vingt dix mille hommes menaçaient le Nord.

Déjà les coalisés faisaient le blocus de Condé, et la plus grande ambition

du gouvernement français était de débloquer cette place. Dampierre, brave,

mais se défiant de ses soldats, n'osait pas attaquer ces masses

formidables. Cependant, pressé par les commissaires de la convention, il

ramène notre armée au camp de Famars sous Valenciennes, et le 1er mai il

attaque sur plusieurs colonnes les Autrichiens retranchés dans les bois de

Vicogne et de Saint-Amand. Les combinaisons militaires étaient timides

encore; former une masse, saisir le point faible de l'ennemi, et le

frapper hardiment, était une tactique inconnue aux deux partis. Dampierre

se jette avec bravoure, mais en petites masses, sur un ennemi divisé

lui-même, et qu'il eût été facile d'accabler sur un point; puni de sa

faute, il est repoussé après un combat acharné. Le 9 mai il recommence

l'attaque; il était moins divisé que la première fois, mais les ennemis

avertis l'étaient moins aussi; et, tandis qu'il fait des efforts héroïques

pour décider de la prise d'une redoute qui devait déterminer la jonction

de deux de ses colonnes, il est atteint d'un boulet de canon, et blessé à

mort. Le général Lamarche, revêtu du commandement provisoire, ordonne la

retraite, et ramène l'armée dans le camp de Famars.

Le camp de Famars, situé sous les murs de Valenciennes, et lié à cette

place, empêchait d'en faire le siège. Les coalisés résolurent de

l'attaquer le 23 mai. Ils éparpillèrent leurs troupes, suivant leur

méthode accoutumée, en dispersèrent inutilement une partie sur une foule

de points que la prudence autrichienne voulait tous garder, et

n'attaquèrent pas le camp avec toute la puissance qu'ils auraient pu

déployer. Arrêtés une journée entière par l'artillerie, honneur de l'armée

française, il ne passèrent que vers le soir la Ronelle, qui défendait le

front du camp. Lamarche décampa la nuit en bon ordre, et vint se poster au

camp de César, qui se liait à la place de Bouchain, comme celui de Famars

à Valenciennes. Ici encore il fallait nous poursuivre et nous disperser;

mais l'égoïsme et la méthode fixèrent les coalisés autour de Valenciennes.

Une partie de leur armée, disposée en corps d'observation, se plaça entre

Valenciennes et Bouchain, et fit face au camp de César. Une autre division

entreprit le siège de Valenciennes, et le reste continua le blocus de

Condé, qui manquait de vivres, et qu'on espérait réduire sous peu de

jours. Le siège régulier de Valenciennes fut commencé. Cent quatre-vingts

bouches à feu venaient de Vienne, et cent autres de Hollande;

quatre-vingt-treize mortiers étaient déjà préparés. Ainsi en juin et en

juillet on affamait Condé, on incendiait Valenciennes, et nos généraux

occupaient le camp de César avec une armée battue et désorganisée. Condé

et Valenciennes réduits, tout devenait à craindre.

L'armée de la Moselle, liant l'armée du Nord à celle du Rhin, avait passé

sous les ordres de Ligneville, quand Beurnonville fut nommé ministre de la

guerre. Elle se trouvait en présence du prince de Hohenlohe, et n'en avait

rien à craindre, car ce prince, occupant à la fois Namur, Luxembourg et

Trêves, avec trente mille hommes au plus, ayant devant lui les places de

Metz et Thionville, ne pouvait rien tenter de dangereux. On venait de

l'affaiblir encore en détachant sept à huit mille hommes de son corps pour

les joindre à l'armée prussienne. Dès lors il devenait plus facile et plus

convenable que jamais de joindre l'armée active de la Moselle à celle du

Haut-Rhin, pour tenter des opérations importantes.

Sur le Rhin, la campagne précédente s'était terminée à Mayence. Custine,

après ses ridicules démonstrations autour de Francfort, avait été

contraint de se replier et de s'enfermer à Mayence, où il avait rassemblé

une artillerie assez considérable, tirée de nos places fortes, et

particulièrement de Strasbourg. Là, il formait mille projets; tantôt il

voulait prendre l'offensive, tantôt garder Mayence, tantôt même abandonner

cette place. Enfin il fut résolu qu'il la garderait et il contribua même à

décider le conseil exécutif à prendre cette détermination. Le roi de

Prusse se vit alors forcé d'en faire le siège, et c'était la résistance

qu'il rencontrait sur ce point, qui empêchait les coalisés d'avancer au

Nord.

Le roi de Prusse passa le Rhin à Bacharach, un peu au-dessous de Mayence;

Wurmser, avec quinze mille Autrichiens et quelques mille hommes de Condé,

le franchit un peu au-dessus: le corps hessois de Schoenfeld resta sur la

rive droite devant le faubourg de Cassel. L'armée prussienne n'était pas

encore aussi forte qu'elle devait l'être d'après les engagements qu'avait

pris Frédéric-Guillaume. Ayant envoyé un corps considérable en Pologne, il

ne lui restait que cinquante-cinq mille hommes; en y comprenant les

différens contingents, Hessois, Saxons et Bavarois. Ainsi, en comptant les

sept à huit mille Autrichiens détachés de Hohenlohe, les quinze mille

Autrichiens de Wurmser, les cinq ou six mille émigrés de Condé, et les

cinquante-cinq mille hommes du roi de Prusse, on peut évaluer à près de

quatre-vingt mille soldats l'armée qui menaçait la frontière de l'Est. Nos

places fortes du Rhin renfermaient à peu près trente-huit mille hommes de

garnison; l'armée active était de quarante à quarante-cinq mille hommes,

celle de la Moselle de trente; et si l'on avait réuni ces deux dernières

sous un seul commandement, et avec un point d'appui comme celui de

Mayence, on aurait pu aller chercher le roi de Prusse lui-même et

l'occuper au-delà du Rhin.

Les deux généraux de la Moselle et du Rhin auraient dû au moins

s'entendre, ils auraient pu disputer, empêcher même le passage du fleuve,

mais ils n'en firent rien. Dans le courant du mois de mars, le roi de

Prusse traversa impunément le Rhin, et ne rencontra sur ses pas que des

avant-gardes qu'il repoussa sans peine. Pendant ce temps, Custine était à

Worms. Il n'avait pris soin de défendre ni les bords du Rhin, ni les

revers des Vosges, qui, formant le pourtour de Mayence, auraient pu

arrêter la marche des Prussiens. Il accourut, mais s'alarma subitement des

échecs essuyés par ses avant-gardes; il crut avoir cent cinquante mille

hommes sur les bras, il se figura surtout que Wurmser, qui devait

déboucher par le Palatinat et au-dessus de Mayence, était sur ses

derrières, et allait le séparer de l'Alsace; il demanda des secours à

Ligneville, qui, tremblant de son côté, n'osa pas déplacer un régiment;

alors il se mit à fuir, se retira tout d'un trait sur Landau, puis sur

Wissembourg, et songea même à chercher une protection sous le canon de

Strasbourg. Cette inconcevable retraite ouvrit tous les passages aux

Prussiens, qui vinrent se grouper sous Mayence, et l'investirent sur les

deux rives.

Vingt mille hommes s'étaient enfermés dans la place, et si c'était

beaucoup pour la défense, c'était beaucoup trop pour l'état des vivres,

qui ne pouvaient pas suffire à une garnison aussi considérable.

L'incertitude de nos plans militaires avait empêché de prendre aucune

mesure pour l'approvisionnement de la ville. Heureusement elle renfermait

deux représentants du peuple, Rewbell et l'héroïque Merlin de Thionville,

Les généraux Kléber, Aubert-Dubayet et l'ingénieur Meunier, enfin une

garnison qui avait toutes les vertus guerrières, la bravoure, la sobriété,

la constance. L'investissement commença en avril. Le général Kalkreuth

formait le siège avec un corps prussien. Le roi de Prusse et Wurmser

étaient en observation au pied des Vosges, et faisaient face à Custine. La

garnison renouvelait fréquemment ses sorties et étendait fort loin sa

défense. Le gouvernement français, sentant la faute qu'il avait commise en

séparant les deux armées de la Moselle et du Rhin, les réunit sous

Custine. Ce général, disposant de soixante à soixante-dix mille hommes,

ayant les Prussiens et les Autrichiens éparpillés devant lui, et au-delà

Mayence, gardée par vingt mille Français, ne songeait pas à fondre sur le

corps d'observation, à le disperser, et à venir joindre la brave garnison

qui lui tendait la main. Vers le milieu de mai, sentant le danger de son

inaction, il fit une tentative mal combinée, mal secondée et qui dégénéra

en une déroute complète. Suivant son usage, il se plaignit des

subordonnés, et fut transporté à l'armée du Nord pour rendre

l'organisation et le courage aux troupes retranchées au camp de César.

Ainsi la coalition qui faisait les sièges de Valenciennes et de Mayence,

pouvait, après deux places prises, avancer sur notre centre, et effectuer

sans obstacle l'invasion.

Du Rhin aux Alpes et aux Pyrénées, une chaîne de révoltes menaçait les

derrières de nos armées et interrompait leurs communications. Les Vosges,

le Jura, l'Auvergne, la Lozère, forment, du Rhin aux Pyrénées, une masse

presque continue de montagnes de différente étendue et de diverse hauteur.

Les pays de montagnes sont, pour les institutions, les moeurs et les

habitudes, des lieux de conservation. Dans presque toutes celles que nous

venons de désigner, la population gardait un reste d'attachement pour son

ancienne manière d'être, et, sans être aussi fanatisée que la Vendée, elle

était néanmoins assez disposée à s'insurger. Les Vosges, à moitié

allemandes, étaient travaillées par les nobles, par les prêtres, et

montraient des dispositions d'autant plus menaçantes, que l'armée du Rhin

chancelait davantage. Le Jura était tout entier insurgé pour la Gironde;

et si dans sa rébellion il montrait plus d'esprit de liberté, il n'en

était pas moins dangereux, car quinze à vingt mille montagnards se

rassemblaient autour de Lons-le-Saulnier, et se liaient aux révoltés de

l'Ain et du Rhône. On a vu dans quel état se trouvait Lyon. Les montagnes

de la Lozère, qui séparent la Haute-Loire du Rhône, se remplissaient de

révoltés à la manière des Vendéens. Commandés par un ex-constituant nommé

Charrier, ils s'élevaient déjà au nombre de trente mille, et pouvaient se

joindre par la Loire à la Vendée. Après, venaient les insurgés

fédéralistes du midi. Ainsi, de vastes révoltes, différentes de but et de

principes, mais également formidables, menaçaient les derrières des armées

du Rhin, des Alpes et des Pyrénées.

Le long des Alpes, les Piémontais étaient en armes, et voulaient reprendre

sur nous la Savoie et le comté de Nice. Les neiges empêchaient le

commencement des hostilités le long du Saint-Bernard, et chacun gardait

ses postes dans les trois vallées de Sallenche, de la Tarentaise et de la

Maurienne. Aux Alpes maritimes et à l'armée dite d'Italie, il en était

autrement. Là les hostilités avaient été reprises de bonne heure, et dès

le mois de mai on avait recommencé à se disputer le poste si important de

Saorgio, duquel dépendait la tranquille possession de Nice. En effet, ce

poste une fois occupé, les Français étaient maîtres du Col de Tende, et

tenaient la clef de la grande chaîne. Aussi les Piémontais avaient mis

autant d'énergie à le défendre que nous à l'attaquer. Ils avaient, tant en

Savoie que du côté de Nice, quarante mille hommes, renforcés par huit

mille Autrichiens auxiliaires. Leurs troupes, disséminées en plusieurs

corps d'égale force depuis le col de Tende jusqu'au grand Saint-Bernard,

avaient suivi, comme toutes celles de la coalition, le système des

cordons, et gardaient toutes les vallées. L'armée française d'Italie était

dans le plus déplorable état; composée de quinze mille hommes au plus,

dénuée de tout, faiblement commandée, il n'était pas possible d'en obtenir

de grands efforts. Le général Biron, qui l'avait commandée un instant,

l'augmenta de cinq mille hommes, mais il ne put la pourvoir de tout ce qui

lui était nécessaire. Si une de ces grandes pensées qui nous auraient

perdus au Nord s'était élevée au Midi, notre ruine n'eût pas été moins

certaine de ce côté. Les Piémontais pouvaient, à la faveur des glaces qui

paralysaient forcément toute action du côté des grandes Alpes, transporter

toutes leurs forces aux Alpes du Midi, et, débouchant sur Nice avec une

masse de trente mille hommes, culbuter notre armée d'Italie, la refouler

sur les départemens insurgés, la disperser entièrement, favoriser le

soulèvement des deux rives du Rhône, s'avancer peut-être jusqu'à Grenoble

et Lyon, prendre là par derrière notre armée engagée dans les plaines de

la Savoie, et envahir ainsi toute une partie de la France. Mais il n'y

avait pas plus un Amédée chez eux qu'un Eugène chez les Autrichiens, ou

qu'un Marlborough chez les Anglais. Ils s'étaient donc bornés à la défense

de Saorgio.

Brunet, qui succéda à Anselme, avait fait, sur le poste de Saorgio, les

mêmes efforts que Dampierre du côté de Condé. Après plusieurs combats

inutiles et sanglans, on en livra enfin un dernier, le 12 juin, qui fut

suivi d'une déroute complète. Alors encore, si l'ennemi eût puisé dans son

succès un peu d'audace, il aurait pu nous disperser, nous faire évacuer

Nice et repasser le Var. Kellermann était accouru de son quartier-général

des Alpes, avait rallié l'armée au camp de Donjon, fixé des positions

défensives, et ordonné, en attendant de nouvelles forces, une inaction

absolue. Une circonstance rendait encore plus dangereuse la situation de

cette armée, c'était l'apparition dans la Méditerranée de l'amiral anglais

Hood, sorti de Gibraltar avec trente-sept vaisseaux, et de l'amiral

Langara, venu avec des forces à peu près égales des ports d'Espagne. Des

troupes de débarquement pouvaient occuper la ligne du Var et prendre les

Français par derrière. La présence des escadres empêchait en outre les

approvisionnemens par mer, favorisait la révolte du midi, et encourageait

la Corse à se jeter dans les bras des Anglais. Nos flottes réparaient dans

Toulon les dommages qu'elles avaient essuyés dans l'expédition si

malheureuse de Sardaigne, et osaient à peine protéger les caboteurs qui

apportaient des grains d'Italie. La Méditerranée n'était plus à nous, et

le commerce du Levant passait de Marseille aux Grecs et aux Anglais. Ainsi

l'armée d'Italie avait en face les Piémontais victorieux en plusieurs

combats, et à dos la révolte du Midi et deux escadres.

Aux Pyrénées, la guerre avec l'Espagne, déclarée le 7 mars, à la suite de

la mort de Louis XVI, venait à peine de commencer. Les préparatifs avaient

été longs des deux côtés, parce que l'Espagne, lente, paresseuse et

misérablement administrée, ne pouvait se hâter davantage, et parce que la

France avait sur les bras d'autres ennemis qui occupaient toute son

attention. Servan, général aux Pyrénées, avait passé plusieurs mois à

organiser son armée, et à accuser Pache avec autant d'amertume que le

faisait Dumouriez. Les choses étaient restées dans le même état sous

Bouchotte, et, lorsque la campagne s'ouvrit, le général se plaignait

encore du ministre, qui, disait-il, le laissait manquer de tout. Les deux

pays communiquent l'un avec l'autre par deux points, Perpignan et Bayonne.

Porter vigoureusement un corps d'invasion sur Bayonne et Bordeaux, et

aboutir ainsi à la Vendée, était une tentative trop hardie pour ce

temps-là; d'ailleurs l'ennemi nous supposait de ce côté de plus grands

moyens de résistance; il lui aurait fallu traverser les Landes, la Garonne

et la Dordogne, et de pareilles difficultés auraient suffi pour détourner

de ce plan, si on y avait songé. La cour de Madrid préféra une attaque par

Perpignan, parce qu'elle avait de ce côté une base plus solide en places

fortes, parce qu'elle comptait sur les royalistes du Midi, d'après les

promesses des émigrés, parce qu'enfin elle n'avait pas oublié ses

anciennes prétentions sur le Roussillon. Quatre ou cinq mille hommes

furent laissés à là garde de l'Aragon; quinze ou dix-huit mille, moitié de

troupes réglées et moitié de milices, durent guerroyer sous le général

Caro dans les Pyrénées-Occidentales; enfin le général Ricardos, avec

vingt-quatre mille hommes, fut chargé d'attaquer sérieusement le

Roussillon.

Deux vallées principales, celle du Tech et celle de la Tet, se détachent

de la chaîne des Pyrénées, et débouchant vers Perpignan forment nos deux

premières lignes défensives. Perpignan est placé sur la seconde, celle de

la Tet. Ricardos, instruit de la faiblesse de nos moyens, débute par une

pensée hardie, il masque les forts Bellegarde et les Bains, situés sur la

première ligne, et s'avance hardiment avec le projet de faire tomber tous

nos détachemens épars dans les vallées, en les dépassant. Cette tentative

lui réussit. Il débouche le 15 avril, bat les détachemens envoyés sous le

général Villot pour l'arrêter, et répand une terreur panique sur toute la

frontière. En avançant avec dix mille hommes, il était maître de

Perpignan, mais il n'avait pas assez d'audace; d'ailleurs tous ses

préparatifs n'étaient pas faits, et il laissa aux Français le temps de se

reconnaître.

Le commandement, qui paraissait trop vaste, fut divisé. Servan eut les

Pyrénées-Occidentales, et le général Deflers, qu'on a vu employé à

l'expédition de Hollande, les Pyrénées-Orientales. Celui-ci rallia l'armée

en avant de Perpignan dans une position dite _le Mas d'Eu_. Le 19 mai,

Ricardos étant parvenu à réunir dix-huit mille hommes, attaqua le camp

français. Le combat fut sanglant. Le brave général Dagobert, conservant

dans un âge avancé toute la fougue d'un jeune homme, et joignant à son

courage une grande intelligence, réussit à se maintenir sur le champ de

bataille. Deflers arriva avec dix-huit cents hommes de réserve, et le

terrain fut conservé. La fin du jour approchait et le combat paraissait

devoir être heureux; mais vers la nuit nos soldats, accablés par la

fatigue d'une longue résistance, cèdent tout à coup le terrain et se

réfugient en désordre sous Perpignan. La garnison effrayée ferme les

portes et tire sur nos troupes, qu'elle prend pour des Espagnols. C'était

encore le cas de fondre hardiment sur Perpignan et de s'emparer de cette

place, qui n'eût pas résisté; mais Ricardos, qui n'avait fait que masquer

Bellegarde et les Bains, ne crut pas devoir pousser la hardiesse plus

loin, et revint faire le siège de ces deux petites forteresses. Il s'en

empara vers la fin de juin, et se porta de nouveau en présence de nos

troupes, ralliées à peu près dans les mêmes positions qu'auparavant.

Ainsi, en juillet, un combat malheureux pouvait nous faire perdre le

Roussillon.

Nous voyons les calamités s'augmenter en nous approchant d'un autre

théâtre de guerre, plus sanglant, plus terrible que tous ceux qu'on a déjà

parcourus. La Vendée, en feu et en sang, allait vomir au-delà de la Loire

une colonne formidable. Nous avons laissé les Vendéens enflammés par des

succès inespérés, maîtres de la ville de Thouars, qu'ils avaient prise sur

Quétineau, et commençant à méditer de plus grands projets.

Au lieu de marcher sur Doué et Saumur, ils s'étaient rabattus au sud du

théâtre de la guerre, et avaient voulu dégager le pays du côté de Fontenay

et de Niort. MM. de Lescure et de Larochejacquelein, chargés de cette

expédition, s'étaient portés sur Fontenay le 16 mai. Repoussés d'abord par

le général Sandos, ils se replièrent à quelque distance; bientôt,

profitant de la confiance aveugle que le général républicain venait de

concevoir d'un premier succès, ils reparurent au nombre de quinze à vingt

mille, s'emparèrent de Fontenay, malgré les efforts que le jeune Marceau

déploya dans cette journée, et obligèrent Chalbos et Sandos à se retirer à

Niort dans le plus grand désordre. Là, ils trouvèrent des armes, des

munitions en grande quantité, et s'enrichirent de nouvelles ressources,

qui, jointes à celles qu'ils s'étaient procurées à Thouars, leur

permettaient de pousser la guerre avec l'espérance de nouveaux succès.

Lescure fit une proclamation aux habitans et les menaça des plus terribles

peines s'ils donnaient des secours aux républicains. Après quoi, les

Vendéens se séparèrent suivant leur coutume, pour retourner aux travaux

des champs, et un rendez-vous fut fixé pour le 1er juin dans les environs

de Doué.

Dans la Basse-Vendée, où Charette dominait seul, sans lier encore ses

mouvemens avec ceux des autres chefs, les succès avaient été balancés.

Canclaux, commandant à Nantes, s'était maintenu à Machecoul, mais avec

peine; le général Boulard qui commandait aux Sables, grâce à ses bonnes

dispositions et à la discipline de son armée, avait occupé pendant deux

mois la Basse-Vendée, et avait même conservé des postes très avancés

jusqu'aux environs de Palluau. Le 17 mai cependant, il fut obligé de se

retirer à la Motte-Achard, très près des Sables, et il se trouvait dans le

plus grand embarras, parce que ses deux meilleurs bataillons, tous

composés de citoyens de Bordeaux, voulaient se retirer pour retourner à

leurs affaires, qu'ils avaient quittées au premier bruit des succès

remportés par les bandes vendéennes.

Les travaux des champs avaient amené quelque repos, dans la basse comme

dans la haute Vendée, et, pour quelques jours, la guerre fut un peu moins

active, et ajournée au commencement de juin.

Le général Berruyer, dont les ordres s'étendaient dans l'origine sur tout

le théâtre de la guerre, avait été remplacé, et son commandement se

trouvait divisé entre plusieurs généraux. Saumur, Niort, les Sables,

composèrent l'armée dite des côtes de la Rochelle, qui fut confiée à

Biron; Angers, Nantes et la Loire-Inférieure, formèrent l'armée dite des

côtes de Brest, qu'on remit à Canclaux, général à Nantes. Enfin, les côtes

de Cherbourg avaient été données à Wimpffen, devenu ensuite, comme on l'a

vu, général des insurgés du Calvados.

Biron, transporté de la frontière du Rhin à celle d'Italie, et de cette

dernière en Vendée, ne se rendit qu'avec répugnance sur ce théâtre de

dévastations, et devait s'y perdre par son aversion à partager les fureurs

de la guerre civile. Il arriva le 27 mai à Niort, et trouva l'armée dans

un désordre affreux. Elle était composée de levées en masse, faites par

force ou par entraînement dans les contrées voisines, et confusément

jetées sur la Vendée, sans instruction, sans discipline, sans

approvisionnemens. Formées de paysans et de bourgeois industrieux des

villes, qui avaient quitté à regret leurs occupations, elles étaient

prêtes à se dissoudre au premier accident. Il eût beaucoup mieux valu les

renvoyer pour la plupart, car elles faisaient faute dans les campagnes et

dans les villes, encombraient inutilement le pays insurgé, l'affamaient

par leur masse, y répandaient le désordre, les terreurs paniques,

etentraînaient souvent dans leur fuite des bataillons organisés, qui,

livrés à eux-mêmes, auraient beaucoup mieux résisté. Toutes ces bandes

arrivaient avec leur chef, nommé dans la localité, qui se disait général,

parlait de son armée, ne voulait pas obéir, et contrariait toutes les

dispositions des chefs supérieurs. Du côté d'Orléans, on formait des

bataillons, connus dans cette guerre sous le nom de _bataillons

d'Orléans_. On les composait avec des commis, des garçons de boutique,

des domestiques, avec tous les jeunes gens enfin recueillis dans les

sections de Paris, et envoyés à la suite de Santerre. On les amalgamait

avec des troupes tirées de l'armée du Nord, dont on avait détaché

cinquante hommes par bataillon. Mais il fallait associer ces élémens

hétérogènes, trouver des armes et des vêtemens. Tout manquait, la paie

même ne pouvait être fournie, et comme elle était inégale entre la troupe

de ligne et les volontaires, elle occasionnait souvent des révoltes.

Pour organiser cette multitude, la convention envoyait commissaires sur

commissaires. Il y en avait à Tours, à Saumur, à Niort, à la Rochelle, à

Nantes. Ils se contrariaient entre eux et contrariaient les généraux. Le

conseil exécutif y entretenait aussi des agens, et le ministre Bouchotte

avait inondé le pays de ses affidés, choisis tous parmi les jacobins et

les cordeliers. Ceux-ci se croisaient avec les représentans, croyaient

faire preuve de zèle en accablant le pays de réquisitions, et accusaient

de despotisme et de trahison les généraux qui voulaient arrêter

l'insubordination des troupes, ou empêcher des vexations inutiles. Il

résultait de ce conflit d'autorités un chaos d'accusations et un désordre

de commandement effroyable. Biron ne pouvait se faire obéir, et il n'osait

mettre en marche son armée, de peur qu'elle ne se débandât au premier

mouvement, ou pillât tout sur son passage. Tel est le tableau exact des

forces que la république avait à cette époque dans la Vendée.

Biron se rendit à Tours, arrêta un plan éventuel avec les représentans,

qui consistait, dès qu'on aurait un peu réorganisé cette multitude

confuse, à porter quatre colonnes de dix mille hommes chacune de la

circonférence au centre. Les quatre points de départ étaient les ponts de

Cé, Saumur, Chinon et Niort. En attendant, il alla visiter la

Basse-Vendée, où il supposait le danger plus grand que partout ailleurs.

Biron craignait avec raison que des communications ne s'établissent entre

les Vendéens et les Anglais. Des munitions et des troupes débarquées dans

le Marais pouvaient aggraver le mal et rendre la guerre interminable. Une

flotte de dix voiles avait été signalée, et on savait que les émigrés

bretons avaient reçu l'ordre de se rendre dans les îles de Jersey et

Guernesey. Ainsi tout justifiait les craintes de Biron, et sa visite dans

la Basse-Vendée.

Sur ces entrefaites, les Vendéens s'étaient réunis le 1er juin. Ils

avaient introduit quelque régularité chez eux, et nommé un conseil pour

gouverner le pays occupé par leurs armées. Un aventurier, qui se faisait

passer pour évêque d'Agra et envoyé du pape, présidait ce conseil, et, en

bénissant des drapeaux, en célébrant des messes solennelles, excitait

l'enthousiasme des Vendéens, et leur rendait ainsi son imposture très

utile. Ils n'avaient pas encore choisi un généralissime; mais chaque chef

commandait les paysans de son quartier, et il était convenu qu'ils se

concerteraient entre eux dans toutes leurs opérations. Ces chefs avaient

fait une proclamation au nom de Louis XVII et du comte de Provence, régent

du royaume en la minorité du jeune prince, et ils s'appelaient _commandans

des armées royales et catholiques_. Ils projetèrent d'abord d'occuper la

ligne de la Loire, et de s'avancer sur Doué et Saumur. L'entreprise était

hardie, mais facile en l'état des choses. Le 7 ils entrèrent à Doué, et

arrivèrent le 9 devant Saumur. Dès que leur marche fut connue, le général

Salomon, qui était à Thouars avec trois mille hommes de bonnes troupes,

reçut l'ordre de marcher sur leurs derrières. Salomon obéit, mais les

trouva trop en force; il n'aurait pu essayer de les entamer sans se faire

écraser; il revint à Thouars, et de Thouars à Niort. Les troupes de Saumur

avaient pris position aux environs de la ville, sur le chemin de

Fontevrault, dans les retranchements de Nantilly et sur les hauteurs de

Bournan. Les Vendéens s'approchent, attaquent la colonne de Berthier, sont

repoussés par une artillerie bien dirigée, mais reviennent en force, et

font plier Berthier, qui est blessé. Les gendarmes à pied, deux bataillons

d'Orléans et les cuirassiers résistent encore; mais ceux-ci perdent leur

colonel; alors la défaite commence, et tous sont ramenés dans la place, où

les Vendéens pénètrent à leur suite. Il restait encore en dehors le

général Coustard, commandant les bataillons postés sur les hauteurs de

Bournan. Il se voit séparé des troupes républicaines, qui avaient été

refoulées dans Saumur, et forme la résolution hardie d'y rentrer, en

prenant les Vendéens par derrière. Il fallait traverser un pont où les

vainqueurs venaient de placer une batterie. Le brave Coustard ordonne à un

corps de cuirassiers qu'il avait à ses ordres, de charger sur la batterie.

«Où nous envoyez-vous? disent ceux-ci.--A la mort, répond Coustard; le

salut de la république l'exige.» Les cuirassiers s'élancent, mais les

bataillons d'Orléans se débandent, et abandonnent le général et les

cuirassiers qui chargent la batterie. La lâcheté des uns rend inutile

l'héroïsme des autres, et Coustard ne pouvant rentrer dans Saumur, se

retire à Angers.

Saumur fut occupé le 9 juin, et le lendemain le château se rendit. Les

Vendéens, étant maîtres du cours de la Loire, pouvaient marcher ou sur

Nantes, ou sur la Flèche, le Mans et Paris. La terreur les précédait, et

tout devait céder devant eux. Pendant ce temps, Biron était dans la

Basse-Vendée, où il croyait, en s'occupant des côtes, parer aux dangers

les plus réels et les plus graves.

Tous les périls nous menaçaient à la fois. Les coalisés faisant les sièges

de Valenciennes, de Condé, de Mayence, étaient à la veille de prendre ces

places, boulevards de nos frontières. Les Vosges en mouvement, le Jura

révolté, ouvraient l'accès le plus facile à l'invasion du côté du Rhin.

L'armée d'Italie, repoussée par les Piémontais, avait à dos la révolte du

Midi et les escadres anglaises. Les Espagnols, en présence du camp

français sous Perpignan, menaçaient de l'enlever par une attaque, et de se

rendre maîtres du Roussillon. Les révoltés de la Lozère étaient prêts à

donner la main aux Vendéens le long de la Loire, et c'était le projet de

l'auteur de cette révolte. Les Vendéens, maîtres de Saumur et du cours de

la Loire, n'avaient qu'à vouloir, et possédaient tous les moyens

d'exécuter les plus hardies tentatives sur l'intérieur. Enfin les

fédéralistes, marchant de Caen, de Bordeaux et de Marseille, se

disposaient à soulever la France sur leurs pas.

Notre situation, dans le mois de juillet 1793, était d'autant plus

désespérante, qu'il y avait sur tous les points un coup mortel à porter à

la France. Les coalisés du Nord, en négligeant les places fortes,

n'avaient qu'à marcher sur Paris, et ils auraient rejeté la convention sur

la Loire, où elle aurait été reçue par les Vendéens. Les Autrichiens et

les Piémontais pouvaient exécuter une invasion par les Alpes-Maritimes,

anéantir notre armée et remonter tout le Midi en vainqueurs. Les Espagnols

étaient en position de s'avancer par Bayonne et d'aller joindre la Vendée;

ou bien, s'ils préféraient le Roussillon, de marcher hardiment vers la

Lozère, peu distante de la frontière, et de mettre le Midi en feu. Enfin

les Anglais, au lieu de croiser dans la Méditerranée, avaient le moyen de

débarquer des troupes dans la Vendée, et de les conduire de Saumur à

Paris.

Mais les ennemis extérieurs et intérieurs de la Convention n'avaient point

ce qui assure la victoire dans une guerre de révolution. Les coalisés

agissaient sans union, et, sous les apparences d'une guerre sainte,

cachaient les vues les plus personnelles. Les Autrichiens voulaient

Valenciennes; le roi de Prusse, Mayence; les Anglais, Dunkerque; les

Piémontais aspiraient à recouvrer Chambéry et Nice; les Espagnols, les

moins intéressés de tous, songeaient néanmoins quelque peu au Roussillon;

les Anglais enfin pensaient plutôt à couvrir la Méditerranée de leurs

flottes, et à y gagner quelque port, que de porter d'utiles secours dans

la Vendée. Outre cet égoïsme universel qui empêchait les coalisés

d'étendre leur vue au-delà de leur utilité immédiate, ils étaient tous

méthodiques et timides à la guerre, et défendaient avec la vieille routine

militaire les vieilles routines politiques pour lesquelles ils s'étaient

armés. Quant aux Vendéens, insurgés en hommes simples contre le génie de

la révolution, ils combattaient en tirailleurs braves, mais bornés. Les

fédéralistes répandus sur tout le sol de la France, ayant à s'entendre à

de grandes distances pour concentrer leurs opérations, ne se soulevant

qu'avec timidité contre l'autorité centrale, et n'étant animés que de

passions médiocres, ne pouvaient agir qu'avec incertitude et lenteur.

D'ailleurs ils se faisaient un reproche secret, celui de compromettre leur

patrie par une diversion coupable. Ils commençaient à sentir qu'il était

criminel de discuter s'il fallait être révolutionnaire comme Pétion et

Vergniaud, ou comme Robespierre et Danton, dans un moment où toute

l'Europe fondait sur nous; et ils s'apercevaient que, dans de telles

circonstances, il n'y avait qu'une bonne manière de l'être, c'est-à-dire

la plus énergique. Déjà en effet toutes les factions, surgissant autour

d'eux, les avertissaient de leur faute. Ce n'étaient pas seulement les

constituants, c'étaient les agents de l'ancienne cour, les sectateurs de

l'ancien clergé, tous les partisans, en un mot, du pouvoir absolu, qui se

levaient à la fois, et il devenait évident pour eux que toute opposition à

la révolution tournait au profit des ennemis de toute liberté et de toute

nationalité.

Telles étaient les causes qui rendaient les coalisés si malhabiles et si

timides, les Vendéens si bornés, les fédéralistes si incertains, et qui

devaient assurer le triomphe de la convention sur les révoltes intérieures

et sur l'Europe. Les montagnards, animés seuls d'une passion forte, d'une

pensée unique, le salut de la révolution, éprouvant cette exaltation

d'esprit qui découvre les moyens les plus neufs et les plus hardis, qui ne

les croit jamais ni trop hasardeux, ni trop coûteux, s'ils sont

salutaires, devaient déconcerter, par une défense imprévue et sublime, des

ennemis lents, routiniers, décousus, et étouffer des factions qui

voulaient de l'ancien régime à tous les degrés, de la révolution à tous

les degrés, et qui n'avaient ni accord ni but déterminé.

La convention, au milieu des circonstances extraordinaires où elle était

placée, n'éprouva pas un seul instant de trouble. Pendant que des places

fortes ou des camps retranchés arrêtaient un moment les ennemis sur les

différentes frontières, le comité de salut public travaillait jour et nuit

à réorganiser les armées, à les compléter au moyen de la levée de trois

cent mille hommes décrétée en mars, à envoyer des instructions aux

généraux, à dépêcher des fonds et des munitions. Il parlementait avec

toutes les administrations locales qui voulaient retenir, au profit de la

cause fédéraliste, les approvisionnemens destinés aux armées, et parvenait

à les faire désister par la grande considération du salut public.

Pendant que ces moyens étaient employés à l'égard de l'ennemi du dehors,

la convention n'en prenait pas de moins efficaces à l'égard de l'ennemi du

dedans. La meilleure ressource contre un adversaire qui doute de ses

droits et de ses forces, c'est de ne pas douter des siens. C'est ainsi que

se conduisit la convention. On a déjà vu les décrets énergiques qu'elle

avait rendus au premier mouvement de révolte. Beaucoup de villes n'ayant

pas voulu céder, l'idée ne lui vint pas un instant de transiger avec

celles dont les actes prenaient le caractère décidé de la rébellion. Les

Lyonnais ayant refusé d'obéir, et de renvoyer à Paris les patriotes

incarcérés, elle ordonna à ses commissaires près l'armée des Alpes

d'employer la force, sans s'inquiéter ni des difficultés, ni des périls

que ces commissaires couraient à Grenoble, où ils avaient les Piémontais

en face, et tous les révoltés de l'Isère et du Rhône sur leurs derrières.

Elle leur prescrivit de faire rentrer Marseille dans le devoir. Elle ne

laissa que trois jours à toutes les administrations pour rétracter leurs

arrêtés équivoques, et enfin elle envoya à Vernon quelques gendarmes et

quelques mille citoyens de Paris, pour soumettre sur-le-champ les insurgés

du Calvados, les plus rapprochés de la capitale.

La grande ressource de la constitution ne fut pas négligée, et huit jours

suffirent pour achever cet ouvrage, qui était plutôt un moyen de

ralliement qu'un véritable plan de législation. Hérault de Séchelles en

avait été le rédacteur. D'après ce projet, tout Français âgé de vingt-un

ans était citoyen, et pouvait exercer ses droits politiques, sans aucune

condition de fortune ni de propriété. Les citoyens réunis nommaient un

député par cinquante mille âmes. Les députés, composant une seule

assemblée, ne pouvaient siéger qu'un an. Ils faisaient des décrets pour

tout ce qui concernait les besoins pressans de l'état, et ces décrets

étaient exécutoires sur-le-champ. Ils faisaient des lois pour tout ce qui

concernait les matières d'un intérêt général et moins urgent, et ces lois

n'étaient sanctionnées que lorsque, dans un délai donné, les assemblées

primaires n'avaient pas réclamé. Le premier jour de mai, les assemblées

primaires se formaient de droit et sans convocation, pour renouveler la

députation. Les assemblées primaires pouvaient demander des conventions

pour modifier l'acte constitutionnel. Le pouvoir exécutif était confié à

vingt-quatre membres nommés par des électeurs, et c'était la seule

élection médiate. Les assemblées primaires nommaient les électeurs, ces

électeurs nommaient des candidats, et le corps législatif réduisait par

élimination les candidats à vingt-quatre. Ces vingt-quatre membres du

conseil choisissaient les généraux, les ministres, les agens de toute

espèce, et les prenaient hors de leur sein. Ils devaient les diriger, les

surveiller, et ils étaient continuellement responsables. Le conseil

exécutif se renouvelait tous les ans par moitié. Enfin, cette

constitution, si courte, si démocratique, où le gouvernement se réduisait

à un simple commissariat temporaire, respectait cependant un seul vestige

de l'ancien régime, les communes, et n'en changeait ni la circonscription

ni les attributions. L'énergie dont elles avaient fait preuve leur avait

valu d'être conservées sur cette table rase, où ne subsistait pas une

seule trace du passé. Presque sans discussion, et en huit jours, cette

constitution fut adoptée,

[Note: Elle fut décrétée le 24 juin. Le projet avait été présenté le 10.]

et à l'instant où l'ensemble en fut voté, le canon retentit dans Paris, et

des cris d'allégresse s'élevèrent de toutes parts. Elle fut imprimée à des

milliers d'exemplaires pour être envoyée à toute la France. Elle n'essuya

qu'une seule contradiction. Ce fut de la part de quelques-uns des

agitateurs qui avaient préparé le 31 mai.

On se souvient du jeune Varlet, pérorant sur les places publiques, du

jeune Lyonnais Leclerc, si violent dans ses discours aux Jacobins, et

suspect même à Marat par ses emportements; de ce Jacques Roux, si dur

envers l'infortuné Louis XVI qui voulait lui remettre son testament; tous

ces hommes s'étaient signalés dans la dernière insurrection, et avaient

une grande influence au comité de l'Évêché et aux Cordeliers. Ils

trouvèrent mauvais que la constitution ne renfermât rien contre les

accapareurs; ils rédigèrent une pétition, la firent signer dans les rues,

et coururent soulever les cordeliers, en disant que la constitution était

incomplète, puisqu'elle ne contenait aucune disposition contre les plus

grands ennemis du peuple. Legendre voulut en vain résister à ce mouvement;

on le traita de modéré, et la pétition, adoptée par la société, fut

présentée par elle à la convention. A cette nouvelle, toute la Montagne

fut indignée. Robespierre, Collot-d'Herbois, s'emportèrent, firent

repousser la pétition, et se rendirent aux jacobins pour montrer le danger

de ces exagérations perfides, qui ne tendaient, disaient-ils, qu'à égarer

le peuple, et ne pouvaient être que l'ouvrage d'hommes payés par les

ennemis de la république. «La constitution la plus populaire qui ait

jamais été, dit Robespierre, vient de sortir d'une assemblée jadis

contre-révolutionnaire, mais purgée maintenant des hommes qui

contrariaient sa marche et mettaient obstacle à ses opérations.

Aujourd'hui pure, cette assemblée a produit le plus bel ouvrage, le plus

populaire qui ait jamais été donné aux hommes; et un individu couvert du

manteau du patriotisme, qui se vante d'aimer le peuple plus que nous,

ameute des citoyens de tout état, et veut prouver qu'une constitution, qui

doit rallier toute la France, ne leur convient pas! Défiez-vous de telles

manoeuvres, défiez-vous de ces ci-devant prêtres coalisés avec les

Autrichiens! Prenez garde au nouveau masque dont les aristocrates vont se

couvrir! J'entrevois un nouveau crime dans l'avenir, qui n'est peut-être

pas loin d'éclater; mais nous le dévoilerons, et nous écraserons les

ennemis du peuple sous quelque forme qu'ils puissent se présenter.»

Collot-d'Herbois parla aussi vivement que Robespierre; il soutint que les

ennemis de la république voulaient pouvoir dire aux départements: «_Vous

voyez, Paris approuve le langage de Jacques Roux!_»

Des acclamations unanimes accueillirent les deux orateurs. Les jacobins,

qui se piquaient de réunir la politique à la passion révolutionnaire, la

prudence à l'énergie, envoyèrent une députation aux cordeliers.

Collot-d'Herbois en était l'orateur. Il fut reçu aux Cordeliers avec la

considération qui était due à l'un des membres les plus renommés des

Jacobins et de la montagne. On professa pour la société qui l'envoyait un

respect profond. La pétition fut rétractée, Jacques Roux et Leclerc furent

exclus. Varlet n'obtint son pardon qu'en raison de son âge, et Legendre

reçut des excuses pour les paroles peu convenables qu'on lui avait

adressées dans la séance précédente. La constitution ainsi vengée fut

envoyée à la France pour être sanctionnée par toutes les assemblées

Primaires.

Ainsi la Convention présentait aux départements, d'une main la

Constitution, de l'autre le décret qui ne leur donnait que trois jours

pour se décider. La Constitution justifiait la Montagne de tout projet

d'usurpation, fournissait un prétexte de se rallier à une autorité

justifiée; et le décret des trois jours ne donnait pas le temps d'hésiter,

et obligeait à préférer le parti de l'obéissance.

Beaucoup de départements en effet cédèrent, et d'autres persistèrent dans

leurs premières démarches. Mais ceux-ci, échangeant des adresses,

s'envoyant des députations, semblaient s'attendre les uns les autres pour

agir. Les distances ne permettaient pas de correspondre rapidement et de

former un ensemble. En outre, le défaut de génie révolutionnaire empêchait

de trouver les ressources nécessaires pour réussir. Quelque bien disposées

que soient les masses, elles ne sont jamais prêtes à tous les sacrifices,

si des hommes passionnés ne les y obligent pas. Il aurait fallu des moyens

violents pour soulever les bourgeois modérés des villes, pour les obliger

à marcher, à contribuer, à se hâter. Mais les girondins, qui condamnaient

tous ces moyens chez les montagnards, ne pouvaient les employer eux-mêmes.

Les négociants bordelais croyaient avoir beaucoup fait quand ils avaient

parlé avec un peu de vivacité dans les sections, mais il n'étaient pas

sortis de leurs murs. Les Marseillais, un peu plus prompts, avaient envoyé

six mille hommes à Avignon, mais ils ne composaient pas eux-mêmes cette

petite armée; ils s'étaient fait remplacer par des soldats payés. Les

Lyonnais attendaient la jonction des Provençaux et des Languedociens; les

Normands paraissaient un peu refroidis; les Bretons seuls ne s'étaient pas

démentis, et avaient rempli eux-mêmes les cadres de leurs bataillons.

On s'agitait beaucoup à Caen, centre principal de l'insurrection.

C'étaient les colonnes parties de ce point qui devaient rencontrer les

premières les troupes de la Convention, et ce premier engagement ne

pouvait qu'avoir une grande importance. Les députés proscrits et assemblés

Autour de Wimpffen se plaignaient de ses lenteurs, et croyaient entrevoir

en lui un royaliste. Wimpffen, pressé de toutes parts, ordonna enfin à

Puisaye de porter, le 13 juillet, son avant-garde à Vernon, et annonça

qu'il allait marcher lui-même avec toutes ses forces. Le 13, en effet,

Puisaye s'avança vers Pacy, et rencontra les levées de Paris, accompagnées

de quelques centaines de gendarmes. Quelques coups de fusil furent tirés

de part et d'autre dans les bois. Le lendemain 14, les fédéralistes

occupèrent Pacy et parurent avoir un léger avantage. Mais le jour suivant

les troupes de la Convention se montrèrent avec du canon. À la première

décharge, la terreur se répandit dans les rangs des fédéralistes; ils se

dispersèrent et s'enfuirent confusément à Évreux. Les Bretons, plus

fermes, se retirèrent avec moins de désordre, mais ils furent entraînés

dans le mouvement rétrograde des autres. A cette nouvelle, la

consternation se répandit dans le Calvados, et toutes les administrations

commencèrent à se repentir de leurs imprudentes démarches. Dès qu'on

apprit cette déroute à Caen, Wimpffen assembla les députés, leur proposa

de se retrancher dans cette ville, et d'y faire une résistance opiniâtre.

Wimpffen, s'ouvrant ensuite davantage, leur dit qu'il ne voyait qu'un

moyen de soutenir cette lutte, c'était de se ménager un allié puissant, et

que, s'ils voulaient, il leur en procurerait un; il leur laissa même

deviner qu'il s'agissait du cabinet anglais. Il ajouta qu'il croyait la

république impossible, et qu'à ses yeux le retour à la monarchie ne serait

pas un malheur. Les girondins repoussèrent avec force toute offre de ce

genre, et témoignèrent la plus franche indignation. Quelques-uns

Commencèrent à sentir alors l'imprudence de leur tentative, et le danger

de lever un étendard quelconque, puisque toutes les factions venaient s'y

rallier pour renverser la république. Ils ne perdirent cependant pas tout

espoir, et songèrent à se retirer à Bordeaux, où quelques-uns croyaient

pouvoir opérer un mouvement sincèrement républicain, et plus heureux que

celui du Calvados et de la Bretagne. Il partirent donc avec les bataillons

bretons qui retournaient chez eux, et projetèrent d'aller s'embarquer à

Brest. Ils prirent l'habit de soldat, et se confondirent dans les rangs du

bataillon du Finistère. Il avaient besoin de se cacher depuis l'échec de

Vernon, parce que toutes les administrations, empressées de se soumettre

et de donner des preuves de zèle à la convention, auraient pu les faire

arrêter. Ils parcoururent ainsi une partie de la Normandie et de la

Bretagne au milieu de dangers continuels et de souffrances affreuses, et

vinrent se cacher aux environs de Brest, pour se rendre ensuite à

Bordeaux. Barbaroux, Pétion, Salles, Louvet, Meilhan, Guadet, Kervélégan,

Gorsas, Girey-Dupré, collaborateur de Brissot, Marchenna, jeune Espagnol

qui était venu chercher la liberté en France, Riouffe, jeune homme attaché

par enthousiasme aux girondins, composaient cette troupe d'illustres

fugitifs, poursuivis comme traîtres à la patrie, quoique tout prêts

cependant à donner leur vie pour elle, et croyant même encore la servir

alors qu'ils la compromettaient par la plus dangereuse diversion.

Dans la Bretagne, dans les départemens de l'Ouest et du bassin supérieur

de la Loire, les administrations s'empressèrent de se rétracter pour

éviter d'être mises hors la loi. La constitution, transportée en tous

lieux, était le prétexte d'une soumission nouvelle. La convention,

disait-on, n'entendait ni s'éterniser, ni s'emparer du pouvoir,

puisqu'elle donnait une constitution; cette constitution devait terminer

bientôt le règne des factions, et paraissait contenir le gouvernement le

plus simple qu'on eût jamais vu. Pendant ce temps, les municipalités

montagnardes, les clubs jacobins, redoublaient d'énergie, et les honnêtes

partisans de la Gironde cédaient devant une révolution qu'ils n'avaient

pas assez de force pour combattre, et qu'ils n'auraient pas eu assez de

force pour défendre. Dès ce moment, Toulouse chercha à se justifier. Les

Bordelais, plus prononcés, ne se soumirent pas formellement, mais ils

firent rentrer leur avant-garde, et cessèrent d'annoncer leur marche sur

Paris. Deux autres événemens importans vinrent terminer les dangers de la

Convention, dans l'Ouest et le Midi: ce fut la défense de Nantes, et la

dispersion des rebelles de la Lozère.

On a vu les Vendéens à Saumur, maîtres du cours de la Loire, et pouvant,

s'ils avaient apprécié leur position, faire sur Paris une tentative qui

eût peut-être réussi, car la Flèche et le Mans étaient sans aucun moyen de

résistance. Le jeune Bonchamps, qui portait seul ses vues au-delà de la

Vendée, aurait voulu qu'on fît une incursion en Bretagne, pour se donner

un port sur l'Océan, et marcher ensuite sur Paris. Mais il n'y avait pas

assez de génie chez ses compagnons d'armes pour qu'il fût compris. La

véritable capitale, sur laquelle il fallait marcher, selon eux, c'était

Nantes: ni leur esprit ni leurs voeux n'allaient au-delà. Il y avait

cependant plusieurs raisons d'en agir ainsi; car Nantes ouvrait les

communications avec la mer, assurait la possession de tout le pays, et

rien n'empêchait les Vendéens, après la prise de cette ville, de tenter

des projets plus hardis: d'ailleurs ils n'arrachaient pas leurs soldats de

chez eux, considération importante avec des paysans qui ne voulaient

jamais perdre leur clocher de vue. Charrette, maître de la Basse-Vendée,

après avoir fait une fausse démonstration sur les Sables, s'était emparé

de Machecoul, et se trouvait aux portes de Nantes. Il ne s'était jamais

concerté avec les chefs de la Haute-Vendée, mais il offrait cette fois de

s'entendre avec eux. Il promettait d'attaquer Nantes par la rive gauche,

tandis que la grande armée l'attaquerait par la rive droite, et il

semblait difficile de ne pas réussir avec un tel concours de moyens.

Les Vendéens évacuèrent donc Saumur, descendirent vers Angers et se

disposèrent à marcher d'Angers sur Nantes, en filant le long de la rive

droite de la Loire. Leur armée était fort diminuée, parce que beaucoup de

paysans ne voulaient pas s'engager dans une expédition aussi longue;

cependant elle se composait encore de trente mille hommes à peu près. Ils

nommèrent un généralissime, et firent choix du voiturier Cathelineau, pour

flatter les paysans et se les attacher davantage. M. de Lescure, blessé,

dut rester dans l'intérieur du pays pour faire de nouveaux rassemblemens,

pour tenir les troupes de Niort en échec, et empêcher que le siège de

Nantes ne fût troublé.

Pendant ce temps, la commission des représentans, séant à Tours, demandait

des secours à tout le monde, et pressait Biron, qui visitait la côte, de

se porter en toute hâte sur les derrières des Vendéens. Ne se contentant

même pas de rappeler Biron, elle ordonnait des mouvemens en son absence,

et faisait marcher vers Nantes toutes les troupes qu'on avait pu réunir à

Saumur. Biron répondit aussitôt aux instances de la commission. Il

consentait, disait-il, au mouvement exécuté sans ses ordres, mais il était

obligé de garder les Sables et la Rochelle, villes plus importantes à ses

yeux que Nantes; les bataillons de la Gironde, les meilleurs de l'armée,

allaient le quitter, et il fallait qu'il les remplaçât; il lui était

impossible de mouvoir son armée sans la voir se débander et se livrer au

pillage, tant elle était indisciplinée: il pouvait donc tout au plus en

détacher trois mille hommes organisés, et il y aurait de la folie,

ajoutait-il, à marcher sur Saumur, et à s'enfoncer dans le pays avec des

forces si peu considérables. Biron écrivit en même temps au comité de

salut public qu'il donnait sa démission, puisque les représentans

voulaient ainsi s'arroger le commandement. Le comité lui répondit qu'il

avait toute raison, que les représentans pouvaient conseiller ou proposer

certaines opérations, mais ne devaient pas les ordonner, et que c'était à

lui seul à prendre les mesures qu'il croirait convenables pour conserver

Nantes, la Rochelle et Niort. Biron n'en fit pas moins tous ses efforts

pour se composer une petite armée plus mobile, et avec laquelle il pût

aller au secours de la ville assiégée.

Les Vendéens, dans cet intervalle, quittèrent Angers le 27, et se

trouvèrent le 28 en vue de Nantes. Ils firent une sommation menaçante qui

ne fut pas même écoutée, et se préparèrent à l'attaque. Elle devait avoir

lieu sur les deux rives le 29, à deux heures du matin. Canclaux n'avait,

pour garder un espace immense, coupé par plusieurs bras de la Loire, que

cinq mille hommes de troupes réglées, et à peu près autant de gardes

nationales. Il fit les meilleures dispositions, et communiqua le plus

grand courage à la garnison. Le 29, Charette attaqua, à l'heure convenue,

du côté des ponts; mais Cathelineau, qui agissait par la rive droite, et

avait la partie la plus difficile de l'entreprise, fut arrêtée par le

poste de Nort, où quelques cents hommes firent la résistance la plus

héroïque. L'attaque retardée de ce côté en devint plus difficile.

Cependant les Vendéens se répandirent derrière les haies et les jardins,

et serrèrent la ville de très près. Canclaux, général en chef, et Beysser,

commandant de la place, maintinrent partout les troupes républicaines. De

son côté, Cathelineau redoubla d'efforts; déjà il s'était fort avancé dans

un faubourg, lorsqu'une balle vint le frapper mortellement. Ses soldats se

retirèrent consternés en l'emportant sur leurs épaules. Dès ce moment,

l'attaque se ralentit. Après dix-huit heures de combat, les Vendéens se

dispersèrent, et la place fut sauvée.

Tout le monde dans cette journée avait fait son devoir. La garde nationale

avait rivalisé avec les troupes de ligne, et le maire lui-même reçut une

blessure. Le lendemain, les Vendéens se jetèrent dans des barques, et

rentrèrent dans l'intérieur du pays. Dès ce moment, l'occasion des grandes

entreprises fut perdue pour eux; ils ne devaient plus aspirer à exécuter

rien d'important, et ne pouvaient espérer tout au plus que d'occuper leur

propre pays. Dans ce moment, Biron, se hâtant de secourir Nantes, arrivait

à Angers avec ce qu'il avait pu réunir de troupes, et Westermann se

rendait dans la Vendée avec sa légion germanique.

Nantes était à peine délivrée, que l'administration, disposée en faveur

des girondins, voulut se réunir aux insurgés du Calvados. Elle rendit en

effet une arrêté hostile contre la convention, Canclaux s'y opposa de

toutes ses forces, et réussit à ramener les Nantais à l'ordre.

Les dangers les plus graves étaient donc surmontés de ce côté. Un

événement non moins important se passait dans la Lozère; c'était la

soumission de trente mille révoltés, qui auraient pu communiquer avec les

Vendéens, ou avec les Espagnols par le Roussillon.

Par une circonstance des plus heureuses, le député Fabre, envoyé à l'armée

des Pyrénées-Orientales, se trouvait sur les lieux au moment de la

révolte; il y déploya l'énergie qui plus tard lui fit chercher et trouver

la mort aux Pyrénées. Il s'empara des administrations, mit la population

entière sous les armes, et appela à lui toutes les forces des environs en

gendarmerie et troupes réglées; il souleva le Cantal, la Haute-Loire, le

Puy-de-Dôme; et les révoltés frappés, dès le premier moment, poursuivis de

toutes parts, furent dispersés, rejetés dans les bois, et leur chef,

l'ex-constituant Charrier, tomba lui-même au pouvoir des vainqueurs. On

acquit, par ses papiers, la preuve que son projet était lié à la grande

conspiration découverte six mois auparavant en Bretagne, et dont le chef,

La Rouarie, était mort sans pouvoir réaliser ses projets. Dans les

montagnes du Centre et du Midi, la tranquillité était donc assurée, les

derrières de l'armée des Pyrénées étaient garantis, et la vallée du Rhône

n'avait plus l'un de ses flancs couvert par des montagnes insurgées.

Une victoire inattendue sur les Espagnols dans le Roussillon achevait

d'assurer la soumission du Midi. On les a vus, après leur première marche

dans les vallées du Tech et de la Tet, rétrograder pour prendre Bellegarde

et les Bains, et revenir ensuite se placer devant le camp français. Après

l'avoir long-temps observé, ils l'attaquèrent le 17 juillet. Les Français

avaient à peine douze mille jeunes soldats: les Espagnols au contraire

comptaient quinze ou seize mille hommes parfaitement aguerris. Ricardos,

dans l'intention de nous envelopper, avait trop divisé son attaque. Nos

jeunes volontaires, soutenus par le général Barbantane et le brave

Dagobert, tenaient ferme dans leurs retranchemens, et après des efforts

inouïs, les Espagnols parurent décidés à se retirer. Dagobert, qui

attendait ce moment, se précipite sur eux, mais un de ses bataillons se

débande tout à coup, et se laisse ramener en désordre. Heureusement à

cette vue, Deflers, Barbantane, viennent au secours de Dagobert, et tous

s'élancent avec tant de violence, que l'ennemi est culbuté au loin. Ce

combat du 17 juillet releva le courage de nos soldats, et, suivant le

témoignage d'un historien, produisit aux Pyrénées l'effet que Valmy avait

produit dans la Champagne l'année précédente.

Du côté des Alpes, Dubois-Crancé, placé entre la Savoie mécontente, la

Suisse incertaine, Grenoble et Lyon révoltés, se conduisait avec autant de

force que de bonheur. Tandis que les autorités sectionnaires prêtaient

devant lui le serment fédéraliste, il faisait prêter le serment opposé au

club et à son armée, et attendait le premier mouvement favorable pour

agir. Ayant saisi en effet la correspondance des autorités, il y trouva la

preuve qu'elles cherchaient à se coaliser avec Lyon; alors il les dénonça

au peuple de Grenoble comme voulant amener la dissolution de la république

par une guerre civile, et profitant d'un moment de chaleur, il les fit

destituer, et rendit tous les pouvoirs à l'ancienne municipalité. Dès ce

moment, tranquille sur Grenoble, il s'occupa de réorganiser l'armée des

Alpes, afin de conserver la Savoie et de faire exécuter les décrets de la

convention contre Lyon et Marseille. Il changea tous les états-majors,

rétablit l'ordre dans ses bataillons, incorpora les recrues provenant de

la levée des trois cent mille hommes; et quoique les départemens de la

Lozère, de la Haute-Loire, eussent employé leur contingent à étouffer la

révolte de leurs montagnes, il tâcha d'y suppléer par des réquisitions.

Après ces premiers soins, il fit partir le général Carteaux avec quelques

mille hommes d'infanterie, et avec la légion levée en Savoie sous le nom

de légion des Allobroges, pour se rendre à Valence, y occuper le cours du

Rhône, et empêcher la jonction des Marseillais avec les Lyonnais.

Carteaux, parti dans les premiers jours de juillet, se porta rapidement

sur Valence, et de Valence sur le Pont-Saint-Esprit, où il enleva le corps

des Nîmois, dispersa les uns, s'incorpora les autres, et s'assura les deux

rives du Rhône. Il se jeta immédiatement après sur Avignon, où les

Marseillais s'étaient établis quelque temps auparavant.

Tandis que ces événemens se passaient à Grenoble, Lyon affectant toujours

la plus grande fidélité à la république, promettant de maintenir son

_unité_, son _indivisibilité_, n'obéissait pourtant pas au décret de la

convention, qui évoquait au tribunal révolutionnaire de Paris les

procédures intentées contre divers patriotes. Sa commission et son

état-major se remplissaient de royalistes cachés. Rambaud, président de la

commission, Précy, commandant de la force départementale, étaient

secrètement dévoués à la cause de l'émigration. Égarés par de dangereuses

suggestions, les malheureux Lyonnais allaient se compromettre avec la

convention qui, désormais obéie et victorieuse, devait faire tomber sur la

dernière ville restée en révolte tout le châtiment réservé au fédéralisme

vaincu. En attendant, ils s'armaient à Saint-Etienne, réunissaient des

déserteurs de toute espèce; mais, cherchant toujours à ne pas se montrer

en révolte ouverte, ils laissaient passer les convois destinés aux

frontières, et ordonnaient l'élargissement des députés Noël Pointe,

Santeyra et Lesterpt-Beauvais, arrêtés par les communes environnantes.

Le Jura était un peu calmé; les représentans Bassal et Garnier, qu'on y a

vus avec quinze cents hommes enveloppés par quinze mille, avaient éloigné

leurs forces trop insuffisantes, et tâché de négocier. Ils réussirent, et

les administrations révoltées leur avaient promis de mettre fin à ce

mouvement par l'acceptation de la constitution.

Près de deux mois s'étaient écoulés depuis le 2 juin (car on touchait à la

fin de juillet); Valenciennes et Mayence étaient toujours menacées; mais

la Normandie, la Bretagne et presque tous les départemens de l'Ouest

étaient rentrés sous l'obéissance. Nantes venait d'être délivrée des

Vendéens, les Bordelais n'osaient pas sortir de leurs murs, la Lozère

était soumise; les Pyrénées se trouvaient garanties pour le moment,

Grenoble était pacifiée, Marseille était isolée de Lyon, par les succès de

Carteaux, et Lyon, quoique refusant d'obéir aux décrets, n'osait cependant

pas déclarer la guerre. L'autorité de la convention était donc à peu près

rétablie dans l'intérieur. D'une part, la lenteur des fédéralistes, leur

défaut d'ensemble, leurs demi-moyens; de l'autre, l'énergie de la

convention, l'unité de sa puissance, sa position centrale, son habitude du

commandement, sa politique tour à tour habile et forte, avaient décidé le

triomphe de la Montagne sur ce dernier effort des girondins.

Applaudissons-nous de ce résultat, car dans un moment où la France était

attaquée de toutes parts, le plus digne de commander c'était le plus fort.

Les fédéralistes vaincus se condamnaient par leurs propres paroles: Les

honnêtes gens, disaient-ils, n'ont jamais su avoir de l'énergie.

Mais tandis que les fédéralistes succombaient de tous côtés, un dernier

accident allait exciter contre eux les plus grandes fureurs.

A cette époque vivait dans le Calvados une jeune fille, âgée de vingt-cinq

ans, réunissant à une grande beauté un caractère ferme et indépendant.

Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses moeurs étaient pures, mais

son esprit était actif et inquiet. Elle avait quitté la maison paternelle

pour aller vivre avec plus de liberté chez une de ses amies à Caen. Son

père avait autrefois, par quelques écrits, réclamé les privilèges de sa

province, à l'époque où la France était réduite encore à réclamer des

privilèges de villes et de provinces. La jeune Corday s'était enflammée

pour la cause de la révolution, comme beaucoup de femmes de son temps, et,

de même que madame Roland, elle était enivrée de l'idée d'une république

soumise aux lois et féconde en vertus. Les girondins lui paraissaient

vouloir réaliser son rêve; les montagnards semblaient seuls y apporter des

obstacles; et, à la nouvelle du 31 mai, elle résolut de venger ses

orateurs chéris. La guerre du Calvados commençait; elle crut que la mort

du chef des anarchistes, concourant avec l'insurrection des départemens,

assurerait la victoire de ces derniers; elle résolut donc de faire un

grand acte de dévouement, et de consacrer à sa patrie une vie dont un

époux, des enfans, une famille, ne faisaient ni l'occupation ni le charme.

Elle trompa son père, et lui écrivit que les troubles de la France

devenant tous les jours plus effrayans, elle allait chercher le calme et

la sécurité en Angleterre. Tout en écrivant cela, elle s'acheminait vers

Paris. Avant son départ, elle voulut voir à Caen les députés, objets de

son enthousiasme et de son dévouement. Pour parvenir jusqu'à eux, elle

imagina un prétexte, et demanda à Barbaroux une lettre de recommandation

auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle, des papiers à

réclamer pour une amie, ancienne chanoinesse. Barbaroux lui en donna une

pour le député Duperret, ami de Garat. Ses collègues, qui la virent comme

lui, et comme lui l'entendirent exprimer sa haine contre les montagnards,

et son enthousiasme pour une république pure et régulière, furent frappés

de sa beauté et touchés de ses sentimens. Tous ignoraient ses projets.

Arrivée à Paris, Charlotte Corday songea à choisir sa victime. Danton et

Robespierre étaient assez célèbres dans la Montagne pour mériter ses

coups, mais Marat était celui qui avait paru le plus effrayant aux

provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Elle voulait

d'abord frapper Marat au faîte même de la Montagne et au milieu de ses

amis; mais elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un état qui

l'empêchait de siéger à la convention. On se rappelle sans doute qu'il

s'était suspendu volontairement pendant quinze jours; mais, voyant que le

procès des girondins ne pouvait être vidé encore, il mit fin à cette

ridicule comédie, et reparut à sa place.

Bientôt une de ces maladies inflammatoires qui, dans les révolutions,

terminent ces existences orageuses que ne termine pas l'échafaud,

l'obligea à se retirer et à rentrer dans sa demeure. Là, rien ne pouvait

calmer sa dévorante activité; il passait une partie du jour dans son bain,

entouré de plumes et de papiers, écrivant sans cesse, rédigeant son

journal, adressant des lettres à la convention, et se plaignant de ce

qu'on ne leur donnait pas assez d'attention. Il en écrivit une dernière,

disant que, si on ne la lisait pas, il allait se faire transporter malade

à la tribune, et la lire lui-même. Dans cette lettre, il dénonçait deux

généraux, Custine et Biron. «Custine, disait-il, transporté du Rhin au

Nord, y faisait comme Dumouriez, il médisait des _anarchistes_, il

composait ses états-majors à sa fantaisie, armait certains bataillons,

désarmait certains autres, et les distribuait conformément à ses plans,

qui, sans doute, étaient ceux d'un conspirateur.» (On se souvient que

Custine profitait du siège de Valenciennes pour réorganiser l'armée du

Nord au camp de César.) «Quant à Biron, c'était un ancien valet de cour;

il affectait une grande crainte des Anglais pour se tenir dans la

Basse-Vendée, et laisser à l'ennemi la possession de la Vendée supérieure.

Évidemment il n'attendait qu'une descente, pour lui-même se réunir aux

Anglais et leur livrer notre armée. La guerre de la Vendée aurait dû être

déjà finie. Un homme judicieux, après avoir vu les Vendéens se battre une

fois, devait trouver le moyen de les détruire. Pour lui, qui possédait

aussi la science militaire, il avait imaginé une manoeuvre infaillible, et

si son état de santé n'avait pas été aussi mauvais, il se serait fait

transporter sur les bords de la Loire pour mettre lui-même ce plan à

exécution. Custine et Biron étaient les deux Dumouriez du moment; et,

après les avoir arrêtés, il fallait prendre une dernière mesure qui

répondrait à toutes les calomnies, et engagerait tous les députés sans

retour dans la révolution, c'était de mettre à mort les Bourbons

prisonniers, et de mettre à prix la tête des Bourbons fugitifs. De cette

manière on n'accuserait plus les uns de destiner Orléans au trône, et on

empêcherait les autres de faire leur paix avec la famille des Capet.

C'était toujours, comme on le voit, la même vanité, la même fureur, et la

même promptitude à devancer les craintes populaires. Custine et Biron, en

effet, allaient devenir les deux objets de la fureur générale, et c'était

Marat qui, malade et mourant, avait encore eu l'honneur de l'initiative.

Charlotte Corday, pour l'atteindre, était donc obligée d'aller le chercher

chez lui. D'abord elle remit la lettre qu'elle avait pour Duperret,

remplit sa commission auprès du ministre de l'intérieur, et se prépara à

consommer son projet. Elle demanda à un cocher de fiacre l'adresse de

Marat, s'y rendit, et fut refusée. Alors elle lui écrivit, et lui dit

qu'arrivée du Calvados, elle avait d'importantes choses à lui apprendre.

C'était assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet, en effet, elle

se présente à huit heures du soir. La gouvernante de Marat, jeune femme de

vingt-sept ans, avec laquelle il vivait maritalement, lui oppose quelques

difficultés; Marat, qui était dans son bain, entend Charlotte Corday, et

ordonne qu'on l'introduise. Restée seule avec lui, elle rapporte ce

qu'elle a vu à Caen, puis l'écoute, le considère avant de le frapper.

Marat demande avec empressement le nom des députés présens à Caen; elle

les nomme, et lui, saisissant un crayon, se met à les écrire, en ajoutant:

«C'est bien, ils iront tous à la guillotine.--A la guillotine!...» reprend

la jeune Corday indignée; alors elle tire un couteau de son sein, frappe

Marat sous le téton gauche, et enfonce le fer jusqu'au coeur. «_A moi!_

s'écrie-t-il, _à moi, ma chère amie!_» Sa gouvernante s'élance à ce cri;

un commissionnaire qui ployait des journaux accourt de son côté; tous deux

trouvent Marat plongé dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine,

immobile. Le commissionnaire la renverse d'un coup de chaise, la

gouvernante la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde, et bientôt

tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se relève, et brave avec

dignité les outrages et les fureurs de ceux qui l'entourent. Des membres

de la section, accourus à ce bruit, et frappés de sa beauté, de son

courage, du calme avec lequel elle avoue son action, empêchent qu'on ne la

déchire, et la conduisent en prison, où elle continue à tout confesser

avec la même assurance.

Cet assassinat, comme celui de Lepelletier, causa une rumeur

extraordinaire. On répandit sur-le-champ que c'étaient les girondins qui

avaient armé Charlotte Corday. On avait dit la même chose pour

Lepelletier, et on le répétera dans toutes les occasions semblables. Une

opinion opprimée se signale presque toujours par un coup de poignard; ce

n'est qu'une âme plus exaspérée qui a conçu et exécuté l'acte, on l'impute

cependant à tous les partisans de la même opinion, et on s'autorise ainsi

à exercer sur eux de nouvelles vengeances, et à faire un martyr. On était

embarrassé de trouver des crimes aux députés détenus; la révolte

départementale fournit un premier prétexte de les immoler, en les

déclarant complices des députés fugitifs; la mort de Marat servit de

complément à leurs crimes supposés, et aux raisons qu'on voulait se

procurer pour les envoyer à l'échafaud.

La Montagne, les jacobins, et surtout les cordeliers, qui se faisaient

gloire d'avoir possédé Marat les premiers, d'être demeurés plus

particulièrement liés avec lui, et de ne l'avoir jamais désavoué,

témoignèrent une grande douleur. Il fut convenu qu'il serait enterré dans

leur jardin, et sous les arbres mêmes où le soir il lisait sa feuille au

peuple. La convention décida qu'elle assisterait en corps à ses

funérailles. Aux Jacobins, on proposa de lui décerner des honneurs

extraordinaires; on voulut lui donner le Panthéon, bien que la loi ne

permît d'y transporter un individu que vingt ans après sa mort. On

demandait que toute la société se rendît en masse à son convoi; que les

presses de l'Ami du Peuple fussent achetées par la société, pour qu'elles

ne tombassent pas en des mains indignes; que son journal fût continué par

des successeurs capables, sinon de l'égaler, du moins de rappeler son

énergie et de remplacer sa vigilance. Robespierre, qui s'attachait à

rendre les jacobins toujours plus imposans, en s'opposant à toutes leurs

vivacités, et qui d'ailleurs voulait ramener à lui l'attention trop fixée

sur le martyr, prit la parole dans cette circonstance. «Si je parle

aujourd'hui, dit-il, c'est que j'ai le droit de le faire. Il s'agit des

poignards, ils m'attendent, je les ai mérités, et c'est l'effet du hasard

si Marat a été frappé avant moi. J'ai donc le droit d'intervenir dans la

discussion, et je le fais pour m'étonner que votre énergie s'épuise ici en

vaines déclamations, et que vous ne songiez qu'à de vaines pompes. Le

meilleur moyen de venger Marat, c'est de poursuivre impitoyablement ses

ennemis. La vengeance qui cherche à se satisfaire en vains honneurs

funéraires s'apaise bientôt, et ne songe plus à s'exercer d'une manière

plus réelle et plus utile. Renoncez donc à d'inutiles discussions, et

vengez Marat d'une manière plus digne de lui.» Toute discussion fut

écartée par ces paroles, et on ne songea plus aux propositions qui avaient

été faites. Néanmoins, les jacobins, la convention, les cordeliers, toutes

les sociétés populaires et les sections, se préparèrent à lui décerner des

honneurs magnifiques. Son corps resta exposé pendant plusieurs jours; Il

était découvert, et on voyait la blessure qu'il avait reçue. Les sociétés

populaires, les sections venaient processionnellement jeter des fleurs sur

son cercueil. Chaque président prononçait un discours. La section de la

République vient la première: «il est mort, s'écrie son président, il est

mort l'ami du peuple.... Il est mort assassiné!... Ne prononçons point son

éloge sur ses dépouilles inanimées. Son éloge c'est sa conduite, ses

écrits, sa plaie sanglante, et sa mort!... Citoyennes, jetez des fleurs

sur le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple,

c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est mort.»

Après ces paroles, des jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent

des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais c'est assez se

lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se réveille et vous dit:

Républicains, mettez un terme à vos pleurs.... Les républicains ne doivent

verser qu'une larme, et songer ensuite à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on

a voulu assassiner, c'est la république: ce n'est pas moi qu'il faut

venger, c'est la république, c'est le peuple, c'est vous!»

Toutes les sociétés, toutes les sections vinrent ainsi l'une après l'autre

autour du cercueil de Marat; et si l'histoire rappelle de pareilles

scènes, c'est pour apprendre aux hommes à réfléchir sur l'effet des

préoccupations du moment, et pour les engager à bien s'examiner eux-mêmes

lorsqu'ils pleurent les puissances ou maudissent les vaincus du jour.

Pendant ce temps, le procès de la jeune Corday s'instruisait avec la

rapidité des formes révolutionnaires. On avait impliqué dans son affaire

deux députés; l'un était Duperret, avec lequel elle avait eu des rapports,

et qui l'avait conduite chez le ministre de l'intérieur; l'autre était

Fauchet, ancien évêque, devenu suspect à cause de ses liaisons avec le

côté droit, et qu'une femme, ou folle ou méchante, prétendait faussement

avoir vu aux tribunes avec l'accusée.

Charlotte Corday, conduite en présence du tribunal, conserve le même

calme. On lui lit son acte d'accusation, après quoi on procède à

l'audition des témoins: Corday interrompt le premier témoin, et ne

laissant pas le temps de commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle,

qui ai tué Marat.--Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui

demande le président.--Ses crimes.--Qu'entendez-vous par ses crimes?--Les

malheurs dont il est cause depuis la révolution.--Qui sont ceux qui vous

ont engagée à cette action?--Moi seule, reprend fièrement la jeune fille.

Je l'avais résolu depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris conseil

des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix à mon

pays.--Mais croyez-vous avoir tué tous les Marat?--Non, reprend tristement

l'accusée, non.» Elle laisse ensuite achever les témoins, et après chaque

déposition, elle répète chaque fois: «C'est vrai, le déposant a raison.»

Elle ne se défend que d'une chose, c'est de sa prétendue complicité avec

les girondins. Elle ne dément qu'un seul témoin, c'est la femme qui

implique Duperret et Fauchet dans sa cause; puis elle se rassied et écoute

le reste de l'instruction avec une parfaite sérénité. «Vous le voyez, dit

pour toute défense son avocat Chauveau-Lagarde, l'accusée avoue tout avec

une inébranlable assurance. Ce calme et cette abnégation, sublimes sous un

rapport, ne peuvent s'expliquer que par le fanatisme politique le plus

exalté. C'est à vous de juger de quel poids cette considération morale

doit être dans la balance de la justice.»

Charlotte Corday est condamnée à la peine de mort. Son beau visage n'en

paraît pas ému; elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les lèvres;

elle écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie;

elle écrit à Barbaroux, auquel elle raconte son voyage et son action dans

une lettre charmante, pleine de grâce, d'esprit et d'élévation; elle lui

dit que ses amis ne doivent pas la regretter, car une imagination vive, un

coeur sensible, promettent une vie bien orageuse à ceux qui en sont doués.

Elle ajoute qu'elle s'est bien vengée de Pétion, qui à Caen suspecta un

moment ses sentimens politiques. Enfin elle le prie de dire à Wimpffen

qu'elle l'a aidé à gagner plus d'une bataille. Elle termine par ces mots:

«Quel triste peuple pour former une république! il faut au moins fonder la

paix; le gouvernement viendra comme il le pourra.»

Le 15, Charlotte Corday subit son jugement avec le calme qui ne l'avait

pas quittée. Elle répondit par l'attitude la plus modeste et la plus digne

aux outrages de la vile populace. Cependant tous ne l'outrageaient pas;

beaucoup plaignaient cette fille si jeune, si belle, si désintéressée dans

son action, et l'accompagnaient à l'échafaud d'un regard de pitié et

d'admiration.

Marat fut transporté en grande pompe au jardin des Cordeliers. «Cette

pompe, disait le rapport de la commune, n'avait rien que de simple et de

patriotique: le peuple, rassemblé sous les bannières des sections,

arrivait paisiblement. Un désordre en quelque sorte imposant, un silence

respectueux, une consternation générale, offraient le spectacle le plus

touchant. La marche a duré depuis six heures du soir jusqu'à minuit; elle

était formée de citoyens de toutes les sections, des membres de la

convention, de ceux de la commune et du départemens, des électeurs et des

sociétés populaires. Arrivé dans le jardin des Cordeliers, le corps de

Marat a été déposé sous les arbres, dont les feuilles, légèrement agitées,

réfléchissaient et multipliaient une lumière douce et tendre. Le peuple

environnait le cercueil en silence. Le président de la convention a

d'abord fait un discours éloquent, dans lequel il a annoncé que le temps

arriverait bientôt où Marat serait vengé, mais qu'il ne fallait pas, par

des démarches hâtives et inconsidérées, s'attirer des reproches des

ennemis de la patrie. Il a ajouté que la liberté ne pouvait périr, et que

la mort de Marat ne ferait que la consolider. Après plusieurs discours qui

ont été vivement applaudis, le corps de Marat a été déposé dans la fosse.

Les larmes ont coulé, et chacun s'est retiré l'âme navrée de douleur.»

Le coeur de Marat, disputé par plusieurs sociétés, resta aux Cordeliers.

Son buste, répandu partout avec celui de Lepelletier et de Brutus, figura

dans toutes les assemblées et les lieux publics. Le scellé mis sur ses

papiers fut levé; on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinq francs, et

sa pauvreté fut un nouveau sujet d'admiration. Sa gouvernante, qu'il

avait, selon les paroles de Chaumette, prise pour épouse, _un jour de beau

temps, à la face du soleil_, fut appelée sa veuve, et nourrie aux frais de

l'état.

Telle fut la fin de cet homme, le plus étrange de cette époque si féconde

en caractères. Jeté dans la carrière des sciences, il voulut renverser

tous les systèmes; jeté dans les troubles politiques, il conçut tout

d'abord une pensée affreuse, une pensée que les révolutions réalisent

chaque jour, à mesure que leurs dangers s'accroissent, mais qu'elles ne

s'avouent jamais, la destruction de tous leurs adversaires. Marat, voyant

que, tout en les condamnant, la révolution n'en suivait pas moins ses

conseils, que les hommes qu'il avait dénoncés étaient dépopularisés et

immolés au jour qu'il avait prédit, se regarda comme le plus grand

politique des temps modernes, fut saisi d'un orgueil et d'une audace

extraordinaires, et resta toujours horrible pour ses adversaires, et au

moins étrange pour ses amis eux-mêmes. Il finit par un accident aussi

singulier que sa vie, et succomba au moment même où les chefs de la

république, se concertant pour former un gouvernement cruel et sombre, ne

pouvaient plus s'accommoder d'un collègue maniaque, systématique et

audacieux, qui aurait dérangé tous leurs plans par ses saillies.

Incapable, en effet, d'être un chef actif et entraînant, il fut l'apôtre

de la révolution; et lorsqu'il ne fallait plus d'apostolat, mais de

l'énergie et de la tenue, le poignard d'une jeune fille indignée vint à

propos en faire un martyr, et donner un saint au peuple, qui fatigué de

ses anciennes images, avait besoin de s'en créer de nouvelles.

Histoire de la Révolution française, Tome 04 · 第 10 / 24 题