CHAPITRE IX.

LEVÉE D'UNE ARMÉE PARISIENNE DE DOUZE MILLE HOMMES; EMPRUNT FORCÉ;

NOUVELLES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES CONTRE LES SUSPECTS.--EFFERVESCENCE

CROISSANTE DES JACOBINS A LA SUITE DES TROUBLES DES DÉPARTEMENS.--CUSTINE

EST NOMMÉ GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE DU NORD.--ACCUSATIONS ET MENACES DES

JACOBINS; VIOLENTE LUTTE DES DEUX CÔTÉS DE LA CONVENTION.--FORMATION D'UNE

COMMISSION DE DOUZE MEMBRES, DESTINÉE A EXAMINER LES ACTES DE LA COMMUNE.

--ASSEMBLÉE INSURRECTIONNELLE A LA MAIRIE. MOTIONS ET COMPLOTS CONTRE LA

MAJORITÉ DE LA CONVENTION ET CONTRE LA VIE DES DÉPUTÉS GIRONDINS; MÊMES

PROJETS DANS LE CLUB DES CORDELIERS.--LA CONVENTION PREND DES MESURES POUR

SA SÛRETÉ.--ARRESTATION D'HÉBERT, SUBSTITUT DU PROCUREUR DE LA COMMUNE.

--PÉTITIONS IMPÉRIEUSES DE LA COMMUNE. TUMULTE ET SCÈNES DE DÉSORDRE DANS

TOUTES LES SECTIONS.--ÉVÉNEMENS PRINCIPAUX DES 28, 29 ET 30 MAI 1793.

--DERNIÈRE LUTTE DES MONTAGNARDS ET DES GIRONDINS.--JOURNÉES DU 31 MAI ET

DU 2 JUIN.--DÉTAILS ET CIRCONSTANCES DE L'INSURRECTION DITE DU 31 MAI.

--VINGT-NEUF REPRÉSENTANS GIRONDINS SONT MIS EN ARRESTATION.--CARACTÈRE ET

RÉSULTATS POLITIQUES DE CETTE JOURNÉE.--COUP D'OEIL SUR LA MARCHE DE LA

RÉVOLUTION.--JUGEMENT SUR LES GIRONDINS.

Les nouvelles des désastres de la Vendée concourant avec celles venues du

Nord, qui annonçaient les revers de Dampierre, avec celles venues du Midi,

qui portaient que les Espagnols devenaient menaçans sur les Pyrénées, avec

tous les renseignemens arrivant de plusieurs provinces, où se

manifestaient les dispositions les moins favorables, ces nouvelles

répandirent la plus grande fermentation. Plusieurs départemens voisins de

la Vendée, en apprenant le succès des insurgés, se crurent autorisés à

envoyer des troupes pour les combattre. Le départemens de l'Hérault leva

six millions et six mille hommes, et envoya une adresse au peuple de

Paris, pour l'engager à en faire autant. La convention, encourageant cet

enthousiasme, approuva la conduite du départemens de l'Hérault, et

autorisa par là toutes les communes de France à faire des actes de

souveraineté, en levant des hommes et de l'argent.

La commune de Paris ne resta pas en arrière. Elle prétendait que c'était

au peuple parisien à sauver la France, et elle se hâta de prouver son

zèle, et de déployer son autorité en organisant une armée. Elle arrêta

que, d'après _l'approbation solennelle donnée par la convention à la

conduite du départemens de l'Hérault_, il serait levé dans l'enceinte de

Paris une armée de douze mille hommes, pour marcher contre la Vendée. A

l'exemple de la convention, la commune choisit dans le conseil général des

commissaires pour accompagner cette armée. Ces douze mille hommes devaient

être pris dans les compagnies des sections armées, et sur chaque compagnie

de cent vingt-six il devait en partir quatorze. Suivant la coutume

révolutionnaire, une espèce de pouvoir dictatorial était laissé au comité

révolutionnaire de chaque section, pour désigner les hommes dont le départ

était sujet à moins d'inconvéniens. «En conséquence, disait l'arrêté de la

commune, tous les commis non mariés de tous les bureaux existant à Paris,

excepté les chefs et sous-chefs, les clercs de notaires et d'avoués, les

commis de banquiers et de négocians, les garçons marchands, les garçons de

bureaux, etc. ... pourront être requis d'après les proportions ci-après:

sur deux, il en partira un; sur trois, deux; sur quatre, deux; sur cinq,

trois; sur six, trois, sur sept, quatre; sur huit, quatre; et ainsi de

suite. Ceux des commis de bureaux qui partiront conserveront leurs places

et le tiers de leurs appointemens. Nul ne pourra refuser de partir. Les

citoyens requis feront connaître au comité de leur section ce qui manque à

leur équipement, et il y sera pourvu sur-le-champ. Ils se réuniront

immédiatement après pour nommer leurs officiers, et se rendront tout de

suite à leurs ordres.»

Mais ce n'était pas tout que de lever une armée, et de la former aussi

violemment, il fallait pourvoir aux dépenses de son entretien; et pour

cela, il fut convenu de s'adresser aux riches. Les riches, disait-on, ne

voulaient rien faire pour la défense du pays et de la révolution; ils

vivaient dans une heureuse oisiveté, et laissaient au peuple le soin

de verser son sang pour la patrie; il fallait les obliger à contribuer au

moins de leurs richesses au salut commun. Pour cela, on imagina un emprunt

forcé, fourni par les citoyens de Paris, suivant la quotité de leurs

revenus. Depuis le revenu de mille francs jusqu'à celui de cinquante

mille, ils devaient fournir une somme proportionnelle qui s'élevait depuis

trente francs jusqu'à vingt mille. Tous ceux dont le revenu dépassait

cinquante mille francs devaient s'en réserver trente mille, et abandonner

tout le reste. Les meubles et immeubles de ceux qui n'auraient point

satisfait à cette patriotique contribution, devaient être saisis et vendus

à la réquisition des comités révolutionnaires, et leurs personnes

regardées comme suspectes.

De telles mesures, qui atteignaient toutes les classes, soit en

s'adressant aux personnes pour les obliger à prendre les armes, soit en

s'adressant aux fortunes pour les faire contribuer, devaient éprouver une

forte résistance dans les sections. On a déjà vu qu'il existait entre

elles des divisions, et qu'elles étaient plus ou moins agitées suivant la

proportion dans laquelle s'y trouvait le bas peuple. Dans quelques-unes,

et notamment celles des Quinze-Vingts, des Gravilliers, de la

Halle-aux-Blés, on déclara qu'on ne partirait pas, tant qu'il resterait à

Paris des fédérés et des troupes soldées, lesquelles servaient, disait-on,

de _gardes-du-corps_ à la convention. Celles-ci résistaient par esprit de

jacobinisme, mais beaucoup d'autres résistaient pour une cause contraire.

La population des clercs, des commis, des garçons de boutique, reparut

dans les sections, et montra une forte opposition aux deux arrêtés de la

commune. Les anciens serviteurs de l'aristocratie en fuite, qui

contribuaient beaucoup à agiter Paris, se réunirent à eux; on se rassembla

dans les rues et sur les places publiques, on cria _à bas les jacobins! à

bas la Montagne!_ et les mêmes obstacles que le système révolutionnaire

rencontrait dans les provinces, il les rencontra cette fois à Paris.

Ce fut alors un cri général contre l'aristocratie des sections. Marat dit

que MM. les épiciers, les procureurs, les commis, conspiraient avec MM. du

côté droit et avec MM. les riches, pour combattre la révolution; qu'il

fallait les arrêter tous comme suspects, et les réduire à la classe des

sans-culottes, _en ne pas leur laissant de quoi se couvrir le derrière_.

Chaumette, procureur de la commune, fit un long discours où il déplora les

malheurs de la patrie, provenant, disait-il, de la perfidie des

gouvernans, de l'égoïsme des riches, de l'ignorance du peuple, de la

fatigue et du dégoût de beaucoup de citoyens pour la chose publique. Il

proposa donc et fit arrêter qu'on demanderait à la convention des moyens

d'instruction publique, des moyens de vaincre l'égoïsme des riches, et de

venir au secours des pauvres; qu'on formerait une assemblée composée des

présidents des comités révolutionnaires, des sections, et des députés de

tous les corps administratifs; que cette assemblée se réunirait les

dimanches et jeudis à la commune, pour aviser aux dangers de la chose

publique; qu'enfin on inviterait tous les bons citoyens à se rendre dans

les assemblées de section, pour y faire valoir leur patriotisme.

Danton, toujours prompt à trouver des ressources dans les moments

difficiles, imagina de composer deux armées de sans-culottes, dont l'une

marcherait sur la Vendée, tandis que l'autre resterait dans Paris pour

contenir l'aristocratie, et de les solder toutes deux aux dépens des

riches; et enfin, pour s'assurer la majorité dans les sections, il proposa

de payer les citoyens qui perdraient leur temps pour assister à leurs

séances. Robespierre, empruntant les idées de Danton, les développa aux

Jacobins, et proposa en outre de former de nouvelles classes de suspects,

de ne plus les borner aux ci-devant nobles, ou prêtres, ou financiers,

mais à tous les citoyens qui avaient de quelque manière fait preuve

d'incivisme; de les enfermer jusqu'à la paix; d'accélérer encore l'action

du tribunal révolutionnaire, et de contre-balancer par de nouveaux moyens

de communication l'effet des mauvais journaux. Avec toutes ces ressources,

on pouvait, disait-il, sans moyen illégal, sans violation des lois,

résister au côté droit et à ses machinations.

Toutes les idées se dirigeaient donc vers un but, qui était d'armer le

peuple, d'en placer une partie au dedans, d'en porter une autre au dehors;

de l'équiper aux frais des riches, de le faire même assister à leurs

dépens à toutes les assemblées délibérantes; d'enfermer tous les ennemis

de la révolution sous le nom de _suspects_, bien plus largement défini

qu'il ne l'avait été jusqu'ici; d'établir entre la commune et les sections

un moyen de correspondance, et pour cela de créer une nouvelle assemblée

révolutionnaire qui prît des moyens nouveaux de salut, c'est-à-dire

l'insurrection. L'assemblée de l'Évêché, précédemment dissoute, et

maintenant renouvelée, sur la proposition de Chaumette, et avec un

caractère bien plus imposant, était évidemment destinée à ce but.

Du 8 au 10 mai, des nouvelles alarmantes se succèdent. Dampierre a été tué

à l'armée du Nord. Dans l'intérieur, les provinces continuent de se

révolter. La Normandie tout entière semble prête à se joindre à la

Bretagne. Les insurgés de la Vendée se sont avancés de Thouars vers Loudun

et Montreuil, ont pris ces deux villes, et ont ainsi presque atteint les

bords de la Loire. Les Anglais débarquant sur les côtes de la Bretagne

vont, dit-on, se joindre à eux et attaquer la république au cœur. Des

citoyens de Bordeaux, indignés des accusations portées contre leurs

députés, et montrant l'attitude la plus menaçante, ont désarmé une section

où s'étaient retirés les jacobins. A Marseille, les sections sont en

pleine insurrection. Révoltées des excès commis sous le prétexte du

désarmement des suspects, elles se sont réunies, ont destitué la commune,

transporté ses pouvoirs à un comité, dit comité central des sections, et

institué un tribunal populaire, pour rechercher les auteurs des meurtres

et des pillages. Après s'être ainsi conduites dans leur cité, elles ont

envoyé des députés aux sections de la ville d'Aix, et s'efforcent de

propager leur exemple dans tout le départemens. Ne respectant pas même les

commissaires de la convention, elles ont saisi leurs papiers et les ont

sommés de se retirer. A Lyon, le désordre est aussi grave. Les corps

administratifs unis aux jacobins ayant ordonné, à l'imitation de Paris,

une levée de six millions et de six mille hommes, ayant en outre voulu

exécuter le désarmement des suspects, et instituer un tribunal

révolutionnaire, les sections se sont révoltées, et sont prêtes à en venir

aux mains avec la commune. Ainsi, tandis que l'ennemi avance vers le Nord,

l'insurrection partant de la Bretagne et de la Vendée, et soutenue par les

Anglais, peut faire le tour de la France par Bordeaux, Rouen, Nantes,

Marseille et Lyon. Ces nouvelles arrivant l'une après l'autre dans

l'espace de deux ou trois jours, du 12 au 15 mai, font naître les plus

sinistres présages dans l'esprit des montagnards et des jacobins. Les

propositions déjà faites se renouvellent encore avec plus de fureur; on

veut que tous les garçons des cafés et des traiteurs, que tous les

domestiques partent sur-le-champ; que les sociétés populaires marchent

tout entières, que des commissaires de l'assemblée se rendent aussitôt

dans les sections pour les décider à fournir leur contingent; que trente

mille hommes partent en poste dans les voitures de luxe; que les riches

contribuent sans délai et donnent le dixième de leur fortune; que les

suspects soient enfermés et gardés en otages; que la conduite des

ministres soit examinée; que le comité de salut public soit chargé de

rédiger une instruction pour les citoyens dont l'opinion est égarée; que

toute affaire civile cesse, que l'activité des tribunaux civils soit

suspendue, que les spectacles soient fermés, que le tocsin sonne, et que

le canon d'alarme soit tiré.

Danton, pour apporter quelque assurance au milieu de ce trouble général,

fait deux remarques; la première, c'est que la crainte de dégarnir Paris

des bons citoyens qui sont nécessaires à sa sûreté, ne doit pas empêcher

le recrutement, car il restera toujours à Paris cent cinquante mille

hommes, prêts à se lever, et à exterminer les aristocrates qui oseraient

s'y montrer; la seconde, c'est que l'agitation des guerres civiles, loin

d'être un sujet d'espoir, doit être au contraire un sujet de terreur pour

les ennemis extérieurs. «Montesquieu, dit-il, l'a déjà remarqué en parlant

des Romains; un peuple dont tous les bras sont armés et exercés, dont

toutes les âmes sont aguerries, dont tous les esprits sont exaltés, dont

toutes les passions sont changées en fureur de combattre, un tel peuple

n'a rien à craindre du courage froid et mercenaire des soldats étrangers.

Le plus faible des deux partis que la guerre civile mettrait aux prises,

serait toujours assez fort pour détruire des automates à qui la discipline

ne tient pas lieu de vie et de feu.»

Il est ordonné aussitôt que quatre-vingt-seize commissaires se rendront

dans les sections pour obtenir leur contingent, et que le comité de salut

public continuera ses fonctions pendant un mois de plus. Custine est nommé

général de l'armée du Nord, Houchard de celle du Rhin. On fait la

distribution des armées autour des frontières. Cambon présente un projet

d'emprunt forcé d'un milliard, qui sera rempli par les riches et

hypothéqué sur les biens des émigrés. «C'est un moyen, dit-il, d'obliger

les riches à prendre part à la révolution, en les réduisant à acquérir une

partie des biens nationaux, s'ils veulent se payer de leur créance sur le

gage lui-même.»

La commune, de son côté, arrête qu'une seconde armée de sans-culottes sera

formée dans Paris pour contenir l'aristocratie, tandis que la première

marchera contre les rebelles; qu'il sera fait un emprisonnement général de

tous les suspects, et que l'assemblée centrale des sections, composée des

autorités administratives, des présidens des sections, des membres des

comités révolutionnaires, se réunira au plus tôt pour faire la répartition

de l'emprunt forcé, pour rédiger les listes des suspects, etc.

Le trouble était au comblé. D'une part, on disait que les aristocrates du

dehors et ceux du dedans étaient d'accord; que les conspirateurs de

Marseille, de la Vendée, de la Normandie, se concertaient entre eux; que

les membres du côté droit dirigeaient cette vaste conjuration, et que le

tumulte des sections n'était que le résultat de leurs intrigues dans

Paris; d'autre part, on attribuait à la Montagne tous les excès commis sur

tous les points, et on lui imputait le projet de bouleverser la France, et

d'assassiner vingt-deux députés. Des deux côtés, on se demandait comment

on sortirait de ce péril, et ce qu'on ferait pour sauver la république.

Les membres du côté droit s'excitaient au courage, et se conseillaient

quelque acte d'une grande énergie. Certaines sections, telles que celles

du Mail, de la Butte-des-Moulins, et plusieurs autres, les appuyaient

fortement, et refusaient d'envoyer des commissaires à l'assemblée centrale

formée à la mairie. Elles refusaient aussi de souscrire à l'emprunt forcé,

disant qu'elles pourvoiraient à l'entretien de leurs volontaires, et

s'opposaient à de nouvelles listes de suspects, disant encore que leur

comité révolutionnaire suffisait pour faire la police dans leur ressort.

Les montagnards, au contraire, les jacobins, les cordeliers, les membres

de la commune criaient à la trahison, répétaient en tous lieux qu'il

fallait en finir, qu'on devait se réunir, s'entendre, et sauver la

république de la conspiration des vingt-deux. Aux Cordeliers, on disait

ouvertement qu'il fallait les enlever et les égorger. Dans une assemblée

où se réunissaient des femmes furieuses, on proposait de saisir l'occasion

du premier tumulte à la convention, et de les poignarder. Ces forcenées

portaient des poignards, faisaient tous les jours grand bruit dans les

tribunes, et disaient qu'elles sauveraient elles-mêmes la république. On

parlait partout du nombre de ces poignards, dont un seul armurier du

faubourg Saint-Antoine avait fabriqué plusieurs centaines. De part et

d'autre, on marchait en armes, et avec tous les moyens d'attaquer et de se

défendre. Il n'y avait encore aucun complot d'arrêté, mais les passions en

étaient à ce point d'exaltation où le moindre événement suffit pour amener

une explosion. Aux Jacobins, on proposait des moyens de toute espèce. On

prétendait que les actes d'accusation dirigés par la commune contre les

vingt-deux ne les empêchaient pas de siéger encore, et que, par

conséquent, il fallait un acte d'énergie populaire; que les citoyens

destinés à la Vendée ne devaient pas partir avant d'avoir sauvé la patrie;

que le peuple pouvait la sauver, mais qu'il était nécessaire de lui en

indiquer les moyens, et que pour cela il fallait nommer un comité de cinq

membres, auquel la société permettrait d'avoir des secrets pour elle.

D'autres répondaient qu'on pouvait tout dire dans la société, qu'il était

inutile de vouloir rien cacher, et qu'il était temps d'agir à découvert.

Robespierre, qui trouvait ces déclarations imprudentes, s'opposait à ces

moyens illégaux; il demandait si on avait épuisé tous les moyens utiles et

plus sûrs qu'il avait proposés. «Avez-vous organisé, leur disait-il, votre

armée révolutionnaire? Avez-vous fait ce qu'il fallait pour payer les

sans-culottes appelés aux armes ou siégeant dans les sections? Avez-vous

arrêté les suspects? avez-vous couvert vos places publiques de forges et

d'ateliers? Vous n'avez donc employé aucune des mesures sages et

naturelles qui ne compromettraient pas les patriotes, et vous souffrez que

des hommes qui n'entendent rien à la chose publique vous proposent des

mesures qui sont la cause de toutes les calomnies répandues contré vous!

Ce n'est qu'après avoir épuisé tous les moyens légaux, qu'il faut recourir

aux moyens violens, et encore ne faut-il pas les proposer dans une société

qui doit être sage et politique. Je sais, ajoutait Robespierre, qu'on

m'accusera de _modérantisme_, mais je suis assez connu pour ne pas

craindre, de telles imputations.»

Ici, comme avant le 10 août, on sentait le besoin de prendre un parti, on

errait de projets en projets, on parlait d'un lieu de réunion pour

parvenir à s'entendre. L'assemblée de la mairie avait été formée, mais le

départemens n'y était pas présent; un seul de ses membres, le jacobin

Dufourny, s'y était rendu; plusieurs sections y manquaient; le maire n'y

avait pas encore paru, et on s'était ajourné au dimanche 19 mai, pour s'y

occuper de l'objet de la réunion. Malgré le but, en apparence assez

circonscrit, que l'arrêté de la commune fixait à cette assemblée, on y

avait tenu les propos qui se tenaient partout, et on y avait dit, comme

ailleurs, qu'il fallait un nouveau 10 août. Cependant on s'était borné à

de nouveaux propos, à des exagérations de club; il s'y était trouvé des

femmes mêlées aux hommes, et ce tumultueux rassemblement n'avait offert

que le même désordre d'esprit et de langage que présentaient tous les

lieux publics. Le 15, le 16 et le 17 mai se passent en agitations, et tout

devient une occasion de querelle et de tumulte dans l'assemblée. Les

Bordelais envoient une adresse, dans laquelle ils annoncent qu'ils vont se

lever pour soutenir leurs députés; ils déclarent qu'une partie d'entre eux

marchera sur la Vendée, pour combattre les rebelles, tandis que l'autre

marchera sur Paris, pour exterminer les anarchistes qui oseraient attenter

à la représentation nationale. Une lettre de Marseille annonce que les

sections de cette ville persistent dans leur résistance. Une pétition de

Lyon réclame du secours pour quinze cents détenus, enfermés sous le nom de

suspects, et menacés du tribunal révolutionnaire par Chalier et les

jacobins. Ces pétitions excitent un tumulte épouvantable. Dans

l'assemblée, dans les tribunes, on semble prêt à en venir aux mains.

Cependant le côté droit, s'animant par le danger, communique son courage à

la Plaine, et on décrète à une grande majorité que la pétition des

Bordelais est un modèle de patriotisme; on casse tout tribunal

révolutionnaire érigé par des autorités locales, et on autorise les

citoyens qu'on voudrait y traduire à repousser la force par la force. Ces

décisions exaltent à la fois l'indignation de la Montagne et le courage du

côté droit. Le 18, l'irritation est portée au comble. La Montagne, privée

d'un grand nombre de ses membres, envoyés comme commissaires dans les

départemens et les armées, crie à l'oppression. Guadet demande aussitôt la

parole pour une application historique aux circonstances présentes, et il

semble prophétiser d'une manière effrayante la destinée des partis.

«Lorsqu'en Angleterre, dit-il, une majorité généreuse voulut résister aux

fureurs d'une minorité factieuse, cette minorité cria à l'oppression, et

parvint avec ce cri à mettre en oppression la majorité elle-même. Elle

appela à elle les patriotes _par excellence_. C'est ainsi que se

qualifiait une multitude égarée, à laquelle on promettait le pillage et le

partage des terres. Cet appel continuel aux patriotes _par excellence_,

contre l'oppression de la majorité, amena l'attentat connu sous le nom de

_purgation du parlement_, attentat dont _Pride_, qui de boucher était

devenu colonel, fut l'auteur et le chef. Cent cinquante membres furent

chassés du parlement, et la minorité, composée de cinquante ou soixante

membres, resta maîtresse de l'état.

«Qu'en arriva-t-il? Ces patriotes par excellence, instrumens de Cromwell,

et auxquels il fit faire folies sur folies, furent chassés à leur tour.

Leurs propres crimes servirent de prétexte à l'usurpateur.» Ici Guadet

montrant le boucher Legendre, Danton, Lacroix, et tous les autres députés

accusés de mauvaises moeurs et de dilapidations, ajoute: «Cromwell entra

un jour au parlement, et s'adressant à ces mêmes membres, qui seuls, à les

entendre, étaient capables de sauver la patrie, il les en chassa en disant

à l'un: Toi, tu es un voleur; à l'autre: Toi, tu es un ivrogne; à

celui-ci: Toi, tu es gorgé des deniers publics; à celui-là: Toi, tu es un

coureur de filles et de mauvais lieux. Fuyez donc, dit-il à tous, cédez la

place à des hommes de bien. Ils la cédèrent, et Cromwell la prit.»

Cette allusion grande et terrible touche profondément l'assemblée, qui

demeure silencieuse. Guadet continue, et pour prévenir cette _purgation

pridienne_, propose divers moyens de police que l'assemblée adopte au

milieu des murmures. Mais, tandis qu'il regagne sa place, une scène

scandaleuse éclate dans les tribunes. Une femme veut en enlever un homme

pour le mettre hors de la salle; on la seconde de toutes parts, et le

malheureux qui résiste est près d'être accablé par toute la population des

tribunes. La garde fait de vains efforts pour rétablir le calme. Marat

s'écrie que cet homme qu'on veut chasser est un aristocrate....

L'assemblée s'indigne contre Marat de ce qu'il augmente le danger de ce

malheureux, exposé à être assassiné. Il répond qu'on ne sera tranquille

Que lorsqu'on sera délivré des aristocrates, des complices de Dumouriez,

des _hommes d'état_ ... c'est ainsi qu'il nommait les membres du côté

droit, à cause de leur réputation de talent.

Aussitôt le président Isnard se découvre, et demande à faire une

déclaration importante. Il est écouté avec le plus grand silence, et, du

ton de la plus profonde douleur, il dit: «On m'a révélé un projet de

l'Angleterre que je dois faire connaître. Le but de Pitt est d'armer une

partie du peuple contre l'autre, en le poussant à l'insurrection. Cette

insurrection doit commencer par les femmes; on se portera contre

plusieurs députés, on les égorgera, on dissoudra la convention nationale,

et ce moment sera choisi pour faire une descente sur nos côtes.

«Voilà, dit Isnard, la déclaration que je devais à mon pays.»

La majorité applaudit Isnard. On ordonne l'impression de sa déclaration;

on décrète de plus que les députés ne se sépareront point, et que tous les

dangers leur seront communs. On s'explique ensuite sur le tumulte des

tribunes. On dit que ces femmes qui les troublent appartiennent à une

société dite de la _Fraternité_, qu'elles viennent occuper la salle, en

exclure les étrangers, les fédérés des départemens, et y troubler les

délibérations par leurs huées. Il est question alors des sociétés

populaires, et les murmures éclatent aussitôt. Marat, qui n'a cessé de

parcourir les corridors et de passer d'un banc de la salle à l'autre,

parlant toujours des _hommes d'état_, désigne l'un des membres du côté

droit, en lui disant: _Tu en es un, toi, mais le peuple fera justice de

toi et des autres_. Guadet s'élance alors à la tribune, pour provoquer au

milieu de ce danger une détermination courageuse. Il rappelle tous les

troubles dont Paris est le théâtre, les propos tenus dans les assemblées

populaires, les affreux discours proférés par les jacobins, les projets

exprimés dans l'assemblée, réunie à la mairie; il dit que le tumulte dont

on est témoin n'a pour but que d'amener une scène de confusion, au milieu

de laquelle on exécutera les assassinats qu'on médite. A chaque instant

interrompu, il parvient néanmoins à se faire entendre jusqu'au bout, et

propose deux mesures d'une énergie héroïque mais impossible.

«Le mal, dit-il, est dans les autorités anarchiques de Paris; je vous

propose donc de les casser, et de les remplacer par tous les présidens

de sections.

«La convention n'étant plus libre, il faut réunir ailleurs une autre

assemblée et décréter que tous les suppléans se réuniront à Bourges, et

seront prêts à s'y constituer en convention, au premier signal que vous

leur donnerez, ou au premier avis qu'ils recevront de la dissolution de la

convention.»

A cette double proposition, un désordre épouvantable éclate dans

l'assemblée. Tous les membres du côté droit se lèvent en criant que c'est

là le seul moyen de salut, et semblent remercier l'audacieux génie de

Guadet, qui a su le découvrir. Le côté gauche se lève de son côté, menace

ses adversaires, crie à son tour que la conspiration est enfin découverte,

que les conjurés se dévoilent, et que leurs projets contre l'unité de la

république sont avoués. Danton veut se précipiter à la tribune, mais on

l'arrête, et on laisse Barrère l'occuper au nom du comité de salut public.

Barrère, avec sa finesse insinuante et son ton conciliateur, dit que si on

l'avait laissé parler, il aurait depuis plusieurs jours révélé beaucoup de

faits sur l'état de la France. Il rapporte alors, que partout on parle

d'un projet de dissoudre la convention, que le président de sa section a

recueilli de la bouche du procureur Chaumette des propos qui annonceraient

cette intention; qu'à l'Évêché, et dans une autre assemblée de la mairie,

il a été question du même objet; que pour arriver à ce but, on a projeté

d'exciter un tumulte, de se servir des femmes pour le faire naître, et

d'enlever vingt-deux têtes à la faveur du désordre. Barrère ajoute que le

ministre des affaires étrangères et le ministre de l'intérieur doivent

s'être procuré à cet égard des renseignemens, et qu'il faut les entendre.

Passant ensuite aux mesures proposées, il est, ajoute-t-il, de l'avis de

Guadet sur les autorités de Paris; il trouve un départemens faible, des

sections agissant en souveraines, une commune excitée à tous les

débordemens par son procureur Chaumette, ancien moine, et suspect comme

tous les ci-devant prêtres et nobles; mais il croit que la dissolution de

ces autorités causerait un tumulte anarchique. Quant à la réunion des

suppléans à Bourges, elle ne sauverait pas la convention, et ne pourrait

pas la suppléer. Il y a, suivant lui, un moyen de parer à tous les dangers

réels dont on est entouré, sans se jeter dans de trop grands inconvéniens;

c'est de nommer une commission composée de douze membres, qui sera chargée

de vérifier les actes de la commune depuis un mois, de rechercher les

complots tramés dans l'intérieur de la république, et les projets formés

contre la représentation nationale; de prendre auprès de tous les comités,

de tous les ministres, de toutes les autorités, les renseignemens dont

elle aura besoin, et autorisée enfin à disposer de tous les moyens,

nécessaires pour s'assurer de la personne des conspirateurs.

Le premier élan d'enthousiasme et de courage passé, la majorité est trop

heureuse d'adopter le projet conciliateur de Barrère. Rien n'était plus

ordinaire que de nommer des commissions: à chaque événement, à chaque

danger, pour chaque besoin, on créait un comité chargé d'y pourvoir, et

dès que des individus étaient nommés pour exécuter une chose, l'assemblée

semblait croire que la chose serait exécutée, et que des comités auraient

pour elle ou du courage, ou des lumières, ou des forces. Celui-ci devait

ne pas manquer d'énergie, et il était composé de députés appartenant

presque tous au côté droit. On y comptait entre autres Boyer-Fonfrède,

Rabaut Saint-Étienne, Kervélégan, Henri Larivière, tous membres de la

Gironde. Mais l'énergie même de ce comité allait lui être funeste.

Institué pour mettre la convention à couvert des mouvemens des jacobins,

il allait les exciter davantage, et augmenter le danger même qu'il était

destiné à écarter. Les jacobins avaient menacé les girondins par leurs

cris de chaque jour; les girondins rendaient la menace, en instituant une

commission, et à cette menace les jacobins allaient répondre enfin, par

un coup fatal, en faisant le 31 mai et le 2 juin.

A peine cette commission fut-elle instituée, que les sociétés populaires

et les sections crièrent, comme d'usage, à l'inquisition et à la loi

martiale. L'assemblée de la mairie, ajournée au dimanche 19, se réunit en

effet, et fut plus nombreuse que dans les séances précédentes. Cependant

le maire n'y était pas, et un administrateur de police présidait. Quelques

sections manquaient au rendez-vous, et il n'y en avait guère que

trente-cinq qui eussent envoyé leurs commissaires. L'assemblée se

qualifiait de _comité central révolutionnaire_. On y convient d'abord de

ne rien écrire, de ne tenir aucun registre, et d'empêcher quiconque voudra

se retirer de sortir avant la fin de la séance. On songe ensuite à fixer

les objets dont il faut s'occuper. L'objet réel et annoncé était l'emprunt

et la liste des suspects; néanmoins, dès les premières paroles, on

commence à dire que les patriotes de la convention sont impuissans pour

sauver la chose publique, qu'il est nécessaire de suppléer à leur

impuissance, et qu'il faut pour cela rechercher les hommes suspects, soit

dans les administrations, soit dans les sections, soit dans la convention

elle-même, et s'emparer d'eux pour les mettre dans l'impossibilité de

nuire. Un membre, parlant froidement et lentement, dit qu'il ne connaît de

suspects que dans la convention, et que c'est là qu'il faut frapper. Il

propose donc un moyen fort simple: c'est d'enlever vingt-deux députés, de

les transporter dans une maison des faubourgs, de les égorger, et de

supposer des lettres, pour faire accroire qu'ils ont émigré. «Nous ne

ferons pas cela nous-mêmes, ajoute cet homme, mais, en payant, il nous

sera facile de trouver des exécuteurs.» Un autre membre répond aussitôt

que cette mesure est inexécutable, et qu'il faut attendre que Marat et

Robespierre aient proposé aux Jacobins leurs moyens d'insurrection, qui

sans doute vaudront mieux. «Silence! s'écrient plusieurs voix, on ne doit

nommer personne.» Un troisième membre, député de la section de 92,

représente qu'il ne convient pas d'assassiner, et qu'il y a des tribunaux

pour juger les ennemis de la révolution. A cette observation, un grand

tumulte s'élève; on se récrie contre la doctrine de celui qui vient de

parler; on dit qu'il ne faut souffrir que des hommes qui soient à la

hauteur des circonstances, et que chacun doit dénoncer son voisin s'il en

suspecte l'énergie. Sur-le-champ celui qui a voulu parler des lois et des

tribunaux est chassé de l'assemblée. On s'aperçoit en même temps qu'un

membre de la section de la Fraternité, section assez mal disposée pour les

jacobins, prenait des notes, et il est expulsé comme le précédent. On

continue sur le même ton à s'occuper de la proscription des députés, du

lieu à choisir pour cette _septembrisation_, et pour l'emprisonnement des

autres suspects, soit de la commune, soit des sections. Un membre veut que

l'exécution se fasse cette nuit même; on lui répond que ce n'est pas

possible; il réplique qu'on a des hommes tout prêts, et il ajoute qu'à

minuit Coligny était à la cour, et qu'à une heure il était mort.

Cependant le temps s'écoule; on renvoie au lendemain l'examen de ces

divers objets, et on convient de s'occuper de trois choses: 1° de

l'enlèvement des députés; 2° de la liste des suspects; 3° de l'épurement

de tous les bureaux et comités. On s'ajourne au lendemain six heures du

soir.

Le lendemain lundi 20, l'assemblée se réunit de nouveau. Cette fois Pache

était présent; on lui présente plusieurs listes portant des noms de toute

espèce. Il observe qu'on ne doit pas les nommer autrement que listes de

suspects, ce qui était légal, puisque les listes étaient ordonnées.

Quelques membres observent qu'il ne faut pas que l'écriture d'aucun membre

soit connue, et qu'il faut faire recopier les listes. D'autres disent que

des républicains ne doivent rien craindre. Pache ajoute que peu lui

importe qu'on le sache muni de ces listes, car elles concernent la police

de Paris, dont il est chargé. Le caractère fin et réservé de Pache ne se

démentait pas, et il voulait faire entrer tout ce qu'on exigeait de lui

dans la limite des lois et de ses fonctions.

Un membre, voyant ces précautions, lui dit alors que sans doute il n'est

pas instruit de ce qui s'est passé dans la séance de la veille, qu'il ne

connaît pas l'ordre des questions, qu'il faut le lui faire connaître, et

que la première a pour objet l'enlèvement de vingt-deux députés. Pache

fait observer alors que la personne de tous les députés est confiée à la

ville de Paris; que porter atteinte à leur sûreté serait compromettre la

capitale avec les départemens, et provoquer la guerre civile. On lui

demande alors comment il se fait qu'il ait signé la pétition présentée le

15 avril au nom des quarante-huit sections de Paris, contre les

vingt-deux. Pache répond qu'alors il fit son devoir en signant une

pétition qu'on l'avait chargé de présenter, mais qu'aujourd'hui la

question proposée sort des attributions de l'assemblée, réunie pour

s'occuper de l'emprunt et des suspects, et qu'il sera obligé de lever la

séance, si on persiste à s'occuper de pareilles discussions. Sur de telles

observations, il s'élève une grande rumeur, et comme on ne peut rien faire

en présence de Pache, et qu'on n'a aucun goût à s'occuper de simples

listes de suspects, on se sépare sans ajournement fixe.

Le mardi 21, il ne se trouva qu'une douzaine de membres présens à

l'assemblée. Les uns ne voulaient plus se rendre dans une réunion aussi

tumultueuse et aussi violente; les autres trouvaient qu'il n'était pas

possible d'y délibérer avec assez d'énergie.

Ce fut aux Cordeliers qu'alla se décharger, le lendemain 22, toute la

fureur des conjurés. Femmes et hommes poussèrent d'horribles

vociférations. C'était une prompte insurrection qu'il fallait, et

il ne suffisait plus du sacrifice de vingt-deux députés; on en demandait

maintenant trois cents. Une femme, parlant avec l'emportement de son sexe,

proposa d'assembler tous les citoyens sur la place de la Révolution;

d'aller porter en corps une pétition à la convention, et de ne pas

désemparer qu'on ne lui eût arraché les décrets indispensables au salut

public. Le jeune Varlet, qui se montrait depuis si long-temps dans toutes

les émeutes, présenta en quelques articles un projet d'insurrection. Il

proposait de se rendre à la convention, en portant les Droits de l'Homme

voilés d'un crêpe, d'enlever tous les députés ayant appartenu aux

assemblées législative et constituante, de supprimer tous les ministres,

de détruire tout ce qui restait de la famille des Bourbons, etc. Legendre

se hâte de le remplacer à la tribune pour s'opposer à ces propositions.

Toute la force de sa voix put à peine couvrir les cris et les huées qui

s'élevaient contre lui, et il parvint avec la plus grande peine à

combattre les motions incendiaires du jeune Varlet. Cependant on voulait

assigner un terme fixe à l'insurrection, et prendre jour pour aller exiger

de la convention ce qu'on désirait d'elle; mais la nuit étant déjà

avancée, chacun finit par se retirer sans aucune décision prise.

Tout Paris était déjà instruit de ce qui s'était dit, soit dans les deux

réunions de la mairie, le 19 et le 20, soit dans la séance des Cordeliers

du 21. Une foule de membres du _comité central révolutionnaire_ avaient

eux-mêmes dénoncé les propos qui s'y étaient tenus, les propositions qu'on

y avait faites, et le bruit d'un complot contre un grand nombre de

citoyens et de députés était universellement répandu. La commission des

douze en était informée avec le plus grand détail, et se préparait à agir

contre les auteurs désignés des propositions les plus violentes.

La section de la Fraternité les dénonça formellement le 24 par une adresse

à la convention; elle rapporta tout ce qui s'était dit et fait dans

l'assemblée de la mairie, et accusa hautement le maire d'y avoir assisté.

Le côté droit couvrit d'applaudissemens cette courageuse dénonciation, et

demanda que Pache fût appelé à la barre. Marat répondit que les membres du

côté droit étaient eux-mêmes les seuls conspirateurs; que Valazé, chez

lequel ils se réunissaient tous les jours, leur avait donné avis de

s'armer, et qu'ils s'étaient rendus à la convention avec des pistolets.

«Oui, réplique Valazé, j'ai donné cet avis, parce qu'il devenait

nécessaire de défendre notre vie, et certainement nous l'aurions

défendue.---Oui, oui, s'écrient énergiquement tous les membres du côté

droit.» Lasource ajoute un fait des plus graves, c'est que les conjurés,

croyant apparemment que l'exécution était fixée pour la nuit dernière,

s'étaient rendus chez lui pour l'enlever.

Dans ce moment, on apprend que la commission des douze est munie de tous

les renseignemens nécessaires pour découvrir le complot et en poursuivre

les auteurs, et on annonce un rapport de sa part pour le lendemain. La

convention déclare en attendant que la section de la Fraternité a bien

mérité de la patrie.

Le soir du même jour, grand tumulte à la municipalité contre la section de

la Fraternité, qui a, dit-on, calomnié le maire et les patriotes, en

supposant qu'ils veulent égorger la représentation nationale. De ce que le

projet n'avait été qu'une proposition, combattue d'ailleurs par le maire,

Chaumette et la commune induisaient que c'était une calomnie que de

supposer une conspiration réelle. Sans doute ce n'en était pas une dans le

vrai sens du mot, ce n'était pas une de ces conspirations profondément et

secrètement ourdies comme on les fait dans les palais, mais c'était une de

ces conspirations telles que la multitude d'une grande ville en peut

former; c'était le commencement de ces mouvemens populaires,

tumultueusement proposés, et tumultueusement exécutés par la foule

entraînée, comme au 14 juillet et au 10 août. En ce sens, il s'agissait

d'une véritable conspiration. Mais celles-là, il est inutile de vouloir

les arrêter, car elles ne surprennent pas l'autorité ignorante et

endormie, mais elles emportent ouvertement et à la face du ciel l'autorité

avertie et éveillée.

Le lendemain 24, deux autres sections, celles des Tuileries et de la

Butte-des-Moulins, se joignirent à celle de la Fraternité pour dénoncer

les mêmes faits. «Si la raison ne peut l'emporter, disait la

Butte-des-Moulins, faites un appel aux bons citoyens de Paris, et d'avance

nous pouvons vous assurer que notre section ne contribuera pas peu à faire

rentrer dans la poussière ces royalistes déguisés qui prennent insolemment

le titre de _sans-culottes_.» Le même jour, le maire écrivit à l'assemblée

pour expliquer ce qui s'était passé à la mairie. «Ce n'était pas,

disait-il, un complot, c'était une simple délibération sur la composition

de la liste des suspects. Quelques _mauvaises têtes_ avaient bien

interrompu la délibération par quelques propositions déraisonnables, mais

lui, Pache, avait rappelé à l'ordre ceux qui s'en écartaient, et ces

mouvemens d'imagination n'avaient eu aucune suite.» On tint peu de compte

de la lettre de Pache, et on écouta la commission des douze, qui se

présenta pour proposer un décret de sûreté générale. Ce décret mettait la

représentation nationale, et les dépôts renfermant le trésor public, sous

la sauvegarde des bons citoyens. Tous devaient, à l'appel du tambour, se

rendre au lieu du rassemblement de la compagnie du quartier, et marcher au

premier signal qui leur serait donné. Aucun ne pouvait manquer au

rendez-vous; et, en attendant la nomination d'un commandant-général, en

remplacement de Santerre, parti pour la Vendée, le plus ancien chef de

légion devait avoir le commandement supérieur. Les assemblées de section

devaient être fermées à dix heures du soir; les présidens étaient rendus

responsables de l'exécution de cet article. Le projet de décret fut adopté

en totalité, malgré quelques débats, et malgré Danton, qui dit qu'en

mettant ainsi l'assemblée et les établissemens publics sous la sauvegarde

des citoyens de Paris, on _décrétait la peur_.

Immédiatement après avoir proposé ce décret, la commission des douze fit

arrêter à la fois les nommés Marino et Michel, administrateurs de

police, accusés d'avoir fait à l'assemblée de la mairie les propositions

qui causaient tant de rumeur. Elle fit arrêter en outre le substitut du

procureur de la commune, Hébert, lequel écrivait, sous le nom du _père

Duchêne_, une feuille encore plus ordurière que celle de Marat, et mise,

par un langage hideux et dégoûtant, à la portée de la plus basse populace.

Hébert, dans cette feuille, imprimait ouvertement tout ce que les nommés

Marino et Michel étaient accusés d'avoir verbalement proposé à la mairie.

La commission crut donc devoir poursuivre à la fois et ceux qui prêchaient

et ceux qui voulaient exécuter une nouvelle insurrection. A peine l'ordre

d'arrestation était-il lancé contre Hébert, qu'il se rendit en toute hâte

à la commune pour annoncer ce qui lui arrivait, et montrer au conseil

général le mandat d'arrêt dont il était frappé. On l'arrachait, disait-il,

à ses fonctions, mais il allait obéir. La commune ne devait pas oublier le

serment qu'elle avait fait de se regarder comme frappée lorsqu'un de ses

membres le serait. Il n'invoquait pas ce serment pour lui, car il était

prêt à porter sa tête sur l'échafaud, mais pour ses concitoyens menacés

d'un nouvel esclavage. De nombreux applaudissemens accueillent Hébert.

Chaumette, le procureur en chef, l'embrasse; le président lui donne

l'accolade au nom de tout le conseil. La séance est déclarée permanente

jusqu'à ce qu'on ait des nouvelles d'Hébert. Les membres du conseil sont

invités à porter des consolations et des secours aux femmes et aux enfans

de tous ceux qui sont ou seront détenus.

La séance fut permanente, et d'heure en heure on envoyait à la commission

des douze pour avoir des nouvelles du magistrat arraché, disait-on, à ses

fonctions. A deux heures et demie de la nuit, on apprit qu'il subissait un

interrogatoire, et que Varlet avait été arrêté aussi. A quatre heures, on

annonça qu'Hébert avait été mis en état d'arrestation à l'Abbaye. A cinq

heures, Chaumette se rendit dans sa prison pour le voir, mais il ne put

être introduit. Le matin, le conseil général rédigea une pétition à la

convention, et la fit porter par des cavaliers dans les sections, afin

d'avoir leur adhésion. Presque dans toutes les sections on se battait; on

voulait changer à chaque instant les bureaux et les présidens, empêcher ou

faire des arrestations, adhérer ou s'opposer au système de la commune,

signer ou rejeter la pétition qu'elle proposait. Enfin cette pétition,

approuvée par un grand nombre de sections, fut présentée dans la journée

du 25 à la convention. La députation de la commune se plaignait des

calomnies répandues contre les magistrats du peuple; elle demandait que la

pétition de la section de la Fraternité fût remise à l'accusateur public,

pour que les coupables, s'il en existait, ou les calomniateurs, fussent

punis. Elle demandait enfin justice de la commission des douze, qui avait

commis un attentat sur la personne d'un magistrat du peuple, en le faisant

enlever à ses fonctions, et enfermer à l'Abbaye. Isnard présidait en ce

moment, et devait répondre à la députation. «Magistrats du peuple, dit-il

d'un ton grave et sévère, il est urgent que vous entendiez des vérités

importantes. La France a confié ses représentans à la ville de Paris, et

elle veut qu'ils y soient en sûreté. Si la représentation nationale était

violée par une de ces conspirations dont nous avons été entourés depuis le

10 mars, et dont les magistrats ont été les derniers à nous avertir, je le

déclare au nom de la république, Paris éprouverait la vengeance de la

France, et serait rayé de la liste des cités.» Cette réponse solennelle et

grande produisit sur l'assemblée une impression profonde. Une foule de

voix en demandaient l'impression. Danton soutint qu'elle était faite pour

augmenter la division qui commençait à éclater entre Paris et les

départemens, et qu'il ne fallait rien faire qui pût accroître ce malheur.

La convention, croyant que c'était assez de l'énergie de la réponse, et de

l'énergie de la commission des douze, passa à l'ordre du jour, sans

ordonner l'impression proposée.

Les députés de la commune furent donc congédiés sans avoir rien obtenu.

Tout le reste de la journée du 25 et toute la journée du lendemain 26, se

passèrent en scènes tumultueuses dans les sections. On se battait de

toutes parts, et les deux opinions avaient alternativement le dessus,

suivant l'heure du jour, et suivant le nombre variable des membres de

chaque parti. La commune continuait d'envoyer des députés pour s'enquérir

de l'état d'Hébert. Une fois on l'avait trouvé reposant; une autre fois il

avait prié la commune d'être tranquille sur son compte. On se plaignait

qu'il fût sur un misérable grabat. Des sections le prenaient sous leur

protection; d'autres se préparaient à demander de nouveau son

élargissement, et avec plus d'énergie que ne l'avait fait la municipalité;

enfin des femmes, courant les carrefours avec un drapeau, voulaient

entraîner le peuple à l'Abbaye pour délivrer son magistrat chéri.

Le 27, le tumulte fut poussé à son comble. On se portait d'une section à

l'autre pour y décider l'avantage en s'y battant à coups de chaise. Enfin

vers le soir, à peu près vingt-huit sections avaient concouru à émettre le

voeu de l'élargissement d'Hébert, et à rédiger une pétition impérative à

la convention. La commission des douze, voyant quel désordre se préparait,

avait signifié au commandant de service de requérir la force armée de

trois sections, et elle avait eu soin de désigner les sections de la

Butte-des-Moulins, de Lepelletier et du Mail, qui étaient les plus

dévouées au côté droit, et prêtes même à se battre pour lui. Ces trois

sections s'empressèrent d'accourir, et se placèrent, vers les six heures

du soir, 27 mai, dans les cours du Palais-National, du côté du Carrousel,

avec leurs armes et leurs canons, mèches allumées. Elles composaient ainsi

une force imposante, et capable de protéger la représentation nationale.

Mais la foule qui se pressait autour de leurs rangs et aux diverses portes

du palais, le tumulte qui régnait, la difficulté qu'on avait à pénétrer

dans la salle, donnaient à cette scène les apparences d'un siège. Quelques

députés avaient eu de la peine à entrer, avaient même essuyé quelques

insultes au milieu de cette populace, et ils étaient venus répandre le

trouble dans l'assemblée, en disant qu'elle était assiégée. Il n'en était

rien pourtant, et si les portes étaient obstruées, elles n'étaient

cependant pas interdites. Mais les apparences suffisaient aux imaginations

irritées, et le désordre régnait dans l'assemblée. Isnard présidait. La

section de la Cité se présente, et demande la liberté de son président,

nommé Dobsen, arrêté par ordre de la commission des douze, pour avoir

refusé de lui communiquer les registres de sa section. Elle demande en

outre la liberté des autres détenus, la suppression de la commission des

douze, et la mise en accusation des membres qui la composent. «La

convention, répond Isnard, pardonne à votre jeunesse; elle ne se laissera

jamais influencer par aucune portion du peuple.» La convention approuve la

réponse. Robespierre veut au contraire la blâmer. Le côté droit s'y

oppose, une lutte des plus vives s'engage, et le bruit du dedans, celui du

dehors, concourent à produire un tumulte épouvantable. Dans ce moment, le

maire et le ministre de l'intérieur arrivent à la barre, croyant, comme on

le disait dans Paris, que la convention était assiégée. A la vue du

ministre de l'intérieur, un cri général s'élève de tous côtés, pour lui

demander compte de l'état de Paris et des environs de la salle. La

situation de Garat était embarrassante, car il fallait se prononcer entre

les deux partis, ce qui ne convenait pas plus à la douceur de son

caractère qu'à son scepticisme politique. Cependant ce scepticisme

provenant d'une grande impartialité d'esprit, il eût été heureux qu'on

pût, dans le moment, l'écouter et le comprendre. Il prend la parole, et

remonte à la cause des troubles. La première cause, selon lui, est le

bruit qui s'est répandu d'un conciliabule formé à la mairie pour comploter

contre la représentation nationale. Garat répète alors, d'après Pache, que

ce conciliabule n'était point une réunion de conspirateurs, mais une

réunion légale, ayant un but connu; que si, en l'absence du maire,

quelques esprits ardens avaient fait des propositions coupables, ces

propositions, repoussées avec indignation lorsque le maire était présent,

n'avaient eu aucune suite, et qu'on ne pouvait voir là un véritable

complot; que l'institution de la commission des douze pour la poursuite de

ce prétendu complot, et les arrestations qu'elle avait faites, étaient

devenues la cause du trouble actuel; qu'il ne connaissait pas Hébert;

qu'il n'avait reçu aucun renseignement défavorable sur son compte; qu'il

savait seulement qu'Hébert était l'auteur d'un genre d'écrit méprisable

sans doute, mais regardé à tort comme dangereux; que la constituante et

l'assemblée législative dédaignèrent toujours les écrits dégoûtans

répandus contre elles, et que la rigueur exercée contre Hébert avait dû

paraître nouvelle et peut-être intempestive; que la commission des douze,

composée d'hommes de bien et d'excellens patriotes, était dans de

singulières préventions, qu'elle paraissait trop dominée du désir de

montrer une grande énergie. Ces paroles sont fort applaudies par le côté

gauche et la Montagne. Garat, arrivant ensuite à la situation présente,

assure que la convention n'est point en danger, que les citoyens qui

l'entourent sont pleins de respect pour elle. A ces mots, un député

l'interrompt, en disant qu'il a été insulté. «Soit, reprend Garat, je ne

réponds pas de ce qui peut arriver à un individu, au milieu d'une foule

renfermant des hommes de toute espèce; mais que la convention tout entière

se montre à la porte, et je réponds pour elle que tout le peuple s'ouvrira

devant elle avec respect, qu'il saluera sa présence et obéira à sa voix.»

Garat termine en présentant quelques vues conciliatoires, et en indiquant,

avec le plus d'adresse possible, que c'est en voulant réprimer les

violences des jacobins qu'on s'exposait à les exciter davantage. Garat

avait raison, sans doute; c'est en voulant se mettre en défense contre un

parti qu'on l'irrite davantage, et qu'on précipite la catastrophe; mais

quand la lutte est inévitable, faut-il succomber sans résistance?... Telle

était la situation des girondins; leur institution de la commission des

douze était une imprudence, mais une imprudence inévitable et généreuse.

Garat, après avoir achevé, se place noblement au côté droit, qui était

réputé en danger, et la convention vote l'impression et la distribution de

son rapport. Pache est entendu après Garat. Il présente les choses à peu

près sous le même jour; il rapporte que l'assemblée était gardée par trois

sections dévouées, et convoquées par la commission des douze elle-même; il

indique aussi qu'en cela la commission des douze avait transgressé ses

pouvoirs, car elle n'avait pas le droit de requérir la force armée; il

ajoute qu'un fort détachement avait mis les prisons de l'Abbaye à l'abri

de toute infraction des lois, que tout danger était dissipé, et que

l'assemblée pouvait se regarder comme entièrement en sûreté. Il demande,

en finissant que la convention veuille bien entendre des citoyens qui

demandent l'élargissement des détenus.

A ces mots, il s'élève une grande rumeur dans l'assemblée. «Il est dix

heures, s'écrie-t-on à droite; président, levez la séance!--Non, non,

répondent des voix de gauche, écoutez les pétitionnaires.» Henri Larivière

s'obstine à occuper la tribune. «Si vous voulez, dit-il, entendre

quelqu'un, il faut écouter votre commission des douze, que vous accusez de

tyrannie, et qui doit vous faire connaître ses actes pour vous mettre à

même de les apprécier.» De grands murmures couvrent sa voix. Isnard, ne

pouvant plus tenir à ce désordre, quitte le fauteuil, et il est remplacé

par Hérault-Séchelles, qui est accueilli par les applaudissemens des

tribunes. Il consulte l'assemblée, qui, entraînée par les menaces et le

bruit, vote, au milieu de cette confusion, que la séance sera continuée.

On introduit les orateurs à la barre; ils sont suivis d'une nuée de

pétitionnaires. Ils demandent insolemment la suppression d'une commission

odieuse et tyrannique, l'élargissement des détenus et _le triomphe de la

vertu_. «Citoyens, leur répond Hérault-Séchelles, _la force de la raison

et la force du peuple sont la même chose._» De bruyans applaudissemens

accueillent cette dogmatique absurdité. «Vous demandez justice,

ajoute-t-il; la justice est notre premier devoir, elle vous sera rendue.»

D'autres pétitionnaires succèdent aux précédens. Divers orateurs prennent

ensuite la parole, et on rédige un projet de décret, par lequel les

citoyens incarcérés par la commission des douze sont élargis, la

commission des douze est dissoute, et sa conduite livrée à l'examen du

comité de sûreté générale. La nuit était avancée; les pétitionnaires

s'étaient introduits en foule et obstruaient la salle. La nuit, les cris,

le tumulte, la foule, tout contribuait à augmenter la confusion. Le décret

est mis aux voix, et il est rendu sans qu'on puisse savoir s'il a été

voté. Les uns disent que le président n'a pas été entendu; d'autres, que

les votes n'ont pas été en nombre suffisant; d'autres enfin, que les

pétitionnaires ont pris la place des députés absens, et que le décret est

nul. Néanmoins il est proclamé, et les tribunes et les pétitionnaires

s'échappent, et vont annoncer à la commune, aux sections, aux Jacobins,

aux Cordeliers, que les prisonniers sont élargis et que la commission est

cassée.

Cette nouvelle répandit une grande joie populaire et un moment de calme

dans Paris. Le visage même du maire sembla respirer un contentement

sincère de voir les troubles apaisés! Cependant les girondins, décidés à

combattre en désespérés, et à ne pas céder la victoire à leurs

adversaires, se réunissent le lendemain avec la plus brûlante indignation.

Lanjuinais surtout, qui n'avait pris aucune part aux haines d'orgueil qui

divisaient les deux côtés de la convention, et à qui on pardonnait son

opiniâtreté, parce qu'aucun ressentiment personnel ne semblait l'animer,

Lanjuinais arrive plein de chaleur et de résolution pour faire honte à

l'assemblée de sa faiblesse de la veille. A peine Osselin a-t-il demandé

la lecture du décret et sa rédaction définitive, pour qu'on puisse élargir

sur-le-champ les détenus, que Lanjuinais s'élance à la tribune, et demande

la parole pour soutenir que le décret est nul et n'a pas été rendu. Des

murmures violens l'interrompent. «Accordez-moi du silence, dit-il à la

gauche, car je suis décidé à rester ici jusqu'à ce que vous m'ayez

entendu.» On ne veut entendre Lanjuinais que sur la rédaction du décret;

cependant, après des épreuves douteuses, il est décidé que, dans le doute,

il sera entendu. Il s'explique alors, et soutient que la question qui

s'agite est l'une des plus importantes pour la sûreté générale. «Plus de

cinquante mille citoyens, dit-il, ont été enfermés dans toute la France

par vos commissaires; on a fait plus d'arrestations arbitraires en un mois

que sous l'ancien régime dans un siècle, et vous vous plaignez de ce qu'on

ait enfermé deux ou trois hommes qui prêchent le meurtre et l'anarchie à

deux sous la feuille? Vos commissaires sont des proconsuls qui agissent

loin de vos yeux, et que vous laissez agir; et votre commission, placée à

côté de vous, sous votre surveillance immédiate, vous vous en défiez, vous

la supprimez! Dimanche dernier, on a proposé dans la Jacobinière de faire

un massacre dans Paris, on recommence ce soir la même délibération à

l'Évêché, on vous en fournit les preuves, on vous les offre, et vous les

repoussez! Vous protégez les hommes de sang!»

Le trouble éclate à ces paroles et couvre la voix de Lanjuinais. «On ne

peut plus délibérer, s'écrie Chambon, il n'y a plus qu'à nous retirer dans

nos départements.--On assiège vos portes, reprend Lanjuinais.--C'est faux,

crie la gauche.--Hier, ajoute Lanjuinais de toutes ses forces, vous

n'étiez pas libres, vous étiez maîtrisés par les prédicateurs du meurtre.»

Legendre, de sa place, élevant alors la voix, dit: «On veut nous faire

perdre la séance; je déclare que si Lanjuinais continue à mentir, je vais

le jeter à bas de la tribune.» A cette scandaleuse menace, l'assemblée se

soulève, et les tribunes applaudissent. Aussitôt Guadet demande que les

paroles de Legendre soient conservées dans le procès-verbal, et connues de

toute la France, pour qu'elle sache comment sont traités ses députés.

Lanjuinais, continuant, soutient que le décret de la veille n'a pas été

rendu, car les pétitionnaires ont voté avec les députés, ou que s'il a été

rendu, il doit être rapporté, parce que l'assemblée n'était pas libre.

«Quand vous êtes libres, ajoute Lanjuinais, vous ne votez pas l'impunité

du crime.» A gauche, on affirme que Lanjuinais altère les faits; que les

pétitionnaires n'ont pas voté, qu'ils se sont retirés dans les couloirs. A

droite, on assure le contraire, et, sans s'être entendu à cet égard, on

met aux voix le rapport du décret. A une majorité de cinquante-une voix,

le décret est rapporté. «Vous avez fait, dit alors Danton, un grand acte

de justice, et j'espère qu'il sera reproduit avant la fin de la séance;

mais si la commission que vous venez de réintégrer conserve ses pouvoirs

tyranniques, si les magistrats du peuple ne sont pas rendus à la liberté

et à leurs fonctions, alors je vous déclare qu'après avoir prouvé que nous

passons nos ennemis en prudence et en sagesse, nous _prouverons que nous

les passons en audace et en vigueur révolutionnaire_.» On met alors aux

voix l'élargissement provisoire des détenus, et il est prononcé à

l'unanimité. Rabaut Saint-Étienne veut être entendu au nom de la

commission des douze, invoque l'attention au nom du salut public, et ne

peut se faire écouter; enfin il donne sa démission.

Le décret avait été ainsi rapporté, et la majorité, revenue au côté droit,

semblait prouver que les décrets n'appartiendraient au côté gauche que

dans quelques momens de faiblesse. Quoique les magistrats réclamés eussent

été élargis, quoique Hébert fût rendu à la commune, où il recevait des

couronnes, néanmoins le rapport du décret avait soulevé toutes les

passions, et l'orage, qui semblait s'être dissipé un moment, allait enfin

éclater d'une manière plus terrible.

Le jour même, l'assemblée qui s'était tenue à la mairie, et qui ne s'y

réunissait plus depuis que le maire avait interdit les propositions dites

de _salut public_, fut renouvelée à l'Évêché, dans le club électoral, où

se rendaient parfois quelques électeurs. Elle fut composée de commissaires

des sections, choisis dans les comités de surveillance, de commissaires de

la commune, du départemens et des divers clubs. Les femmes mêmes y étaient

représentées, et sur cinq cents personnes on comptait cent femmes, à la

tête desquelles s'en trouvait une, fameuse par ses emportemens politiques

et son éloquence populaire. Le premier jour, il ne parut à cette réunion

que les envoyés de trente-six sections; il en restait douze qui n'avaient

pas député de commissaires, et on leur adressa une nouvelle convocation.

On s'occupa ensuite de nommer une commission de six membres, chargée

d'imaginer et de présenter le lendemain les moyens de salut public. On se

sépara après cette mesure préliminaire, et on s'ajourna pour le lendemain

29.

Le même soir, grand tumulte dans les sections. Malgré le décret de la

convention qui les ferme à dix heures, elles se prolongent bien après, se

constituent à cette heure en _sociétés patriotiques_, et, sous ce nouveau

titre, continuent leurs séances fort avant dans la nuit. Dans les unes, on

prépare de nouvelles adresses contre la commission des douze; dans les

autres, on fait des pétitions à l'assemblée, pour lui demander

l'explication de ces paroles d'Isnard: _Paris sera rayé de la liste des

cités_.

A la commune, long discours de Chaumette sur la conspiration évidente qui

se trame contre la liberté, sur les ministres, sur le côté droit, etc.

Hébert arrive, raconte sa détention, reçoit une couronne qu'il dépose sur

le buste de J.-J. Rousseau, et retourne ensuite à sa section, accompagné

par des commissaires de la commune, qui ramènent en triomphe le magistrat

délivré de ses fers.

Le lendemain 29, la convention est affligée de deux nouvelles fâcheuses

venant des deux points militaires les plus importans, le Nord et la

Vendée. L'armée du Nord a été repoussée entre Bouchain et Cambray;

Valenciennes et Cambray sont privées de toute communication. A Fontenay,

les troupes républicaines ont été complètement battues par M. de Lescure,

qui s'est emparé de Fontenay même. Ces nouvelles répandent la plus grande

consternation, et rendent plus dangereuse la situation du parti modéré.

Les sections se succèdent, avec des bannières portant ces mots:

_Résistance à l'oppression_. Les unes demandent, comme elles l'avaient

annoncé la veille, l'explication des paroles d'Isnard; les autres

déclarent qu'il n'y a plus d'autre inviolabilité que celle du peuple, que

par conséquent les députés qui ont cherché à armer les départemens contre

Paris, doivent être mis en accusation, que la commission des douze doit

être cassée, qu'une armée révolutionnaire doit être organisée.

Histoire de la Révolution française, Tome 04 · 第 8 / 24 题