Quelques jours après, il pouvait être huit heures du soir, il était dans

sa chambre et il faisait épeler Cosette à haute voix, il entendit

ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier.

La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours

à la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe à

Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier. À la rigueur

ce pouvait être la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez

l'apothicaire. Jean Valjean écouta. Le pas était lourd et sonnait comme

le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne

ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant

Jean Valjean souffla sa chandelle.

Il avait envoyé Cosette au lit en lui disant tout bas:--Couche-toi bien

doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'étaient

arrêtés. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourné à la

porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas bougé, retenant son

souffle dans l'obscurité. Au bout d'un temps assez long, n'entendant

plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les

yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumière par le trou de la

serrure. Cette lumière faisait une sorte d'étoile sinistre dans le noir

de la porte et du mur. Il y avait évidemment là quelqu'un qui tenait une

chandelle à la main, et qui écoutait. Quelques minutes s'écoulèrent, et

la lumière s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas,

ce qui semblait indiquer que celui qui était venu écouter à la porte

avait ôté ses souliers.

Jean Valjean se jeta tout habillé sur son lit et ne put fermer l'oeil de

la nuit.

Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut réveillé

par le grincement d'une porte qui s'ouvrait à quelque mansarde du fond

du corridor, puis il entendit le même pas d'homme qui avait monté

l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta à bas du lit et

appliqua son oeil au trou de sa serrure, lequel était assez grand,

espérant voir au passage l'être quelconque qui s'était introduit la nuit

dans la masure et qui avait écouté à sa porte. C'était un homme en effet

qui passa, cette fois sans s'arrêter, devant la chambre de Jean Valjean.

Le corridor était encore trop obscur pour qu'on pût distinguer son

visage; mais quand l'homme arriva à l'escalier, un rayon de la lumière

du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de

dos complètement. L'homme était de haute taille, vêtu d'une redingote

longue, avec un gourdin sous son bras. C'était l'encolure formidable de

Javert.

Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fenêtre sur le

boulevard. Mais il eût fallu ouvrir cette fenêtre, il n'osa pas.

Il était évident que cet homme était entré avec une clef, et comme chez

lui. Qui lui avait donné cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire?

À sept heures du matin, quand la vieille vint faire le ménage, Jean

Valjean lui jeta un coup d'oeil pénétrant, mais il ne l'interrogea pas.

La bonne femme était comme à l'ordinaire.

Tout en balayant, elle lui dit:--Monsieur a peut-être entendu quelqu'un

qui entrait cette nuit?

À cet âge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la

plus noire.

--À propos, c'est vrai, répondit-il de l'accent le plus naturel. Qui

était-ce donc?

--C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison.

--Et qui s'appelle?

--Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela.

--Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont.

La vieille le considéra avec ses petits yeux de fouine, et répondit:

--Un rentier, comme vous.

Elle n'avait peut-être aucune intention. Jean Valjean crut lui en

démêler une.

Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs

qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque précaution

qu'il prit dans cette opération pour qu'on ne l'entendît pas remuer de

l'argent, une pièce de cent sous lui échappa des mains et roula

bruyamment sur le carreau.

À la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les côtés sur

le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument

désert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derrière les arbres.

Il remonta.

--Viens, dit-il à Cosette.

Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux.

Livre cinquième--À chasse noire, meute muette

Chapitre I

Les zigzags de la stratégie

Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on

rencontrera plus tard, une observation est nécessaire.

Voilà bien des années déjà que l'auteur de ce livre, forcé, à regret, de

parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitté, Paris s'est

transformé. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte

inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville

natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions,

le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emporté dans sa

mémoire, est à cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de

parler de ce Paris-là comme s'il existait encore. Il est possible que là

où l'auteur va conduire les lecteurs en disant: «Dans telle rue il y a

telle maison», il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les

lecteurs vérifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant à lui, il

ignore le Paris nouveau, et il écrit avec le Paris ancien devant les

yeux dans une illusion qui lui est précieuse. C'est une douceur pour lui

de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu'il voyait quand

il était dans son pays, et que tout ne s'est pas évanoui. Tant qu'on va

et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont

indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de

rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers

arbres venus, que ces maisons où l'on n'entre pas vous sont inutiles,

que ces pavés où l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y

est plus, on s'aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits,

ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont

nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l'on

n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laissé de ses

entrailles, de son sang et de son coeur dans ces pavés. Tous ces lieux

qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-être, et dont on a

gardé l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la

mélancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont,

pour ainsi dire, la forme même de la France; et on les aime et on les

invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils étaient, et l'on s'y obstine, et

l'on n'y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme

au visage de sa mère.

Qu'il nous soit donc permis de parler du passé au présent. Cela dit,

nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons.

Jean Valjean avait tout de suite quitté le boulevard et s'était engagé

dans les rues, faisant le plus de lignes brisées qu'il pouvait, revenant

quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'était point

suivi.

Cette manoeuvre est propre au cerf traqué. Sur les terrains où la trace

peut s'imprimer, cette manoeuvre a, entre autres avantages, celui de

tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en

vénerie on appelle _faux rembuchement_.

C'était une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas fâché. La

lune, encore très près de l'horizon, coupait dans les rues de grands

pans d'ombre et de lumière. Jean Valjean pouvait se glisser le long des

maisons et des murs dans le côté sombre et observer le côté clair. Il ne

réfléchissait peut-être pas assez que le côté obscur lui échappait.

Pourtant, dans toutes les ruelles désertes qui avoisinent la rue de

Poliveau, il crut être certain que personne ne venait derrière lui.

Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six

premières années de sa vie avaient introduit quelque chose de passif

dans sa nature. D'ailleurs, et c'est là une remarque sur laquelle nous

aurons plus d'une occasion de revenir, elle était habituée, sans trop

s'en rendre compte, aux singularités du bonhomme et aux bizarreries de

la destinée. Et puis elle se sentait en sûreté, étant avec lui.

Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait où il allait. Il se

confiait à Dieu comme elle se confiait à lui. Il lui semblait qu'il

tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il

croyait sentir un être qui le menait, invisible. Du reste il n'avait

aucune idée arrêtée, aucun plan, aucun projet. Il n'était même pas

absolument sûr que ce fût Javert, et puis ce pouvait être Javert sans

que Javert sût que c'était lui Jean Valjean. N'était-il pas déguisé? ne

le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait

des choses qui devenaient singulières. Il ne lui en fallait pas

davantage. Il était déterminé à ne plus rentrer dans la maison Gorbeau.

Comme l'animal chassé du gîte, il cherchait un trou où se cacher, en

attendant qu'il en trouvât un où se loger.

Jean Valjean décrivit plusieurs labyrinthes variés dans le quartier

Mouffetard, déjà endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen

âge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses façons, dans des

stratégies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du

Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par là des

logeurs, mais il n'y entrait même pas, ne trouvant point ce qui lui

convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait

cherché sa piste, on ne l'eût perdue.

Comme onze heures sonnaient à Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la

rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no

14. Quelques instants après, l'instinct dont nous parlions plus haut fit

qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, grâce à la

lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le

suivaient d'assez près passer successivement sous cette lanterne dans le

côté ténébreux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'allée de

la maison du commissaire. Celui qui marchait en tête lui parut

décidément suspect.--Viens, enfant, dit-il à Cosette, et il se hâta de

quitter la rue de Pontoise.

Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui était fermé à

cause de l'heure, arpenta la rue de l'Épée-de-Bois et la rue de

l'Arbalète et s'enfonça dans la rue des Postes.

Il y a là un carrefour, où est aujourd'hui le collège Rollin et où vient

s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Geneviève.

(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Geneviève est une vieille rue,

et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des

Postes. Cette rue des Postes était au treizième siècle habitée par des

potiers et son vrai nom est rue des Pots.)

La lune jetait une vive lumière dans ce carrefour. Jean Valjean

s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient

encore, il ne pourrait manquer de les très bien voir lorsqu'ils

traverseraient cette clarté.

En effet, il ne s'était pas écoulé trois minutes que les hommes

parurent. Ils étaient maintenant quatre; tous de haute taille, vêtus de

longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros bâtons à

la main. Ils n'étaient pas moins inquiétants par leur grande stature et

leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les ténèbres. On

eût dit quatre spectres déguisés en bourgeois.

Ils s'arrêtèrent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens

qui se consultent. Ils avaient l'air indécis. Celui qui paraissait les

conduire se tourna et désigna vivement de la main droite la direction où

s'était engagé Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une

certaine obstination la direction contraire. À l'instant où le premier

se retourna, la lune éclaira en plein son visage. Jean Valjean reconnut

parfaitement Javert.

Chapitre II

Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures

L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore

pour ces hommes. Il profita de leur hésitation; c'était du temps perdu

pour eux, gagné pour lui. Il sortit de dessous la porte où il s'était

tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la région du Jardin des

Plantes. Cosette commençait à se fatiguer, il la prit dans ses bras, et

la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allumé les

réverbères à cause de la lune.

Il doubla le pas.

En quelques enjambées, il atteignit la poterie Goblet sur la façade de

laquelle le clair de lune faisait très distinctement lisible la vieille

inscription:

_De Goblet fils c'est ici la fabrique;_

_Venez choisir des cruches et des brocs,_

_Des pots à fleurs, des tuyaux, de la brique._

_À tout venant le Coeur vend des Carreaux._

Il laissa derrière lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor,

longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. Là

il se retourna. Le quai était désert. Les rues étaient désertes.

Personne derrière lui. Il respira.

Il gagna le pont d'Austerlitz.

Le péage y existait encore à cette époque.

Il se présenta au bureau du péager, et donna un sou.--C'est deux sous,

dit l'invalide du pont. Vous portez là un enfant qui peut marcher. Payez

pour deux.

Il paya, contrarié que son passage eût donné lieu à une observation.

Toute fuite doit être un glissement.

Une grosse charrette passait la Seine en même temps que lui et allait

comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout

le pont dans l'ombre de cette charrette.

Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, désira

marcher. Il la posa à terre et la reprit par la main.

Le pont franchi, il aperçut un peu à droite des chantiers devant lui; il

y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large

espace découvert et éclairé. Il n'hésita pas. Ceux qui le traquaient

étaient évidemment dépistés et Jean Valjean se croyait hors de danger.

Cherché, oui; suivi, non.

Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre

deux chantiers enclos de murs. Cette rue était étroite, obscure, et

comme faite exprès pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arrière.

Du point où il était, il voyait dans toute sa longueur le pont

d'Austerlitz.

Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont.

Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient

vers la rive droite.

Ces quatre ombres, c'étaient les quatre hommes.

Jean Valjean eut le frémissement de la bête reprise.

Il lui restait une espérance; c'est que ces hommes peut-être n'étaient

pas encore entrés sur le pont et ne l'avaient pas aperçu au moment où il

avait traversé, tenant Cosette par la main, la grande place éclairée.

En ce cas-là, en s'enfonçant dans la petite rue qui était devant lui,

s'il parvenait à atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les

terrains non bâtis, il pouvait échapper.

Il lui sembla qu'on pouvait se confier à cette petite rue silencieuse.

Il y entra.

Chapitre III

Voir le plan de Paris de 1727

Au bout de trois cents pas, il arriva à un point où la rue se

bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une à gauche,

l'autre à droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches

d'un Y. Laquelle choisir?

Il ne balança point, il prit la droite.

Pourquoi?

C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est-à-dire vers

les lieux habités, et la branche droite vers la campagne, c'est-à-dire

vers les lieux déserts.

Cependant ils ne marchaient plus très rapidement. Le pas de Cosette

ralentissait le pas de Jean Valjean.

Il se remit à la porter. Cosette appuyait sa tête sur l'épaule du

bonhomme et ne disait pas un mot.

Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se

tenir toujours du côté obscur de la rue. La rue était droite derrière

lui. Les deux ou trois premières fois qu'il se retourna, il ne vit rien,

le silence était profond, il continua sa marche un peu rassuré. Tout à

coup, à un certain instant, s'étant retourné, il lui sembla voir dans la

partie de la rue où il venait de passer, loin dans l'obscurité, quelque

chose qui bougeait.

Il se précipita en avant, plutôt qu'il ne marcha, espérant trouver

quelque ruelle latérale, s'évader par là, et rompre encore une fois sa

piste.

Il arriva à un mur.

Ce mur pourtant n'était point une impossibilité d'aller plus loin;

c'était une muraille bordant une ruelle transversale à laquelle

aboutissait la rue où s'était engagé Jean Valjean.

Ici encore il fallait se décider; prendre à droite ou à gauche.

Il regarda à droite. La ruelle se prolongeait en tronçon entre des

constructions qui étaient des hangars ou des granges, puis se terminait

en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur

blanc.

Il regarda à gauche. La ruelle de ce côté était ouverte, et, au bout de

deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle était l'affluent.

C'était de ce côté-là qu'était le salut.

Au moment où Jean Valjean songeait à tourner à gauche, pour tâcher de

gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aperçut, à

l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger,

une espèce de statue noire, immobile.

C'était quelqu'un, un homme, qui venait d'être posté là évidemment, et

qui, barrant le passage, attendait.

Jean Valjean recula.

Le point de Paris où se trouvait Jean Valjean, situé entre le faubourg

Saint-Antoine et la Râpée, est un de ceux qu'ont transformés de fond en

comble les travaux récents, enlaidissements selon les uns,

transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les

vieilles bâtisses se sont effacés. Il y a là aujourd'hui de grandes rues

toutes neuves, des arènes, des cirques, des hippodromes, des

embarcadères de chemin de fer, une prison, Mazas; le progrès, comme on

voit, avec son correctif. Il y a un demi-siècle, dans cette langue

usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine à appeler

l'Institut _les Quatre-Nations_ et l'Opéra-Comique _Feydeau_, l'endroit

précis où était parvenu Jean Valjean se nommait _le Petit-Picpus_. La

porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrière des Sergents, les

Porcherons, la Galiote, les Célestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe,

l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les

noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La mémoire du peuple

flotte sur ces épaves du passé.

Le Petit-Picpus, qui du reste a existé à peine et n'a jamais été qu'une

ébauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville

espagnole. Les chemins étaient peu pavés, les rues étaient peu bâties.

Excepté les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y était

muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture; à peine çà et

là une chandelle allumée aux fenêtres; toute lumière éteinte après dix

heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares

maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons.

Tel était ce quartier au dernier siècle. La révolution l'avait déjà fort

rabroué. L'édilité républicaine l'avait démoli, percé, troué. Des dépôts

de gravats y avaient été établis. Il y a trente ans, ce quartier

disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il

est biffé tout à fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gardé

trace, est assez clairement indiqué dans le plan de 1727, publié à Paris

chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis-à-vis la rue du Plâtre, et à

Lyon chez Jean Girin rue Mercière, à la Prudence. Le Petit-Picpus avait

ce que nous venons d'appeler un Y de rues, formé par la rue du

Chemin-Vert-Saint-Antoine s'écartant en deux branches et prenant à

gauche le nom de petite rue Picpus et à droite le nom de rue Polonceau.

Les deux branches de l'Y étaient réunies à leur sommet comme par une

barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y

aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le

marché Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait à l'extrémité de

la rue Polonceau, avait à sa gauche la rue Droit-Mur, tournant

brusquement à angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et à sa

droite un prolongement tronqué de la rue Droit-Mur, sans issue, appelé

le cul-de-sac Genrot.

C'est là qu'était Jean Valjean.

Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en

vedette à l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il

recula. Nul doute. Il était guetté par ce fantôme.

Que faire?

Il n'était plus temps de rétrograder. Ce qu'il avait vu remuer dans

l'ombre à quelque distance derrière lui le moment d'auparavant, c'était

sans doute Javert et son escouade. Javert était probablement déjà au

commencement de la rue à la fin de laquelle était Jean Valjean. Javert,

selon toute apparence, connaissait ce petit dédale, et avait pris ses

précautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces

conjectures, si ressemblantes à des évidences, tourbillonnèrent tout de

suite, comme une poignée de poussière qui s'envole à un vent subit, dans

le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot;

là, barrage. Il examina la petite rue Picpus; là, une sentinelle. Il

voyait cette figure sombre se détacher en noir sur le pavé blanc inondé

de lune. Avancer, c'était tomber sur cet homme. Reculer, c'était se

jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui

se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec désespoir.

Chapitre IV

Les tâtonnements de l'évasion

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une manière

exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait à

gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette

ruelle. La ruelle Droit-Mur était à peu près entièrement bordée à droite

jusqu'à la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; à

gauche par un seul bâtiment d'une ligne sévère composé de plusieurs

corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un étage ou deux

à mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce

bâtiment, très élevé du côté de la petite rue Picpus, était assez bas du

côté de la rue Polonceau. Là, à l'angle dont nous avons parlé, il

s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille

n'allait pas aboutir carrément à la rue; elle dessinait un pan coupé

fort en retraite, dérobé par ses deux angles à deux observateurs qui

eussent été l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur.

À partir des deux angles du pan coupé, la muraille se prolongeait sur la

rue Polonceau jusqu'à une maison qui portait le no 49 et sur la rue

Droit-Mur, où son tronçon était beaucoup plus court, jusqu'au bâtiment

sombre dont nous avons parlé et dont elle coupait le pignon, faisant

ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon était d'un aspect

morne; on n'y voyait qu'une seule fenêtre, ou, pour mieux dire, deux

volets revêtus d'une feuille de zinc, et toujours fermés.

L'état de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et

éveillera certainement un souvenir très précis dans l'esprit des anciens

habitants du quartier.

Le pan coupé était entièrement rempli par une chose qui ressemblait à

une porte colossale et misérable. C'était un vaste assemblage informe de

planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en

bas, reliées par de longues lanières de fer transversales. À côté il y

avait une porte cochère de dimension ordinaire et dont le percement ne

remontait évidemment pas à plus d'une cinquantaine d'années.

Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coupé, et le mur

était couvert de lierre du côté de la rue Polonceau.

Dans l'imminent péril où se trouvait Jean Valjean, ce bâtiment sombre

avait quelque chose d'inhabité et de solitaire qui le tentait. Il le

parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait à y

pénétrer, il était peut-être sauvé. Il eut d'abord une idée et une

espérance.

Dans la partie moyenne de la devanture de ce bâtiment sur la rue

Droit-Mur, il y avait à toutes les fenêtres des divers étages de

vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements variés des

conduits qui allaient d'un conduit central aboutir à toutes ces cuvettes

dessinaient sur la façade une espèce d'arbre. Ces ramifications de

tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne

dépouillés qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes.

Les misérables Tome II: Cosette · 第 13 / 24 段