qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une
borne en lui recommandant le silence et courut à l'endroit où le conduit
venait toucher le pavé. Peut-être y avait-il moyen d'escalader par là et
d'entrer dans la maison. Mais le conduit était délabré et hors de
service et tenait à peine à son scellement. D'ailleurs toutes les
fenêtres de ce logis silencieux étaient grillées d'épaisses barres de
fer, même les mansardes du toit. Et puis la lune éclairait pleinement
cette façade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu
Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la
hisser au haut d'une maison à trois étages?
Il renonça à grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer
dans la rue Polonceau.
Quand il fut au pan coupé où il avait laissé Cosette, il remarqua que,
là, personne ne pouvait le voir. Il échappait, comme nous venons de
l'expliquer, à tous les regards, de quelque côté qu'ils vinssent. En
outre il était dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-être
pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et
le lierre donnait évidemment dans un jardin où il pourrait tout au moins
se cacher, quoiqu'il n'y eût pas encore de feuilles aux arbres, et
passer le reste de la nuit.
Le temps s'écoulait. Il fallait faire vite.
Il tâta la porte cochère et reconnut tout de suite quelle était
condamnée au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte
avec plus d'espoir. Elle était affreusement décrépite, son immensité
même la rendait moins solide, les planches étaient pourries, les
ligatures de fer, il n'y en avait que trois, étaient rouillées. Il
semblait possible de percer cette clôture vermoulue.
En l'examinant, il vit que cette porte n'était pas une porte. Elle
n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les
bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de
continuité. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et
des pierres grossièrement cimentés que les passants pouvaient y voir
encore il y a dix ans. Il fut forcé de s'avouer avec consternation que
cette apparence de porte était simplement le parement en bois d'une
bâtisse à laquelle elle était adossée. Il était facile d'arracher une
planche, mais on se trouvait face à face avec un mur.
Chapitre V
Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
En ce moment un bruit sourd et cadencé commença à se faire entendre à
quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du
coin de la rue. Sept ou huit soldats disposés en peloton venaient de
déboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela
venait vers lui.
Ces soldats, en tête desquels il distinguait la haute stature de Javert,
s'avançaient lentement et avec précaution. Ils s'arrêtaient fréquemment.
Il était visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes
les embrasures de portes et d'allées.
C'était, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille
que Javert avait rencontrée et qu'il avait requise.
Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs.
Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il
leur fallait environ un quart d'heure pour arriver à l'endroit où se
trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes
séparaient Jean Valjean de cet épouvantable précipice qui s'ouvrait
devant lui pour la troisième fois. Et le bagne maintenant n'était plus
seulement le bagne, c'était Cosette perdue à jamais; c'est-à-dire une
vie qui ressemblait au dedans d'une tombe.
Il n'y avait plus qu'une chose possible.
Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait
deux besaces; dans l'une il avait les pensées d'un saint, dans l'autre
les redoutables talents d'un forçat. Il fouillait dans l'une ou dans
l'autre, selon l'occasion.
Entre autres ressources, grâce à ses nombreuses évasions du bagne de
Toulon, il était, on s'en souvient, passé maître dans cet art incroyable
de s'élever, sans échelles, sans crampons, par la seule force
musculaire, en s'appuyant de la nuque, des épaules, des hanches et des
genoux, en s'aidant à peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle
droit d'un mur, au besoin jusqu'à la hauteur d'un sixième étage; art qui
a rendu si effrayant et si célèbre le coin de la cour de la Conciergerie
de Paris par où s'échappa, il y a une vingtaine d'années, le condamné
Battemolle.
Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait
le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle
faisait avec le pignon du grand bâtiment était rempli, dans sa partie
inférieure, d'un massif de maçonnerie de forme triangulaire,
probablement destiné à préserver ce trop commode recoin des stations de
ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage préventif
des coins de mur est fort usité à Paris.
Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif
l'espace à franchir pour arriver sur le mur n'était guère que de
quatorze pieds.
Le mur était surmonté d'une pierre plate sans chevron.
La difficulté était Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un
mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter était
impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont nécessaires pour mener
à bien ces étranges ascensions. Le moindre fardeau dérangerait son
centre de gravité et le précipiterait.
Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. Où trouver une
corde à minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-là, si Jean
Valjean avait eu un royaume, il l'eût donné pour une corde. Toutes les
situations extrêmes ont leurs éclairs qui tantôt nous aveuglent, tantôt
nous illuminent.
Le regard désespéré de Jean Valjean rencontra la potence du réverbère du
cul-de-sac Genrot.
À cette époque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris.
À la nuit tombante on y allumait des réverbères placés de distance en
distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui
traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure
d'une potence. Le tourniquet où se dévidait cette corde était scellé
au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur
avait la clef, et la corde elle-même était protégée jusqu'à une certaine
hauteur par un étui de métal.
Jean Valjean, avec l'énergie d'une lutte suprême, franchit la rue d'un
bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pêne de la petite armoire
avec la pointe de son couteau, et un instant après il était revenu près
de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres
trouveurs d'expédients, aux prises avec la fatalité.
Nous avons expliqué que les réverbères n'avaient pas été allumés cette
nuit-là. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement
éteinte comme les autres, et l'on pouvait passer à côté sans même
remarquer qu'elle n'était plus à sa place.
Cependant l'heure, le lieu, l'obscurité, la préoccupation de Jean
Valjean, ses gestes singuliers, ses allées et venues, tout cela
commençait à inquiéter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis
longtemps jeté les hauts cris. Elle se borna à tirer Jean Valjean par le
pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement
le bruit de la patrouille qui approchait.
--Père, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc là?
--Chut! répondit le malheureux homme. C'est la Thénardier.
Cosette tressaillit. Il ajouta:
--Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la
Thénardier te guette. Elle vient pour te ravoir.
Alors, sans se hâter, mais sans s'y reprendre à deux fois pour rien,
avec une précision ferme et brève, d'autant plus remarquable en un
pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un
instant à l'autre, il défit sa cravate, la passa autour du corps de
Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne pût blesser
l'enfant, rattacha cette cravate à un bout de la corde au moyen de ce
noeud que les gens de mer appellent noeud d'hirondelle, prit l'autre
bout de cette corde dans ses dents, ôta ses souliers et ses bas qu'il
jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de maçonnerie, et
commença à s'élever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de
solidité et de certitude que s'il eût eu des échelons sous les talons et
sous les coudes. Une demi-minute ne s'était pas écoulée qu'il était à
genoux sur le mur.
Cosette le considérait avec stupeur, sans dire une parole. La
recommandation de Jean Valjean et le nom de la Thénardier l'avaient
glacée.
Tout à coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout
en restant très basse:
--Adosse-toi au mur.
Elle obéit.
--Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean.
Et elle se sentit enlever de terre.
Avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître, elle était au haut de
la muraille.
Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites
mains dans sa main gauche, se coucha à plat ventre et rampa sur le haut
du mur jusqu'au pan coupé. Comme il l'avait deviné, il y avait là une
bâtisse dont le toit partait du haut de la clôture en bois et descendait
fort près de terre, selon un plan assez doucement incliné, en effleurant
le tilleul.
Circonstance heureuse, car la muraille était beaucoup plus haute de ce
côté que du côté de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous
de lui que très profondément.
Il venait d'arriver au plan incliné du toit et n'avait pas encore lâché
la crête de la muraille lorsqu'un hourvari violent annonça l'arrivée de
la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:
--Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est gardée, la petite rue
Picpus aussi. Je réponds qu'il est dans le cul-de-sac!
Les soldats se précipitèrent dans le cul-de-sac Genrot.
Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant
Cosette, atteignit le tilleul et sauta à terre. Soit terreur, soit
courage, Cosette n'avait pas soufflé. Elle avait les mains un peu
écorchées.
Chapitre VI
Commencement d'une énigme
Jean Valjean se trouvait dans une espèce de jardin fort vaste et d'un
aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être
regardés l'hiver et la nuit. Ce jardin était d'une forme oblongue, avec
une allée de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les
coins, et un espace sans ombre au milieu, où l'on distinguait un très
grand arbre isolé, puis quelques arbres fruitiers tordus et hérissés
comme de grosses broussailles, des carrés de légumes, une melonnière
dont les cloches brillaient à la lune, et un vieux puisard. Il y avait
çà et là des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les allées
étaient bordées de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe
en envahissait la moitié et une moisissure verte couvrait le reste.
Jean Valjean avait à côté de lui la bâtisse dont le toit lui avait servi
pour descendre, un tas de fagots, et derrière les fagots, tout contre le
mur, une statue de pierre dont la face mutilée n'était plus qu'un masque
informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurité.
La bâtisse était une sorte de ruine où l'on distinguait des chambres
démantelées dont une, tout encombrée, semblait servir de hangar.
Le grand bâtiment de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite
rue Picpus développait sur ce jardin deux façades en équerre. Ces
façades du dedans étaient plus tragiques encore que celles du dehors.
Toutes les fenêtres étaient grillées. On n'y entrevoyait aucune lumière.
Aux étages supérieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de
ces façades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin
comme un immense drap noir.
On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la
brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confusément des
murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au
delà, et les toits bas de la rue Polonceau.
On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que
ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui était tout simple à cause de
l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit fût fait pour que
quelqu'un y marchât, même en plein midi.
Le premier soin de Jean Valjean avait été de retrouver ses souliers et
de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui
s'évade ne se croit jamais assez caché. L'enfant, songeant toujours à la
Thénardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible.
Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit
tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les
coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards
qu'il avait postés, et ses imprécations mêlées de paroles qu'on ne
distinguait point.
Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette espèce de grondement
orageux commençait à s'éloigner. Jean Valjean ne respirait pas.
Il avait posé doucement sa main sur la bouche de Cosette.
Au reste la solitude où il se trouvait était si étrangement calme que
cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait même pas
l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent bâtis avec ces
pierres sourdes dont parle l'Écriture.
Tout à coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'éleva; un
bruit céleste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre était
horrible. C'était un hymne qui sortait des ténèbres, un éblouissement de
prière et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des
voix de femmes, mais des voix composées à la fois de l'accent pur des
vierges et de l'accent naïf des enfants, de ces voix qui ne sont pas de
la terre et qui ressemblent à celles que les nouveau-nés entendent
encore et que les moribonds entendent déjà. Ce chant venait du sombre
édifice qui dominait le jardin. Au moment où le vacarme des démons
s'éloignait, on eût dit un choeur d'anges qui s'approchait dans l'ombre.
Cosette et Jean Valjean tombèrent à genoux.
Ils ne savaient pas ce que c'était, ils ne savaient pas où ils étaient,
mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le pénitent et
l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent à genoux.
Ces voix avaient cela d'étrange qu'elles n'empêchaient pas que le
bâtiment ne parût désert. C'était comme un chant surnaturel dans une
demeure inhabitée.
Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus à rien.
Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait
sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous.
Le chant s'éteignit. Il avait peut-être duré longtemps. Jean Valjean
n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une
minute.
Tout était retombé dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien
dans le jardin. Ce qui menaçait, ce qui rassurait, tout s'était évanoui.
Le vent froissait dans la crête du mur quelques herbes sèches qui
faisaient un petit bruit doux et lugubre.
Chapitre VII
Suite de l'énigme
La bise de nuit s'était levée, ce qui indiquait qu'il devait être entre
une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme
elle s'était assise à terre à son côté et qu'elle avait penché sa tête
sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'était endormie. Il se baissa et la
regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui
fit mal à Jean Valjean.
Elle tremblait toujours.
--As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean.
--J'ai bien froid, répondit-elle.
Un moment après elle reprit:
--Est-ce qu'elle est toujours là?
--Qui? dit Jean Valjean.
--Madame Thénardier.
Jean Valjean avait déjà oublié le moyen dont il s'était servi pour faire
garder le silence à Cosette.
--Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien.
L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine.
La terre était humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus
fraîche à chaque instant. Le bonhomme ôta sa redingote et en enveloppa
Cosette.
--As-tu moins froid ainsi? dit-il.
--Oh oui, père!
--Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir.
Il sortit de la ruine, et se mit à longer le grand bâtiment, cherchant
quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles étaient
fermées. Il y avait des barreaux à toutes les croisées du
rez-de-chaussée.
Comme il venait de dépasser l'angle intérieur de l'édifice, il remarqua
qu'il arrivait à des fenêtres cintrées, et il y aperçut quelque clarté.
Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fenêtres.
Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pavée de larges
dalles, coupée d'arcades et de piliers, où l'on ne distinguait rien
qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une
veilleuse allumée dans un coin. Cette salle était déserte et rien n'y
bougeait. Cependant, à force de regarder, il crut voir à terre, sur le
pavé, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui
ressemblait à une forme humaine. Cela était étendu à plat ventre, la
face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilité de la mort.
On eût dit, à une sorte de serpent qui traînait sur le pavé, que cette
forme sinistre avait la corde au cou.
Toute la salle baignait dans cette brume des lieux à peine éclairés qui
ajoute à l'horreur.
Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles
funèbres eussent traversé sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus
glaçant et de plus terrible que cette figure énigmatique accomplissant
on ne sait quel mystère inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue
dans la nuit. Il était effrayant de supposer que cela était peut-être
mort, et plus effrayant encore de songer que cela était peut-être
vivant.
Il eut le courage de coller son front à la vitre et d'épier si cette
chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut très long, la
forme étendue ne faisait aucun mouvement. Tout à coup il se sentit pris
d'une épouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit à courir vers le
hangar sans oser regarder en arrière. Il lui semblait que s'il tournait
la tête il verrait la figure marcher derrière lui à grands pas en
agitant les bras.
Il arriva à la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait
dans les reins.
Où était-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil à
cette espèce de sépulcre au milieu de Paris? qu'était-ce que cette
étrange maison? Édifice plein de mystères nocturnes, appelant les âmes
dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur
offrant brusquement cette vision épouvantable, promettant d'ouvrir la
porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela
était bien en effet un édifice, une maison qui avait son numéro dans une
rue! Ce n'était pas un rêve! Il avait besoin d'en toucher les pierres
pour y croire.
Le froid, l'anxiété, l'inquiétude, les émotions de la soirée, lui
donnaient une véritable fièvre, et toutes ces idées s'entre-heurtaient
dans son cerveau.
Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.
Chapitre VIII
L'énigme redouble
L'enfant avait posé sa tête sur une pierre et s'était endormie.
Il s'assit auprès d'elle et se mit à la considérer. Peu à peu, à mesure
qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa
liberté d'esprit.
Il percevait clairement cette vérité, le fond de sa vie désormais, que
tant qu'elle serait là, tant qu'il l'aurait près de lui, il n'aurait
besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu'à cause d'elle. Il ne
sentait même pas qu'il avait très froid, ayant quitté sa redingote pour
l'en couvrir.
Cependant, à travers la rêverie où il était tombé, il entendait depuis
quelque temps un bruit singulier. C'était comme un grelot qu'on agitait.
Ce bruit était dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique
faiblement. Cela ressemblait à la petite musique vague que font les
clarines des bestiaux la nuit dans les pâturages.
Ce bruit fit retourner Jean Valjean.
Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.
Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la
melonnière, se levant, se baissant, s'arrêtant, avec des mouvements
réguliers, comme s'il traînait ou étendait quelque chose à terre. Cet
être paraissait boiter.
Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux.
Tout leur est hostile et suspect. Ils se défient du jour parce qu'il
aide à les voir et de la nuit parce qu'elle aide à les surprendre. Tout
à l'heure il frissonnait de ce que le jardin était désert, maintenant il
frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.
Il retomba des terreurs chimériques aux terreurs réelles. Il se dit que
Javert et les mouchards n'étaient peut-être pas partis, que sans doute
ils avaient laissé dans la rue des gens en observation, que, si cet
homme le découvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le
livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta
derrière un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus
reculé du hangar. Cosette ne remua pas.
De là il observa les allures de l'être qui était dans la melonnière. Ce
qui était bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les
mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit
s'approchait; quand il s'éloignait, le bruit s'éloignait; s'il faisait
quelque geste précipité, un trémolo accompagnait ce geste; quand il
s'arrêtait, le bruit cessait. Il paraissait évident que le grelot était
attaché à cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier?
qu'était-ce que cet homme auquel une clochette était suspendue comme à
un bélier ou à un boeuf?
Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles
étaient glacées.
--Ah mon Dieu! dit-il.
Il appela à voix basse:
--Cosette!
Elle n'ouvrit pas les yeux.
Il la secoua vivement.
Elle ne s'éveilla pas.
--Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frémissant de la
tête aux pieds.
Les idées les plus affreuses lui traversèrent l'esprit pêle-mêle. Il y a
des moments où les suppositions hideuses nous assiègent comme une cohue
de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il
s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les
folies. Il se souvint que le sommeil peut être mortel en plein air dans
une nuit froide.
Cosette, pâle, était retombée étendue à terre à ses pieds sans faire un
mouvement.
Il écouta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui
paraissait faible et prête à s'éteindre.
Comment la réchauffer? comment la réveiller? Tout ce qui n'était pas
ceci s'effaça de sa pensée. Il s'élança éperdu hors de la ruine.
Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette fût devant un
feu et dans un lit.
Chapitre IX
L'homme au grelot
Il marcha droit à l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris
à sa main le rouleau d'argent qui était dans la poche de son gilet.
Cet homme baissait la tête et ne le voyait pas venir. En quelques
enjambées, Jean Valjean fut à lui.
Jean Valjean l'aborda en criant:
--Cent francs!
L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.
--Cent francs à gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile
pour cette nuit!
La lune éclairait en plein le visage effaré de Jean Valjean.
--Tiens, c'est vous, père Madeleine! dit l'homme.
Ce nom, ainsi prononcé, à cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par
cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.
Il s'attendait à tout, excepté à cela. Celui qui lui parlait était un
vieillard courbé et boiteux, vêtu à peu près comme un paysan, qui avait
au genou gauche une genouillère de cuir où pendait une assez grosse
clochette. On ne distinguait pas son visage qui était dans l'ombre.
Cependant ce bonhomme avait ôté son bonnet, et s'écriait tout tremblant:
--Ah mon Dieu! comment êtes-vous ici, père Madeleine? Par où êtes-vous
entré, Dieu Jésus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si
vous tombez jamais, c'est de là que vous tomberez. Et comme vous voilà
fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous
n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur à quelqu'un qui
ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints
deviennent fous à présent? Mais comment donc êtes-vous entré ici?
Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une
volubilité campagnarde où il n'y avait rien d'inquiétant. Tout cela
était dit avec un mélange de stupéfaction et de bonhomie naïve.
--Qui êtes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda
Jean Valjean.