--Ah, pardieu, voilà qui est fort! s'écria le vieillard, je suis celui

que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle où vous m'avez

fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?

--Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez,

vous?

--Vous m'avez sauvé la vie, dit l'homme.

Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean

reconnut le vieux Fauchelevent.

--Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.

--C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.

--Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.

--Tiens! je couvre mes melons donc!

Le vieux Fauchelevent tenait en effet à la main, au moment où Jean

Valjean l'avait accosté, le bout d'un paillasson qu'il était occupé à

étendre sur la melonnière. Il en avait déjà ainsi posé un certain nombre

depuis une heure environ qu'il était dans le jardin. C'était cette

opération qui lui faisait faire les mouvements particuliers observés du

hangar par Jean Valjean.

Il continua:

--Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais à mes

melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un

gros rire, vous auriez pardieu bien dû en faire autant! Mais comment

donc êtes-vous ici?

Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de

Madeleine, n'avançait plus qu'avec précaution. Il multipliait les

questions. Chose bizarre, les rôles semblaient intervertis. C'était lui,

intrus, qui interrogeait.

--Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?

--Ça? répondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'évite.

--Comment! pour qu'on vous évite?

Le vieux Fauchelevent cligna de l'oeil d'un air inexprimable.

--Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de

jeunes filles. Il paraît que je serais dangereux à rencontrer. La

sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.

--Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?

--Tiens! vous savez bien.

--Mais non, je ne sais pas.

--Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!

--Répondez-moi comme si je ne savais rien.

--Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!

Les souvenirs revenaient à Jean Valjean. Le hasard, c'est-à-dire la

providence, l'avait jeté précisément dans ce couvent du quartier

Saint-Antoine où le vieux Fauchelevent, estropié par la chute de sa

charrette, avait été admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de

cela. Il répéta comme se parlant à lui-même:

--Le couvent du Petit-Picpus!

--Ah çà mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous

fait pour y entrer, vous, père Madeleine? Vous avez beau être un saint,

vous êtes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.

--Vous y êtes bien.

--Il n'y a que moi.

--Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.

--Ah mon Dieu! s'écria Fauchelevent.

Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:

--Père Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie.

--C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, répondit Fauchelevent.

--Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait

autrefois pour vous.

Fauchelevent prit dans ses vieilles mains ridées et tremblantes les deux

robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne

pouvait parler. Enfin il s'écria:

--Oh! ce serait une bénédiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un

peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux

bonhomme!

Une joie admirable avait comme transfiguré ce vieillard. Un rayon

semblait lui sortir du visage.

--Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.

--Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?

--J'ai une baraque isolée, là, derrière la ruine du vieux couvent, dans

un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque était

en effet si bien cachée derrière la ruine et si bien disposée pour que

personne ne la vît, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.

--Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.

--Lesquelles, monsieur le maire?

--Premièrement, vous ne direz à personne ce que vous savez de moi.

Deuxièmement, vous ne chercherez pas à en savoir davantage.

--Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que

d'honnête et que vous avez toujours été un homme du bon Dieu. Et puis

d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. Ça vous regarde. Je suis à

vous.

--C'est dit. À présent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.

--Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!

Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit

son maître.

Moins d'une demi-heure après, Cosette, redevenue rose à la flamme d'un

bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait

remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lancé par-dessus le mur

avait été retrouvé et ramassé; pendant que Jean Valjean endossait sa

redingote, Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette, qui

maintenant, accrochée à un clou près d'une hotte, ornait le mur. Les

deux hommes se chauffaient accoudés sur une table où Fauchelevent avait

posé un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux

verres, et le vieux disait à Jean Valjean en lui posant la main sur le

genou:

--Ah! père Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous

sauvez la vie aux gens, et après vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux

ils se souviennent de vous! vous êtes un ingrat!

Chapitre X

Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux

Les événements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers,

s'étaient accomplis dans les conditions les plus simples.

Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l'arrêta près

du lit de mort de Fantine, s'échappa de la prison municipale de

Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se

diriger vers Paris. Paris est un maelström où tout se perd, et tout

disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer.

Aucune forêt ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute

espèce le savent. Ils vont à Paris comme à un engloutissement; il y a

des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est à

Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha

l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appelé à Paris afin

d'éclairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment à

reprendre Jean Valjean. Le zèle et l'intelligence de Javert en cette

occasion furent remarqués de Mr Chabouillet, secrétaire de la préfecture

sous le comte Anglès. Mr Chabouillet, qui du reste avait déjà protégé

Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer à la police de

Paris. Là Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot

semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.

Il ne songeait plus à Jean Valjean,--à ces chiens toujours en chasse, le

loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,--lorsqu'en décembre 1823

il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert,

homme monarchique, avait tenu à savoir les détails de l'entrée

triomphale du «prince généralissime» à Bayonne. Comme il achevait

l'article qui l'intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas

d'une page, appela son attention. Le journal annonçait que le forçat

Jean Valjean était mort, et publiait le fait en termes si formels que

Javert n'en douta pas. Il se borna à dire: _c'est là le bon écrou_. Puis

il jeta le journal, et n'y pensa plus.

Quelque temps après il arriva qu'une note de police fut transmise par la

préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris sur

l'enlèvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des

circonstances particulières, dans la commune de Montfermeil. Une petite

fille de sept à huit ans, disait la note, qui avait été confiée par sa

mère à un aubergiste du pays, avait été volée par un inconnu; cette

petite répondait au nom de Cosette et était l'enfant d'une fille nommée

Fantine, morte à l'hôpital, on ne savait quand ni où. Cette note passa

sous les yeux de Javert, et le rendit rêveur.

Le nom de Fantine lui était bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean

l'avait fait éclater de rire, lui Javert, en lui demandant un répit de

trois jours pour aller chercher l'enfant de cette créature. Il se

rappela que Jean Valjean avait été arrêté à Paris au moment où il

montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient

même fait songer à cette époque que c'était la seconde fois qu'il

montait dans cette voiture, et qu'il avait déjà, la veille, fait une

première excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point

vu dans le village même. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil?

on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de

Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant

venait d'être volée par un inconnu. Quel pouvait être cet inconnu?

Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean était mort. Javert, sans rien

dire à personne, prit le coucou du _Plat d'étain_, cul-de-sac de la

Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.

Il s'attendait à trouver là un grand éclaircissement; il y trouva une

grande obscurité.

Dans les premiers jours, les Thénardier, dépités, avaient jasé. La

disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait

eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par

être un vol d'enfant. De là, la note de police. Cependant, la première

humeur passée, le Thénardier, avec son admirable instinct, avait très

vite compris qu'il n'est jamais utile d'émouvoir monsieur le procureur

du roi, et que ses plaintes à propos de l'_enlèvement_ de Cosette

auraient pour premier résultat de fixer sur lui, Thénardier, et sur

beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'étincelante prunelle de la

justice. La première chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on

leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des

quinze cents francs qu'il avait reçus? Il tourna court, mit un bâillon à

sa femme, et fit l'étonné quand on lui parlait de l'_enfant volé_. Il

n'y comprenait rien; sans doute il s'était plaint dans le moment de ce

qu'on lui «enlevait» si vite cette chère petite; il eût voulu par

tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'était son

«grand-père» qui était venu la chercher le plus naturellement du monde.

Il avait ajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut sur cette

histoire que Javert tomba en arrivant à Montfermeil. Le grand-père

faisait évanouir Jean Valjean.

Javert pourtant enfonça quelques questions, comme des sondes, dans

l'histoire de Thénardier.--Qu'était-ce que ce grand-père, et comment

s'appelait-il?--Thénardier répondit avec simplicité:--C'est un riche

cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr

Guillaume Lambert.

Lambert est un nom bonhomme et très rassurant. Javert s'en revint à

Paris.

--Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.

Il recommençait à oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant

de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait

sur la paroisse de Saint-Médard et qu'on surnommait «le mendiant qui

fait l'aumône». Ce personnage était, disait-on, un rentier dont personne

ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de

huit ans, laquelle ne savait rien elle-même sinon qu'elle venait de

Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser

l'oreille à Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce

personnage faisait la charité, ajoutait quelques autres détails.--Ce

rentier était un être très farouche,--ne sortant jamais que le soir,--ne

parlant à personne,--qu'aux pauvres quelquefois,--et ne se laissant pas

approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait

plusieurs millions, étant toute cousue de billets de banque.--Ceci piqua

décidément la curiosité de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique

de très près sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa

défroque et la place où le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs

en nasillant des oraisons et en espionnant à travers la prière.

«L'individu suspect» vint en effet à Javert ainsi travesti, et lui fit

l'aumône. En ce moment Javert leva la tête, et la secousse que reçut

Jean Valjean en croyant reconnaître Javert, Javert la reçut en croyant

reconnaître Jean Valjean.

Cependant l'obscurité avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean était

officielle; il restait à Javert des doutes, et des doutes graves; et

dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet

de personne.

Il suivit son homme jusqu'à la masure Gorbeau, et fit parler «la

vieille», ce qui n'était pas malaisé. La vieille lui confirma le fait de

la redingote doublée de millions, et lui conta l'épisode du billet de

mille francs. Elle avait vu! elle avait touché! Javert loua une chambre.

Le soir même il s'y installa. Il vint écouter à la porte du locataire

mystérieux, espérant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean

aperçut sa chandelle à travers la serrure et déjoua l'espion en gardant

le silence.

Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais le bruit de la pièce de cinq

francs qu'il laissa tomber fut remarqué de la vieille qui, entendant

remuer de l'argent, songea qu'on allait déménager et se hâta de prévenir

Javert. À la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait

derrière les arbres du boulevard avec deux hommes.

Javert avait réclamé main-forte à la préfecture, mais il n'avait pas dit

le nom de l'individu qu'il espérait saisir. C'était son secret; et il

l'avait gardé pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre

indiscrétion pouvait donner l'éveil à Jean Valjean; ensuite, parce que

mettre la main sur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur un condamné

que les notes de justice avaient jadis classé à jamais _parmi les

malfaiteurs de l'espèce la plus dangereuse_, c'était un magnifique

succès que les anciens de la police parisienne ne laisseraient

certainement pas à un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait

qu'on ne lui prît son galérien; enfin, parce que Javert, étant un

artiste, avait le goût de l'imprévu. Il haïssait ces succès annoncés

qu'on déflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait à élaborer ses

chefs-d'oeuvre dans l'ombre et à les dévoiler ensuite brusquement.

Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en

coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Même dans

les moments où Jean Valjean se croyait le plus en sûreté, l'oeil de

Javert était sur lui.

Pourquoi Javert n'arrêtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait

encore.

Il faut se souvenir qu'à cette époque la police n'était pas précisément

à son aise; la presse libre la gênait. Quelques arrestations

arbitraires, dénoncées par les journaux, avaient retenti jusqu'aux

chambres, et rendu la préfecture timide. Attenter à la liberté

individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper;

le préfet s'en prenait à eux; une erreur, c'était la destitution. Se

figure-t-on l'effet qu'eût fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit

par vingt journaux:--Hier, un vieux grand-père en cheveux blancs,

rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille âgée de huit

ans, a été arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecture comme forçat

évadé! Répétons en outre que Javert avait ses scrupules à lui; les

recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du

préfet. Il doutait réellement.

Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurité.

La tristesse, l'inquiétude, l'anxiété, l'accablement, ce nouveau malheur

d'être obligé de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans

Paris pour Cosette et pour lui, la nécessité de régler son pas sur le

pas d'un enfant, tout cela, à son insu même, avait changé la démarche de

Jean Valjean et imprimé à son habitude de corps une telle sénilité que

la police elle-même, incarnée dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y

trompa. L'impossibilité d'approcher de trop près, son costume de vieux

précepteur émigré, la déclaration de Thénardier qui le faisait

grand-père, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux

incertitudes qui s'épaississaient dans l'esprit de Javert.

Il eut un moment l'idée de lui demander brusquement ses papiers. Mais si

cet homme n'était pas Jean Valjean, et si cet homme n'était pas un bon

vieux rentier honnête, c'était probablement quelque gaillard

profondément et savamment mêlé à la trame obscure des méfaits parisiens,

quelque chef de bande dangereux, faisant l'aumône pour cacher ses autres

talents, vieille rubrique. Il avait des affidés, des complices, des

logis en-cas où il allait se réfugier sans doute. Tous ces détours qu'il

faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'était pas un simple

bonhomme. L'arrêter trop vite, c'était «tuer la poule aux oeufs d'or».

Où était l'inconvénient d'attendre? Javert était bien sûr qu'il

n'échapperait pas.

Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce

personnage énigmatique.

Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grâce à la vive clarté

que jetait un cabaret, il reconnut décidément Jean Valjean. Il y a dans

ce monde deux êtres qui tressaillent profondément: la mère qui retrouve

son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce

tressaillement profond.

Dès qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forçat redoutable,

il s'aperçut qu'ils n'étaient que trois, et il fit demander du renfort

au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un

bâton d'épines, on met des gants.

Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses

agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite

deviné que Jean Valjean voudrait placer la rivière entre ses chasseurs

et lui. Il pencha la tête et réfléchit comme un limier qui met le nez à

terre pour être juste à la voie. Javert, avec sa puissante rectitude

d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au péager le mit au

fait:--Avez-vous vu un homme avec une petite fille?--Je lui ai fait

payer deux sous, répondit le péager. Javert arriva sur le pont à temps

pour voir de l'autre côté de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette à

la main l'espace éclairé par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du

Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot disposé là

comme une trappe et à l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite

rue Picpus. Il _assura les grands devants_, comme parlent les chasseurs;

il envoya en hâte par un détour un de ses agents garder cette issue. Une

patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant passé, il la

requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-là, les soldats sont

des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir à bout d'un

sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces

dispositions combinées, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse

Genrot à droite, son agent à gauche, et lui Javert derrière, il prit une

prise de tabac.

Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il

laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais

désirant reculer le plus possible le moment de l'arrêter, heureux de le

sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté

de l'araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir

la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse; c'est

le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel

délice que cet étouffement!

Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées.

Il était sûr du succès; il n'avait plus maintenant qu'à fermer la main.

Accompagné comme il l'était, l'idée même de la résistance était

impossible, si énergique, si vigoureux, et si désespéré que fût Jean

Valjean.

Javert avança lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les

recoins de la rue comme les poches d'un voleur.

Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.

On imagine son exaspération.

Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, resté

imperturbable à son poste, n'avait point vu passer l'homme.

Il arrive quelquefois qu'un cerf est brisé la tête couverte,

c'est-à-dire s'échappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors

les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et

Desprez restent court. Dans une déconvenue de ce genre, Artonge s'écria:

_Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier_.

Javert eût volontiers jeté le même cri.

Son désappointement tint un moment du désespoir et de la fureur. Il est

certain que Napoléon fit des fautes dans la guerre de Russie,

qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que César fit des

fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre

de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean

Valjean. Il eut tort peut-être d'hésiter à reconnaître l'ancien

galérien. Le premier coup d'oeil aurait dû lui suffire. Il eut tort de

ne pas l'appréhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort

de ne pas l'arrêter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise.

Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune

dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de

connaître et d'interroger ceux des chiens qui méritent créance. Mais le

chasseur ne saurait prendre trop de précautions quand il chasse des

animaux inquiets, comme le loup et le forçat. Javert, en se préoccupant

trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bête en lui

donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, dès qu'il

eut retrouvé la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable

et puéril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus

fort qu'il n'était, et crut pouvoir jouer à la souris avec un lion. En

même temps, il s'estima trop faible quand il jugea nécessaire de

s'adjoindre du renfort. Précaution fatale, perte d'un temps précieux.

Javert commit toutes ces fautes, et n'en était pas moins un des espions

les plus savants et les plus corrects qui aient existé. Il était, dans

toute la force du terme, ce qu'en vénerie on appelle _un chien sage_.

Mais qui est-ce qui est parfait?

Les grands stratégistes ont leurs éclipses.

Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une

multitude de brins. Prenez le câble fil à fil, prenez séparément tous

les petits motifs déterminants, vous les cassez l'un après l'autre, et

vous dites: _Ce n'est que cela_! Tressez-les et tordez-les ensemble,

c'est une énormité; c'est Attila qui hésite entre Marcien à l'Orient et

Valentinien à l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde à Capoue; c'est

Danton qui s'endort à Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment même

où il s'aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javert ne perdit pas la

tête. Sûr que le forçat en rupture de ban ne pouvait être bien loin, il

établit des guets, il organisa des souricières et des embuscades et

battit le quartier toute la nuit. La première chose qu'il vit, ce fut le

désordre du réverbère, dont la corde était coupée. Indice précieux, qui

l'égara pourtant en ce qu'il fit dévier toutes ses recherches vers le

cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui

donnent sur des jardins dont les enceintes touchent à d'immenses

terrains en friche. Jean Valjean avait dû évidemment s'enfuir par là. Le

fait est que, s'il eût pénétré un peu plus avant dans le cul-de-sac

Genrot, il l'eût fait probablement, et il était perdu. Javert explora

ces jardins et ces terrains comme s'il y eût cherché une aiguille.

Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et

il regagna la préfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un

voleur aurait pris.

Livre sixième--Le Petit-Picpus

Chapitre I

Petite rue Picpus, numéro 62

Les misérables Tome II: Cosette · 第 15 / 24 段