Aux Jacobins, la séance n'était pas moins significative. De toutes parts,

on disait que le moment était arrivé, qu'il fallait enfin sauver le

peuple; et dès qu'un membre se présentait pour détailler les moyens à

employer, on le renvoyait à la commission des six, nommée au club central.

Celle-là, disait-on, est chargée de pourvoir à tout, et de rechercher les

moyens de salut public. Legendre, voulant parler sur les dangers du jour,

et sur la nécessité d'épuiser les moyens légaux, avant de recourir aux

moyens extrêmes, fut traité d'_endormeur_. Robespierre, ne s'expliquant

pas, dit que c'était à la commune _à s'unir intimement au peuple_; que,

pour lui, il était incapable de prescrire les moyens de salut: que cela

n'était pas donné à un seul homme, et moins encore à lui qu'à tout autre,

épuisé qu'il était par quatre ans de révolution, et consumé d'une fièvre

lente et mortelle.

Ces paroles du tribun firent un grand effet, provoquèrent de vifs

applaudissemens. Elles indiquaient assez qu'il s'en remettait, comme tout

le monde, à ce que feraient les autorités municipales à l'Évêché. Cette

assemblée de l'Évêché s'était encore réunie, et, comme la veille, elle

avait été mêlée de beaucoup de femmes. On s'occupa d'abord de rassurer les

propriétaires, en jurant respect aux propriétés. L'on a respecté,

s'écria-t-on, les propriétés au 10 août et au 14 juillet; et sur-le-champ

on prêta le serment de les respecter au 31 mai 1793. Après quoi Dufourny,

membre de la commission des six, dit que, sans un commandant-général de la

garde parisienne, il était impossible de répondre d'aucun résultat, et

qu'il fallait demander à la commune d'en nommer un sur-le-champ.

Une femme, la célèbre Lacombe, prenant la parole, insista sur la

proposition de Dufourny, et déclara que, sans des mesures promptes et

vigoureuses, il était impossible de se sauver. Aussitôt on fit partir des

commissaires pour la commune, et celle-ci répondit, à la manière de Pache,

que le mode pour la nomination d'un commandant général était fixé par les

décrets de la convention, et que ce mode lui interdisant de le nommer

elle-même, il ne lui restait que des voeux à former à ce sujet. C'était

inviter le club à ranger cette nomination au nombre des mesures

extraordinaires de salut public, dont il devait se charger. L'assemblée

résolut ensuite d'inviter tous les cantons du départemens à s'unir à elle,

et envoya des députés à Versailles. Une confiance aveugle fut demandée

au nom des six, et on exigea la promesse d'exécuter sans examen tout ce

qu'ils proposeraient. Le silence fut prescrit sur tout ce qui regardait la

grande question _des moyens_, et on s'ajourna au lendemain matin neuf

heures, pour commencer une séance permanente, qui devait être décisive.

La commission des douze avait été instruite de tout dans la soirée même;

le comité de salut public l'avait été aussi, et il soupçonna en outre,

d'après un placard imprimé dans la journée, qu'il y avait eu à Charenton

des conciliabules où se trouvaient Danton, Marat et Robespierre. Le comité

de salut public, profitant d'un moment où Danton était absent de son sein,

ordonna au ministre de l'intérieur de faire les perquisitions les plus

actives pour découvrir ce conciliabule secret. Rien ne fut découvert, et

tout prouve que le bruit était faux. Il paraît que tout se faisait dans

l'assemblée de la commune. Robespierre désirait vivement une révolution

manifestement dirigée contre ses antagonistes, les girondins, mais il

n'avait pas besoin de se compromettre pour la produire; il lui suffisait

de ne plus s'y opposer, comme il l'avait fait plusieurs fois, pendant le

mois de mai. En effet, son discours aux jacobins, où il avait dit que la

commune devait s'unir au peuple et trouver les moyens que lui ne pouvait

pas découvrir, était un véritable consentement à l'insurrection[1].

[Note 1: Voir la note à la fin du volume.]

Cette approbation était suffisante, et il y avait assez d'ardeur au club

central pour qu'il s'en mêlât. Pour Marat, il favorisait le mouvement par

ses feuilles, par ses scènes de tous les jours à la convention, mais il

n'était pas membre de la commission des six, véritablement chargée de

l'insurrection. Le seul homme qu'on pourrait croire l'auteur caché de ce

mouvement, c'est Danton; mais il était incertain; il désirait l'abolition

de la commission des douze, et cependant il n'aurait pas voulu qu'on

touchât encore à la représentation nationale. Meilhan, le rencontrant dans

la journée au comité de salut public, l'aborda, l'entretint amicalement,

lui fit sentir quelle différence les girondins mettaient entre lui et

Robespierre, quelle considération ils avaient pour ses grands moyens, et

finit par lui dire qu'il pourrait jouer un grand rôle en usant de sa

puissance au profit du bien, et pour le soutien des honnêtes gens. Danton,

que ces paroles touchaient, releva brusquement la tête, et dit à Meilhan:

«Vos girondins n'ont point de confiance en moi.» Meilhan voulut insister

de nouveau: «Ils n'ont point de confiance,» répéta Danton; et il s'éloigna

sans vouloir prolonger l'entretien. Ces paroles peignent parfaitement les

dispositions de cet homme. Il méprisait cette populace municipale, il

n'avait aucun goût pour Robespierre ni pour Marat, et il eût bien mieux

aimé se mettre à la tête des girondins, mais ils n'avaient point de

confiance en lui. Une conduite et des principes différents les séparaient

entièrement.

D'ailleurs, Danton ne trouvait, ni dans leur caractère, ni dans leur

opinion, l'énergie nécessaire pour sauver la révolution, grand but qu'il

chérissait par dessus toutes choses. Danton, indifférent pour les

personnes, ne cherchait qu'à distinguer celui des deux partis qui devait

assurer à la révolution les progrès les plus sûrs et les plus rapides.

Maître des cordeliers et de la commission des six, il est présumable qu'il

avait une grande part au mouvement qui se préparait, et il paraît qu'il

voulait d'abord renverser la commission des douze, sauf à voir ensuite ce

qu'il faudrait faire à l'égard des girondins.

Enfin le projet d'insurrection fut arrêté dans la tête des conjurés du

club central révolutionnaire. Ils ne voulaient pas, suivant leur

expression, faire une insurrection _physique_, mais _toute morale_,

respecter les personnes, les propriétés, violer enfin avec le plus grand

ordre les lois, et la liberté de la convention. Leur but était de

constituer la commune en insurrection, de convoquer en son nom toute la

force armée, qu'elle avait le droit de requérir, d'en entourer la

convention, et de lui présenter une adresse qui, en apparence, ne serait

qu'une pétition, et qui en réalité serait un ordre véritable. Ils

voulaient en un mot prier le fer à la main.

Le jeudi 30, en effet, les commissaires des sections s'assemblent à

l'Évêché, et ils forment ce qu'ils appellent l'_union républicaine_.

Revêtus des pleins pouvoirs de toutes les sections, ils se déclarent en

insurrection pour sauver la chose publique, menacée par _la faction

aristocratique et oppressive de la liberté_. Le maire, persistant dans ses

ménagemens ordinaires, fait quelques représentations sur le caractère de

cette mesure, s'y oppose doucement, et finit par obéir aux insurgés, qui

lui ordonnent de se rendre à la commune pour annoncer ce qu'ils viennent

de décider. Il est ensuite résolu que les quarante-huit sections seront

réunies pour émettre, dans la journée même, leur voeu sur l'insurrection,

et qu'immédiatement après, le tocsin sonnera, les barrières seront

fermées, et la générale battra dans toutes les rues. Les sections se

réunissent en effet, et la journée se passe à recueillir tumultueusement

le voeu de l'insurrection. Le comité de salut public, la commission des

douze, mandent les autorités pour obtenir des renseignements. Le maire

fait connaître, avec un regret du moins apparent, le plan arrêté à

l'Évêché. L'Huillier, procureur-syndic du départemens, déclare

ouvertement, et avec une assurance tranquille, le projet d'une

insurrection _toute morale_, et il se retire paisiblement auprès de ses

collègues.

La journée s'achève ainsi, et dès le commencement de la nuit le tocsin

retentit, la générale se bat dans toutes les rues, les barrières sont

fermées, et les citoyens étonnés se demandent si de nouveaux massacres

vont ensanglanter la capitale. Tous les députés de la Gironde, les

ministres menacés, passent la nuit hors de leur demeure. Roland va se

cacher chez un ami; Buzot, Louvet, Barbaroux, Guadet, Bergoing, Rabaut

Saint-Etienne, se retranchent dans une chambre écartée, munis de bonnes

armes, et prêts, en cas d'attaque, à se défendre jusqu'à la dernière

goutte de leur sang. A cinq heures du matin, ils en sortent pour se rendre

à la convention, où, à la faveur du jour naissant, se réunissaient déjà

quelques membres, appelés par le tocsin. Leurs armes, qui étaient

apparentes, les font respecter de quelques groupes qu'ils traversent, et

ils arrivent à la convention, où se trouvaient déjà quelques montagnards,

et où Danton s'entretenait avec Garat. «Vois, dit Louvet à Guadet, quel

horrible espoir brille sur ces visages!--Oui, répond Guadet, c'est

Aujourd'hui que Clodius exile Cicéron.» De son côté, Garat, étonné de voir

Danton rendu si matin à l'assemblée, l'observait avec attention. «Pourquoi

tout ce bruit, lui dit Garat, et que veut-on?--Ce ne sera rien, répond

froidement Danton. Il faut leur laisser briser quelques presses, et les

renvoyer avec cela.» Vingt-huit députés étaient présents. Fermont occupe

momentanément le fauteuil; Guadet siège courageusement comme secrétaire.

Le nombre des députés augmente, et on attend le moment d'ouvrir la séance.

Dans cet instant, l'insurrection se consommait à la commune. Les envoyés

du comité central révolutionnaire, ayant à leur tête le président Dobsen,

se présentent à l'Hôtel-de-Ville, munis de pleins pouvoirs

révolutionnaires. Dobsen prend la parole, et déclare au conseil général

que le peuple de Paris, blessé dans ses droits, vient annuler toutes les

autorités constituées. Le vice-président du conseil demande à connaître

les pouvoirs du comité. Il les vérifie, et y trouvant exprimé le voeu de

trente-trois sections de Paris, il déclare que la majorité des sections

annule les autorités constituées. En conséquence, le conseil général, le

bureau, se retirent. Dobsen, avec les commissaires, prend la place vacante

aux cris de _vive la république!_ Il consulte ensuite la nouvelle

assemblée, et lui propose de réintégrer la municipalité et le conseil

général dans leurs fonctions, vu que l'un et l'autre n'ont jamais manqué à

leurs devoirs envers le peuple. Aussitôt en effet on réintègre l'ancienne

municipalité avec l'ancien conseil général, au milieu des plus vifs

applaudissements. Ces formalités apparentes n'avaient d'autre but que de

renouveler les pouvoirs municipaux, et de les rendre illimités et

suffisants pour l'insurrection. Immédiatement après, on désigne un nouveau

commandant-général provisoire: c'est le nommé Henriot, homme grossier,

dévoué à la commune, et commandant du bataillon des sans-culottes. Pour

s'assurer ensuite le secours du peuple, et le maintenir sous les armes

pendant ces momens d'agitation, on arrête qu'il sera donné quarante sous

par jour à tous les citoyens peu aisés qui seront de service, et que ces

quarante sous seront pris immédiatement sur le produit de l'emprunt forcé

sur les riches. C'était un moyen assuré d'appeler au secours de la

commune, et contre la bourgeoisie des sections, tous les ouvriers qui

aimaient mieux gagner quarante sous en prenant part à des mouvemens

révolutionnaires, que d'en gagner trente en se livrant à leurs travaux

accoutumés.

Pendant qu'on prenait toutes ces déterminations à la commune, les citoyens

de la capitale se réunissaient au bruit du tocsin, et se rendaient en

armes autour du drapeau, placé à la porte de chaque capitaine de section.

Un grand nombre étaient incertains de ce qu'il fallait penser de ces

mouvemens; beaucoup d'entre eux même se demandaient pourquoi on les

réunissait, et ignoraient les mesures prises la nuit dans les sections

et à la commune. Dans cette disposition, ils étaient incapables d'agir et

de résistera ce qui se ferait contre leur opinion, et ils devaient, tout

en désapprouvant l'insurrection, la seconder de leur présence. Plus de

quatre-vingt mille hommes en armes parcouraient Paris avec la plus grande

tranquillité, et se laissaient conduire avec docilité par l'autorité

audacieuse qui avait pris le commandement.

Les seules sections de la Butte-des-Moulins, du Mail et des

Champs-Elysées, prononcées depuis long-temps contre la commune et la

Montagne, et un peu encouragées par l'appui des girondins dont elles

partageaient les dangers, étaient prêtes à résister. Elles s'étaient

réunies en armes, et attendaient l'événement, dans l'attitude de gens

menacés et prêts à se défendre. Les jacobins, les sans-culottes, effrayés

de ces dispositions, et se les exagérant, couraient dans le faubourg

Saint-Antoine, disant que ces sections révoltées allaient arborer la

cocarde et le drapeau blancs, et qu'il fallait courir au centre de Paris

pour arrêter une explosion des royalistes. Pour exciter un mouvement plus

général, on voulait faire tirer le canon d'alarme. Il était placé au

Pont-Neuf, et il y avait peine de mort contre celui qui le tirerait sans

un décret de la convention. Henriot avait ordonné de tirer; mais le

commandant du poste avait résisté à cet ordre, et demandait un décret. Les

envoyés d'Henriot étaient revenus en force, avaient vaincu la résistance

du poste, et dans le moment, le bruit du canon d'alarme se joignait à

celui du tocsin et de la générale.

La convention, réunie dès le matin, comme on l'a vu, avait mandé

sur-le-champ toutes les autorités, pour savoir quelle était la situation

de Paris. Garat, présent dans la salle, et occupé à observer Danton,

paraît le premier à la tribune, et rapporte ce que tout le monde connaît,

c'est qu'une assemblée a été tenue à l'Évêché, qu'elle demande une

réparation des injures faites à Paris, et l'abolition de la commission des

douze. A peine Garat a-t-il achevé de parler, que les nouveaux

commissaires, se qualifiant administration du départemens de la Seine, se

présentent à la barre, et déclarent qu'il ne s'agit que d'une insurrection

_toute morale_, ayant pour but la réparation des outrages faits à la ville

de Paris. Ils ajoutent que le plus grand ordre est observé, que chaque

citoyen a juré de respecter les personnes et les propriétés, que les

sections armées parcourent la ville avec calme, et que toutes les

autorités réunies viendront dans la journée faire à la convention leur

profession de foi et leurs demandes.

Le président Mallarmé fait immédiatement connaître un billet du commandant

de poste au Pont-Neuf, rapportant la contestation qui s'est élevée à

l'occasion du canon d'alarme. Dufriche-Valazé demande aussitôt qu'on

s'enquière des auteurs de ce mouvement, qu'on recherche les coupables qui

ont sonné le tocsin, et qu'on arrête le commandant-général, assez

audacieux pour faire tirer le canon d'alarme sans décret de la convention.

A cette demande, les tribunes et le côté gauche poussent des cris auxquels

il était naturel de s'attendre. Valazé ne se décourage pas; il dit qu'on

ne le fera pas renoncer à son caractère, qu'il est le représentant de

vingt-cinq millions d'hommes, et qu'il fera son devoir jusqu'au bout; il

demande enfin qu'on entende sur-le-champ cette commission des douze si

calomniée, et qu'on écoute son rapport, car ce qui arrive est la preuve

des complots qu'elle n'a cessé de dénoncer. Thuriot veut répondre à

Valazé, la lutte s'engage et le tumulte commence. Mathieu et Cambon

tâchent de se porter pour médiateurs; ils réclament le silence des

tribunes, la modération des orateurs de la droite, et s'efforcent de faire

sentir que dans le moment actuel un combat dans la capitale serait mortel

pour la cause de la révolution, que le calme est le seul moyen de

maintenir la dignité de la convention, et que la dignité est pour elle le

seul moyen de se faire respecter par les malveillans. Vergniaud, disposé

comme Mathieu et Cambon à employer les moyens conciliatoires, dit qu'il

regarde aussi comme mortel à la liberté et à la révolution le combat prêt

à s'engager; il se borne donc à reprocher modérément à Thuriot d'avoir

aggravé les dangers de la commission des douze, en la peignant comme le

fléau de la France dans un moment où tous les mouvemens populaires sont

dirigés contre elle. Il pense qu'il faut la dissoudre si elle a commis des

actes arbitraires, mais l'entendre auparavant; et, comme son rapport

serait inévitablement de nature à exciter les passions, il demande qu'on

en renvoie l'audition et la discussion à un jour plus calme. C'est, selon

lui, le seul moyen de maintenir la dignité de l'assemblée et de prouver sa

liberté. Pour le moment, il importe avant tout de savoir qui a donné dans

Paris l'ordre de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme; on ne

peut donc se dispenser de mander à la barre le commandant-général

provisoire. «Je vous répète, s'écria Vergniaud en finissant, que, quelle

que fût l'issue du combat qui s'engagerait aujourd'hui, il amènerait la

perte de la liberté; jurons donc de rester fermes à notre devoir, et de

mourir tous à notre poste plutôt que d'abandonner la chose publique!» On

se lève aussitôt avec des acclamations, et on prête le serment proposé par

Vergniaud. On dispute ensuite sur la proposition de mander le

commandant-général à la barre. Danton, sur lequel tousvles regards étaient

fixés dans cet instant, et à qui les girondins et les montagnards

semblaient demander s'il était l'auteur des mouvemens de la journée, se

présente à la tribune, et obtient aussitôt une profonde attention. «Ce

qu'il faut avant tout, dit-il, c'est de supprimer la commission des douze.

Ceci est bien autrement important que de mander à la barre le

commandant-général. C'est aux hommes doués de quelques vues politiques que

je m'adresse. Mander Henriot ne fera rien à l'état des choses, car il ne

faut pas s'adresser à l'instrument, mais à la cause des troubles. Or la

cause est cette commission des douze. Je ne prétends pas juger sa conduite

et ses actes; ce n'est pas comme ayant commis des arrestations arbitraires

que je l'attaque, c'est comme impolitique que je vous demande de la

supprimer.--Impolitique! s'écrie-t-on à droite, nous ne comprenons pas

cela!--Vous ne le comprenez pas! reprend Danton; il faut donc vous

l'expliquer. Cette commission n'a été instituée que pour réprimer

l'énergie populaire; elle n'a été conçue que dans cet esprit de

_modérantisme_ qui perdra la révolution et la France. Elle s'est attachée

à poursuivre des magistrats énergiques dont tout le tort était de

réveiller l'ardeur du peuple. Je n'examine pas encore si elle a dans ses

poursuites obéi à des ressentimens personnels, mais elle a montré des

dispositions qu'aujourd'hui nous devons condamner. Vous-mêmes, sur le

rapport de votre ministre de l'intérieur, dont le caractère est si doux,

dont l'esprit est si impartial, si éclairé, vous avez élargi des hommes

que la commission des douze avait renfermés. Que faites-vous donc de la

commission elle-même, puisque vous annulez ses actes?... Le canon a tonné,

le peuple s'est soulevé, mais il faut remercier le peuple de son énergie,

dans l'intérêt de la cause même que nous défendons; et, si vous êtes des

_législateurs politiques_, vous applaudirez vous-mêmes à son ardeur, vous

réformerez vos propres erreurs, et vous abolirez votre commission. Je ne

m'adresse, répète encore Danton, qu'à ces hommes qui ont quelque

intelligence de notre situation, et non à ces êtres stupides qui, dans ces

grands mouvemens, ne savent écouter que leurs passions. N'hésitez donc pas

à satisfaire ce peuple....--Quel peuple? s'écrie-t-on à droite.--Ce

peuple, répond Danton, ce peuple immense qui est notre sentinelle avancée,

qui hait fortement la tyrannie et le lâche _modérantisme_ qui doit la

ramener. Hâtez-vous de le satisfaire, sauvez-le des aristocrates,

sauvez-le de sa propre colère; et si, lorsqu'il sera satisfait, des hommes

pervers, n'importe à quel parti ils appartiennent, voulaient prolonger un

mouvement devenu inutile, Paris lui-même les ferait rentrer dans le

néant.»

Rabaut Saint-Étienne veut justifier la commission des douze sous le

rapport politique, et s'attache à prouver que rien n'était plus politique

que de créer une commission pour découvrir les complots de Pitt et de

l'Autriche, qui paient tous les désordres de la France. «A bas!

s'écrie-t-on; ôtez la parole à Rabaut!--Non, s'écrie Bazire,

laissez-la-lui, c'est un menteur; je prouverai que sa commission a

organisé dans Paris la guerre civile.» Rabaut veut continuer; Marat

Demande qu'on introduise une députation de la commune. «Laissez-moi donc

achever, dit Rabaut.--La commune!--La commune! la commune! s'écrie-t-on

dans les tribunes et à la Montagne.--Je déclarerai, reprend Rabaut, que,

lorsque j'ai voulu dire la vérité, vous m'avez interrompu.--Eh bien!

concluez, lui dit-on.» Rabaut finit par demander que la commission soit

supprimée, si l'on veut, mais que le comité de salut public soit

immédiatement chargé de poursuivre toutes les recherches qu'elle avait

commencées.

La députation de la commune insurrectionnelle est introduite. «Un grand

complot a été formé, dit-elle, mais il est découvert. Le peuple qui s'est

soulevé au 14 juillet et au 10 août pour renverser la tyrannie, se lève de

nouveau pour arrêter la contre-révolution. Le conseil général nous envoie

pour vous faire connaître les mesures qu'il a prises. La première a été de

mettre les propriétés sous la sauvegarde des républicains; la seconde de

donner quarante sous par jour aux républicains qui resteront en armes; la

troisième de former une commission qui corresponde avec la convention,

dans ce moment d'agitation. Le conseil général vous demande de fixer à

cette commission une salle voisine de la vôtre, où elle puisse siéger et

se concerter avec vous.»

A peine la députation a-t-elle cessé de parler, que Guadet se présente

pour répondre à ses demandes. Ce n'était pas celui des girondins dont la

vue était le plus propre à calmer les passions. «La commune, dit-il, en

prétendant qu'elle a découvert un complot, ne s'est trompée que d'un

mot, c'est qu'elle l'a exécuté.» Les cris des tribunes l'interrompent.

Vergniaud demande qu'elles soient évacuées. Un horrible tumulte s'élève,

et pendant longtemps on n'entend que des cris confus. Le président

Mallarmé répète en vain que, si la convention n'est pas respectée, il

usera de l'autorité que la loi lui donne. Guadet occupe toujours la

tribune, et parvient à peine à faire entendre une phrase, puis une autre,

dans les intervalles de ce grand désordre. Enfin il demande que la

Convention interrompe ses délibérations jusqu'à ce que sa liberté soit

assurée, et que la commission des douze soit chargée de poursuivre

sur-le-champ ceux qui ont sonné le tocsin et tiré le canon d'alarme. Une

telle proposition n'était pas faite pour apaiser le tumulte. Vergniaud

veut reparaître à la tribune pour ramener un peu de calme, mais une

nouvelle députation de la municipalité vient reproduire les réclamations

déjà faites. La convention pressée de nouveau ne peut plus résister, et

décrète que les ouvriers requis pour veiller au respect de l'ordre public

et des propriétés, recevront quarante sous par jour, et qu'une salle sera

donnée aux commissaires des autorités de Paris, pour se concerter avec le

comité de salut public.

Après ce décret, Couthon veut répondre à Guadet, et la journée déjà fort

avancée se consume en discussions sans résultat. Toute la population de

Paris, réunie sous les armes, continue de parcourir la ville avec le plus

grand ordre, et dans la même incertitude. La commune s'occupe à rédiger de

nouvelles adresses relatives à la commission des douze, et l'assemblée ne

cesse pas de s'agiter pour ou contre cette commission. Vergniaud, qui

venait de sortir un moment de la salle, et qui avait été témoin du

singulier spectacle de toute une population ne sachant quel parti prendre

et obéissant aveuglément à la première autorité qui s'en emparait, pense

qu'il faut profiter de ces dispositions, et il fait une motion qui a pour

but d'établir une distinction entre les agitateurs et le peuple parisien,

et de s'attacher celui-ci par un témoignage de confiance. «Je suis loin,

dit-il à l'assemblée, d'accuser la majorité ni la minorité des habitans de

Paris; ce jour servira à faire voir combien Paris aime la liberté. Il

suffit de parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses

patrouilles qui y circulent; il suffit de voir ce beau spectacle pour

décréter que «Paris a bien mérité de la patrie!» A ces mots, toute

l'assemblée se lève et déclare par acclamation que Paris a bien mérité de

la patrie. La Montagne et les tribunes applaudissent, surprises de voir

une telle proposition sortir de la bouche de Vergniaud. Cette motion était

fort adroite sans doute, mais ce n'était pas avec un témoignage flatteur

qu'on pouvait réveiller le zèle des sections, rallier celles qui

désapprouvaient la commune, et leur donner le courage et l'ensemble

nécessaires pour résister à l'insurrection.

Dans ce moment, la section du faubourg Saint-Antoine, excitée par les

émissaires qui étaient venus lui dire que la Butte-des-Moulins avait

arboré la cocarde blanche, descend dans l'intérieur de Paris avec ses

canons, et s'arrête à quelques pas du Palais-Royal, où la section de la

Butte-des-Moulins s'était retranchée. Celle-ci s'était mise en bataille

dans le jardin, avait fermé toutes les grilles, et se tenait prête, avec

ses canons, à soutenir un siège en cas d'attaque. Au dehors on continuait

à répandre le bruit qu'elle avait la cocarde et le drapeau blancs, et on

excitait la section du faubourg Saint-Antoine à l'attaquer. Cependant

quelques officiers de cette dernière représentent qu'avant d'en venir à

des extrémités, il faut s'assurer des faits et tâcher de s'entendre. Ils

se présentent aux grilles et demandent à parler aux officiers de la

Butte-des-Moulins. On les reçoit, et ils ne trouvent partout que les

couleurs nationales. Alors on s'explique, on s'embrasse de part et

d'autre. Les officiers retournent à leurs bataillons, et bientôt les deux

sections réunies se confondent et parcourent ensemble les rues de Paris.

Ainsi la soumission devenait de plus en plus générale, et on laissait la

nouvelle commune poursuivre ses débats avec la convention. Dans ce moment,

Barrère, toujours prêt à fournir les projets moyens, proposait au nom du

comité de salut public d'abolir la commission des douze, mais en même

temps de mettre la force armée à la disposition de la convention. Tandis

qu'il développe son projet, une nouvelle députation vient pour la

troisième fois exprimer ses dernières intentions à l'assemblée, au nom du

départemens, de la commune, et des commissaires des sections

extraordinairement réunis à l'Évêché.

Le procureur-syndic du départemens, l'Huillier, a la parole.

«Législateurs, dit-il, depuis longtemps la ville et le départemens de

Paris sont calomniés aux yeux de l'univers. Les mêmes hommes qui ont voulu

perdre Paris dans l'opinion publique sont les fauteurs des massacres de

la Vendée; ce sont eux qui flattent et soutiennent les espérances de nos

ennemis; ce sont eux qui avilissent les autorités constituées, qui

cherchent à égarer le peuple pour avoir le droit de s'en plaindre; ce sont

eux qui vous dénoncent des complots imaginaires pour en créer de réels; ce

sont eux qui vous ont demandé le comité des douze pour opprimer la liberté

du peuple; ce sont eux enfin qui, par une fermentation criminelle, par des

adresses controuvées, par leur correspondance, entretiennent les haines et

les divisions dans votre sein, et privent la patrie du plus grand des

bienfaits, d'une bonne constitution qu'elle a achetée par tant de

sacrifices.»

Après cette véhémente apostrophe, l'Huillier dénonce des projets de

fédéralisme, déclare que la ville de Paris veut périr pour le maintien de

l'unité républicaine; et demande justice des paroles fameuses d'Isnard,

_Paris sera rayé de la liste des cités_.

«Législateurs, s'écrie-t-il, le projet de détruire Paris serait-il bien

formé! voudriez-vous dissoudre ce dépôt sacré des arts et des

connaissances humaines!» Après ces lamentations affectées, il demande

vengeance contre Isnard, contre les douze, et contre _beaucoup d'autres

coupables_, tels que Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot,

Barbaroux, Roland, Lebrun, Clavière, etc.

Le côté droit garde le silence. Le côté gauche et les tribunes

applaudissent. Le président Grégoire répond à l'Huillier par des éloges

emphatiques de Paris, et invite la députation aux honneurs de la séance.

Les pétitionnaires qui la composaient étaient mêlés à une foule de gens du

peuple. Trop nombreux pour rester tous à la barre, ils vont se placer du

côté de la Montagne, qui les accueille avec empressement et leur ouvre ses

rangs. Alors une multitude inconnue se répand dans la salle, et se confond

avec l'assemblée. Les tribunes, à ce spectacle de _fraternité_ entre les

représentans et le peuple, retentissent d'applaudissemens. Osselin demande

aussitôt que la pétition soit imprimée, et qu'on délibère sur son contenu,

rédigé en projet par Barrère: «Président, s'écrie Vergniaud, consultez

l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer dans l'état où elle se

trouve!--Aux voix le projet de Barrère! s'écrie-t-on à gauche.--Nous

protestons, s'écrie-t-on à droite, contre toute délibération.--La

convention n'est pas libre, dit Doulcet.---Eh bien, reprend Levasseur, que

les membres du côté gauche se portent vers la droite, et alors la

convention sera distincte des pétitionnaires, et pourra délibérer.» A

cette proposition, la Montagne s'empresse de passer à droite. Pour un

moment les deux côtés se confondent et les bancs de la Montagne sont

entièrement abandonnés aux pétitionnaires. On met aux voix l'impression de

l'adresse, et elle est décrétée. «Aux voix! répète-t-on ensuite, le projet

de Barrère!--Nous ne sommes pas libres, répondent plusieurs membres de

l'assemblée.--Je demande, s'écrie Vergniaud, que la convention aille se

réunir à la force armée qui l'entoure, pour y chercher protection contre

la violence qu'elle subit.» En achevant ces mots, il sort suivi d'un grand

nombre de ses collègues. La Montagne et les tribunes applaudissent avec

ironie au départ du côté droit; la Plaine reste indécise et effrayée. «Je

demande, dit aussitôt Chabot, qu'on fasse l'appel nominal pour signaler

les absens qui désertent leur poste.» Dans ce moment, Vergniaud et ceux

qui l'avaient suivi rentrent avec un air de douleur et comme tout-à-fait

accablés; car cette démarche, qui pouvait être grande, si elle eût été

secondée, devenait petite et ridicule en ne l'étant pas. Vergniaud essaie

de parler, mais Robespierre ne veut pas lui céder la tribune qu'il

occupait. Il y reste, et réclame des mesures promptes et énergiques pour

satisfaire le peuple; il demande qu'à la suppression de la commission des

douze on joigne des mesures sévères contre ses membres; il s'étend ensuite

longuement sur la rédaction du projet de Barrère, et s'oppose à l'article

qui attribuait la disposition de la force armée à la convention. «Concluez

donc, lui dit Vergniaud impatient.--Oui, reprend Robespierre, je vais

conclure et contre vous! Contre vous, qui, après la révolution du 10 août,

avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui

n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez

voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez! Ma

conclusion, c'est le décret d'accusation contre tous les complices de

Dumouriez, et contre ceux désignés par les pétitionnaires.»

Après de longs et nombreux applaudissemens, un décret est rédigé, mis aux

voix, et adopté au milieu d'un tumulte qui permet à peine de distinguer

s'il a réuni un nombre suffisant de suffrages. Il porte: que la commission

des douze est supprimée; que ses papiers seront saisis pour en être fait

le rapport sous trois jours; que la force armée est en réquisition

permanente; que les autorités constituées rendront compte à la convention

des moyens pris pour assurer la tranquillité publique; que les complots

dénoncés seront poursuivis, et qu'une proclamation sera faite pour donner

à la France une juste idée de cette journée, que les malveillans

chercheront sans doute à défigurer.

Il était dix heures du soir, et déjà les jacobins, la commune, se

plaignaient de ce que la journée s'écoulait sans produire de résultat. Ce

décret rendu, quoiqu'il ne décide encore rien quant à la personne des

girondins, est un premier succès dont on se réjouit, et dont on force la

convention opprimée à se réjouir aussi. La commune ordonne aussitôt

d'illuminer la ville entière; on fait une promenade civique aux flambeaux;

les sections marchent confondues, celle du faubourg Saint-Antoine avec

celles de la Butte-des-Moulins et du Mail. Des députés de la Montagne et

le président sont obligés d'assister à ce cortège, et les vainqueurs

forcent les vaincus eux-mêmes à célébrer leur victoire.

Le caractère de la journée était assez évident. Les insurgés avaient

prétendu faire toutes choses avec des formes. Ils ne voulaient point

dissoudre la convention, mais en obtenir ce qu'ils exigeaient, en

paraissant lui conserver leur respect. Les faibles membres de la Plaine se

prêtaient volontiers à ce mensonge, qui tendait à les faire regarder

encore comme libres, quoique en fait ils obéissent. On avait en effet

aboli la commission des douze, et renvoyé l'examen de sa conduite à trois

jours, afin de ne pas avoir l'air de céder. On n'avait pas attribué à la

convention la disposition de la force armée, mais on avait décidé qu'il

lui serait rendu compte des mesures prises, pour lui conserver ainsi les

apparences de la souveraineté. On ordonnait enfin une proclamation, pour

répéter officiellement que la convention n'avait pas peur, et qu'elle

était parfaitement libre.

Le lendemain, Barrère fut chargé de rédiger la proclamation, et il

travestit les événemens du 31 mai avec cette rare dextérité qui le faisait

toujours rechercher quand il s'agissait de fournir aux faibles un prétexte

honnête de céder aux forts. Des mesures trop rigoureuses avaient excité,

disait-il, du mécontentement; le peuple s'était levé avec énergie, mais

avec calme, s'était montré toute la journée couvert de ses armes, avait

proclamé le respect des propriétés, avait respecté la liberté de la

convention, la vie de chacun de ses membres, et demandé une justice qu'on

s'était empressé de lui rendre. C'est ainsi que Barrère s'exprimait à

l'égard de l'abolition de cette commission des douze, dont il était

lui-même l'auteur.

Le 1er juin, la tranquillité était loin d'être rétablie; la réunion à

l'Évêché continuait ses délibérations; le départemens, la commune,

toujours convoqués extraordinairement, étaient en séance; le bruit n'avait

pas cessé dans les sections; et de toutes part on disait qu'on n'avait

obtenu que la moitié de ce qu'on désirait, puisque les vingt-deux

siégeaient encore dans la convention. Le trouble régnait donc toujours

dans Paris, et on s'attendait à de nouvelles scènes pour le lendemain

dimanche, 2 juin.

Toute la force positive et matérielle se trouvait dans la réunion

insurrectionnelle de l'Évêché, et la force légale dans le comité de salut

public, revêtu de tous les pouvoirs extraordinaires de la convention. Une

salle avait été assignée dans la journée du 31 mai, pour que les autorités

constituées y vinssent correspondre avec le comité de salut public.

Pendant toute la journée du 1er juin, le comité de salut public ne cessa

de demander les membres de l'assemblée insurrectionnelle, pour savoir ce

que voulait encore cette commune révoltée. Ce qu'elle voulait était trop

évident: c'était ou l'arrestation ou la destitution des députés qui lui

avaient si courageusement résisté. Tous les membres du comité de salut

public étaient profondément affectés de ce projet. Delmas, Treilhard,

Bréard, s'en affligeaient sincèrement. Cambon, grand partisan, comme il le

disait toujours, _du pouvoir révolutionnaire_, mais scrupuleusement

attaché à la légalité, s'indignait de l'audace de la commune, et disait à

Bouchotte, successeur de Beurnonville, et comme Pache, complaisant des

jacobins: «Ministre de la guerre, nous ne sommes pas aveugles; je vois

très bien que des employés de vos bureaux sont parmi les chefs et les

meneurs de tout ceci.» Barrère, malgré ses ménagemens accoutumés,

commençait aussi à s'indigner, et à le dire: «Il faudra voir, répétait-il,

dans cette triste journée, si c'est la commune de Paris qui représente la

république française, ou si c'est la convention.» Le jacobin Lacroix, ami

et lieutenant de Danton, paraissait embarrassé aux yeux de ses collègues

de l'attentat qui se préparait contre les lois et la représentation

nationale. Danton, qui s'était borné à approuver et à désirer fortement

l'abolition de la commission des douze, parce qu'il ne voulait rien de ce

qui arrêtait l'énergie populaire, Danton aurait souhaité qu'on respectât

la représentation nationale; mais il prévoyait de la part des girondins de

nouveaux éclats et une nouvelle résistance à la marche de la révolution,

et eût désiré trouver un moyen de les éloigner sans les proscrire. Garat

lui en offrit un, qu'il saisit avec empressement. Tous les ministres

étaient présens au comité; Garat s'y trouvait avec ses collègues.

Profondément affligé de la situation où se trouvaient, les uns à l'égard

des autres, les chefs de la révolution, il conçut une idée généreuse qui

aurait pu ramener la concorde. «Souvenez-vous, dit-il aux membres du

comité, et particulièrement à Danton, des querelles de Thémistocle et

d'Aristide, de l'obstination de l'un à refuser ce qui était proposé par

l'autre, et des dangers qu'ils firent courir à leur patrie. Souvenez-vous

de la générosité d'Aristide, qui, profondément pénétré des maux qu'ils

causaient tous deux à leur pays, eut la magnanimité de s'écrier: O

Athéniens, vous ne pouvez être tranquilles et heureux, que lorsque vous

nous aurez jetés, Thémistocle et moi, dans le Barathre! Eh bien! ajoute

Garat, que les chefs des deux côtés de l'assemblée se répètent les paroles

d'Aristide, et qu'ils s'exilent volontairement, et en nombre égal, de

l'assemblée. Dès ce jour les discordes se calmeront; il restera dans

l'assemblée assez de talens pour sauver la chose publique, et la patrie

bénira, dans leur magnifique ostracisme, ces hommes qui se seront annulés

pour la pacifier.» A cette idée généreuse, tous les membres du comité sont

émus. Delmas, Barrère, le chaud Cambon, sont enchantés de ce projet.

Danton, qui était ici le premier sacrifié, Danton se lève, les larmes aux

yeux, et dit à Garat: «Vous avez raison, je vais à la convention proposer

cette idée, et je m'offrirai à me rendre le premier en otage à Bordeaux.»

On se sépare tout pleins de ce noble projet, pour aller le communiquer aux

chefs des deux partis. On s'adresse particulièrement à Robespierre, à qui

une telle abnégation ne pouvait convenir, et qui répond que ce n'est là

qu'un piège tendu à la Montagne pour écarter ses plus courageux

défenseurs. De ce projet il ne reste plus alors qu'une seule partie

exécutable, c'est l'exil volontaire des girondins, les montagnards

Refusant de s'y soumettre eux-mêmes. C'est Barrère qui est chargé, au nom

du comité de salut public, de proposer aux uns un sacrifice que les autres

n'avaient pas la générosité d'accepter. Barrère rédige donc un projet pour

proposer aux vingt-deux et aux membres de la commission des douze de se

démettre volontairement de leurs fonctions.

Dans ce moment, le projet définitif de la seconde insurrection s'arrêtait

à l'assemblée de l'Évêché. On se plaignait, là, ainsi qu'aux Jacobins, de

ce que l'énergie de Danton s'était ralentie depuis l'abolition de la

commission des douze. Marat proposait d'aller exiger de la convention la

mise en accusation des vingt-deux, et conseillait de l'exiger par force.

On rédigeait même une pétition courte et énergique pour cet objet. On

arrêtait le plan de l'insurrection, non dans l'assemblée, mais dans le

comité d'exécution, chargé de ce qu'on appelait _les moyens de salut

public_, et composé des Varlet, des Dobsen, des Gusman, et de tous ces

hommes qui s'étaient constamment agités depuis le 21 janvier. Ce comité

décida de faire entourer la convention par la force armée, et de consigner

ses membres dans la salle, jusqu'à ce qu'elle eût rendu le décret exigé.

Pour cela, on devait faire rentrer dans Paris les bataillons destinés pour

la Vendée, qu'on avait eu soin de retenir, sous divers prétextes, dans les

casernes de Courbevoie. On croyait pouvoir obtenir de ces bataillons, et

de quelques autres dont on disposait, ce qu'on n'aurait peut-être pas

obtenu de la garde des sections. En entourant le Palais-National de ces

hommes dévoués, et en maintenant, comme au 31 mai, le reste de la force

armée dans la docilité et l'ignorance, on devait facilement venir à bout

de la résistance de la convention. C'est Henriot qui fut encore chargé de

commander les troupes autour du Palais-National.

C'était là ce qu'on s'était promis pour le lendemain dimanche 2 juin; mais

dans la soirée du samedi on voulait voir si une dernière démarche ne

suffirait pas, et essayer quelques nouvelles sommations. Dans cette

soirée, en effet, on fait battre la générale et sonner le tocsin, et le

comité de salut public s'empresse de convoquer la convention, pour siéger

au milieu de cette nouvelle tempête.

Dans ce moment, les girondins, réunis une dernière fois, dînaient

ensemble, pour se consulter sur ce qui leur restait à faire. Il était

évident à leurs yeux que l'insurrection actuelle ne pouvait plus avoir

pour objet, ni _des presses à briser_, comme avait dit Danton, ni une

commission à supprimer, et qu'il s'agissait définitivement de leurs

personnes. Les uns conseillaient de rester fermes à leur poste, et de

mourir sur la chaise curule, en défendant jusqu'au bout le caractère dont

ils étaient revêtus. Pétion, Buzot, Gensonné, penchaient pour cette grave

et magnanime résolution. Barbaroux, sans calculer les résultats, ne

suivant que les inspirations de son âme héroïque, voulait aller braver ses

ennemis par sa présence et son courage. D'autres enfin, et Louvet était le

plus ardent à soutenir cette dernière opinion, proposaient d'abandonner

sur-le-champ la convention, où ils n'avaient plus rien à faire d'utile, où

la Plaine n'avait plus assez de courage pour leur donner ses suffrages, et

où la Montagne et les tribunes étaient résolues à couvrir leurs voix par

des huées. Ils voulaient se retirer dans leurs départemens, fomenter

l'insurrection déjà presque déclarée, et revenir en force à Paris venger

les lois et la représentation nationale. Chacun soutenait son avis, et on

ne savait auquel s'arrêter. Le bruit du tocsin et de la générale oblige

les infortunés convives à quitter la table, et à chercher un asile avant

d'avoir pris une résolution. Ils se rendent alors chez l'un d'eux, moins

compromis que les autres, et non inscrit sur la fameuse liste des

vingt-deux, chez Meilhan, qui les avait déjà reçus, et qui habitait, rue

des Moulins, un logement vaste, où ils pouvaient se réunir en armes. Ils

s'y rendent en hâte, à part quelques-uns qui avaient d'autres moyens de se

mettre à couvert.

La convention s'était réunie au bruit du tocsin. Très peu de membres

étaient présens, et tous ceux du côté droit manquaient. Lanjuinais seul,

empressé de braver tous les dangers, s'y était rendu pour dénoncer le

complot, dont la révélation n'apprenait rien à personne. Après une séance

assez orageuse et assez courte, la convention répondit aux pétitionnaires

de l'Évêché, que, vu le décret qui enjoignait au comité de salut public de

lui faire un rapport sur les vingt-deux, elle n'avait pas à statuer sur la

nouvelle demande de la commune. On se sépara en désordre, et les conjurés

renvoyèrent au lendemain matin l'exécution définitive de leur projet.

La générale et le tocsin se firent entendre toute la nuit du samedi au

dimanche matin, 2 juin 1793. Le canon d'alarme gronda, et toute la

population de Paris fut en armes dès la pointe du jour. Près de

quatre-vingt mille hommes étaient rangés autour de la convention, mais

plus de soixante-quinze mille ne prenaient aucune part à l'événement, et

se contentaient d'y assister l'arme au bras. Quelques bataillons dévoués

de canonniers étaient rangés sous le commandement de Henriot, autour du

Palais-National. Ils avaient cent soixante-trois bouches à feu, des

caissons, des grils à rougir les boulets, des mèches allumées, et tout

l'appareil militaire capable d'imposer aux imaginations. Dès le matin on

avait fait rentrer dans Paris les bataillons dont le départ pour la Vendée

avait été retardé; on les avait irrités en leur persuadant qu'on venait de

découvrir des complots dont les chefs étaient dans la convention, et qu'il

fallait les en arracher. On assure qu'à ces raisons on ajouta des

assignats de cent sous. Ces bataillons, ainsi entraînés, marchèrent des

Champs-Elysées à la Madeleine, de la Madeleine au boulevard, et du

boulevard au Carrousel, prêts à exécuter tout ce que les conjurés

voudraient leur prescrire.

Ainsi la convention, serrée à peine par quelques forcenés, semblait

assiégée par quatre-vingt mille hommes. Mais quoiqu'elle ne fût réellement

pas assiégée, elle n'en courait pas moins de danger, car les quelques

mille hommes qui l'entouraient étaient disposés à se livrer contre elle

aux derniers excès.

Les députés de tous les côtés se trouvaient à la séance. La Montagne, la

Plaine, le côté droit, occupaient leurs bancs. Les députés proscrits,

réunis en grande partie chez Meilhan, où ils avaient passé la nuit,

voulaient se rendre aussi à leur poste. Buzot faisait des efforts pour se

détacher de ceux qui le retenaient, et aller expirer au sein de la

convention. Cependant on était parvenu à l'en empêcher. Barbaroux seul,

réussissant à s'échapper, vint à la convention pour déployer dans cette

journée un sublime courage. On engagea les autres à rester réunis dans

leur asile en attendant l'issue de cette séance terrible.

La séance de la convention commence, et Lanjuinais, résolu aux derniers

efforts pour faire respecter la représentation nationale, Lanjuinais, que

ni les tribunes, ni la Montagne, ni l'imminence du danger, ne peuvent

intimider, est le premier à demander la parole. A sa demande, les murmures

les plus violens retentissent. «Je viens, dit-il, vous occuper des moyens

d'arrêter les nouveaux mouvemens qui vous menacent!--A bas! à bas!

s'écrie-t-on, il veut amener la guerre civile.--Tant qu'il sera permis,

Reprend Lanjuinais, de faire entendre ici ma voix, je ne laisserai pas

avilir dans ma personne le caractère de représentant du peuple! Jusqu'ici,

vous n'avez rien fait, vous avez tout souffert; vous avez sanctionné tout

ce qu'on a exigé de vous. Une assemblée insurrectionnelle se réunit, elle

nomme un comité chargé de préparer la révolte, un commandant provisoire

chargé de commander les révoltés; et cette assemblée, ce comité, ce

commandant, vous souffrez tout cela!» Des cris épouvantables interrompent

à chaque instant les paroles de Lanjuinais; enfin la colère qu'il inspire

devient telle, que plusieurs députés de la Montagne, Drouet, Robespierre,

Lejeune, Julien, Legendre, se lèvent de leurs bancs, courent à la tribune,

et veulent l'en arracher. Lanjuinais résiste et s'y attache de toutes ses

forces. Le désordre est dans toutes les parties de l'assemblée, et les

hurlemens des tribunes achèvent de rendre cette scène la plus effrayante

qu'on eût encore vue. Le président se couvre et parvient à faire entendre

sa voix. «La scène qui vient d'avoir lieu, dit-il, est des plus

affligeantes. La liberté périra si vous continuez à vous conduire de même;

je vous rappelle à l'ordre, vous qui vous êtes ainsi portés à cette

tribune!» Un peu de calme se rétablit, et Lanjuinais, qui ne craignait

pas les propositions chimériques, quand elles étaient courageuses, demande

qu'on casse les autorités révolutionnaires de Paris, c'est-à-dire que ceux

qui sont désarmés sévissent contre ceux qui sont en armes. A peine a-t-il

achevé, que les pétitionnaires de la commune se présentent de nouveau.

Leur langage est plus bref et plus énergique que jamais. _Les citoyens de

Paris n'ont point quitté les armes depuis quatre jours. Depuis quatre

jours, ils réclament auprès de leurs mandataires leurs droits indignement

violés, et depuis quatre jours leurs mandataires se rient de leur calme et

de leur inaction.... Il faut qu'on mette les conspirateurs en état

d'arrestation provisoire, il faut qu'on sauve le peuple sur-le-champ, ou

il _va se sauver lui-même!_ A peine les pétitionnaires ont-ils achevé de

parler que Billaud-Varennes et Tallien demandent le rapport sur cette

pétition, séance tenante et sans désemparer. D'autres en grand nombre

demandent l'ordre du jour. Enfin, au milieu du tumulte, l'assemblée,

animée par le danger, se lève, et vote l'ordre du jour, sur le motif qu'un

rapport a été ordonné au comité de salut public sous trois jours. A cette

décision, les pétitionnaires sortent en poussant des cris, en faisant des

menaces, et en laissant apercevoir des armes cachées. Tous les hommes qui

étaient dans les tribunes se retirent comme pour aller exécuter un projet,

et il n'y reste que les femmes. Un grand bruit se fait au dehors, et on

entend crier _aux armes! aux armes!_ Dans ce moment plusieurs députés

veulent représenter à l'assemblée que la détermination qu'elle a prise est

imprudente, qu'il faut terminer une crise dangereuse, en accordant ce qui

est demandé, et en mettant en arrestation provisoire les vingt-deux

députés accusés. «Nous irons tous, tous en prison,» s'écrie

Larevellière-Lépaux. Cambon annonce alors que, dans une demi-heure, le

comité de salut public fera son rapport. Le rapport était ordonné sous

trois jours, mais le danger, toujours plus pressant, avait engagé les

comités à se hâter. Barrère se présente en effet à la tribune, et propose

l'idée de Garat, qui la veille avait ému tous les membres du comité, que

Danton avait embrassée avec chaleur, que Robespierre avait repoussée, et

qui consistait en un exil volontaire et réciproque des chefs des deux

partis. Barrère, ne pouvant pas la proposer aux montagnards, la propose

aux vingt-deux. «Le comité, dit-il, n'a eu le temps d'éclaircir aucun

fait, d'entendre aucun témoin; mais, vu l'état politique et moral de la

convention, il croit que la suspension volontaire des députés désignés

produirait le plus heureux effet, et sauverait la république d'une crise

funeste, dont l'issue est effrayante à prévoir.»

A peine a-t-il achevé de parler, qu'Isnard se rend le premier à la

tribune, et dit que, dès qu'on mettra en balance un homme et la patrie, il

n'hésitera jamais, et que non seulement il renonce à ses fonctions, mais à

la vie, s'il le faut. Lanthenas imite l'exemple d'Isnard, et abdique ses

fonctions. Fauchet offre sa démission et sa vie à la république.

Lanjuinais, qui ne pensait pas qu'il fallût céder, se présente à la

tribune, et dit: «Je crois que jusqu'à ce moment j'ai montré assez

d'énergie pour que vous n'attendiez de moi ni suspension, ni

démission....» A ces mots des cris éclatent dans l'assemblée. Il promène

un regard assuré sur ceux qui l'interrompent. «Le sacrificateur,

s'écrie-t-il, qui traînait jadis une victime à l'autel la couvrait de

fleurs et de bandelettes, et ne l'insultait pas.... On veut le sacrifice

de nos pouvoirs, mais les sacrifices doivent être libres, et nous ne le

sommes pas! On ne peut ni sortir d'ici, ni se mettre aux fenêtres; les

canons sont braqués, on ne peut émettre aucun voeu, et je me tais.»

Barbaroux succède à Lanjuinais, et refuse avec autant de courage la

démission qu'on lui demande. «Si la convention, dit-il, ordonne ma

démission, je me soumettrai; mais comment puis-je me démettre de mes

pouvoirs, lorsqu'une foule de départemens m'écrivent et m'assurent que

j'en ai bien usé, et m'engagent à en user encore? J'ai juré de mourir à

mon poste, et je tiendrai mon serment.» Dusaulx offre sa démission. «Quoi!

s'écrie Marat, doit-on donner à des coupables l'honneur du dévouement? Il

faut être pur pour offrir des sacrifices à la patrie; c'est à moi, vrai

martyr, à me dévouer; j'offre donc ma suspension du moment que vous aurez

ordonné la mise en arrestation des députés accusés. Mais, ajoute Marat, la

liste est mal faite; au lieu du vieux radoteur Dusaulx, du pauvre d'esprit

Lanthenas, et de Ducos, coupable seulement de quelques opinions erronées,

il faut y placer Fermont et Valazé, qui méritent d'y être et qui n'y sont

pas.»

Dans le moment, un grand bruit se fait entendre aux portes de la salle.

Lacroix entre tout agité, et poussant des cris; il dit lui-même qu'on

n'est plus libre, qu'il a voulu sortir de la salle, et qu'il ne l'a pu.

Quoique montagnard et partisan de l'arrestation des vingt-deux, Lacroix

était indigné de l'attentat de la commune, qui faisait consigner les

députés dans le Palais-National.

Depuis le refus de statuer sur la pétition de la commune, la consigne

avait été donnée, à toutes les portes, de ne plus laisser sortir un seul

député. Plusieurs avaient vainement essayé de s'évader; Gorsas seul était

parvenu à s'échapper, et il était allé engager les girondins, restés chez

Meilhan, à se cacher où ils pourraient, et à ne pas se rendre à

l'assemblée. Tous ceux qui essayèrent de sortir furent forcément retenus.

Boissy-d'Anglas se présente à une porte, reçoit les plus mauvais

traitemens, et rentre en montrant ses vêtemens déchirés. A cette vue,

toute l'assemblée s'indigne, et la Montagne elle-même s'étonne. On mande

les auteurs de cette consigne, et on rend un décret illusoire qui appelle

à la barre le commandant de la force armée.

Barrère prenant alors la parole, et s'exprimant avec une énergie qui ne

lui était pas ordinaire, dit que l'assemblée n'est pas libre, qu'elle

délibère sous l'empire de tyrans cachés, que dans le comité

insurrectionnel se trouvent des hommes dont on ne peut pas répondre, des

étrangers suspects, tels que l'Espagnol Gusman et autres; qu'à la porte

de la salle on distribue des assignats de cinq livres aux bataillons

destinés pour la Vendée, et qu'il faut s'assurer si la convention est

respectée encore ou ne l'est plus. En conséquence, il propose à

l'assemblée de se rendre tout entière au milieu de la force armée, pour

s'assurer qu'elle n'a rien à craindre, et que son autorité est encore

reconnue. Cette proposition, déjà faite par Garat le 25 mai, renouvelée

par Vergniaud le 31, est aussitôt adoptée. Hérault-Séchelles, dont on se

servait dans toutes les occasions difficiles, est mis à la tête de

l'assemblée comme président, et tout le côté droit et la Plaine se lèvent

pour le suivre. La Montagne seule reste à sa place. Alors les derniers

députés de la droite reviennent, et lui reprochent de ne pas partager le

danger commun. Les tribunes au contraire engagent avec des signes les

montagnards à rester sur leurs bancs, comme si un grand péril les menaçait

au dehors. Cependant les montagnards cèdent par un sentiment de pudeur, et

toute la convention, ayant à sa tête Hérault-Séchelles, se présente dans

les cours du Palais-National, et du côté du Carrousel. Les sentinelles

s'écartent et laissent passer l'assemblée. Elle arrive en présence des

canonniers, à la tête desquels se trouvait Henriot. Le président lui

signifie d'ouvrir passage à l'assemblée. «Vous ne sortirez pas, leur dit

Henriot, que vous n'ayez livré les vingt-deux.--Saisissez ce rebelle,» dit

le président aux soldats. Alors Henriot faisant reculer son cheval, et

s'adressant à ses canonniers, leur dit: «Canonniers, à vos pièces!»

Quelqu'un aussitôt saisit fortement Hérault-Séchelles par le bras, et le

ramène d'un autre côté. On se rend dans le jardin pour renouveler la même

expérience. Quelques groupes criaient _vive la nation!_ d'autres _vive la

convention! vive Marat! à bas le côté droit!_ Hors du jardin, des

bataillons, autrement disposés que ceux qui entouraient le Carrousel,

faisaient signe aux députés de venir les joindre. La convention, pour s'y

rendre, s'avance vers le Pont-Tournant, mais là elle trouve un nouveau

bataillon qui lui ferme la sortie du jardin. Dans ce moment, Marat,

entouré de quelques enfans qui criaient _vive Marat!_ s'approche du

président, et lui dit: «Je somme les députés qui ont abandonné leur poste

d'y retourner.»

L'assemblée en effet, dont ces épreuves répétées ne faisaient que

prolonger l'humiliation, rentre dans la salle de ses séances, et chacun

reprend sa place. Couthon monte alors à la tribune. «Vous voyez bien,

dit-il avec une assurance qui confond l'assemblée, que vous êtes

respectés, obéis par le peuple; vous voyez que vous êtes libres, et que

vous pouvez voter sur la question qui vous est soumise; hâtez-vous donc de

satisfaire aux voeux du peuple.» Legendre propose de retrancher de la

liste des vingt-deux ceux qui ont offert leur démission, et d'excepter de

la liste des douze Boyer-Fonfrède et Saint-Martin, qui se sont opposés aux

arrestations arbitraires; il propose de les remplacer par Lebrun et

Clavière. Marat insiste pour qu'on raie de la liste Lanthenas, Ducos et

Dusaulx, et qu'on y ajoute Fermont et Valazé. Ces propositions sont

adoptées; et on est prêt à passer aux voix. La Plaine intimidée commençait

à dire qu'après tout les députés mis en arrestation chez eux ne seraient

pas tant à plaindre, et qu'il fallait mettre fin à cette scène terrible.

Le côté droit demande l'appel nominal pour faire honte aux membres du

_ventre_ de leur faiblesse; mais l'un d'eux fournit à ses collègues un

moyen honnête pour sortir de cette situation difficile. Il ne vote pas,

dit-il, parce qu'il n'est pas libre. A son exemple, les autres refusent de

voter. Alors la Montagne seule, et quelques autres membres, décrètent la

mise en arrestation des députés dénoncés par la commune.

Tel fut le célèbre événement du 2 juin, plus connu sous le nom du 31 mai.

Ce fut contre la représentation nationale un vrai 10 août; car, les

députés une fois en arrestation chez eux, il ne restait plus qu'à les

faire monter sur l'échafaud, et c'était peu difficile. Ici finit une ère

principale de la révolution, qui a servi de préparation à la plus terrible

et à la plus grande de toutes, et dont il faut se rappeler l'ensemble pour

la bien apprécier. Au 10 août, la révolution, ne contenant plus ses

défiances, attaque le palais du monarque, pour se délivrer de craintes

insupportables. La première idée qu'on a, c'est de suspendre Louis XVI,

et d'ajourner son sort à la réunion de la prochaine convention nationale.

Le monarque suspendu, et le pouvoir restant aux mains des différentes

autorités populaires, naît la question de savoir comment on usera de ce

pouvoir. Alors les divisions qui s'étaient déjà prononcées entre les

partisans de la modération et ceux d'une énergie inexorable, éclatent sans

ménagement: la commune, composée de tous les hommes ardens, attaque la

législative et l'insulte en la menaçant du tocsin. Dans ce moment, la

coalition, ranimée par le 10 août, se presse d'avancer; le danger

augmente, provoque de plus en plus la violence, décrie la modération, et

poussé les passions aux plus grands excès. Longwy, Verdun tombent au

pouvoir de l'ennemi. En voyant approcher Brunswick, on devance les

cruautés qu'il annonce dans ses manifestes, et on frappe de terreur ses

partisans cachés, par les épouvantables journées de septembre. Bientôt,

sauvée par le beau sang-froid de Dumouriez, la France a le temps de

s'agiter encore pour cette grande question de l'usage modéré ou

impitoyable du pouvoir. Septembre devient un pénible sujet de reproches:

les modérés s'indignent; les violens veulent qu'on se taise sur des maux

qu'ils disent inévitables et irréparables. De cruelles personnalités

ajoutent les haines individuelles aux haines d'opinion; la discorde est

excitée au plus haut point. Alors arrive le moment de statuer sur le sort

de Louis XVI. On fait sur sa personne l'application des deux systèmes;

celui de la modération est vaincu, celui de la violence l'emporte; et, en

immolant le roi, la révolution rompt définitivement avec la royauté et

avec tous les trônes.

La coalition, ranimée encore par le 21 janvier, comme elle l'avait été

déjà par le 10 août, réagit de nouveau et nous fait essuyer des revers.

Dumouriez, arrêté dans ses progrès par des circonstances contraires et par

le désordre de toutes les administrations, s'irrite contre les jacobins

auxquels il impute ses revers, sort alors de son indifférence politique,

se prononce tout à coup pour la modération, la compromet en employant pour

elle son épée et l'étranger, et échoue enfin contre la révolution, après

avoir mis la république dans le plus grand péril. Dans ce même moment la

Vendée se lève; les départemens, tous modérés, deviennent menaçans; jamais

le danger ne fut plus grand pour la révolution. Des revers, des trahisons,

fournissent aux jacobins un prétexte pour calomnier les républicains

modérés, et un motif pour demander la dictature judiciaire et exécutive.

Ils proposent un essai de tribunal révolutionnaire et de comité de salut

public. Vive dispute à ce sujet. Les deux partis en viennent, sur ces

questions, aux dernières extrémités; ils ne peuvent plus demeurer en

présence. Au 10 mars, les jacobins tentent de frapper les chefs des

girondins, mais leur tentative, trop prématurée, échoue. Alors ils se

préparent mieux; ils provoquent des pétitions, soulèvent des sections et

s'insurgent légalement. Les girondins résistent en instituant une

commission chargée de poursuivre les complots de leurs adversaires; cette

commission agit contre les jacobins, les soulève et est emportée dans un

orage. Replacée le lendemain, elle est emportée de nouveau dans l'horrible

tempête du 31 mai. Enfin, le 2 juin, ses membres et les députés qu'elle

devait défendre, sont enlevés du sein de la représentation nationale, et,

comme Louis XVI, la décision de leur sort est ajournée à une époque où la

violence sera suffisante pour les conduire à l'échafaud.

Tel est donc l'espace que nous avons parcouru depuis le 10 août jusqu'au

31 mai. C'est une longue lutte entre les deux systèmes sur l'emploi des

moyens. Le danger toujours croissant a rendu la dispute toujours plus

vive, plus envenimée, et la généreuse députation de la Gironde, épuisée

Pour avoir voulu sauver septembre, pour avoir voulu empêcher le 21

janvier, le tribunal révolutionnaire et le comité de salut public, expire

lorsque le danger plus grand a rendu la violence plus urgente et la

modération moins admissible. Maintenant, toute légalité étant vaincue,

toute réclamation étouffée avec la suspension des girondins, et le péril

devenant plus effrayant que jamais par l'insurrection même qui s'efforcera

de venger la Gironde, la violence va se déployer sans obstacle et sans

mesure, et la terrible dictature du tribunal révolutionnaire et du comité

de salut public va se compléter. Ici commencent des scènes plus grandes et

plus horribles cent fois que toutes celles qui ont indigné les girondins.

Pour eux leur histoire est finie; il ne reste plus à y ajouter que le

récit de leur mort héroïque. Leur opposition a été dangereuse,

leur indignation impolitique, ils ont compromis la révolution, la liberté

et la France; ils ont compromis même la modération en la défendant avec

aigreur, et en mourant ils ont entraîné dans leur chute tout ce qu'il y

avait de plus généreux et de plus éclairé en France. Cependant, qui ne

voudrait avoir rempli leur rôle? qui ne voudrait avoir commis leurs

fautes? Est-il possible, en effet, de laisser couler le sang sans

résistance et sans indignation?

Histoire de la Révolution française, Tome 04 · 第 9 / 24 题