CHAPITRE VIII.

ÉTABLISSEMENT DU _comité de Salut public_.--L'IRRITATION DES PARTIS

AUGMENTE A PARIS.--RÉUNION DÉMAGOGIQUE DE L'ÉVÊCHÉ; PROJETS DE PÉTITIONS

INCENDIAIRES.--RENOUVELLEMENT DE LA LUTTE ENTRE LES DEUX CÔTÉS DE

L'ASSEMBLÉE.--DISCOURS ET ACCUSATION DE ROBESPIERRE CONTRE LES COMPLICES

DE DUMOURIEZ ET LES GIRONDINS.--RÉPONSE DE VERGNIAUD.--MARAT EST DÉCRÉTÉ

D'ACCUSATION ET ENVOYÉ DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--PÉTITION DES

SECTIONS DE PARIS DEMANDANT L'EXPULSION DE 22 MEMBRES DE LA CONVENTION.

--RÉSISTANCE DE LA COMMUNE A L'AUTORITÉ DE L'ASSEMBLÉE.--ACCROISSEMENT DE

SES POUVOIRS.--MARAT EST ACQUITTÉ ET PORTÉ EN TRIOMPHE.--ÉTAT DES OPINIONS

ET MARCHE DE LA RÉVOLUTION DANS LES PROVINCES.--DISPOSITIONS DES

PRINCIPALES VILLES, LYON, MARSEILLE, BORDEAUX, ROUEN.--POSITION

PARTICULIÈRE DE LA BRETAGNE ET DE LA VENDÉE.--DESCRIPTION DE CES PAYS;

CAUSES QUI AMENÈRENT ET ENTRETINRENT LA GUERRE CIVILE.--PREMIERS SUCCÈS

DES VENDÉENS; LEURS PRINCIPAUX CHEFS.

La défection de Dumouriez, le fâcheux état de nos armées, et les dangers

imminens où se trouvaient exposés et la révolution et le territoire,

nécessitèrent toutes les mesures violentes dont nous venons de parler, et

obligèrent la convention à s'occuper enfin du projet si souvent renouvelé

de donner plus de force à l'action du gouvernement, en la concentrant dans

l'assemblée. Après divers plans, on s'arrêta à celui d'un comité _de salut

public_, composé de neuf membres. Ce comité devait délibérer en secret. Il

était chargé de surveiller et d'accélérer l'action du pouvoir exécutif, il

pouvait même suspendre ses arrêtés quand il les croirait contraires à

l'intérêt général, sauf à en instruire la convention. Il était autorisé

à prendre, dans les circonstances urgentes, des mesures de défense

intérieure et extérieure, et les arrêtés signés de la majorité de ses

membres devaient être exécutés sur-le-champ par le pouvoir exécutif. Il

n'était institué que pour un mois, et ne pouvait délivrer de mandat

d'amener que contre les agens d'exécution[1].

[Note 1: Le comité de salut public fut décrété dans la séance du 6 avril.]

Les membres désignés pour en faire partie étaient, Barrère, Delmas,

Bréard, Cambon, Jean Debry, Danton, Guithon Morveaux, Treilhard, Lacroix

d'Eure-et-Loir[2].

[Note 2: Il fut adjoint à ces membres trois suppléans, Robert-Lindet,

Isnard et Cambacérès.]

Ce comité, quoiqu'il ne réunît pas encore tous les pouvoirs, avait

cependant une influence immense: il correspondait avec les commissaires de

là convention, leur donnait leurs instructions, pouvait substituer aux

mesures dès ministres toutes celles qu'il lui plaisait d'imaginer.

Par Cambon il avait les finances, et avec Danton il devait acquérir

l'audace et l'influence de ce puissant chef de parti. Ainsi, par l'effet

croissant du danger, on marchait vers la dictature.

Revenus de la terreur causée par la désertion de Dumouriez, les partis

songeaient maintenant à s'en imputer la complicité, et le plus fort devait

nécessairement accabler le plus faible. Les sections, les sociétés

populaires, par lesquelles tout commençait ordinairement, prenaient

l'initiative et dénonçaient les girondins par des pétitions et des

adresses.

Il s'était formé, d'après une doctrine de Marat, une nouvelle réunion plus

violente encore que toutes les autres. Marat avait dit que jusqu'à ce jour

on n'avait fait que _bavarder_ sur la souveraineté du peuple; que d'après

cette doctrine bien entendue chaque section était souveraine dans son

étendue, et pouvait à chaque instant révoquer les pouvoirs qu'elle avait

donnés. Les plus forcenés agitateurs, s'emparant de ce principe, s'étaient

en effet prétendus députés par les sections, pour vérifier l'usage qu'on

faisait de leurs pouvoirs, et aviser au salut de la chose publique. Ils

s'étaient réunis à l'Évêché, et se disaient autorisés à correspondre avec

toutes les municipalités de la république. Aussi se nommaient-ils _Comité

central de salut public_. C'est de là que partaient les propositions les

plus incendiaires. On y avait résolu d'aller en corps à la convention, lui

demander si elle avait des moyens de sauver la patrie. Cette réunion, qui

avait fixé les regards de l'assemblée, attira aussi ceux de la commune et

des jacobins. Robespierre, qui sans doute désirait le résultat de

l'insurrection, mais qui redoutait l'emploi de ce moyen, et qui avait eu

peur à la veille de chaque mouvement, s'éleva contre les résolutions

violentes discutées dans ces réunions inférieures, et persista dans sa

politique favorite, qui consistait à diffamer les députés prétendus

infidèles, et à les perdre dans l'opinion, avant d'employer contre eux

aucune autre mesure. Aimant l'accusation, il redoutait l'usage de la

force, et préférait aux insurrections les luttes des tribunes, qui étaient

sans danger, et dont il avait tout l'honneur. Marat, qui avait parfois la

vanité de la modération, comme toutes les autres, dénonça la réunion de

l'Evêché, quoiqu'il eût fourni les principes d'après lesquels on l'avait

formée. On envoya des commissaires pour s'assurer si les membres qui la

composaient étaient des hommes d'un zèle outré, ou bien des agitateurs

payés. Après s'être convaincue que ce n'était que des patriotes trop

ardens, la société des jacobins, ne voulant pas les exclure de son sein,

comme on l'avait proposé, fit dresser une liste de leurs noms pour pouvoir

les surveiller, et elle proposa une désapprobation publique de leur

conduite, parce que, suivant elle, il ne devait pas y avoir d'autre centre

de salut public qu'elle-même. Ainsi s'était préparée, et avait été

critiquée d'avance, l'insurrection du 10 août. Tous ceux qui n'ont pas

l'audace d'agir, tous ceux qui sont fâchés de se voir devancés,

désapprouvent les premières tentatives, tout en désirant leur résultat.

Danton seul gardait sur ces mouvemens un profond silence, et ne désavouait

ni ne désapprouvait les agitateurs subalternes. Il n'aimait point à

triompher à la tribune par de longues accusations, et il préférait les

moyens d'action qui, dans ses mains, étaient immenses, car il avait à sa

disposition tout ce que Paris renfermait de plus immoral et de plus

turbulent. On ne sait cependant s'il agissait secrètement, mais il gardait

un silence menaçant.

Plusieurs sections condamnèrent la réunion de l'Évêché; et celle du Mail

fit, à ce sujet, une pétition énergique à la convention. Celle de

Bonne-Nouvelle vint, au contraire, lire une adresse dans laquelle elle

dénonçait, comme amis et complices de Dumouriez, Brissot, Vergniaud,

Guadet, Gensonné, etc., et demandait qu'on les frappât du glaive des lois.

Après de vives agitations, en sens contraires, les pétitionnaires reçurent

les honneurs de la séance; mais il fut déclaré qu'à l'avenir l'assemblée

n'entendrait plus d'accusation contre ses membres, et que toute

dénonciation de ce genre serait déposée au comité de salut public.

La section de la Halle-aux-Blés, qui était l'une des plus violentes, fit

une nouvelle pétition, sous la présidence de Marat, et l'envoya aux

Jacobins, aux sections et à la commune, pour qu'elle reçût leur

approbation, et que, sanctionnée ainsi par toutes les autorités de la

capitale, elle fût solennellement présentée par le maire Pache à la

convention. Dans cette pétition, colportée de lieux en lieux, et

universellement connue, on disait qu'une partie de la convention était

corrompue, qu'elle conspirait avec les accapareurs, qu'elle était complice

de Dumouriez, et qu'il fallait la remplacer par les suppléans. Le 10

avril, tandis que cette pétition circulait de section en section, Pétion,

indigné, demande la parole pour une motion d'ordre. Il s'élève, avec une

véhémence qui ne lui était pas ordinaire, contre les calomnies dont une

partie de la convention est l'objet, et il demande des mesures de

répression. Danton, au contraire, réclame une mention honorable en faveur

de la pétition qui se prépare. Pétion, révolté, veut qu'on envoie ses

auteurs au tribunal révolutionnaire. Danton répond que de vrais

Représentans, forts de leur conscience, ne doivent pas craindre la

calomnie, qu'elle est inévitable dans une république, et que d'ailleurs on

n'a encore ni repoussé les Autrichiens, ni fait une constitution, et que

par conséquent il est douteux que la convention ait mérité des éloges. Il

insiste ensuite pour qu'on cesse de s'occuper de querelles particulières,

et pour que ceux qui se croient calomniés s'adressent aux tribunaux. On

écarte donc la question; mais Fonfrède la ramène, et on l'écarte encore.

Robespierre, passionné pour les querelles personnelles, la reproduit de

nouveau, et demande à déchirer le voile. On lui accorde la parole, et il

commence contre les girondins la plus amère, la plus atroce diffamation

qu'il se fût encore permise. Il faut s'arrêter à ce discours, qui montre

comment la conduite de ses ennemis se peignait dans sa sombre

intelligence[1].

[Note 1: Voyez la note 5 à la fin du troisième volume, qui peint le

caractère de Robespierre.]

Suivant lui, il existait au-dessous de la grande aristocratie, dépossédée

en 1789, une aristocratie bourgeoise, aussi vaniteuse et aussi despotique

que la précédente, et dont les trahisons avaient succédé à celle de la

noblesse. La franche révolution ne lui convenait pas, et il lui fallait un

roi avec la constitution de 1791, pour assurer sa domination. Les

girondins en étaient les chefs. Sous la législative, ils s'étaient emparés

des ministères par Roland, Clavière et Servan; après les avoir perdus, ils

avaient voulu se venger par le 20 juin; et à la veille du 10 août, ils

traitaient avec la cour, et offraient la paix à condition qu'on leur

rendrait le pouvoir. Le 10 août même, ils se contentaient de suspendre le

roi, n'abolissaient pas la royauté, et nommaient un gouverneur au prince

royal. Après le 10 août, ils s'emparaient encore des ministères, et

calomniaient la commune pour ruiner son influence et s'assurer une

domination exclusive. La convention formée, ils envahissaient les comités,

continuaient de calomnier Paris, de présenter cette ville comme le foyer

de tous les crimes, pervertissaient l'opinion publique par le moyen de

leurs journaux, et des sommes immenses que Roland consacrait à la

distribution des écrits les plus perfides. En janvier, enfin, ils

s'opposaient à la mort du tyran, non par intérêt pour sa personne, mais

par intérêt pour la royauté. «Cette faction, continuait Robespierre, est

seule cause de la guerre désastreuse que nous soutenons maintenant. Elle

l'a voulue pour nous exposer à l'invasion de l'Autriche, qui promettait un

congrès avec la constitution bourgeoise de 1791. Elle l'a dirigée avec

perfidie, et après s'être servie du traître Lafayette, elle s'est servie

depuis du traître Dumouriez, pour arriver au but qu'elle poursuit depuis

si long-temps. D'abord, elle a feint d'être brouillée avec Dumouriez, mais

la brouillerie n'était pas sérieuse, car autrefois elle l'a porté au

ministère par Gensonné, son ami, et elle lui a fait allouer six millions

de dépenses secrètes. Dumouriez, s'entendant avec la faction, a sauvé les

Prussiens dans l'Argonne, tandis qu'il aurait pu les anéantir. En

Belgique, à la vérité, il a remporté une grande victoire, mais il lui

fallait un grand succès pour obtenir la confiance publique, et dès qu'il a

eu cette confiance, il en a abusé de toutes les manières. Il n'a pas

envahi la Hollande, qu'il aurait pu occuper dès la première campagne; il a

empêché la réunion à la France des pays conquis, et le comité

diplomatique, d'accord avec lui, n'a rien négligé pour écarter les députés

belges qui demandaient la réunion. Ces envoyés du pouvoir exécutif, que

Dumouriez avait si mal traités parce qu'ils vexaient les Belges, ont tous

été choisis par les girondins, et ils étaient convenus d'envoyer des

désorganisateurs contre lesquels on sévirait publiquement, pour déshonorer

la cause républicaine. Dumouriez, après avoir tardivement attaqué la

Hollande, revient en Belgique, perd la bataille de Nerwinde, et c'est

Miranda, l'ami de Pétion et sa créature, qui, par sa retraite, décide la

perte de cette bataille. Dumouriez se replie alors, et lève l'étendard de

la révolte, au moment même où la faction excitait les soulèvemens du

royalisme dans l'Ouest. Tout était donc préparé pour ce moment. Un

ministre perfide avait été placé à la guerre pour cette circonstance

importante; le comité de sûreté générale, composé de tous les girondins,

excepté sept ou huit députés fidèles qui n'y allaient pas, ce comité ne

faisait rien pour prévenir les dangers publics. Ainsi rien n'avait été

négligé pour le succès de la conspiration. Il fallait un roi, mais les

généraux appartenaient tous à Égalité. La famille _Égalité_ était rangée

autour de Dumouriez; ses fils, sa fille et jusqu'à l'intrigante Sillery,

se trouvaient auprès de lui. Dumouriez commence par des manifestes, et que

dit-il? tout ce que les orateurs et les écrivains de la faction disaient à

la tribune et dans les journaux: que la convention était composée de

scélérats, à part une petite portion saine; que Paris était le foyer de

tous les crimes; que les jacobins étaient des désorganisateurs qui

répandaient le trouble et la guerre civile, etc.»

Telle est la manière dont Robespierre explique et la défection de

Dumouriez, et l'opposition des girondins. Après avoir longuement développé

cet artificieux tissu de calomnies, il propose d'envoyer au tribunal

révolutionnaire les complices de Dumouriez, tous les d'Orléans et leurs

amis. «Quant aux députés Guadet, Gensonné, Vergniaud, etc., ce serait,

dit-il avec une méchante ironie, un sacrilège que d'accuser d'aussi

honnêtes gens, et sentant mon impuissance à leur égard, je m'en remets à

la sagesse de l'assemblée.»

Les tribunes et la Montagne applaudirent leur _vertueux_ orateur. Les

girondins étaient indignés de cet infâme système, auquel une haine perfide

avait autant de part qu'une défiance naturelle de caractère, car il y

avait dans ce discours un art singulier à rapprocher les faits, à prévenir

les objections, et Robespierre avait montré dans cette lâche accusation

plus de véritable talent que dans toutes ses déclamations ordinaires.

Vergniaud s'élance à la tribune, le coeur oppressé, et demande la parole

avec tant de vivacité, d'instance, de résolution, qu'on la lui accorde, et

que les tribunes et la Montagne finissent par la lui laisser sans trouble.

Il oppose au discours médité de Robespierre un discours improvisé avec la

chaleur du plus éloquent et du plus innocent des hommes.

«Il osera, dit-il, répondre à monsieur Robespierre, et il n'emploiera ni

temps ni art pour répondre, car il n'a besoin que de son âme. Il ne

parlera pas pour lui, car il sait que dans les temps de l'évolution, la

lie des nations s'agite, et domine un instant les hommes de bien, mais

pour éclairer la France. Sa voix, qui plus d'une fois a porté la terreur

dans ce palais, d'où elle a concouru à précipiter la tyrannie, la portera

aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur propre

tyrannie à celle de la royauté.»

Alors il répond à chaque inculpation de Robespierre, ce que chacun y peut

répondre d'après la simple connaissance des faits. Il a provoqué la

déchéance par son discours de juillet. Un peu avant le 10 août, doutant du

succès de l'insurrection, ne sachant même pas si elle aurait lieu, il a

indiqué à un envoyé de la cour ce qu'elle devait faire pour se réconcilier

avec la nation et sauver la patrie. Le 10 août, il a siégé au bruit du

canon, tandis que monsieur Robespierre était dans une cave. Il n'a pas

fait prononcer la déchéance, parce que le combat était douteux; et il a

proposé de nommer un gouverneur au dauphin, parce que, dans le cas où la

royauté eût été maintenue, une bonne éducation donnée au jeune prince

assurait l'avenir de la France. Lui et ses amis ont fait déclarer la

guerre, parce qu'elle l'était déjà de fait, et qu'il valait mieux la

déclarer ouvertement, et se défendre, que la souffrir sans la faire. Lui

et ses amis ont été portés au ministère et dans les comités par la voix

publique. Dans la commission des vingt et un de l'assemblée législative,

ils se sont opposés à ce qu'on quittât Paris, et ils ont préparé les

moyens que la France a déployés dans l'Argonne. Dans le comité de sûreté

générale de la convention, ils ont travaillé constamment, et à la face de

leurs collègues qui pouvaient assister à leurs travaux. Lui, Robespierre,

a déserté le comité et n'y a jamais paru. Ils n'ont pas calomnié Paris,

mais combattu les assassins qui usurpaient le nom de Parisiens, et

déshonoraient Paris et la république. Ils n'ont pas perverti l'opinion

publique, car pour sa part il n'a pas écrit une seule lettre, et ce que

Roland a répondu est connu de tout le monde. Lui et ses amis ont demandé

L'appel au peuple dans le procès de Louis XVI, parce qu'ils ne croyaient

pas que, dans une question aussi importante, on pût se passer de

l'adhésion nationale. Pour lui personnellement, il connaît à peine

Dumouriez, et ne l'a vu que deux fois; la première à son retour de

l'Argonne, la seconde à son retour de la Belgique; mais Danton, Santerre,

le voyaient, le félicitaient, le couvraient de caresses, et le faisaient

dîner tous les jours avec eux. Quant à Égalité, il ne le connaît pas

davantage. Les montagnards seuls l'ont connu et fréquenté; et, lorsque les

girondins l'attaquaient, les montagnards l'ont constamment défendu. Ainsi,

que peut-on reprocher à lui et à ses amis?... D'être des meneurs, des

intrigans? Mais ils ne courent pas les sections pour les agiter; ils ne

remplissent pas les tribunes pour arracher des décrets par la terreur; ils

n'ont jamais voulu laisser prendre les ministres dans les assemblées dont

ils étaient membres. Des modérés?... Mais ils ne l'étaient pas au 10 août,

lorsque Robespierre et Marat se cachaient; ils l'étaient en septembre,

lorsqu'on assassinait les prisonniers et qu'on pillait le Garde-Meuble.

«Vous savez, dit en finissant Vergniaud, si j'ai dévoré en silence les

amertumes dont on m'abreuve depuis six mois, si j'ai su sacrifier à ma

patrie les plus justes ressentimens; vous savez si, sous peine de lâcheté,

sous peine de m'avouer coupable, sous peine de compromettre le peu de bien

qu'il m'est encore permis de faire, j'ai pu me dispenser de mettre dans

tout leur jour les impostures et la méchanceté de Robespierre. Puisse

cette journée être la dernière que nous perdions en débats scandaleux!»

Vergniaud demande ensuite qu'on mande la section de la Halle-aux-Blés,

et qu'on se fasse apporter ses registres.

Le talent de Vergniaud avait captivé jusqu'à ses ennemis. Sa bonne foi, sa

touchante éloquence, avaient intéressé et entraîné la grande majorité de

l'assemblée, et on lui prodiguait de toutes parts les plus vifs

témoignages. Guadet demande la parole; mais à sa vue la Montagne

silencieuse s'ébranle, et pousse des cris affreux. La séance fut

suspendue, et ce ne fut que le 12 que Guadet obtint à son tour la faculté

de répondre à Robespierre, et le fit de manière à exciter les passions

bien plus vivement que Vergniaud. Personne, selon lui, n'avait conspiré;

mais les apparences, s'il y en avait, étaient bien plus contre les

montagnards et les jacobins qui avaient eu des relations avec Dumouriez et

Égalité, que contre les girondins qui étaient brouillés avec tous deux.

«Qui était, s'écrie Guadet, qui était avec Dumouriez aux Jacobins, aux

spectacles? Votre Danton.--Ah! tu m'accuses, s'écrie Danton; tu ne connais

pas ma force!»

La fin du discours de Guadet est remise au lendemain. Il continue à

rejeter toute conspiration, s'il y en a une, sur les Montagnards. Il lit,

en finissant, une adresse qui, comme celle de la Halle-aux-Blés, était

signée par Marat. Elle était des jacobins, et Marat l'avait signée comme

président de la société. Elle renfermait ces paroles que Guadet lit à

l'assemblée: _Citoyens, armons-nous! La contre-révolution est dans le

gouvernement, elle est dans le sein de la convention. Citoyens,

marchons-y, marchons!_

«Oui, s'écrie Marat de sa place, oui, marchons!» A ces mots, l'assemblée

se soulève, et demande le décret d'accusation contre Marat. Danton s'y

oppose, en disant que des deux côtés de l'assemblée on paraissait d'accord

pour accuser la famille d'Orléans, qu'il fallait donc l'envoyer devant les

tribunaux, mais qu'on ne pouvait accuser Marat pour un cri jeté au milieu

d'une discussion orageuse. On répond à Danton que les d'Orléans ne doivent

plus être jugés à Paris, mais à Marseille. Il veut parler encore, mais,

sans l'écouter, on donne la priorité au décret d'accusation contre Marat,

et Lacroix demande qu'il soit mis sur-le-champ en arrestation. «Puisque

mes ennemis, s'écrie Marat, ont perdu toute pudeur, je demande une chose:

le décret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi donc accompagner

par deux gendarmes aux Jacobins, pour que j'aille leur recommander la

paix.» Sans écouter ces ridicules boutades, il est mis en arrestation, et

on ordonne la rédaction de l'acte d'accusation pour le lendemain à midi.

Robespierre courut aux Jacobins exprimer son indignation, célébrer

l'énergie de Danton, la modération de Marat, et leur recommander d'être

calmes, afin qu'on ne pût pas dire que Paris s'était insurgé pour délivrer

un jacobin.

Le lendemain, l'acte d'accusation fut lu et approuvé par l'assemblée, et

l'accusation, tant de fois proposée contre Marat, fut sérieusement

poursuivie devant le tribunal révolutionnaire.

C'était le projet d'une pétition contre les girondins qui avait amené ces

violentes explications entre les deux côtés de l'assemblée; mais il ne fut

rien statué à cet égard, et on ne pouvait rien statuer en effet, puisque

l'assemblée n'avait pas la force d'arrêter les mouvemens qui produisaient

les pétitions. On suivit avec activité le projet d'une adresse générale de

toutes les sections, et on convint d'une rédaction uniforme; sur

quarante-trois sections, trente-cinq y avaient adhéré; le conseil général

de la commune l'approuva, et le 15 avril les commissaires des trente-cinq

sections, ayant le maire Pache à leur tête, s'étaient présentés à la

barre. C'était en quelque sorte le manifeste par lequel la commune de

Paris déclarait ses intentions, et menaçait de l'insurrection en cas de

refus. Ainsi elle avait fait avant le 10 août, ainsi elle faisait à la

veille du 31 mai. Rousselin, orateur et commissaire de l'une des sections,

en fit la lecture. Après avoir retracé la conduite criminelle d'un certain

nombre de députés, la pétition demandait leur expulsion de la convention,

et les énumérait l'un après l'autre. Ils étaient vingt-deux: Brissot,

Guadet, Vergniaud, Gensonné, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles,

Biroteau, Pontécoulant, Pétion, Lanjuinais, Valazé, Hardy, Louvet,

Lehardy, Gorsas, Fauchet, Lanthénas, Lasource, Valady, Chambon.

Les tribunes applaudissent à la lecture de ces noms. Le président avertit

les pétitionnaires que la loi les oblige à signer leur pétition. Ils

s'empressent de le faire. Pache seul, essayant de prolonger sa neutralité,

demeure en arrière. On lui demande sa signature; il répond qu'il n'est pas

du nombre des pétitionnaires, et qu'il a seulement été chargé par le

conseil général de les accompagner. Mais, voyant qu'il ne peut pas

reculer, il s'avance et signe la pétition. Les tribunes l'en récompensent

par de bruyans applaudissemens.

Boyer-Fonfrède se présente aussitôt à la tribune, et dit que si la

modestie n'était pas un devoir, il demanderait à être ajouté à la

glorieuse liste des vingt-deux députés. La majorité de l'assemblée, saisie

d'un mouvement généreux, s'écrie: «Qu'on nous inscrive tous, tous!»

Aussitôt on accourt auprès dès vingt-deux députés, on leur donne les

témoignages les plus expressifs d'intérêt, on les embrasse, et la

discussion, interrompue par cette scène, est renvoyée aux jours suivans.

La discussion s'engage à l'époque fixée. Les reproches et les

justifications recommencent entre les deux côtés de l'assemblée. Des

députés du centre, profitant de quelques lettres écrites sur l'état des

armées, proposent de s'occuper des intérêts généraux de la république, et

de négliger les querelles particulières. On y consent, mais le 18 une

nouvelle pétition contre le côté droit ramène à celle des trente-cinq

sections. On dénonce en même temps divers actes de la commune: par l'un,

elle se déclare en état continuel de révolution, et par un autre, elle

établit dans son sein un comité de correspondance avec toutes les

municipalités du royaume. Depuis long-temps elle cherchait en effet à

donner à son autorité toute locale un caractère de généralité, qui lui

permit de parler au nom de la France, et de rivaliser d'autorité avec la

convention. Le comité de l'Évêché, dissous de l'avis des jacobins, avait

aussi eu pour objet de mettre Paris en communication avec les autres

villes; et maintenant la commune y voulait suppléer, en organisant cette

correspondance dans son propre sein. Vergniaud prend la parole, et

attaquant à la fois la pétition des trente-cinq sections, les actes qu'on

impute à la commune, et les projets que sa conduite décèle, demande que la

pétition soit déclarée calomnieuse, et que la municipalité soit tenue

d'apporter ses registres à l'assemblée pour faire connaître les arrêtés

qu'elle a pris. Ces propositions sont admises, malgré les tribunes et le

côté gauche. Dans ce moment, le côté droit, soutenu par la Plaine,

commençait à emporter toutes les décisions. Il avait fait nommer pour

président Lasource, l'un de ses membres les plus chauds; et il avait

encore la majorité, c'est-à-dire la légalité, faible ressource contre la

force, et qui sert tout au plus à l'irriter davantage.

Les officiers municipaux, mandés à la barre, viennent hardiment soumettre

leurs registres des délibérations, et semblent attendre l'approbation de

leurs arrêtés. Ces registres portaient, 1º que le conseil-général se

déclarait en état de révolution, tant que les subsistances ne seraient pas

assurées; 2º que le comité de correspondance avec les quarante-quatre

mille municipalités serait composé de neuf membres, et mis incessamment en

activité; 3º que douze mille exemplaires de la pétition contre les

vingt-deux seraient imprimés, et distribués par le comité de

correspondance; 4º enfin, que le conseil général se regarderait comme

frappé lorsqu'un de ses membres, ou bien un président, un secrétaire de

section ou de club, seraient poursuivis pour leurs opinions. Ce dernier

arrêté avait été pris pour garantir Marat, qui était accusé pour avoir

signé, en qualité de président de section, une adresse séditieuse.

La commune, comme on le voit, résistait pied à pied à l'assemblée, et sur

chaque point débattu prenait une décision contraire à la sienne.

S'agissait-il des subsistances, elle se constituait en révolution,

si les moyens violens étaient refusés. S'agissait-il de Marat, elle le

couvrait de son égide. S'agissait-il des vingt-deux, elle en appelait aux

quarante-quatre mille municipalités, et se mettait en correspondance avec

elles, pour leur demander en quelque sorte des pouvoirs généraux contre la

convention. L'opposition était complète sur tous les points, et de plus

accompagnée de préparatifs d'insurrection.

A peine la lecture des registres est-elle achevée, que Robespierre jeune

demande aussitôt les honneurs de la séance pour les officiers municipaux.

Le côté droit s'y oppose; la Plaine hésite, et dit qu'il serait peut-être

dangereux de déconsidérer les magistrats aux yeux du peuple, en leur

refusant un honneur banal qu'on ne refusait pas même aux plus simples

pétitionnaires. Au milieu de ces débats tumultueux, la séance se prolonge

jusqu'à onze heures du soir; le côté droit, la Plaine, se retirent, et

cent quarante-trois membres restent seuls à la Montagne pour admettre aux

honneurs de la séance la municipalité parisienne. Dans le même jour,

déclarée calomniatrice, repoussée par la majorité, et admise seulement aux

honneurs de la séance par la Montagne et les tribunes, elle devait être

profondément irritée, et devenir le point de ralliement de tous ceux qui

voulaient briser l'autorité de la convention.

Marat avait été enfin déféré au tribunal révolutionnaire, et ce fut

l'énergie du côté droit, qui, en entraînant la Plaine, décida son

accusation. Tout mouvement d'énergie honore un parti qui lutte contre un

mouvement supérieur, mais hâte sa chute. Les girondins, en poursuivant

courageusement Marat, n'avaient fait que lui préparer un triomphe. L'acte

portait en substance, que Marat ayant dans ses feuilles provoqué le

meurtre, le carnage, l'avilissement et la dissolution de la convention

nationale, et l'établissement d'un pouvoir destructeur de la liberté, il

était décrété d'accusation, et déféré au tribunal révolutionnaire. Les

jacobins, les cordeliers, tous les agitateurs de Paris, s'étaient mis en

mouvement pour ce _philosophe austère, formé_, disaient-ils, _par le

malheur et la méditation, joignant à une âme de feu une grande sagacité,

une profonde connaissance du coeur humain, sachant pénétrer les traîtres

sur leur char de triomphe, dans le moment où le stupide vulgaire les

encensait encore!--Les traîtres_, s'écriaient-ils, _les traîtres

passeront, et la réputation de Marat commence!_

Quoique le tribunal révolutionnaire ne fût pas composé alors comme il le

fut plus tard, néanmoins Marat n'y pouvait être condamné. La discussion

dura à peine quelques instans. L'accusé fut absous à l'unanimité, aux

applaudissemens d'une foule nombreuse accourue pour assister à son

jugement. C'était le 24 avril. Il est aussitôt entouré par un cortège

nombreux composé de femmes, de sans-culottes à piques, et de détachemens

des sections armées. On se saisit de lui, et on se rend à la convention

pour le replacer sur son siège de député. Deux officiers municipaux

ouvrent la marche. Marat, élevé sur les bras de quelques sapeurs, le front

ceint d'une couronne de chêne, est porté en triomphe au milieu de la

salle. Un sapeur se détache du cortège, se présente à la barre et dit:

«Citoyen président, nous vous amenons le brave Marat. Marat a toujours été

l'ami du peuple, et le peuple sera toujours l'ami de Marat! S'il faut que

la tête de Marat tombe, la tête du sapeur tombera avant la sienne.» En

disant ces mots, l'horrible pétitionnaire agitait sa hache, et les

tribunes applaudissaient avec un affreux tumulte. Il demande, pour le

cortège, la permission de défiler dans la salle. «Je vais consulter

l'assemblée,» répond le président Lasource, consterné de cette scène

hideuse. Mais on ne veut pas attendre qu'il ait consulté l'assemblée, et

de toute part la foule se précipite dans la salle. Des femmes, des hommes,

se répandent dans l'enceinte, occupent les places vacantes par le départ

des députés, révoltés de ce spectacle. Marat arrive enfin, transmis de

mains en mains et couvert d'applaudissemens. Des bras des pétitionnaires

il passe dans ceux de ses collègues de la Montagne, et on l'embrasse avec

les plus grandes démonstrations de joie. Il s'arrache enfin du milieu de

ses collègues, court à la tribune, et déclare aux législateurs qu'il vient

leur offrir un coeur pur, un nom justifié, et qu'il est prêt à mourir pour

défendre la liberté et les droits du peuple.

De nouveaux honneurs l'attendaient aux Jacobins. Les femmes avaient

préparé une grande quantité de couronnes. Le président lui en offre une.

Un enfant de quatre ans, monté sur le bureau, lui en place une sur la

tête. Marat écarte les couronnes avec un dédain insolent. «Citoyens,

s'écrie-t-il, indigné de voir une faction scélérate trahir la république,

j'ai voulu la démasquer, et _lui mettre la corde au cou_. Elle m'a résisté

en me frappant d'un décret d'accusation. Je suis sorti victorieux. La

faction est humiliée, mais n'est pas écrasée. Ne vous occupez point de

décerner des triomphes, défendez-vous d'enthousiasme. Je dépose sur le

bureau les deux couronnes que l'on vient de m'offrir, et j'invite mes

concitoyens à attendre la fin de ma carrière pour se décider.»

De nombreux applaudissemens accueillent cette impudente modestie.

Robespierre était présent à ce triomphe, dont il dédaignait sans doute le

caractère trop populaire et trop bas. Cependant il allait subir comme tout

autre la vanité du triomphateur. Les réjouissances achevées, on se hâte de

revenir à la discussion ordinaire, c'est-à-dire aux moyens de purger le

gouvernement, et d'en chasser les traîtres, les Rolandins, les Brissotins,

etc.... On propose pour cela de composer une liste des employés de toutes

les administrations, et de désigner ceux qui ont mérité leur renvoi.

«Adressez-moi cette liste, dit Marat, je ferai choix de ceux qu'il faut

renvoyer ou conserver, et je le signifierai aux ministres.» Robespierre

fait une observation; il dit que les ministres sont presque tous complices

des coupables, qu'ils n'écouteront pas la société, qu'il vaut mieux

s'adresser au comité de salut public, placé par ses fonctions au-dessus du

pouvoir exécutif, et que d'ailleurs la société ne peut sans se

compromettre communiquer avec des ministres prévaricateurs. «Ces raisons

sont frivoles, réplique Marat avec dédain; un patriote aussi pur que moi

_pourrait communiquer avec le diable_; je m'adresserai aux ministres,

et je les sommerai de nous satisfaire au nom de la société.»

Une considération respectueuse entourait toujours _le vertueux,

l'éloquent_ Robespierre; mais l'audace, le cynisme insolent de Marat

étonnaient et saisissaient toutes les têtes ardentes. Sa hideuse

familiarité lui attachait quelques forts des halles, qui étaient flattés

de cette intimité avec _l'ami du peuple_, et qui étaient tous disposés à

prêter à sa chétive personne le secours de leurs bras et de leur influence

dans les places publiques.

La colère de la Montagne provenait des obstacles qu'elle rencontrait; mais

ces obstacles étaient bien plus grands encore dans les provinces qu'à

Paris, et les contrariétés qu'allaient éprouver sur leur route ses

commissaires envoyés pour presser le recrutement, devaient bientôt pousser

son irritation au dernier terme. Toutes les provinces étaient parfaitement

disposées pour la révolution, mais toutes ne l'avaient pas embrassée avec

autant d'ardeur, et ne s'étaient pas signalées par autant d'excès que la

ville de Paris. Ce sont les ambitions oisives, les esprits ardens, les

talens supérieurs, qui les premiers s'engagent dans les révolutions; une

capitale en renferme toujours beaucoup plus que les provinces, parce

qu'elle est le rendez-vous de tous les hommes qui, par indépendance ou

ambition, abandonnent le sol, la profession et les traditions de leurs

pères. Paris devait donc produire les plus grands révolutionnaires. Placée

en outre à peu de distance des frontières, but de tous les coups de

l'ennemi, cette ville avait couru plus de danger qu'aucune cité de la

France: siège des autorités, elle avait vu s'agiter dans son sein toutes

les grandes questions. Ainsi le danger, la dispute, tout s'était réuni

pour produire chez elle l'emportement et les excès. Les provinces, qui

n'étaient pas soumises aux mêmes causes d'agitation, avaient vu ces excès

avec effroi, et partageaient les sentimens du côté droit et de la Plaine.

Mécontentes surtout des traitemens essuyés par leurs députés, elles

croyaient voir dans la capitale, outre l'exagération révolutionnaire,

l'ambition de dominer la France, comme Rome dominait les provinces

conquises. Telles étaient les dispositions de la masse calme,

industrieuse, modérée, à l'égard des révolutionnaires de Paris. Cependant

ces dispositions étaient plus ou moins prononcées suivant les

circonstances locales. Chaque province, chaque cité avait aussi ses

révolutionnaires emportés, parce qu'en tous lieux se trouvent des esprits

aventureux, des caractères ardens. Presque tous les hommes de cette espèce

s'étaient emparés des municipalités, et ils avaient profité pour cela du

renouvellement général des autorités, ordonné par la législative après le

10 août. La masse inactive et modérée cède toujours le pas aux plus

empressés, et il était naturel que les individus les plus violens

s'emparassent des fonctions municipales, les plus difficiles de toutes, et

qui exigeaient le plus de zèle et d'activité. Les citoyens paisibles, qui

forment le grand nombre, s'étaient retirés dans les sections, où ils

allaient donner quelquefois leurs votes, et exercer leurs droits civiques.

Les fonctions départementales avaient été conférées aux notables les plus

riches et les plus considérés, et par cela même les moins actifs et les

moins énergiques des hommes. Ainsi tous les chauds révolutionnaires

étaient retranchés dans les municipalités, tandis que la masse moyenne et

riche occupait les sections et les fonctions départementales.

La commune de Paris, sentant cette position, avait voulu se mettre en

correspondance avec toutes les municipalités. Mais, comme on l'a vu, elle

en avait été empêchée par la convention. La société-mère des jacobins y

avait suppléé par sa propre correspondance, et la relation qui n'avait pas

pu s'établir encore de municipalité à municipalité, existait de club à

club, ce qui revenait à peu près au même, car les mêmes hommes qui

Délibéraient dans les clubs jacobins, allaient agir ensuite dans les

conseils généraux des communes. Ainsi tout le parti jacobin de la France,

réuni dans les municipalités et dans les clubs, correspondant d'un bout du

territoire à l'autre, se trouvait en présence de la masse moyenne, masse

immense, mais divisée dans une multitude de sections, n'exerçant pas de

fonctions actives, ne correspondant pas de ville en ville, formant çà et

là quelques clubs modérés, et se réunissant quelquefois dans les sections

ou dans les conseils de départemens pour donner un vote incertain et

timide.

C'est cette différence de position qui pouvait faire espérer aux

révolutionnaires de dominer la masse de la population. Cette masse

admettait la république, mais la voulait pure d'excès, et dans le moment

elle avait encore l'avantage dans toutes les provinces. Depuis que les

municipalités, armées d'une police terrible, ayant la faculté de faire des

visites domiciliaires, de rechercher les étrangers, de désarmer les

suspects, pouvaient vexer impunément les citoyens paisibles, les sections

avaient essayé de réagir, et elles s'étaient réunies pour imposer aux

municipalités. Dans presque toutes les villes de France, elles avaient

pris un peu de courage, elles étaient en armes, résistaient aux

municipalités, s'élevaient contre leur police inquisitoriale, soutenaient

le côté droit, et réclamaient avec lui l'ordre, la paix, le respect des

Personnes et des propriétés. Les municipalités et les clubs jacobins

demandaient, au contraire, de nouvelles mesures de police, et

l'institution de tribunaux révolutionnaires dans les départemens. Dans

certaines villes on était prêt à en venir aux mains pour ces questions.

Cependant les sections étaient si fortes par le nombre, qu'elles

dominaient l'énergie des municipalités. Les députés montagnards, envoyés

pour presser le recrutement et ranimer le zèle révolutionnaire,

s'effrayaient de cette résistance, et remplissaient Paris de leurs

alarmes.

Telle était la situation de presque toute la France, et la manière dont

elle était partagée. La lutte se montrait plus ou moins vive, et les

partis plus ou moins menaçans, selon la position et les dangers de chaque

ville. Là où les dangers de la révolution paraissaient plus grands, les

jacobins étaient plus portés à employer des moyens violens, et par

conséquent la masse modérée plus disposée à leur résister. Mais ce qui

exaspérait surtout les passions révolutionnaires, c'était le danger des

trahisons intérieures, plus encore que le danger de la guerre étrangère.

Ainsi sur la frontière du Nord, menacée par les armées ennemies, et peu

travaillée par l'intrigue, on était assez d'accord; les esprits se

réunissaient dans le voeu de la défense commune, et les commissaires

envoyés depuis Lille jusqu'à Lyon, avaient fait à la convention des

rapports assez satisfaisans. Mais à Lyon, où des menées secrètes

concouraient avec la position géographique et militaire de cette ville

pour y rendre le péril plus grand, on avait vu s'élever des orages aussi

terribles que ceux de Paris. Par sa position à l'est, et par son voisinage

du Piémont, Lyon avait toujours fixé les regards de la contre-révolution.

La première émigration de Turin voulut y opérer un mouvement en 1790, et y

envoyer même un prince français. Mirabeau en avait aussi projeté un à sa

manière. Depuis que la grande émigration s'était transportée à Coblentz,

un agent avait été laissé en Suisse pour correspondre avec Lyon, et par

Lyon avec le camp de Jallès et les fanatiques du midi. Ces menées

provoquèrent une réaction de jacobinisme, et les royalistes firent naître

à Lyon des montagnards. Ceux-ci occupaient un club appelé _club central_,

et composé des envoyés de tous les clubs de quartier. A leur tête se

trouvait un Piémontais qu'une inquiétude naturelle avait entraîné de pays

en pays, et fixé enfin à Lyon, où il avait dû à son ardeur révolutionnaire

d'être nommé successivement officier municipal, et président du tribunal

civil. Son nom était _Chalier_. Il tenait dans le _club central_ un

langage qui, chez les jacobins de Paris, l'aurait fait accuser par Marat

de tendre au bouleversement, et d'être payé par l'étranger. Outre ce club,

les montagnards lyonnais avaient toute la municipalité, excepté le maire

Nivière, ami et disciple de Roland, et chef à Lyon du parti girondin.

Fatigué de tant d'orages, Nivière avait comme Pétion donné sa démission,

et comme Pétion il avait été aussi réélu par les sections, plus puissantes

et plus énergiques à Lyon que dans tout le reste de la France. Sur onze

mille votans, neuf mille avaient obligé Nivière à reprendre la mairie;

mais il s'était démis de nouveau, et cette fois la municipalité

montagnarde avait réussi à se compléter en nommant un maire de son choix.

A cette occasion on en était venu aux mains; la jeunesse des sections

avait chassé Chalier du _club central_, et dévasté la salle où il exhalait

son fanatisme. Le départemens effrayé avait appelé des commissaires de la

convention, qui, en se prononçant d'abord contre les sections, puis contre

les excès de la commune, déplurent à tous les partis, se firent dénoncer

par les jacobins et rappeler par la convention. Leur tâche s'était bornée

à recomposer le _club central_, à l'affilier aux jacobins, et, en lui

conservant son énergie, à le délivrer de quelques membres trop impurs. Au

mois de mai, l'irritation était arrivée au plus haut degré. D'un côté, la

commune, composée entièrement de jacobins, et le _club central_ présidé

par Chalier, demandaient pour Lyon un tribunal révolutionnaire, et

promenaient sur les places publiques une guillotine envoyée de Paris, et

qu'on exposait aux regards publics pour effrayer les _traîtres_ et les

aristocrates, etc.; de l'autre côté, les sections en armes étaient prêtes

à réprimer la municipalité, et à empêcher l'établissement du sanglant

tribunal que les girondins n'avaient pu épargner à la capitale. Dans cet

état de choses, les agens secrets du royalisme, répandus à Lyon,

attendaient le moment favorable pour profiter de l'indignation des

Lyonnais, prête à éclater.

Dans tout le reste du Midi jusqu'à Marseille, l'esprit républicain modéré

régnait d'une manière plus égale, et les girondins possédaient

l'attachement général de la contrée. Marseille jalousait la suprématie de

Paris, était irritée des outrages faits à son député chéri, Barbaroux, et

prête à se soulever contre la convention, si on attaquait la

représentation nationale. Quoique riche, elle n'était pas située d'une

manière favorable pour les contre-révolutionnaires du dehors, car elle ne

touchait qu'à l'Italie, où rien ne se tramait, et son port n'intéressait

pas les Anglais comme celui de Toulon. Les menées secrètes n'y avaient

donc pas autant effarouché les esprits qu'à Lyon et Paris, et la

municipalité, faible et menacée, était près d'être destituée par les

sections toutes puissantes. Le député Moïse-Bayle, assez mal reçu, avait

trouvé là beaucoup d'ardeur pour le recrutement, mais un dévouement absolu

pour la Gironde.

A partir du Rhône, et de l'est à l'ouest jusqu'aux bords de l'Océan,

cinquante ou soixante départemens manifestaient les mêmes dispositions. A

Bordeaux enfin l'unanimité était complète. Là, les sections, la

municipalité, le club principal, tout le monde était d'accord pour

combattre la violence montagnarde et pour soutenir cette glorieuse

députation de la Gironde, à laquelle on était si fier d'avoir donné le

jour. Le parti contraire n'avait trouvé d'asile que dans une seule

section, et partout ailleurs il se trouvait impuissant et condamné au

silence. Bordeaux ne demandait ni taxe, ni denrées, ni tribunal

révolutionnaire, et préparait à la fois des pétitions contre la commune de

Paris, et des bataillons pour le service de la république.

Mais le long des côtes de l'Océan, en tirant de la Gironde à la Loire, et

de la Loire aux bouches de la Seine, se présentaient des opinions bien

différentes et des dangers bien plus grands. Là, l'implacable Montagne ne

rencontrait pas seulement pour obstacle le républicanisme clément et

généreux des girondins, mais le royalisme constitutionnel de 89, qui

repoussait la république comme illégale, et le fanatisme des temps

féodaux, qui était armé contre la révolution de 93, contre la révolution

de 89, et qui ne reconnaissait que l'autorité temporelle des châteaux, et

l'autorité spirituelle des églises.

Dans la Normandie, et particulièrement à Rouen, qui était la principale

ville, on avait voué un grand attachement à Louis XVI, et la

constitution de 1790 avait réuni tous les vœux qu'on formait pour la

liberté et pour le trône. Depuis l'abolition de la royauté et de la

constitution de 1790, c'est-à-dire depuis le 10 août, il régnait en

Normandie un silence improbateur et menaçant. La Bretagne offrait des

dispositions encore plus hostiles, et le peuple y était dominé par

l'influence des prêtres et des seigneurs. Plus près des rives de la Loire,

cet attachement allait jusqu'à l'insurrection, et enfin sur la rive gauche

de ce fleuve, dans le Bocage, le Loroux, la Vendée, l'insurrection était

complète, et de grandes armées de dix et vingt mille hommes tenaient la

campagne.

C'est ici le lieu de faire connaître ce pays singulier, couvert d'une

population si obstinée, si héroïque, si malheureuse, et si fatale à la

France, qu'elle manqua perdre par une funeste diversion, et dont elle

aggrava les maux en irritant au dernier point la dictature

révolutionnaire.

Sur les deux rives de la Loire, le peuple avait conservé un grand

attachement pour son ancienne manière d'être, et particulièrement pour ses

prêtres et pour son culte. Lorsque, par l'effet de la constitution civile,

les membres du clergé se trouvèrent partagés, un véritable schisme

s'établit. Les curés qui refusaient de se soumettre à la nouvelle

circonscription des églises, et de prêter serment, furent préférés par le

peuple; et lorsque, dépossédés de leurs curés, ils furent obligés de se

retirer, les paysans les suivirent dans les bois, et se regardèrent comme

persécutés eux et leur culte. Ils se réunirent par petites bandes,

poursuivirent les curés constitutionnels comme intrus, et commirent les

plus graves excès à leur égard. Dans la Bretagne, aux environs de Rennes,

il y eut des révoltes plus générales et plus imposantes, qui avaient pour

cause la cherté des subsistances, et la menace de détruire le culte,

contenue dans ces paroles de Cambon: _Ceux qui voudront la messe la

paieront_. Cependant le gouvernement était parvenu à réprimer ces

mouvemens partiels de la rive droite de la Loire, et il n'avait à redouter

que leur communication avec la rive gauche, où s'était formée la grande

insurrection.

C'est particulièrement sur cette rive gauche, dans l'Anjou, le bas et le

haut Poitou, qu'avait éclaté la fameuse guerre de la Vendée. C'était la

partie de la France où le temps avait le moins fait sentir son influence,

et le moins altéré les anciennes moeurs. Le régime féodal s'y était

empreint d'un caractère tout patriarcal, et la révolution, loin de

produire une réforme utile dans ce pays, y avait blessé les plus douces

habitudes, et y fut reçue comme une persécution. Le Bocage et le Marais

composent un pays singulier, qu'il faut décrire pour faire comprendre les

moeurs et l'espèce de société qui s'y étaient formées. En partant de

Nantes et Saumur, et en s'étendant depuis la Loire jusqu'aux sables

d'Olonne, Luçon, Fontenay et Niort, on trouve un sol inégal, ondulant,

coupé de ravins, et traversé d'une multitude de haies, qui servent de

clôture à chaque champ, et qui ont fait appeler cette contrée le _Bocage_.

En se rapprochant de la mer, le terrain s'abaisse, se termine en marais

salans, et se trouve coupé partout d'une multitude de petits canaux, qui

en rendent l'accès presque impossible. C'est ce qu'on a appelé le

_Marais_. Les seuls produits abondans dans ce pays sont les pâturages, et

par conséquent les bestiaux. Les paysans y cultivaient seulement la

quantité de blé nécessaire à leur consommation, et se servaient du produit

de leurs troupeaux comme moyen d'échange. On sait que rien n'est plus

simple que les populations vivant de ce genre d'industrie. Peu de grandes

villes s'étaient formées dans ces contrées; on n'y trouvait que de gros

bourgs de deux à trois mille âmes. Entre les deux grandes routes qui

conduisent l'une de Tours à Poitiers, et l'autre de Nantes à La Rochelle,

s'étend un espace de trente lieues de largeur, où il n'y avait alors que

des chemins de traverse, aboutissant à des villages et à des hameaux. Les

Terres étaient divisées en une multitude de petites métairies de cinq à

six cents francs de revenu, confiées chacune à une seule famille, qui

partageait avec le maître de la terre le produit des bestiaux. Par cette

division du fermage, les seigneurs avaient à traiter avec chaque famille,

et entretenaient avec toutes des rapports continuels et faciles. La vie la

plus simple régnait dans les châteaux: on s'y livrait à la chasse à cause

de l'abondance du gibier; les seigneurs et les paysans la faisaient en

commun, et tous étaient célèbres par leur adresse et leur vigueur. Les

prêtres, d'une grande pureté de moeurs, y exerçaient un ministère tout

paternel. La richesse n'avait ni corrompu leur caractère, ni provoqué la

critique sur leur compte. On subissait l'autorité du seigneur, on croyait

les paroles du curé, parce qu'il n'y avait ni oppression ni scandale.

Avant que l'humanité se jette dans la route de la civilisation, il y a

pour elle une époque de simplicité, d'ignorance et de pureté, au milieu de

laquelle on voudrait l'arrêter, si son sort n'était pas de marcher à

travers le mal, vers tous les genres de perfectionnement.

Lorsque la révolution, si bienfaisante ailleurs, atteignit ce pays avec

son niveau de fer, elle y causa un trouble profond. Il aurait fallu

qu'elle s'y modifiât, mais c'était impossible. Ceux qui l'ont accusée de

ne pas s'adapter aux localités, de ne pas varier avec elles, n'ont pas

compris l'impossibilité des exceptions et la nécessité d'une règle

uniforme et absolue dans les grandes réformes sociales. On ne savait donc,

au milieu de ces campagnes, presque rien de la révolution; on savait

seulement ce que le mécontentement des seigneurs et des curés en avait

appris au peuple. Quoique les droits féodaux fussent abolis, on ne cessa

pas de les payer. Il fallut se réunir, nommer des maires; on le fit, et on

pria les seigneurs de l'être. Mais lorsque la destitution des prêtres non

assermentés priva les paysans des curés qui jouissaient de leur confiance,

ils furent fort irrités, et, comme dans la Bretagne, ils coururent dans

les bois, et allèrent à de grandes distances assister aux cérémonies du

culte, seul véritable à leurs yeux. Dès ce moment une haine violente

s'alluma dans les âmes, et les prêtres n'oublièrent rien pour l'exciter

davantage. Le 10 août rejeta dans leurs terres quelques nobles poitevins;

le 21 janvier les révolta, et ils communiquèrent leur indignation autour

d'eux. Cependant ils ne conspirèrent pas, comme on l'a cru; mais les

dispositions connues du pays inspirèrent à des hommes qui lui étaient

étrangers des projets de conspiration. Il s'en était tramé un en Bretagne,

mais aucun dans le Bocage; il n'y avait là aucun plan arrêté; on s'y

laissait pousser à bout. Enfin la levée de trois cent mille hommes excita

au mois de mars une insurrection générale. Au fond, peu importait aux

paysans du Bas-Poitou ce qui se faisait en France; mais la dispersion de

leur clergé, et surtout l'obligation de se rendre aux armées, les

exaspéra. Dans l'ancien régime, le contingent du pays n'était fourni que

par ceux que leur inquiétude naturelle portait à quitter la terre natale;

mais aujourd'hui la loi les frappait tous, quels que fussent leurs goûts

personnels. Obligés de prendre les armes, ils préférèrent se battre contre

la république que pour elle. Presque en même temps, c'est-à dire au

commencement de mars, le tirage fut l'occasion d'une révolte dans le haut

Bocage et dans le Marais. Le 10 mars, le tirage devait avoir lieu à

Saint-Florent, près d'Ancenis en Anjou: les jeunes gens s'y refusèrent. La

garde voulut les y obliger; le commandant militaire fit pointer une pièce

et tirer sur les mutins. Ils s'élancèrent alors avec leurs bâtons,

s'emparèrent de la pièce, désarmèrent la garde, et furent cependant assez

étonnés de leur témérité. Un voiturier, nommé Cathelineau, homme très

considéré dans les campagnes, très brave, très persuasif, quitta sa ferme

à cette nouvelle, accourut au milieu d'eux, les rallia, leur rendit le

courage, et donna quelque consistance à l'insurrection en sachant la

maintenir. Le jour même il voulut attaquer un poste républicain, composé

de quatre-vingts hommes. Les paysans le suivirent avec leurs bâtons et

leurs fusils. Après une première décharge, dont chaque coup portait parce

qu'ils étaient grands tireurs, ils s'élancèrent sur le poste, le

désarmèrent, et se rendirent maîtres de la position. Le lendemain,

Cathelineau se porta sur Chemillé, et l'enleva encore, malgré deux cents

républicains et trois pièces de canon. Un garde-chasse du château de

Maulevrier, nommé Stofflet, et un jeune paysan du village de Chanzeau,

avaient réuni de leur côté une troupe de paysans. Ils vinrent se joindre

à Cathelineau, qui osa concevoir le projet d'attaquer Cholet, la ville la

plus considérable du pays, chef-lieu de district, et gardée par cinq cents

républicains. Leur manière de combattre fut la même. Profitant des haies,

des inégalités du terrain, ils entourèrent le bataillon ennemi, et se

mirent à tirailler à couvert et à coup sûr. Après avoir ébranlé les

républicains par ce feu terrible, ils profitèrent du premier moment

d'hésitation qui se manifesta parmi eux, s'élancèrent en poussant de

grands cris, renversèrent leurs rangs, les désarmèrent, et les assommèrent

avec leurs bâtons. Telle fut depuis toute leur tactique militaire; la

nature la leur avait indiquée, et c'était la mieux adaptée au pays. Les

troupes qu'ils attaquaient, rangées en ligne et à découvert, recevaient un

feu auquel il leur était impossible de répondre, parce qu'elles ne

pouvaient ni faire usage de leur artillerie, ni marcher à la baïonnette

contre des ennemis dispersés. Dans cette situation, si elles n'étaient pas

vieillies à la guerre, elles devaient être bientôt ébranlées par un feu si

continu et si juste, que jamais les feux réguliers des troupes de ligne

n'ont pu l'égaler. Lorsqu'elles voyaient surtout fondre sur elles ces

furieux, poussant de grands cris, il leur était difficile de ne pas

s'intimider et de ne pas se laisser rompre. Alors elles étaient perdues,

car la fuite, si facile aux gens du pays, était impraticable pour la

troupe de ligne. Il aurait donc fallu les soldats les plus intrépides pour

lutter contre tant de désavantages, et ceux qui dans le premier moment

furent opposés aux rebelles, étaient des gardes nationaux de nouvelle

levée, qu'on prenait dans les bourgs, presque tous très républicains, et

que leur zèle conduisait pour la première fois au combat.

La troupe victorieuse de Cathelineau entra donc dans Cholet, s'empara de

toutes les armes qu'elle y trouva, et fit des cartouches avec les

gargousses des canons. C'est toujours ainsi que les Vendéens se sont

procuré des munitions. Leurs défaites ne donnaient rien à l'ennemi, parce

qu'ils n'avaient rien qu'un fusil ou un bâton qu'ils emportaient à travers

les champs, et chaque victoire leur valait toujours un matériel de guerre

considérable. Les insurgés, victorieux, célébrèrent leurs succès avec

l'argent qu'ils trouvèrent, et ensuite brûlèrent tous les papiers des

administrations, dans lesquelles ils voyaient un instrument de tyrannie.

Ils rentrèrent ensuite dans leurs villages et dans leurs fermes, qu'ils ne

voulaient jamais quitter pour long-temps.

Une autre révolte bien plus générale avait éclaté dans le Marais et le

départemens de la Vendée. A Machecoul et à Challans, le recrutement fut

l'occasion d'un soulèvement universel. Un nommé Gaston, perruquier, tua un

officier, prit son uniforme, se mit à la tête des mécontens, et s'empara

de Challans, puis de Machecoul, où sa troupe brûla tous les papiers des

administrations, et commit des massacres dont le Bocage n'avait pas donné

l'exemple. Trois cents républicains furent fusillés par bandes de vingt et

trente. Les insurgés les faisaient confesser d'abord, et les conduisaient

ensuite au bord d'une fosse, à côté de laquelle ils les fusillaient pour

n'avoir pas la peine de les ensevelir. Nantes envoya sur-le-champ quelques

cents hommes à Saint-Philibert; mais, apprenant qu'il y avait du mouvement

à Savenay, elle rappela ses troupes, et les insurgés de Machecoul

restèrent maîtres du pays conquis.

Dans le départemens de la Vendée, c'est-à-dire vers le midi du théâtre de

cette guerre, l'insurrection prit encore plus de consistance.

Les gardes nationales de Fontenay, sorties pour marcher sur Chantonnay,

furent repoussées et battues, Chantonnay fut pillé. Le général Verteuil,

qui commandait la onzième division militaire, en apprenant cette défaite,

envoya le général Marcé avec douze cents hommes, partie de troupes de

ligne, partie de gardes nationales. Les rebelles, rencontrés à

Saint-Vincent, furent repoussés. Le général Marcé eut le temps d'ajouter

encore à sa petite armée douze cents hommes et neuf pièces de canon. En

marchant sur Saint-Fulgent, il rencontra de nouveau les Vendéens dans un

fond, et s'arrêta pour rétablir un pont qu'ils avaient détruit. Vers les

quatre heures d'après midi, le 18 mars, les Vendéens, prenant

l'initiative, vinrent l'attaquer. Profitant encore des avantages du sol,

ils commencèrent à tirailler avec leur supériorité ordinaire, cernèrent

peu à peu l'armée républicaine, étonnée de ce feu si meurtrier, et réduite

à l'impuissance d'atteindre un ennemi caché, dispersé dans tous les replis

du terrain. Enfin ils l'assaillirent, répandirent le désordre dans ses

rangs, et s'emparèrent de l'artillerie, des munitions et des armes que les

soldats jetaient en se retirant, pour ètre plus légers dans leur fuite.

Ces succès, plus prononcés dans le départemens de la Vendée proprement

dit, valurent aux insurgés le nom de _Vendéens_, qu'ils conservèrent

depuis, quoique la guerre fût bien plus active hors de la Vendée. Les

brigandages commis dans le Marais leur firent donner le nom de _brigands_,

quoique le plus grand nombre ne méritât pas ce titre. L'insurrection

s'étendait dans le Marais, depuis les environs de Nantes jusqu'aux Sables,

et dans l'Anjou et le Poitou, jusqu'aux environs de Vihiers et de

Parthenay. La cause des succès des Vendéens était dans le pays, dans sa

configuration, dans leur adresse et leur courage à profiter de ces

avantages naturels, enfin dans l'inexpérience et l'imprudente ardeur des

troupes républicaines, qui, levées à la hâte, venaient les attaquer

précipitamment, et leur procurer ainsi des victoires, et tout ce qui en

est la suite, c'est-à-dire des munitions, de la confiance et du courage.

La pâque avait ramené tous les insurgés dans leurs demeures, d'où ils ne

consentaient jamais à s'éloigner long-temps. La guerre était pour eux une

espèce de chasse de quelques jours; ils y portaient du pain pour le temps

nécessaire, et revenaient ensuite enflammer leurs voisins par leurs

récits. Il y eut des rendez-vous donnés pour le mois d'avril.

L'insurrection fut alors générale, et s'étendit sur toute la surface du

pays. On pourrait comprendre ce théâtre de la guerre dans une ligne qui,

en partant de Nantes, passerait par Pornic, l'île de Noirmoutiers, les

Sables, Luçon, Fontenay, Niort, Parthenay, et reviendrait par Airvault,

Thouars, Doué et Saint-Florent jusqu'à la Loire. L'insurrection, commencée

par des hommes qui n'étaient supérieurs aux paysans qu'ils commandaient

que par leurs qualités naturelles, fut continuée bientôt par des hommes

d'un rang supérieur. Les paysans allèrent dans les châteaux, et forcèrent

les nobles à se mettre à leur tête. Tout le Marais voulut être commandé

par Charette. Il était d'une famille d'armateurs de Nantes; il avait servi

dans la marine, où il était devenu lieutenant de vaisseau, et à la paix il

s'était retiré dans un château appartenant à un oncle, où il passait sa

vie à chasser. D'une complexion faible et délicate, il semblait peu propre

aux fatigues de la guerre; mais, vivant dans les bois, où il passait des

mois entiers, couchant à terre avec les chasseurs, il s'était renforcé,

avait acquis une parfaite habitude du pays, et s'était fait connaître de

tous les paysans par son adresse et son courage. Il hésita d'abord à

accepter le commandement, en faisant sentir aux insurgés les dangers de

l'entreprise. Cependant il se rendit à leurs instances, et en leur

laissant commettre tous les excès, il les compromit et les engagea

irrévocablement à son service. Habile, rusé, d'un caractère dur et d'une

opiniâtreté indomptable, il devint le plus terrible des chefs vendéens.

Tout le Marais lui obéissait, et avec quinze et quelquefois vingt mille

hommes, il menaçait les Sables et Nantes. A peine tout son monde fut-il

réuni, qu'il s'empara de l'île de Noirmoutiers, île importante dont il

pouvait faire sa place de guerre, et son point de communication avec les

Anglais.

Dans le Bocage, les paysans s'adressèrent à MM. de Bonchamps, d'Elbée, de

La Rochejaquelein, et les arrachèrent de leurs châteaux pour les mettre à

leur tête. M. de Bonchamps avait autrefois servi sous M. de Suffren, était

devenu un officier habile, et réunissait à une grande intrépidité un

caractère noble et élevé. Il commandait tous les révoltés de l'Anjou et

des bords de la Loire. M. d'Elbée avait servi aussi, et joignait à une

dévotion excessive un caractère obstiné, et une grande intelligence de ce

genre de guerre. C'était dans le moment le chef le plus accrédité de cette

partie du Bocage. Il commandait les paroisses autour de Cholet et de

Beaupréau. Cathelineau et Stofflet gardèrent leur commandement dû à la

confiance qu'ils avaient inspirée, et se réunirent à MM. De Bonchamps et

d'Elbée, pour marcher sur Bressuire, où se trouvait le général Quétineau.

Celui-ci avait fait enlever du château de Clisson la famille de Lescure,

qu'il soupçonnait de conspiration, et la détenait à Bressuire. Henri de La

Rochejaquelein, jeune gentilhomme autrefois enrôlé dans la garde du roi,

et maintenant retiré dans le Bocage, se trouvait à Clisson chez son cousin

de Lescure. Il s'évada, souleva les Aubiers, où il était né, et toutes les

paroisses autour de Châtillon. Il se joignit ensuite aux autres chefs,

avec eux força le général Quétineau à s'éloigner de Bressuire. M. de

Lescure fut alors délivré avec sa famille. C'était un jeune homme de l'âge

de Henri de La Rochejaquelein. Il était calme, prudent, d'une bravoure

froide mais inébranlable, et joignait à ces qualités un rare esprit de

justice. Henri, son cousin, avait une bravoure héroïque et souvent

emportée; il était bouillant et généreux. M. de Lescure se mit alors à la

tête de ses paysans, qui vinrent se réunir à lui, et tous ensemble se

rendirent à Bressuire pour marcher de là sur Thouars. Les femmes de tous

les chefs distribuaient des cocardes et des drapeaux; on s'exaltait par

des chants, on marchait comme à une croisade. L'armée ne traînait point

avec elle de bagages; les paysans, qui ne voulaient jamais rester

long-temps absens, portaient avec eux le pain nécessaire à la durée de

chaque expédition, et, dans les cas extraordinaires, les paroisses

averties préparaient des vivres pour ceux qui en manquaient. Cette armée

se composait d'environ trente mille hommes, et fut appelée la grande armée

royale et catholique. Elle faisait face à Angers, Saumur, Doué, Thouars et

Parthenay. Entre cette armée et celle du Marais, commandée par Charette,

se trouvaient divers rassemblemens intermédiaires, dont le principal, sous

les ordres de M. de Royrand, pouvait s'élever à dix ou douze mille hommes.

Le grand rassemblement commandé par MM. De Bonchamps, d'Elbée, de Lescure,

de la Rochejaquelein, Cathelineau, Stofflet, arriva devant Thouars le 3

mai, et se prépara à l'attaquer dès le 4 au matin. Il fallait traverser le

Thoué, qui entoure la ville de Thouars presque de toutes parts. Le général

Quétineau fit défendre les passages. Les Vendéens canonnèrent quelque

temps avec l'artillerie qu'ils avaient prise aux républicains, et

tiraillèrent sur la rive avec leur succès accoutumé. M. de Lescure voulant

alors décider le passage, s'avance au milieu des balles dont son habit est

criblé, et ne peut entraîner qu'un seul paysan. Mais La Rochejaquelein

accourt, ses gens le suivent; on passe le pont, et les républicains sont

refoulés dans la place. Il fallait pratiquer une brèche, mais on manquait

des moyens nécessaires. Henri de La Rochejaquelein se fait élever sur les

épaules de ses soldats, et commence à atteindre les remparts. M. d'Elbée

attaque vigoureusement de son côté, et Quétineau, ne pouvant résister,

consent à se rendre pour éviter des malheurs à la ville. Les Vendéens,

grâce à leurs chefs, se conduisirent avec modération; aucun excès ne fut

commis envers les habitans, et on se contenta de brûler l'arbre de la

liberté et les papiers des administrations. Le généreux Lescure rendit à

Quétineau les égards qu'il en avait reçus pendant sa détention à

Bressuire, et voulut l'engager à rester dans l'armée vendéenne, pour le

soustraire aux sévérités du gouvernement, qui, ne lui tenant pas compte de

l'impossibilité de la résistance, le punirait peut-être de s'être rendu.

Quétineau refusa généreusement, et voulut retourner aux républicains pour

demander des juges.

Histoire de la Révolution française, Tome 04 · 第 7 / 24 题