SUITE DE NOS REVERS MILITAIRES; DÉFAITE DE NERWINDE.--PREMIÈRES
NÉGOCIATIONS DE DUMOURIEZ AVEC L'ENNEMI.--SES PROJETS DE CONTRE-ÉVOLUTION;
IL TRAITE AVEC L'ENNEMI.--ÉVACUATION DE LA BELGIQUE.--PREMIERS TROUBLES DE
L'OUEST; MOUVEMENTS INSURRECTIONNELS DANS LA VENDÉE.--DÉCRETS
RÉVOLUTIONNAIRES.--DÉSARMEMENT DES _suspects_.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ
AVEC DES ÉMISSAIRES DES JACOBINS.--IL FAIT ARRÊTER ET LIVRE AUX
AUTRICHIENS LES COMMISSAIRES DE LA CONVENTION.--DÉCRET CONTRE LES
BOURBONS.--MISE EN ARRESTATION DU DUC D'ORLÉANS ET DE SA FAMILLE.
--DUMOURIEZ, ABANDONNÉ DE SON ARMÉE APRÈS SA TRAHISON, SE RÉFUGIE DANS LE
CAMP DES IMPÉRIAUX; OPINION SUR CE GÉNÉRAL.--CHANGEMENTS DANS LES
COMMANDEMENTS DES ARMÉES DU NORD ET DU RHIN.--BOUCHOTTE EST NOMMÉ MINISTRE
DE LA GUERRE À LA PLACE DE BEURNONVILLE DESTITUÉ.
On a vu, dans le précédent chapitre, dans quel état d'exaspération se
trouvaient les partis de l'intérieur, et les mesures extraordinaires que
le gouvernement révolutionnaire avait prises pour résister à la coalition
étrangère et aux factions du dedans. C'est au milieu de ces circonstances,
de plus en plus imminentes, que Dumouriez, revenu de Hollande, rejoignit
son armée à Louvain. Nous l'avons vu déployant son autorité contre les
commissaires du pouvoir exécutif, et repoussant de toutes ses forces le
jacobinisme qui tâchait de s'introduire en Belgique. A toutes ces
démarches il en ajouta une plus hardie encore, et qui devait le conduire à
la même fin que Lafayette. Il écrivit, le 12 mars, une lettre à la
convention, dans laquelle, revenant sur la désorganisation des armées
opérée par Pache et les jacobins, sur le décret du 15 décembre, sur les
vexations exercées contre les Belges, il imputait tous les maux présens à
l'esprit désorganisateur qui se répandait de Paris sur la France, et de la
France dans les pays affranchis par nos armées. Cette lettre, pleine
d'expressions audacieuses, et surtout de remontrances, qu'il n'appartenait
pas à un général de faire, arriva au comité de sûreté générale, au moment
même où de si nombreuses accusations s'élevaient contre Dumouriez, et où
l'on faisait de continuels efforts pour lui conserver la faveur populaire,
et l'attacher lui-même à la république. Cette lettre fut tenue secrète, et
sur-le-champ on lui envoya Danton pour l'engager à la rétracter.
Dumouriez rallia son armée en avant de Louvain, ramena ses colonnes
dispersées, jeta un corps vers sa droite pour garder la Campine, et pour
lier ses opérations avec les derrières de l'armée hasardée en Hollande.
Aussitôt après, il se décida à reprendre l'offensive pour rendre la
confiance à ses soldats. Le prince de Cobourg, après s'être emparé du
cours de la Meuse depuis Liége jusqu'à Maëstrich, et s'être porté au-delà
jusqu'à Saint-Tron, avait fait occuper Tirlemont par un corps avancé.
Dumouriez fit reprendre cette ville; et, voyant que l'ennemi n'avait pas
songé à garder la position importante de Goidsenhoven, laquelle domine
tout le terrain entre les deux Gettes, il y dirigea quelques bataillons,
qui s'y établirent sans difficulté. Le lendemain, 16 mars, l'ennemi voulut
recouvrer cette position perdue, et l'attaqua avec une grande vigueur.
Dumouriez, qui s'y attendait, la fit soutenir, et s'attacha à ranimer ses
troupes par ce combat. Les Impériaux repoussés, après avoir perdu sept à
huit cents hommes, repassèrent la petite Gette et allèrent se poster entre
les villages de Neerlanden, Landen, Nerwinden, Overwinden et Racour. Les
Français, encouragés par cet avantage, se placèrent de leur côté en avant
de Tirlemont et dans plusieurs villages situés à la gauche de la petite
Gette, devenue la ligne de séparation des deux armées.
Dumouriez résolut dès lors de donner une grande bataille, et cette pensée
était aussi sage que hardie. La guerre méthodique ne convenait pas à ses
troupes peu disciplinées encore. Il fallait redonner de l'éclat à nos
armes, rassurer la convention, s'attacher les Belges, ramener l'ennemi
au-delà de la Meuse, le fixer là pour un temps, ensuite voler de nouveau
en Hollande, pénétrer dans une capitale de la coalition, et y porter la
révolution. A ces projets Dumouriez ajoutait encore, dit-il, le
rétablissement de la constitution de 1791, et le renversement des
démagogues, avec le secours des Hollandais et de son armée. Mais cette
addition était une folie, ici comme au moment où il était sur le Moerdik:
ce qu'il y avait de sage, de possible et de vrai dans son plan, c'était de
recouvrer son influence, de rétablir nos armes, et d'être rendu à ses
projets militaires par une bataille gagnée. L'ardeur renaissante de son
armée, sa position militaire, tout lui donnait une espérance fondée de
succès; d'ailleurs il fallait beaucoup hasarder dans sa situation, et il
ne devait pas hésiter.
Notre armée s'étendait sur un front de deux lieues, et bordait la petite
Gette, de Neer-Heylissem à Leaw. Dumouriez résolut d'opérer un mouvement
de conversion, qui ramènerait l'ennemi entre Leaw et Saint-Tron. Sa gauche
étant appuyée à Leaw comme sur un pivot, sa droite devait tourner par
Neer-Heylissem, Racour et Landen, et obliger les Autrichiens à reculer
devant elle jusqu'à Saint-Tron. Pour cela il fallait traverser la petite
Gette, franchir ses rives escarpées, prendre Leaw, Orsmaël, Neerwinden,
Overwinden et Racour. Ces trois derniers villages, faisant face à notre
droite, qui devait les parcourir dans son mouvement de conversion,
formaient le principal point d'attaque. Dumouriez, divisant sa droite en
trois colonnes aux ordres de Valence, leur enjoignit de passer la Gette au
pont de Neer-Heylissem: l'une devait déborder l'ennemi, l'autre prendre
vivement la tombe élevée de Middelwinden, foudroyer de cette hauteur le
village d'Overwinden et s'en emparer, la troisième attaquer le village de
Neerwinden par sa droite. Le centre, confié au duc de Chartres, et composé
de deux colonnes, avait ordre de passer au pont d'Esemaël, de traverser
Laer, et d'attaquer de front Neerwinden, déjà menacé sur son premier flanc
par la troisième colonne. Enfin, la gauche, aux ordres de Miranda, devait
se diviser en deux et trois colonnes, occuper Leaw et Orsmaël, et s'y
maintenir, tandis que le centre et la droite, marchant en avant après la
victoire, opéreraient le mouvement de conversion, qui était le but de
la bataille.
Ces dispositions furent arrêtées le 17 mars au soir. Le lendemain 18, dès
neuf heures du matin, toute l'armée s'ébranla avec ordre et ardeur. La
Gette fut traversée sur tous les points. Miranda fit occuper Leaw par
Champmorin, il s'empara lui-même d'Orsmaël, et engagea une canonnade avec
l'ennemi, qui s'était retiré sur les hauteurs de Halle, et s'y était
fortement retranché. Le but se trouvait atteint sur ce point. Au centre et
à droite, le mouvement s'opéra à la même heure, les deux parties de
l'armée traversèrent Elissem, Esemaël, Neer-Heylissem, et, malgré un feu
meurtrier, franchirent avec beaucoup de courage les hauteurs escarpées qui
bordaient la Gette. La colonne de l'extrême droite traversa Racour,
déborda dans la plaine, et au lieu de s'y étendre, comme elle en avait
l'ordre, commit la faute de se replier sur Overwinden pour chercher
l'ennemi. La seconde colonne de la droite, après avoir été retardée dans
sa marche, se lança avec une impétuosité héroïque sur la tombe élevée de
Middelwinden, et en chassa les impériaux; mais au lieu de s'y établir
fortement, elle ne fit que la traverser, et s'empara d'Overwinden. La
troisième colonne entra dans Neerwinden, et commit une autre faute par
l'effet d'un malentendu, celle de s'étendre trop tôt hors du village, et
de s'exposer par là à en être expulsée par un retour des Impériaux.
L'armée française touchait cependant à son but; mais le prince de Cobourg
ayant d'abord commis la faute de ne pas attaquer nos troupes à l'instant
où elles traversaient la Gette, et gravissaient ses bords escarpés, la
réparait en donnant un ordre général de reprendre les positions
abandonnées. Des forces supérieures étaient portées sur notre gauche
contre Miranda. Clerfayt, profitant de ce que la première colonne n'avait
pas persisté à le déborder, de ce que la seconde ne s'était pas établie
sur la tombe de Middelwinden, de ce que la troisième et les deux composant
le centre s'étaient accumulées confusément dans Neerwinden, traversait la
plaine de Landen, reprenait Racour, la tombe de Middelwinden, Overwinden
et Neerwinden. Dans ce moment, les Français étaient dans une position
désastreuse. Chassés de tous les points qu'ils avaient occupés, rejetés
sur le penchant des hauteurs, débordes par leur droite, foudroyés sur leur
front par une artillerie supérieure, menacés par deux corps de cavalerie,
et ayant une rivière à dos, ils pouvaient être détruits, et l'auraient été
certainement si l'ennemi, au lieu de porter la plus grande partie de ses
forces sur leur gauche, eût poussé plus vivement leur centre et leur
droite. Dumouriez, accourant alors sur ce point menacé, rallie ses
colonnes, fait reprendre la tombe de Middelwinden, et marche lui-même sur
Neerwinden, déjà pris deux fois par les Français, et repris deux fois
aussi par les Impériaux. Dumouriez y rentre pour la troisième fois, après
un horrible carnage. Ce malheureux village était encombré d'hommes et de
chevaux, et dans la confusion de l'attaque, nos troupes s'y étaient
accumulées et débandées. Dumouriez, sentant le danger, abandonne ce champ
embarrassé de débris humains, et recompose ses colonnes à quelque distance
du village. Là, il s'entoure d'artillerie, et se dispose à se maintenir
sur ce champ de bataille. Dans ce moment, deux colonnes de cavalerie
fondent sur lui; l'une de Neerwinden, l'autre d'Overwinden. Valence
prévient la première à la tête de la cavalerie française, la charge
impétueusement, la repousse, et, couvert de glorieuses blessures, est
obligé de céder son commandement au duc de Chartres. Le général Thouvenot
reçoit la seconde avec calme, la laisse s'engager au sein de notre
infanterie, dont il fait ouvrir les rangs, puis il ordonne tout à coup une
double décharge de mitraille et de mousqueterie, qui, faite à bout
portant, accable la cavalerie impériale et la détruit presque entièrement.
Dumouriez reste ainsi maître du champ de bataille, et s'y établit pour
achever le lendemain son mouvement de conversion.
La journée avait été sanglante; mais le plus difficile semblait exécuté.
La gauche, établie dès le matin à Leaw et Orsmaël, devait n'avoir plus
rien à faire, et le feu ayant cessé à deux heures après midi, Dumouriez
croyait qu'elle avait conservé son terrain. Il se regardait comme
victorieux, puisqu'il occupait tout le champ de bataille. Cependant la
nuit approchait, la droite et le centre allumaient leurs feux, et aucun
officier n'était venu apprendre à Dumouriez, de la part de Miranda, ce qui
se passait sur son flanc gauche. Alors il conçoit des doutes, et bientôt
des inquiétudes. Il part à cheval avec deux officiers et deux domestiques,
et trouve le village de Laer abandonné par Dampierre, qui commandait sous
le duc de Chartres l'une des deux colonnes du centre. Dumouriez apprend là
que la gauche, entièrement débandée, avait repassé la Gette, et avait fui
jusqu'à Tirlemont; et que Dampierre, se voyant alors découvert, s'était
reporté en arrière, au poste qu'il occupait le matin avant la bataille. Il
part aussitôt ventre à terre, accompagné de ses deux domestiques et de ses
deux officiers, manque d'être pris par les hulans autrichiens, arrive vers
minuit à Tirlemont, et trouve Miranda qui s'était replié à deux lieues du
champ de bataille, et que Valence, transporté là par suite de ses
blessures, engageait vainement à se reporter en avant. Miranda, entré à
Orsmaël dès le matin, avait été attaqué au moment où les Impériaux
reprenaient toutes leurs positions. La plus grande partie des forces de
l'ennemi avait porté sur son aile, qui formée en partie des volontaires
nationaux, s'était débandée et avait fui jusqu'à Tirlemont. Miranda,
entraîné, n'avait eu ni le temps ni la force de rallier ses soldats,
quoique Miacsinsky fût venu à son secours avec un corps de troupes
fraîches; il ne songea même pas à en faire prévenir le général en chef.
Quant à Champmorin, placé à Leaw avec la dernière colonne, il s'y était
maintenu jusqu'au soir, et n'avait songé à rentrer à Bingen, son point de
départ, que vers la fin de la journée.
L'armée française se trouva ainsi détachée, partie en arrière de la Gette,
partie en avant; et si l'ennemi, moins intimidé par une action aussi
opiniâtre, eût voulu pousser ses avantages, il pouvait couper notre ligne,
anéantir notre droite campée à Neerwinden, et mettre en fuite la gauche
déjà repliée. Dumouriez, sans s'épouvanter, se décide froidement à la
retraite, et dès le lendemain matin il se prépare à l'exécuter. Pour cela,
il s'empare de l'aile de Miranda, tâche de lui rendre quelque courage, et
veut la reporter en avant pour arrêter l'ennemi sur la gauche de la ligne,
tandis que le centre et la droite, faisant leur retraite, essaieront de
repasser la Gette. Mais cette portion de l'armée, abattue par sa défaite
de la veille, n'avance qu'avec peine. Heureusement Dampierre, qui avait
repassé la Gette le jour même avec une colonne du centre, appuie le
mouvement de Dumouriez, et se conduit avec autant d'intelligence que de
courage. Dumouriez, toujours au milieu de ses bataillons, les soutient, et
veut les conduire sur la hauteur de Wommersem, qu'ils avaient occupée la
veille avant le commencement de la bataille. Les Autrichiens y avaient
placé des batteries, et faisaient de ce point un feu meurtrier. Dumouriez
se met à la tête de ces soldats abattus, leur fait sentir qu'il vaut mieux
tenter l'attaque que de recevoir un feu continu, qu'ils en seront quittes
pour une charge, bien moins meurtrière pour eux que cette froide
immobilité en présence d'une artillerie foudroyante. Deux fois il les
ébranle, et deux fois, comme découragés par le souvenir de la veille, ils
s'arrêtent; et tandis qu'ils supportent avec une constance héroïque le feu
Des hauteurs de Wommersem, il n'ont pas le courage beaucoup plus facile de
charger à la baïonnette. Dans cet instant un boulet emporte le cheval de
Dumouriez: il est renversé et couvert de terre. Ses soldats épouvantés
sont prêts à fuir à cette vue, mais il se relève avec une extrême
promptitude, remonte à cheval, et continue à les maintenir sur le champ de
bataille.
Pendant ce temps, le duc de Chartres opérait la retraite de la droite et
de la moitié du centre. Conduisant ses quatre colonnes avec autant
d'intrépidité que d'intelligence, il se retire froidement en présence d'un
ennemi formidable, et traverse les trois ponts de la Gette sans avoir été
entamé. Dumouriez replie alors son aile gauche, ainsi que la colonne de
Dampierre, et rentre dans les positions de la veille, en présence d'un
ennemi saisi d'admiration pour sa belle retraite. Le 19, l'armée se
trouvait, comme le 17, entre Hackenhoven et Goidsenhoven, mais avec une
perte de quatre mille morts, avec une désertion de plus de dix mille
fuyards, qui couraient déjà vers l'intérieur, et avec le découragement
d'une bataille perdue.
Dumouriez, dévoré de chagrins, agité de sentimens contraires, songeait
tantôt à se battre à outrance contre les Autrichiens, tantôt à détruire la
faction des jacobins, auxquels il attribuait la désorganisation et les
revers de son armée. Dans les accès de sa violente humeur, il parlait tout
haut contre la tyrannie de Paris, et ses propos, répétés par son
état-major, circulaient dans toute l'armée. Néanmoins, quoique livré à un
singulier désordre d'esprit, il ne perdit pas le sang-froid nécessaire
dans une retraite, et il fit les meilleures dispositions pour occuper
long-temps la Belgique par les places fortes, s'il était obligé de
l'évacuer avec ses armées. En conséquence il ordonna au général d'Harville
de jeter une forte garnison dans le château de Namur, et de s'y maintenir
avec une division. Il envoya le général Ruault à Anvers pour recueillir
les vingt mille hommes de l'expédition de Hollande, et garder l'Escaut,
Tandis que de bonnes garnisons occuperaient Breda et Gertruydenberg. Son
but était de former ainsi un demi-cercle de places fortes, passant par
Namur, Mons, Tournay, Courtray, Anvers, Breda et Gertruydenberg; de se
placer au centre de ce demi-cercle, et d'y attendre les renforts
nécessaires pour agir plus énergiquement. Le 22, il livra, devant Louvain,
un combat de position aux Impériaux, qui fut aussi grave que celui de
Goidsenhoven, et leur coûta autant de monde. Le soir, il eut une entrevue
avec le colonel Mack, officier ennemi qui exerçait une grande influence
sur les opérations des coalisés, par la réputation dont il jouissait en
Allemagne. Ils convinrent de ne plus livrer de combats décisifs, de se
suivre lentement et en bon ordre, pour épargner le sang des soldats et
ménager les pays qui étaient le théâtre de la guerre. Cette espèce
d'armistice, toute favorable aux Français, qui se seraient débandés s'ils
avaient été attaqués vivement, convenait aussi parfaitement au timide
système de la coalition, qui, après avoir recouvré la Meuse, ne voulait
plus rien tenter de décisif avant la prise de Mayence. Telle fut la
première négociation de Dumouriez avec l'ennemi. La politesse du colonel
Mack, ses manières engageantes, purent disposer l'esprit si agité du
général à recourir à des secours étrangers. Il commençait à ne plus
apercevoir d'avenir dans la carrière où il se trouvait engagé: si quelques
mois auparavant il prévoyait succès, gloire, influence, en commandant les
armées françaises, et si cette espérance le rendait plus indulgent pour
les violences révolutionnaires, aujourd'hui battu, dépopularisé,
attribuant la désorganisation de son armée à ces mêmes violences, il
voyait avec horreur des désordres qu'il avait pu autrefois ne considérer
qu'avec indifférence. Élevé dans les cours, ayant vu de ses yeux quelle
machine fortement organisée il fallait pour assurer la durée d'un état, il
ne pouvait concevoir que des bourgeois soulevés pussent suffire à une
opération aussi compliquée que celle du gouvernement. Dans une telle
situation, si un général, administrateur et guerrier à la fois, tient la
force dans ses mains, il est difficile que l'idée ne lui vienne pas de
l'employer pour terminer des désordres qui épouvantent sa pensée et
menacent même sa personne. Dumouriez était assez hardi pour concevoir une
pareille idée; et, ne voyant plus d'avenir en servant la révolution par
des victoires, il songea à s'en former un autre en ramenant cette
révolution à la constitution de 1791, et en la réconciliant à ce prix avec
toute l'Europe. Dans ce plan, il fallait un roi, et les hommes importaient
assez peu à Dumouriez pour qu'il ne s'inquiétât pas beaucoup du choix. On
lui reprocha alors de vouloir placer sur le trône la maison d'Orléans. Ce
qui porta à le croire, c'est son affection pour le duc de Chartres, auquel
il avait ménagé à l'armée le rôle le plus brillant. Mais cette preuve
était fort insignifiante, car le jeune duc avait mérité tout ce qu'il
avait obtenu, et d'ailleurs rien ne prouvait dans sa conduite un concert
avec Dumouriez. Une autre considération persuada tous les esprits: c'est
que, dans le moment, il n'y avait pas d'autre choix possible, si l'on
voulait créer une dynastie nouvelle. Le fils du roi mort était trop jeune,
et d'ailleurs le régicide n'admettait pas une réconciliation aussi prompte
avec la dynastie. Les oncles étaient en état d'hostilité; et il ne restait
que la branche d'Orléans, aussi compromise dans la révolution que les
jacobins eux-mêmes, et seule capable d'écarter toutes les craintes des
révolutionnaires. Si l'esprit agité de Dumouriez s'arrêta à un choix, il
ne put en former d'autre alors, et ce fut cette nécessité qui le fit
accuser de songer à mettre la famille d'Orléans sur le trône. Il le nia
dans l'émigration; mais cette dénégation intéressée ne prouve rien; et il
ne faut pas plus le croire sur ce point que sur la date antérieure qu'il a
prétendu donner à ses desseins. Il a voulu dire en effet que son projet de
résistance contre les jacobins était plus ancien, mais ce fait est faux.
Ce n'est qu'alors, c'est-à-dire lorsque la carrière des succès lui fut
fermée, qu'il songea à s'en ouvrir une autre. Dans ce projet, il entrait
du ressentiment personnel, du chagrin de ses revers, enfin une indignation
sincère, mais tardive, contre les désordres sans issue qu'il prévoyait
maintenant sans aucune illusion.
Le 22, il trouva à Louvain Danton et Lacroix qui venaient lui demander
raison de la lettre écrite le 12 mars à la convention, et tenue secrète
par le comité de sûreté générale. Danton, avec lequel il sympathisait,
espérait le ramener à des sentimens plus calmes, et le rattacher à la
cause commune. Mais Dumouriez traita les deux commissaires et Danton
lui-même avec beaucoup d'humeur, et leur laissa découvrir les plus
sinistres dispositions. Il se répandit en nouvelles plaintes contre la
convention et les jacobins, et ne voulut pas rétracter sa lettre.
Seulement il consentit à écrire deux mots, pour dire qu'il en donnerait
plus tard l'explication. Danton et Lacroix partirent sans avoir rien pu
obtenir, et le laissant dans la plus violente agitation.
Le 23, après une résistance assez vive pendant toute la journée, plusieurs
corps abandonnèrent leurs postes, et il fut obligé de quitter Louvain en
désordre. Heureusement l'ennemi n'aperçut rien de ce mouvement, et n'en
profita pas pour achever de jeter la confusion dans notre armée, en la
poursuivant. Dumouriez sépara alors la troupe de ligne des volontaires, la
réunit à l'artillerie, et en composa un corps d'élite de quinze mille
Hommes, avec lequel il se plaça lui-même à l'arrière-garde. Là, se
montrant au milieu de ses soldats, escarmouchant tous les jours avec eux,
il parvint à donner à sa retraite une attitude plus ferme. Il fit évacuer
Bruxelles avec beaucoup d'ordre, traversa cette ville le 25, et le 27 vint
camper à Ath. Là, il eut de nouvelles conférences avec le colonel Mack, en
fut traité avec beaucoup de délicatesse et d'égards; et cette entrevue,
qui n'avait pour objet que de régler les détails de l'armistice, se
changea bientôt en une négociation plus importante. Dumouriez confia tous
ses ressentimens au colonel étranger, et lui découvrit ses projets de
renverser la convention nationale. Ici, abusé par le ressentiment,
s'exaltant sur l'idée d'une désorganisation générale, le sauveur de la
France dans l'Argonne obscurcit sa gloire en traitant avec un ennemi dont
l'ambition devait rendre toutes les intentions suspectes, et dont la
puissance était alors la plus dangereuse pour nous. Il n'y a, comme nous
l'avons déjà dit, qu'un choix pour l'homme de génie dans ces situations
difficiles: ou se retirer et abdiquer toute influence, pour ne pas être
complice d'un système qu'il désapprouve; ou s'isoler du mal qu'il ne peut
empêcher, et faire une chose, une seule chose, toujours morale, toujours
glorieuse, travailler à la défense de son pays.
Dumouriez convint avec le colonel Mack qu'il y aurait une suspension
d'armes entre les deux armées; que les Impériaux n'avanceraient pas sur
Paris, pendant qu'il y marcherait lui-même, et que l'évacuation de la
Belgique serait le prix de cette condescendance; il fut aussi stipulé que
la place de Condé serait temporairement donnée en garantie, et que, dans
le cas où Dumouriez aurait besoin des Autrichiens, ils seraient à ses
ordres. Les places fortes devaient recevoir des garnisons composées d'une
moitié d'impériaux et d'une moitié de Français, mais sous le commandement
de chefs français, et à la paix toutes les places seraient rendues. Telles
furent les coupables conventions faites par Dumouriez avec le prince de
Cobourg, par l'intermédiaire du colonel Mack.
On ne connaissait encore à Paris que la défaite de Neerwinden et
l'évacuation successive de la Belgique. La perte d'une grande bataille,
une retraite précipitée, concourant avec les nouvelles qu'on avait reçues
de l'Ouest, y causèrent la plus grande agitation. Un complot avait été
découvert à Rennes, et il paraissait tramé par les Anglais, les seigneurs
bretons et les prêtres non assermentés. Déjà des mouvemens avaient éclaté
dans l'Ouest, à l'occasion de la cherté des subsistances et de la menace
de ne plus payer le culte; maintenant c'était dans le but avoué de
défendre la cause de la monarchie absolue. Des rassemblemens de paysans,
demandant le rétablissement du clergé et des Bourbons, s'étaient montrés
aux environs de Rennes et de Nantes. Orléans était en pleine insurrection,
et le représentant Bourdon avait manqué d'y être assassiné. Les révoltés
s'élevaient déjà à plusieurs milliers d'hommes. Il ne fallait rien moins
que des armées et des généraux pour les réduire. Les grandes villes
dépêchaient leurs gardes nationales; le général Labourdonnaie avançait
avec son corps, et tout annonçait une guerre civile des plus sanglantes.
Ainsi, d'une part, nos armées se retiraient devant la coalition, de
l'autre la Vendée se levait, et jamais la fermentation ordinairement
produite par le danger n'avait dû être plus grande.
A peu près à cette époque, et à la suite du 10 mars, on avait imaginé de
réunir les chefs des deux opinions au comité de sûreté générale, pour
qu'ils pussent s'y expliquer sur les motifs de leurs divisions. C'est
Danton qui avait provoqué l'entrevue.
Les querelles de tous les jours ne satisfaisaient point des haines qu'il
n'avait pas, l'exposaient à une discussion de conduite qu'il redoutait,
et arrêtaient l'oeuvre de la révolution qui lui était si chère. Il en
désirait donc la fin. Il avait montré une grande bonne foi dans les
différens entretiens, et s'il prenait l'initiative, s'il accusait les
girondins, c'était pour écarter les reproches dont il aurait pu être
l'objet. Les girondins, tels que Buzot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, avec
leur délicatesse accoutumée, se justifiaient comme si l'accusation eût été
sérieuse, et prêchaient un converti en argumentant avec Danton. Il n'en
était pas de même avec Robespierre: on l'irritait en voulant le
convaincre, et on cherchait à lui démontrer ses torts, comme si cette
démonstration avait dû l'apaiser. Pour Marat, qui s'était cru nécessaire à
ces conférences, personne n'avait daigné lui donner une explication, et
ses amis mêmes, pour n'avoir pas à se justifier de cette alliance, ne lui
adressaient jamais la parole. De pareilles conférences devaient aigrir
plutôt que radoucir les chefs opposés: fussent-ils parvenus à se prouver
réciproquement leurs torts, une telle démonstration ne les eût
certainement pas conciliés. Les choses en étaient à ce point, lorsque les
évènemens de la Belgique furent connus à Paris.
Sur-le-champ on s'accusa de part et d'autre; on se reprocha de contribuer
aux désastres publics, les uns en désorganisant le gouvernement, les
autres en voulant ralentir son action. On demanda des explications sur la
conduite de Dumouriez. On lut la lettre du 12 mars, qui avait été tenue
secrète, et à cette lecture on s'écria que Dumouriez trahissait, que bien
évidemment il tenait la conduite de Lafayette, et qu'à son exemple il
commençait sa trahison par des lettres insolentes à l'assemblée. Une
seconde lettre, écrite le 27 mars, et plus hardie que celle du 12, excita
encore davantage les soupçons. De tous côtés on pressa Danton d'expliquer
ce qu'il savait de Dumouriez. Personne n'ignorait que ces deux hommes
avaient du goût l'un pour l'autre, que Danton avait insisté pour tenir
secrète la lettre du 12 mars, et qu'il était parti pour en obtenir la
rétractation. On disait même qu'ils avaient malversé ensemble dans la
riche Belgique. Aux Jacobins, dans le comité de défense générale, dans
l'assemblée, on somma Danton de s'expliquer. Celui-ci, embarrassé des
soupçons des girondins et des doutes des montagnards eux-mêmes, éprouva
pour la première fois quelque peine à répondre. Il dit que les grands
talens de Dumouriez avaient paru mériter des ménagemens; qu'on avait cru
convenable de le voir, avant de le dénoncer, afin de lui faire sentir ses
torts, et le ramener, s'il était possible, à de meilleurs sentimens; que
jusqu'ici les commissaires n'avaient vu dans sa conduite que l'effet de
mauvaises suggestions, et surtout le chagrin de ses derniers revers; mais
qu'ils avaient cru, et qu'ils croyaient encore, pouvoir conserver ses
talens à la république.
Robespierre dit que, s'il en était ainsi, il ne fallait pas le ménager, et
qu'il était inutile de garder tant de mesure avec lui. Il renouvela en
outre la motion que Louvet avait faite contre les Bourbons restés en
France, c'est-à-dire contre les membres de la famille d'Orléans; et il
parut étrange que Robespierre, qui, en janvier, les avait si fortement
défendus contre les girondins, les attaquât maintenant avec tant de
fureur. Mais son âme soupçonneuse avait tout de suite supposé de sinistres
complots. Il s'était dit: Un ancien prince du sang ne peut se résigner à
son nouvel état, et bien qu'il s'appelle _Égalité_, son sacrifice ne peut
être sincère; il conspire donc, et en effet tous nos généraux lui
appartiennent: Biron, qui commande aux Alpes, est son intime; Valence,
général de l'armée des Ardennes, est gendre de son confident Sillery; ses
deux fils occupent le premier rang dans l'armée de la Belgique; Dumouriez
enfin leur est ouvertement dévoué, et il les élève avec un soin
particulier: les girondins ont attaqué en janvier la famille d'Orléans;
mais c'est une feinte de leur part qui n'avait d'autre but que d'écarter
tout soupçon de connivence: Brissot, ami de Sillery, est l'intermédiaire
de la conspiration: voilà le complot découvert; le trône est relevé et la
France perdue, si on ne s'empresse de proscrire les conjurés. Telles
étaient les conjectures de Robespierre; et, ce qu'il y a de plus effrayant
dans cette manière de raisonner, c'est que Robespierre, inspiré par la
haine, croyait à ses calomnies. La Montagne étonnée repoussa sa
proposition. «Donnez donc des preuves, lui disaient ceux qui étaient assis
à ses côtés.--Des preuves, répondait-il, des preuves! je n'en ai pas, mais
j'ai la _conviction morale!_»
Sur-le-champ on songea, comme on le faisait toujours dans les momens de
danger, à accélérer l'action du pouvoir exécutif et celle des tribunaux,
pour se garantir à la fois de ce qu'on appelait l'ennemi extérieur et
intérieur.
On fit donc partir à l'instant même les commissaires nommés pour le
recrutement, et on examina la question de savoir si la convention ne
devait pas _prendre une plus grande part à l'exécution des lois_. La
manière dont le pouvoir exécutif était organisé paraissait insuffisante.
Des ministres placés hors de l'assemblée, agissant de leur chef et sous sa
surveillance très éloignée, un comité chargé de faire des rapports sur
toutes les mesures de sûreté générale, toutes ces autorités se contrôlant
les unes les autres, délibérant éternellement sans agir, paraissaient très
au-dessous de l'immense tâche qu'elles avaient à remplir. D'ailleurs ce
ministère, ces comités, étaient composés de membres suspects, parce qu'ils
étaient modérés; et dans ce temps où la promptitude, la force, étaient des
conditions indispensables de succès, toute lenteur, toute modération était
suspecte de conspiration. On songea donc à établir un comité qui réunirait
à la fois les fonctions du comité diplomatique, du comité militaire, du
comité de sûreté générale, qui pourrait au besoin ordonner et agir de son
chef, et arrêter ou suppléer l'action ministérielle. Divers projets
d'organisation furent présentés pour remplir cet objet, et confiés à une
commission chargée de les discuter. Immédiatement après, on s'occupa des
moyens d'atteindre l'ennemi intérieur, c'est-à-dire _les aristocrates, les
traîtres_, dont on se disait entouré. La France, s'écriait-on, est pleine
de prêtres réfractaires, de nobles, de leurs anciennes créatures, de leurs
anciens domestiques, et cette clientèle, encore considérable, nous
entoure, nous trahit, et nous menace aussi dangereusement que les
baïonnettes ennemies. Il faut les découvrir, les signaler, et les entourer
d'une lumière qui les empêche d'agir. Les jacobins avaient donc proposé,
et la convention avait décrété que, d'après une coutume empruntée à la
Chine, le nom de toutes les personnes habitant une maison serait inscrit
sur leurs portes[1].
[Note 1: Décret du 29 mars.]
On avait ensuite ordonné le désarmement de tous les citoyens _suspects_,
et on avait qualifié tels, les prêtres non assermentés, les nobles, les
ci-devant seigneurs, les fonctionnaires destitués, etc. Le désarmement
devait s'opérer par la voie des visites domiciliaires; et le seul
adoucissement apporté à cette mesure fut que les visites ne pouvaient
avoir lieu la nuit. Après s'être ainsi assuré le moyen de poursuivre et
d'atteindre tous ceux qui donnaient le moindre ombrage, on avait enfin
ajouté celui de les frapper de la manière la plus prompte, en installant
le tribunal révolutionnaire. C'est sur la proposition de Danton que ce
terrible instrument de la défiance révolutionnaire fut mis en exercice.
Cet homme redoutable en avait compris l'abus, mais avait tout sacrifié au
but. Il savait que frapper vite, c'est examiner moins attentivement;
qu'examiner moins attentivement, c'est s'exposer à se tromper, surtout en
temps de partis; et que se tromper, c'est commettre une atroce injustice.
Mais, à ses yeux, la révolution était la société accélérant son action en
toutes choses, en matière de justice, d'administration et de guerre. En
temps calme, la société aime mieux, disait-il, laisser échapper le
coupable que frapper l'innocent, parce que le coupable est peu dangereux,
mais à mesure qu'il le devient davantage, elle tend davantage aussi à le
saisir; et lorsqu'il devient si dangereux qu'il pourrait la faire périr,
ou du moins quand elle le croit ainsi, elle frappe tout ce qui excite ses
soupçons, et préfère alors atteindre un innocent que laisser échapper un
coupable. Telle est la dictature, c'est-à-dire l'action violente dans
les sociétés menacées; elle est rapide, arbitraire, fautive, mais
irrésistible.
Ainsi la concentration des pouvoirs dans la convention, l'installation du
tribunal révolutionnaire, le commencement de l'inquisition contre les
suspects, un redoublement de haine contre les députés qui résisteraient à
ces moyens extraordinaires, furent le résultat de la bataille de Nerwinde,
de la retraite de la Belgique, des menaces de Dumouriez, et des mouvements
de la Vendée.
L'humeur de Dumouriez s'était accrue avec ses revers. Il venait
d'apprendre que l'armée de Hollande se retirait en désordre, abandonnait
Anvers et l'Escaut, en laissant dans Breda et Gertruydenberg les deux
garnisons françaises; que d'Harville n'avait pu garder le château de
Namur, et se repliait sur Givet et Maubeuge; que Neuilly enfin, loin de
pouvoir se maintenir à Mons, s'était vu obligé de se retirer sur Condé et
Valenciennes, parce que sa division, au lieu de prendre position sur les
hauteurs de Nimy, avait pillé les magasins et pris la fuite. Ainsi, par
suite des désordres de cette armée, il voyait s'évanouir le projet de
former en Belgique un demi-cercle de places fortes, qui aurait passé de
Namur en Flandre et en Hollande, et au centre duquel il se serait placé
pour agir avec plus d'avantage. Il n'avait bientôt plus rien à offrir en
échange aux Impériaux, et il tombait sous leur dépendance en
s'affaiblissant. Sa colère augmentait en approchant de la France, en
voyant les désordres de plus près, et en entendant les cris qui
s'élevaient contre lui. Déjà il ne se cachait plus; et ses paroles,
proférées en présence de son état-major, et répétées dans l'armée,
annonçaient les projets qui fermentaient dans sa tête. La soeur du duc
d'Orléans et Mme de Sillery, fuyant les proscriptions qui les menaçaient,
s'étaient rendues en Belgique pour chercher une protection auprès de leurs
frères. Elles étaient à Ath, et ce fut un nouvel aliment donné aux
soupçons.
Trois envoyés jacobins, un nommé Dubuisson, réfugié de Bruxelles, Proly,
fils naturel de Kaunitz, et Pereyra, juif portugais, se rendirent à Ath,
sous le prétexte faux ou vrai d'une mission de Lebrun. Ils se
transportèrent auprès du général en espions du gouvernement, et n'eurent
aucune peine à découvrir des projets que Dumouriez ne cachait plus. Ils le
trouvèrent entouré du général Valence et des fils d'Orléans, furent fort
mal reçus, et entendirent les paroles les moins flatteuses pour les
jacobins et la convention. Cependant le lendemain ils revinrent et
obtinrent un entretien secret. Cette fois Dumouriez se décela entièrement:
Il commença par leur dire qu'il était assez fort pour se battre devant et
derrière; que la convention était composée de deux cents brigands et de
Six cents imbéciles, et qu'il se moquait de ses décrets, qui bientôt
n'auraient plus de valeur que dans la banlieue de Paris. «Quant au
tribunal révolutionnaire, ajouta-t-il avec une indignation croissante, je
saurai l'empêcher, et tant que j'aurai trois pouces de fer à mes côtés,
cette horreur n'existera jamais.» Ensuite il s'emporta contre les
volontaires, qu'il appelait des lâches; il dit qu'il ne voulait plus que
des troupes de ligne, et qu'avec elles il irait mettre fin à tous les
désordres de Paris. «Vous ne voulez donc pas de constitution? lui
demandent alors les trois interlocuteurs.--La nouvelle constitution
imaginée par Condorcet est trop sotte.--Et que mettrez-vous à la place?
--L'ancienne de 1791, toute mauvaise qu'elle est.--Mais il faudra un roi,
et le nom de Louis fait horreur.--Qu'il s'appelle Louis ou Jacques, peu
importe.--Ou Philippe, reprend l'un des envoyés. Mais comment
remplacerez-vous l'assemblée actuelle?» Dumouriez cherche un moment, puis
ajoute: «Il y a des administrations locales, toutes choisies par la
confiance de la nation; et les cinq cents présidens de districts seront
les cinq cents représentans.--Mais avant leur réunion, qui aura
l'initiative de cette révolution?--Les Mameluks, c'est-à-dire mon armée.
Elle émettra ce voeu, les présidens de district le feront confirmer, et je
ferai la paix avec la coalition, qui, si je ne m'y oppose, est à Paris
dans quinze jours.»
Les trois envoyés, soit, comme l'a cru Dumouriez, qu'ils vinssent le
sonder dans l'intérêt des jacobins, soit qu'ils voulussent l'engager à se
dévoiler davantage, lui suggèrent alors une idée. Pourquoi, lui
disent-ils, ne mettrait-il pas les jacobins, qui sont un corps délibérant
tout préparé, à la place de la convention? Une indignation mêlée de mépris
éclate à ces mots sur le visage du général, et ils retirent leur
proposition. Ils lui parlent alors du danger auquel son projet exposerait
les Bourbons qui sont détenus au Temple, et auxquels il paraît
s'intéresser. Dumouriez réplique aussitôt que, périraient-ils tous
jusqu'au dernier, à Paris et à Coblentz, la France trouverait un chef et
serait sauvée; qu'au reste, si Paris commettait de nouvelles barbaries sur
les infortunés prisonniers du Temple, il y serait sur-le-champ, et qu'avec
douze mille hommes il en serait le maître. Il n'imiterait pas l'imbécile
de Broglie, qui, avec trente mille hommes, avait laissé prendre la
Bastille; mais avec deux postes, à Nogent et à Pont-Saint-Maxence, il
ferait mourir les Parisiens de faim. «Au reste, ajoute-t-il, vos jacobins
peuvent expier tous leurs crimes; qu'ils sauvent les infortunés
prisonniers, et chassent les sept cent quarante-cinq tyrans de la
convention, et ils sont pardonnés.»
Ses interlocuteurs lui parlent alors de ses dangers. «Il me reste
toujours, dit-il, un temps de galop vers les Autrichiens.--Vous voulez
donc partager le sort de Lafayette?--Je passerai à l'ennemi autrement que
lui; et d'ailleurs les puissances ont une autre opinion de mes talens, et
ne me reprochent pas les 5 et 6 octobre.»
Dumouriez avait raison de ne pas redouter le sort de Lafayette; on
estimait trop ses talens, et on n'estimait pas assez la fermeté de ses
principes, pour l'enfermer à Olmütz. Les trois envoyés le quittèrent en
lui disant qu'ils allaient sonder Paris et les jacobins sur ce sujet.
Dumouriez, tout en croyant ses interlocuteurs de purs jacobins, ne s'en
était pas exprimé avec moins d'audace. Dans ce moment en effet ses projets
devenaient évidens. Les troupes de ligne et les volontaires s'observaient
avec défiance, et tout annonçait qu'il allait lever le drapeau de la
révolte.
Le pouvoir exécutif avait reçu des rapports alarmans, et le comité de
sûreté générale avait proposé et fait rendre un décret par lequel
Dumouriez était mandé à la barre. Quatre commissaires, accompagnés du
ministre de la guerre, étaient chargés de se transporter à l'armée pour
notifier le décret et amener le général à Paris. Ces quatre commissaires
étaient Bancal, Quinette, Camus et Lamarque. Beurnonville s'était joint à
eux, et son rôle était difficile à cause de l'amitié qui l'unissait à
Dumouriez.
Cette commission partit le 30 mars. Le même jour Dumouriez se porta au
champ de Bruille, d'où il menaçait à la fois les trois places importantes
de Lille, Condé et Valenciennes. Il était fort incertain sur le parti
qu'il devait prendre, car son armée était partagée. L'artillerie, la
troupe de ligne, la cavalerie, tous les corps organisés lui paraissaient
dévoués; mais les volontaires nationaux commençaient à murmurer et à se
séparer des autres. Dans cette situation, il ne lui restait qu'une
ressource, c'était de désarmer les volontaires. Mais il s'exposait à un
combat, et l'épreuve était difficile, parce que les troupes de ligne
pouvaient avoir de la répugnance à égorger des compagnons d'armes.
D'ailleurs, parmi ces volontaires il y en avait qui s'étaient fort bien
battus, et qui paraissaient lui être attachés. Hésitant sur cette mesure
de rigueur, il songea à s'emparer des trois places au centre desquelles il
s'était porté. Par leur moyen il se procurait des vivres, et il avait un
point d'appui contre l'ennemi, dont il se défiait toujours. Mais l'opinion
était divisée dans ces trois places. Les sociétés populaires, aidées des
volontaires, s'y étaient soulevées contre lui, et menaçaient la troupe de
ligne. A Valenciennes et à Lille, les commissaires de la convention
excitaient le zèle des républicains, et dans Condé seulement l'influence
de la division Neuilly donnait l'avantage à ses partisans. Parmi les
généraux de division, Dampierre se conduisait à son égard, comme lui-même
avait fait à l'égard de Lafayette après le 10 août; et plusieurs autres,
sans se déclarer encore, étaient prêts à l'abandonner.
Le 31, six volontaires, portant sur leur chapeau ces mots écrits avec de
la craie: _République ou la mort_, l'abordèrent dans son camp, et firent
mine de vouloir s'emparer de sa personne. Aidé de son fidèle Baptiste, il
les repoussa et les livra à ses hussards. Cet événement causa une grande
rumeur dans l'armée; les divers corps lui firent dans la journée des
adresses qui ranimèrent sa confiance. Il leva aussitôt l'étendart, et
détacha Miacsinsky avec quelques mille hommes pour marcher sur Lille.
Miacsinsky s'avança sur cette place, et confia au mulâtre Saint-George,
qui commandait un régiment de la garnison, le secret de son entreprise.
Celui-ci engagea Miacsinsky à se présenter dans la place avec une légère
escorte. Le malheureux général se laissa entraîner, et une fois entré dans
Lille, il fut entouré et livré aux autorités. Les portes furent fermées,
et la division erra sans général sur les glacis de Lille. Dumouriez envoya
aussitôt un aide-de-camp pour la rallier. Mais l'aide-de-camp fut pris
aussi, et la division, dispersée, fut perdue pour lui. Après cette
tentative malheureuse, il en essaya une pareille sur Valenciennes, où
commandait le général Ferrand, qu'il croyait très-bien disposé en sa
faveur. Mais l'officier chargé de surprendre la place trahit ses projets,
s'unit à Ferrand et aux commissaires de la convention, et il perdit encore
Valenciennes. Il ne lui restait donc plus que Condé. Placé entre la France
et l'étranger, il n'avait que ce dernier point d'appui. S'il le perdait,
il fallait qu'il se soumît aux Impériaux, qu'il se remît entièrement
dans leurs mains, et qu'il s'exposât à indigner son armée, en les faisant
marcher avec elle.
Le 1er avril, il transporta son quartier-général aux Boues de Saint-Amand,
pour être plus rapproché de Condé. Il fit arrêter le fils de Lecointre,
député de Versailles, et l'envoya comme otage à Tournay, en priant
l'Autrichien Clerfayt de le faire garder en dépôt dans la citadelle. Le 2
au soir, les quatres députés de la convention, précédés de Beurnonville,
arrivèrent chez Dumouriez. Les hussards de Berchiny étaient en bataille
devant sa porte, et tout son état-major était rangé autour de lui.
Dumouriez embrassa d'abord son ami Beurnonville, et demanda aux députés
l'objet de leur mission. Ils refusèrent de s'expliquer devant cette foule
d'officiers dont les dispositions leur paraissaient peu rassurantes, et
ils voulurent passer dans un appartement voisin. Dumouriez y consentit,
mais les officiers exigèrent que la porte en restât ouverte. Camus lui lut
alors le décret, en lui enjoignant de s'y soumettre. Dumouriez répondit
que l'état de son armée exigeait sa présence, et que, lorsqu'elle serait
réorganisée, il verrait ce qu'il aurait à faire. Camus insista avec force;
mais Dumouriez répondit qu'il ne serait pas assez dupe pour se rendre à
Paris, et se livrer au tribunal révolutionnaire; que des tigres
demandaient sa tête, mais qu'il ne voulait pas la leur donner. Les quatre
commissaires l'assurèrent en vain qu'on n'en voulait pas à sa personne,
qu'ils répondaient de lui, que cette démarche satisferait la convention,
et qu'il serait bientôt rendu à son armée. Il ne voulut rien entendre, il
les pria de ne pas le pousser à l'extrémité, et leur dit qu'ils feraient
mieux de prendre un arrêté modéré, par lequel ils déclareraient que dans
le moment le général Dumouriez leur avait paru trop nécessaire pour
l'arracher à son armée. Il sortit en achevant ces mots, et leur enjoignit
de se décider. Il repassa alors avec Beurnonville dans la salle où se
trouvait l'état-major, et attendit au milieu de ses officiers l'arrêté des
commissaires. Ceux-ci, avec une noble fermeté, sortirent un instant après,
et lui réitérèrent leur sommation. «Voulez-vous obéir à la convention? lui
dit Camus.--Non, répliqua le général.--Eh bien! reprit Camus, vous êtes
suspendu de vos fonctions; vos papiers vont être saisis et votre personne
arrêtée.--C'est trop fort, s'écria Dumouriez; à moi, hussards!» Les
hussards accoururent. «Arrêtez ces gens-là, leur dit-il en allemand; mais
qu'on ne leur fasse aucun mal.» Beurnonville le pria de lui faire partager
leur sort. «Oui, lui répondit-il, et je crois vous rendre un véritable
service; je vous arrache au tribunal révolutionnaire.»
Dumouriez leur fit donner à manger, et les envoya ensuite à Tournay, pour
être gardés en otage par les Autrichiens. Dès le lendemain matin, il monta
à cheval, fit une proclamation à l'armée et à la France, et trouva dans
ses soldats, surtout ceux de la ligne, les dispositions en apparence les
plus favorables.
Toutes ces nouvelles étaient successivement arrivées à Paris. On y avait
connu l'entrevue de Dumouriez avec Proly, Dubuisson et Pereyra, ses
tentatives sur Lille et Valenciennes, et enfin l'arrestation des quatre
commissaires. Sur-le-champ la convention, les assemblées municipales, les
sociétés populaires, s'étaient déclarées permanentes, la tête de Dumouriez
avait été mise à prix, tous les parens des officiers de son armée avaient
été mis en arrestation pour servir d'otages. On ordonna dans Paris et les
villes voisines la levée d'un corps de quarante mille hommes pour couvrir
La capitale, et Dampierre reçut le commandement général de l'armée de la
Belgique. A ces mesures d'urgence se joignirent, comme toujours, des
calomnies. Partout on rangeait ensemble Dumouriez, d'Orléans, les
girondins, et on les déclarait complices. Dumouriez était, disait-on, un
de ces aristocrates militaires, un membre de ces anciens états-majors,
dont on ne cessait de dévoiler les mauvais principes; d'Orléans était le
premier de ces grands qui avaient feint pour la liberté un faux
attachement, et qui se démasquaient après une hypocrisie de quelques
années; les girondins enfin n'étaient que des députés devenus infidèles
comme tous les membres de tous les côtés droits, et qui abusaient de leurs
mandats pour perdre la liberté. Dumouriez ne faisait, un peu plus tard,
que ce que Bouillé et Lafayette avaient fait plus tôt; d'Orléans tenait la
même conduite que les autres membres de la famille des Bourbons, et il
avait seulement persisté dans la révolution un peu plus long-temps que le
comte de Provence; les girondins, comme Maury et Cazalès dans la
constituante, comme Vaublanc et Pastoret dans la législative, trahissaient
leur patrie aussi visiblement, mais seulement à des époques différentes.
Ainsi, Dumouriez, d'Orléans, Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné, etc.,
tous complices, étaient les traîtres de cette année.
Les girondins répondaient en disant qu'ils avait toujours poursuivi
d'Orléans, et que c'étaient les montagnards qui l'avaient défendu; qu'ils
étaient brouillés avec Dumouriez et sans relation avec lui, et qu'au
contraire ceux qui avaient été envoyés auprès de lui dans la Belgique,
ceux qui l'avaient suivi dans toutes ses expéditions, ceux qui s'étaient
toujours montrés ses amis, et qui avaient même pallié sa conduite, étaient
des montagnards. Lasource, poussant la hardiesse plus loin, eut
l'imprudence de désigner Lacroix et Danton, et de les accuser d'avoir
arrêté le zèle de la convention, en déguisant la conduite de Dumouriez. Ce
reproche de Lasource réveillait les soupçons élevés déjà sur la conduite
de Lacroix et de Danton dans la Belgique. On disait en effet qu'ils
avaient échangé l'indulgence avec Dumouriez: qu'il avait supporté leurs
rapines, et qu'ils avaient excusé sa défection. Danton, qui ne demandait
aux girondins que le silence, fut rempli de fureur, s'élança à la tribune,
leur jura une guerre à mort. «Plus de paix ni de trêve, s'écria-t-il,
entre vous et nous!» Agitant son visage effrayant, menaçant du poing le
côté droit de l'assemblée: «Je me suis retranché, dit-il, dans la
citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je
pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser.»
Le résultat de ces accusations réciproques fut: 1° la nomination d'une
commission chargée d'examiner la conduite des commissaires envoyés dans la
Belgique; 2° l'adoption d'un décret qui devait avoir des conséquences
funestes, et qui portait que, sans avoir égard à l'inviolabilité des
représentans, ils seraient mis en accusation dès qu'ils seraient fortement
présumés de complicité avec les ennemis de l'état; 3° enfin, la mise en
arrestation et la translation dans les prisons de Marseille, de Philippe
d'Orléans et de toute sa famille[1]. Ainsi, la destinée de ce prince,
jouet de tous les partis, tour à tour suspect aux jacobins et aux
girondins, et accusé de conspirer avec tout le monde parce qu'il ne
conspirait avec personne, était la preuve qu'aucune grandeur passée ne
pouvait subsister au milieu de la révolution actuelle, et que le plus
profond, et le plus volontaire abaissement ne pourrait ni calmer les
défiances, ni conjurer l'échafaud.
[Note 1: Décret du 6 avril.]
Dumouriez ne crut pas devoir perdre un moment. Voyant Dampierre et
plusieurs généraux de division l'abandonner, d'autres n'attendre que le
moment favorable, et une foule d'émissaires travailler ses troupes, il
pensait qu'il fallait les mettre en mouvement, pour entraîner ses
officiers et ses soldats, et les soustraire à toute autre influence que la
sienne. D'ailleurs, le temps pressait, il fallait agir. En conséquence,
il fit fixer un rendez-vous avec le prince de Cobourg, pour le 4 avril au
matin, afin de régler définitivement avec lui et le colonel Mack les
opérations qu'il méditait. Le rendez-vous devait avoir lieu près de Condé.
Son projet était d'entrer ensuite dans la place, de purger la garnison, et
se portant avec toute son armée sur Orchies, de menacer Lille, et de
tâcher de la réduire en déployant toutes ses forces.
Le 4 au matin, il partit pour se rendre au lieu du rendez-vous, et de là à
Condé. Il n'avait commandé qu'une escorte de cinquante chevaux, et comme
elle tardait d'arriver, il se mit en route, ordonnant qu'on l'envoyât à sa
suite. Thouvenot, les fils d'Orléans, quelques officiers et un certain
nombre de domestiques l'accompagnaient. A peine arrivé sur le chemin de
Condé, il rencontre deux bataillons de volontaires, qu'il est fort étonné
d'y trouver. N'ayant pas ordonné leur déplacement, il veut mettre pied à
terre auprès d'une maison, pour écrire l'ordre de les faire retourner,
lorsqu'il entend pousser des cris et tirer des coups de fusil. Ces
bataillons en effet se divisent, et les uns le poursuivent en criant
_arrêtez!_ les autres veulent lui couper la fuite vers un fossé. Il
s'élance alors avec ceux qui l'accompagnaient, et devance les volontaires
courant à sa poursuite. Arrivé sur le bord du fossé, et son cheval se
refusant à le franchir, il se jette dedans, arrive à l'autre bord au
milieu d'une grêle de coups de fusil, et, acceptant un cheval d'un
domestique, s'enfuit à toute bride vers Bury. Après avoir couru toute la
journée, il y arrive le soir, et est rejoint par le colonel Mack, averti
de ce qui s'était passé. Il emploie toute la nuit à écrire, et à convenir
avec le colonel Mack et le prince de Cobourg de toutes les conditions
de leur alliance, et il les étonne par le projet de retourner au milieu de
son armée après ce qui venait d'arriver.
Dès le matin en effet, il remonta à cheval, et, accompagné par des
cavaliers impériaux, il rentra par Maulde au milieu de son armée. Quelques
troupes de ligne l'entourèrent et lui donnèrent encore des démonstrations
d'attachement; cependant beaucoup de visages étaient mornes. La nouvelle
de sa fuite à Bury, au milieu des armées ennemies, et la vue des dragons
impériaux, avaient produit une impression funeste pour lui, honorable pour
nos soldats, et heureuse pour la fortune de la France. On lui apprit en
effet que l'artillerie, sur la nouvelle qu'il avait passé aux Autrichiens,
venait de quitter le camp, et que la retraite de cette portion de l'armée
si influente avait découragé le reste. Des divisions entières se rendaient
à Valenciennes, et se ralliaient à Dampierre. Il se vit alors obligé de
quitter définitivement son armée, et de repasser aux Impériaux. Il y fut
suivi par un nombreux état-major, dans lequel se trouvaient les deux
jeunes d'Orléans, et Thouvenot, et par les hussards de Berchiny, dont le
régiment tout entier voulut l'accompagner.
Le prince de Cobourg et le colonel Mack, dont il était devenu l'ami, le
traitèrent avec beaucoup d'égards, et on voulut renouveler avec lui les
projets de la veille, en le faisant le chef d'une nouvelle émigration qui
serait autre que celle de Coblentz. Mais après deux jours, il dit au
prince autrichien que c'était avec les soldats de la France, et en
acceptant les Impériaux seulement comme auxiliaires, qu'il avait cru
exécuter ses projets contre Paris; mais que sa qualité de Français ne lui
permettait pas de marcher à la tête des étrangers. Il demanda des
passeports pour se retirer en Suisse. On les lui accorda sur-le-champ. Le
grand cas qu'on faisait de ses talens, et le peu de cas qu'on faisait de
ses principes politiques, lui valurent des égards que n'avait pas obtenus
Lafayette, qui, dans ce moment, expiait dans les cachots d'Olmutz sa
constance héroïque. Ainsi finit la carrière de cet homme supérieur, qui
avait montré tous les talens, ceux du diplomate, de l'administrateur, du
capitaine; tous les courages, celui de l'homme civil qui résiste aux
orages de la tribune, celui du soldat qui brave le boulet ennemi, celui du
général qui affronte et les situations désespérées et les hasards des
entreprises les plus audacieuses; mais qui, sans principes, sans
l'ascendant moral qu'ils procurent, sans autre influence que celle du
génie, bientôt usée dans cette rapide succession de choses et d'hommes,
essaya fortement de lutter avec la révolution, et prouva par un éclatant
exemple, qu'un individu ne prévaut contre une passion nationale que
lorsqu'elle est épuisée. En passant à l'ennemi, Dumouriez n'eut pour
excuse ni l'entêtement aristocratique de Bouillé, ni la délicatesse de
principes de Lafayette, car il avait toléré tous les désordres, jusqu'au
moment où ils avaient contrarié ses projets. Par sa défection, il peut
s'attribuer d'avoir accéléré la chute des girondins et la grande crise
révolutionnaire. Cependant il ne faut pas oublier que cet homme, sans
attachement pour aucune cause, avait pour la liberté une préférence de
raison; il ne faut pas oublier qu'il chérissait la France; que, lorsque
personne ne croyait à la possibilité de résister à l'étranger, il
l'essaya, et crut en nous plus que nous-mêmes; qu'à Saint-Menehould, il
nous apprit à envisager l'ennemi de sang-froid; qu'à Jemmapes, il nous
enflamma, et nous replaça au rang des premières puissances: il ne faut pas
oublier enfin que, s'il nous abandonna, il nous avait sauvés. D'ailleurs
il a tristement vieilli loin de sa patrie, et on ne peut se défendre d'un
profond regret, à la vue d'un homme dont cinquante années se passèrent
dans les intrigues de cour, trente dans l'exil, et dont trois seulement
furent employées sur un théâtre digne de son génie.
Dampierre reçut le commandement en chef de l'armée du Nord, et retrancha
ses troupes au camp de Famars, de manière à secourir celles de nos places
qui seraient menacées. La force de cette position et le plan de campagne
même des coalisés, d'après lequel ils ne devaient pas pénétrer plus avant
jusqu'à ce que Mayence fût reprise, retardaient nécessairement de ce côté
les événemens de la guerre. Custine, qui, pour expier ses fautes, n'avait
pas cessé d'accuser ses collègues et les ministres, fut écouté avec faveur
en parlant contre Beurnonville, que l'on regardait comme complice de
Dumouriez, quoique livré par lui aux Autrichiens; et il obtint tout le
commandement du Rhin, depuis les Vosges et la Moselle jusqu'à Huningue.
Comme la défection de Dumouriez avait commencé par des négociations, on
décréta la peine de mort contre le général qui écouterait les propositions
de l'ennemi sans que préalablement la souveraineté du peuple et la
république eussent été reconnues. On nomma ensuite Bouchotte ministre de
la guerre, et Monge, quoique très agréable aux jacobins par sa
complaisance, fut remplacé comme ne pouvant suffire à tous les détails de
son immense ministère. Il fut décidé encore que trois commissaires de la
convention résideraient constamment auprès des armées, et que chaque mois
il y en aurait un de renouvelé.