Cette barrière elle-même jetait dans l'esprit des figures funestes.

C'était le chemin de Bicêtre. C'est par là que, sous l'Empire et la

Restauration, rentraient à Paris les condamnés à mort le jour de leur

exécution. C'est là que fut commis vers 1829 ce mystérieux assassinat

dit «de la barrière de Fontainebleau» dont la justice n'a pu découvrir

les auteurs, problème funèbre qui n'a pas été éclairci, énigme

effroyable qui n'a pas été ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez

cette fatale rue Croulebarbe où Ulbach poignarda la chevrière d'Ivry au

bruit du tonnerre, comme dans un mélodrame. Quelques pas encore, et vous

arrivez aux abominables ormes étêtés de la barrière Saint-Jacques, cet

expédient des philanthropes cachant l'échafaud, cette mesquine et

honteuse place de Grève d'une société boutiquière et bourgeoise, qui a

reculé devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la

maintenir avec autorité.

Il y a trente-sept ans, en laissant à part cette place Saint-Jacques qui

était comme prédestinée et qui a toujours été horrible, le point le plus

morne peut-être de tout ce morne boulevard était l'endroit, si peu

attrayant encore aujourd'hui, où l'on rencontrait la masure 50-52.

Les maisons bourgeoises n'ont commencé à poindre là que vingt-cinq ans

plus tard. Le lieu était morose. Aux idées funèbres qui vous y

saisissaient, on se sentait entre la Salpêtrière dont on entrevoyait le

dôme et Bicêtre dont on touchait la barrière; c'est-à-dire entre la

folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue pût

s'étendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et

quelques rares façades d'usines, pareilles à des casernes ou à des

monastères; partout des baraques et des plâtras, de vieux murs noirs

comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des

rangées d'arbres parallèles, des bâtisses tirées au cordeau, des

constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre

des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice

d'architecture, pas un pli. C'était un ensemble glacial, régulier,

hideux. Rien ne serre le coeur comme la symétrie. C'est que la symétrie,

c'est l'ennui, et l'ennui est le fond même du deuil. Le désespoir

bâille. On peut rêver quelque chose de plus terrible qu'un enfer où l'on

souffre, c'est un enfer où l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce

morceau du boulevard de l'Hôpital en eût pu être l'avenue.

Cependant, à la nuit tombante, au moment où la clarté s'en va, l'hiver

surtout, à l'heure où la bise crépusculaire arrache aux ormes leurs

dernières feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans étoiles,

ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard

devenait tout à coup effrayant. Les lignes droites s'enfonçaient et se

perdaient dans les ténèbres comme des tronçons de l'infini. Le passant

ne pouvait s'empêcher de songer aux innombrables traditions patibulaires

du lieu. La solitude de cet endroit où il s'était commis tant de crimes

avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des pièges dans

cette obscurité, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient

suspectes, et les longs creux carrés qu'on apercevait entre chaque arbre

semblaient des fosses. Le jour, c'était laid; le soir, c'était lugubre;

la nuit, c'était sinistre.

L'été, au crépuscule, on voyait çà et là quelques vieilles femmes,

assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces

bonnes vieilles mendiaient volontiers.

Du reste ce quartier, qui avait plutôt l'air suranné qu'antique, tendait

dès lors à se transformer. Dès cette époque, qui voulait le voir devait

se hâter. Chaque jour quelque détail de cet ensemble s'en allait.

Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcadère du chemin de fer

d'Orléans est là, à côté du vieux faubourg, et le travaille. Partout où

l'on place, sur la lisière d'une capitale, l'embarcadère d'un chemin de

fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble

qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement

de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la

civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine

de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des

hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent,

les maisons neuves montent.

Depuis que la gare du railway d'Orléans a envahi les terrains de la

Salpêtrière, les antiques rues étroites qui avoisinent les fossés

Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'ébranlent, violemment traversées

trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de

fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donné, refoulent les maisons à

droite et à gauche; car il y a des choses bizarres à énoncer qui sont

rigoureusement exactes, et de même qu'il est vrai de dire que dans les

grandes villes le soleil fait végéter et croître les façades des maisons

au midi, il est certain que le passage fréquent des voitures élargit les

rues. Les symptômes d'une vie nouvelle sont évidents. Dans ce vieux

quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pavé se montre,

les trottoirs commencent à ramper et à s'allonger, même là où il n'y a

pas encore de passants. Un matin, matin mémorable, en juillet 1845, on y

vit tout à coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-là on put

dire que la civilisation était arrivée rue de Lourcine et que Paris

était entré dans le faubourg Saint-Marceau.

Chapitre II

Nid pour hibou et fauvette

Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arrêta. Comme les

oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus désert pour y faire son

nid.

Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la

porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant

toujours Cosette.

Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle

il ouvrit une autre porte. La chambre où il entra et qu'il referma

sur-le-champ était une espèce de galetas assez spacieux meublé d'un

matelas posé à terre, d'une table et de quelques chaises. Un poêle

allumé et dont on voyait la braise était dans un coin. Le réverbère du

boulevard éclairait vaguement cet intérieur pauvre. Au fond il y avait

un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit

et l'y déposa sans qu'elle s'éveillât.

Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela était préparé

d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit à

considérer Cosette d'un regard plein d'extase où l'expression de la

bonté et de l'attendrissement allait presque jusqu'à l'égarement. La

petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'à

l'extrême force et qu'à l'extrême faiblesse, s'était endormie sans

savoir avec qui elle était, et continuait de dormir sans savoir où elle

était.

Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant.

Neuf mois auparavant il baisait la main de la mère qui, elle aussi,

venait de s'endormir.

Le même sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le

coeur.

Il s'agenouilla près du lit de Cosette.

Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon pâle du

soleil de décembre traversait la croisée du galetas et traînait sur le

plafond de longs filandres d'ombre et de lumière. Tout à coup une

charrette de cartier, lourdement chargée, qui passait sur la chaussée du

boulevard, ébranla la baraque comme un roulement d'orage et la fit

trembler du haut en bas.

--Oui, madame! cria Cosette réveillée en sursaut, voilà! voilà!

Et elle se jeta à bas du lit, les paupières encore à demi fermées par la

pesanteur du sommeil, étendant le bras vers l'angle du mur.

--Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle.

Elle ouvrit tout à fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean

Valjean.

--Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur.

Les enfants acceptent tout de suite et familièrement la joie et le

bonheur, étant eux-mêmes naturellement bonheur et joie.

Cosette aperçut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout

en jouant, elle faisait cent questions à Jean Valjean.--Où elle était?

Si c'était grand, Paris? Si madame Thénardier était bien loin? Si elle

ne reviendrait pas? etc., etc. Tout à coup elle s'écria:--Comme c'est

joli ici! C'était un affreux taudis; mais elle se sentait libre.

--Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.

--Joue, dit Jean Valjean.

La journée se passa ainsi. Cosette, sans s'inquiéter de rien comprendre,

était inexprimablement heureuse entre cette poupée et ce bonhomme.

Chapitre III

Deux malheurs mêlés font du bonheur

Le lendemain au point du jour, Jean Valjean était encore près du lit de

Cosette. Il attendit là, immobile, et il la regarda se réveiller.

Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'âme.

Jean Valjean n'avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était

seul au monde. Il n'avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il

était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le coeur de ce

vieux forçat était plein de virginités. Sa soeur et les enfants de sa

soeur ne lui avaient laissé qu'un souvenir vague et lointain qui avait

fini par s'évanouir presque entièrement. Il avait fait tous ses efforts

pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oubliés.

La nature humaine est ainsi faite. Les autres émotions tendres de sa

jeunesse, s'il en avait, étaient tombées dans un abîme.

Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emportée et délivrée, il

sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionné et

d'affectueux en lui s'éveilla et se précipita vers cet enfant. Il allait

près du lit où elle dormait, et il y tremblait de joie; il éprouvait des

épreintes comme une mère et il ne savait ce que c'était; car c'est une

chose bien obscure et bien douce que ce grand et étrange mouvement d'un

coeur qui se met à aimer.

Pauvre vieux coeur tout neuf!

Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait

huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit

en une sorte de lueur ineffable.

C'était la deuxième apparition blanche qu'il rencontrait. L'évêque avait

fait lever à son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever

l'aube de l'amour.

Les premiers jours s'écoulèrent dans cet éblouissement.

De son côté, Cosette, elle aussi, devenait autre, à son insu, pauvre

petit être! Elle était si petite quand sa mère l'avait quittée qu'elle

ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes

pousses de la vigne qui s'accrochent à tout, elle avait essayé d'aimer.

Elle n'y avait pu réussir. Tous l'avaient repoussée, les Thénardier,

leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aimé le chien, qui était

mort. Après quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre

à dire, et que nous avons déjà indiquée, à huit ans elle avait le coeur

froid. Ce n'était pas sa faute, ce n'était point la faculté d'aimer qui

lui manquait; hélas! c'était la possibilité. Aussi, dès le premier jour,

tout ce qui sentait et songeait en elle se mit à aimer ce bonhomme. Elle

éprouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation

d'épanouissement.

Le bonhomme ne lui faisait même plus l'effet d'être vieux, ni d'être

pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de même qu'elle trouvait le

taudis joli.

Ce sont là des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La

nouveauté de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est

charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons

tous ainsi dans notre passé un galetas bleu.

La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une séparation

profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette séparation, la destinée la

combla. La destinée unit brusquement et fiança avec son irrésistible

puissance ces deux existences déracinées, différentes par l'âge,

semblables par le deuil. L'une en effet complétait l'autre. L'instinct

de Cosette cherchait un père comme l'instinct de Jean Valjean cherchait

un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystérieux où

leurs deux mains se touchèrent, elles se soudèrent. Quand ces deux âmes

s'aperçurent, elles se reconnurent comme étant le besoin l'une de

l'autre et s'embrassèrent étroitement.

En prenant les mots dans leur sens le plus compréhensif et le plus

absolu, on pourrait dire que, séparés de tout par des murs de tombe,

Jean Valjean était le Veuf comme Cosette était l'Orpheline. Cette

situation fit que Jean Valjean devint d'une façon céleste le père de

Cosette.

Et, en vérité, l'impression mystérieuse produite à Cosette, au fond du

bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans

l'obscurité, n'était pas une illusion, mais une réalité. L'entrée de cet

homme dans la destinée de cet enfant avait été l'arrivée de Dieu.

Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il était là dans une

sécurité qui pouvait sembler entière.

La chambre à cabinet qu'il occupait avec Cosette était celle dont la

fenêtre donnait sur le boulevard. Cette fenêtre étant unique dans la

maison, aucun regard de voisin n'était à craindre, pas plus de côté

qu'en face.

Le rez-de-chaussée du numéro 50-52, espèce d'appentis délabré, servait

de remise à des maraîchers, et n'avait aucune communication avec le

premier. Il en était séparé par le plancher qui n'avait ni trappe ni

escalier et qui était comme le diaphragme de la masure. Le premier étage

contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques

greniers, dont un seulement était occupé par une vieille femme qui

faisait le ménage de Jean Valjean. Tout le reste était inhabité.

C'était cette vieille femme, ornée du nom de principale locataire et en

réalité chargée des fonctions de portière, qui lui avait loué ce logis

dans la journée de Noël. Il s'était donné à elle pour un rentier ruiné

par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer là avec sa

petite-fille. Il avait payé six mois d'avance et chargé la vieille de

meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'était cette bonne

femme qui avait allumé le poêle et tout préparé le soir de leur arrivée.

Les semaines se succédèrent. Ces deux êtres menaient dans ce taudis

misérable une existence heureuse.

Dès l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant

du matin comme les oiseaux.

Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main

rouge et crevassée d'engelures et la baisait. La pauvre enfant,

accoutumée à être battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en

allait toute honteuse.

Par moments elle devenait sérieuse et elle considérait sa petite robe

noire. Cosette n'était plus en guenilles, elle était en deuil. Elle

sortait de la misère et elle entrait dans la vie.

Jean Valjean s'était mis à lui enseigner à lire. Parfois, tout en

faisant épeler l'enfant, il songeait que c'était avec l'idée de faire le

mal qu'il avait appris à lire au bagne. Cette idée avait tourné à

montrer à lire à un enfant. Alors le vieux galérien souriait du sourire

pensif des anges.

Il sentait là une préméditation d'en haut, une volonté de quelqu'un qui

n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rêverie. Les bonnes pensées

ont leurs abîmes comme les mauvaises.

Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer, c'était à peu près là

toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mère et il la

faisait prier. Elle l'appelait: père, et ne lui savait pas d'autre nom.

Il passait des heures à la contempler, habillant et déshabillant sa

poupée, et à l'écouter gazouiller. La vie lui paraissait désormais

pleine d'intérêt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne

reprochait dans sa pensée plus rien à personne, il n'apercevait aucune

raison de ne pas vieillir très vieux maintenant que cette enfant

l'aimait. Il se voyait tout un avenir éclairé par Cosette comme par une

charmante lumière. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pensée

égoïste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait

laide.

Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pensée tout

entière, au point où en était Jean Valjean quand il se mit à aimer

Cosette, il ne nous est pas prouvé qu'il n'ait pas eu besoin de ce

ravitaillement pour persévérer dans le bien. Il venait de voir sous de

nouveaux aspects la méchanceté des hommes et la misère de la société,

aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un côté du vrai,

le sort de la femme résumé dans Fantine, l'autorité publique

personnifiée dans Javert; il était retourné au bagne, cette fois pour

avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuvé; le dégoût et

la lassitude le reprenaient; le souvenir même de l'évêque touchait

peut-être à quelque moment d'éclipse, sauf à reparaître plus tard

lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacré s'affaiblissait.

Qui sait si Jean Valjean n'était pas à la veille de se décourager et de

retomber? Il aima, et il redevint fort. Hélas! il n'était guère moins

chancelant que Cosette. Il la protégea et elle l'affermit. Grâce à lui,

elle put marcher dans la vie; grâce à elle, il put continuer dans la

vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point

d'appui. O mystère insondable et divin des équilibres de la destinée!

Chapitre IV

Les remarques de la principale locataire

Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les

soirs, au crépuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois

seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-allées du boulevard les

plus solitaires, ou entrant dans les églises à la tombée de la nuit. Il

allait volontiers à Saint-Médard qui est l'église la plus proche. Quand

il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais

c'était la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle préférait

une heure avec lui même aux tête-à-tête ravissants de Catherine. Il

marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.

Il se trouva que Cosette était très gaie.

La vieille faisait le ménage et la cuisine et allait aux provisions.

Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des

gens très gênés. Jean Valjean n'avait rien changé au mobilier du premier

jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte

vitrée du cabinet de Cosette.

Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux

chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait

quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un

sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondément. Il arrivait

aussi parfois qu'il rencontrait quelque misérable demandant la charité,

alors il regardait derrière lui si personne ne le voyait, s'approchait

furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pièce de

monnaie, souvent une pièce d'argent, et s'éloignait rapidement. Cela

avait ses inconvénients. On commençait à le connaître dans le quartier

sous le nom du _mendiant qui fait l'aumône_. La vieille _principale

locataire_, créature rechignée, toute pétrie vis-à-vis du prochain de

l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il

s'en doutât. Elle était un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui

restait de son passé deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle

cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions à

Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait

de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperçut Jean Valjean qui

entrait, d'un air qui sembla à la commère particulier, dans un des

compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit du pas d'une

vieille chatte, et put l'observer, sans en être vue, par la fente de la

porte qui était tout contre. Jean Valjean, pour plus de précaution sans

doute, tournait le dos à cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa

poche et y prendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il se mit à

découdre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture

un morceau de papier jaunâtre qu'il déplia. La vieille reconnut avec

épouvante que c'était un billet de mille francs. C'était le second ou le

troisième qu'elle voyait depuis qu'elle était au monde. Elle s'enfuit

très effrayée.

Un moment après, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce

billet de mille francs, ajoutant que c'était le semestre de sa rente

qu'il avait touché la veille.--Où? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'à

six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas

ouverte à cette heure-là. La vieille alla changer le billet et fit ses

conjectures. Ce billet de mille francs, commenté et multiplié, produisit

une foule de conversations effarées parmi les commères de la rue des

Vignes-Saint-Marcel.

Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste,

scia du bois dans le corridor. La vieille était dans la chambre et

faisait le ménage. Elle était seule, Cosette étant occupée à admirer le

bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accrochée à un clou, et

la scruta: la doublure avait été recousue. La bonne femme la palpa

attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des

épaisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle

remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches,

non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus,

mais un gros portefeuille, un très grand couteau, et, détail suspect,

plusieurs perruques de couleurs variées. Chaque poche de cette redingote

avait l'air d'être une façon d'en-cas pour des événements imprévus.

Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de

l'hiver.

Chapitre V

Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit

Il y avait près de Saint-Médard un pauvre qui s'accroupissait sur la

margelle d'un puits banal condamné, et auquel Jean Valjean faisait

volontiers la charité. Il ne passait guère devant cet homme sans lui

donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant

disaient qu'il était _de la police_. C'était un vieux bedeau de

soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons.

Un soir que Jean Valjean passait par là, il n'avait pas Cosette avec

lui, il aperçut le mendiant à sa place ordinaire sous le réverbère qu'on

venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et était

tout courbé. Jean Valjean alla à lui et lui mit dans la main son aumône

accoutumée. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean

Valjean, puis baissa rapidement la tête. Ce mouvement fut comme un

éclair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait

d'entrevoir, à la lueur du réverbère, non le visage placide et béat du

vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression

qu'on aurait en se trouvant tout à coup dans l'ombre face à face avec un

tigre. Il recula terrifié et pétrifié, n'osant ni respirer, ni parler,

ni rester, ni fuir, considérant le mendiant qui avait baissé sa tête

couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il était là. Dans

ce moment étrange, un instinct, peut-être l'instinct mystérieux de la

conservation, fit que Jean Valjean ne prononça pas une parole. Le

mendiant avait la même taille, les mêmes guenilles, la même apparence

que tous les jours.--Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je rêve!

impossible!--Et il rentra profondément troublé.

C'est à peine s'il osait s'avouer à lui-même que cette figure qu'il

avait cru voir était la figure de Javert.

La nuit, en y réfléchissant, il regretta de n'avoir pas questionné

l'homme pour le forcer à lever la tête une seconde fois.

Le lendemain à la nuit tombante il y retourna. Le mendiant était à sa

place.--Bonjour, bonhomme, dit résolument Jean Valjean en lui donnant un

sou. Le mendiant leva la tête, et répondit d'une voix dolente:--Merci,

mon bon monsieur.--C'était bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit

pleinement rassuré. Il se mit à rire.--Où diable ai-je été voir là

Javert? pensa-t-il. Ah çà, est-ce que je vais avoir la berlue à

présent?--Il n'y songea plus.

Les misérables Tome II: Cosette · 第 12 / 24 段