pièce d'or. Ce n'était pas un napoléon, c'était une de ces pièces de
vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles
la petite queue prussienne avait remplacé la couronne de laurier.
Cosette fut éblouie. Sa destinée commençait à l'enivrer. Elle ne savait
pas ce que c'était qu'une pièce d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la
cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait volée. Cependant
elle sentait que cela était bien à elle, elle devinait d'où ce don lui
venait, mais elle éprouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle était
contente; elle était surtout stupéfaite. Ces choses si magnifiques et si
jolies ne lui paraissaient pas réelles. La poupée lui faisait peur, la
pièce d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces
magnificences. L'étranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il
la rassurait. Depuis la veille, à travers ses étonnements, à travers son
sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant à cet homme qui
avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui était si riche et si
bon. Depuis qu'elle avait rencontré ce bonhomme dans le bois, tout était
comme changé pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre
hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se réfugier à
l'ombre de sa mère et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est-à-dire aussi
loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait
et grelottait. Elle avait toujours été toute nue sous la bise aigre du
malheur, maintenant il lui semblait qu'elle était vêtue. Autrefois son
âme avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant
de crainte de la Thénardier. Elle n'était plus seule; il y avait
quelqu'un là.
Elle s'était mise bien vite à sa besogne de tous les matins. Ce louis,
qu'elle avait sur elle, dans ce même gousset de son tablier d'où la
pièce de quinze sous était tombée la veille, lui donnait des
distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq
minutes à le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en
balayant l'escalier, elle s'arrêtait, et restait là, immobile, oubliant
le balai et l'univers entier, occupée à regarder cette étoile briller au
fond de sa poche.
Ce fut dans une de ces contemplations que la Thénardier la rejoignit.
Sur l'ordre de son mari, elle l'était allée chercher. Chose inouïe, elle
ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.
--Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite.
Un instant après, Cosette entrait dans la salle basse.
L'étranger prit le paquet qu'il avait apporté et le dénoua. Ce paquet
contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassière de
futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vêtement
complet pour une fille de huit ans. Tout cela était noir.
--Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.
Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui
commençaient à ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un
bonhomme pauvrement vêtu donnant la main à une petite fille tout en
deuil qui portait une grande poupée rose dans ses bras. Ils se
dirigeaient du côté de Livry.
C'étaient notre homme et Cosette.
Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'était plus en
guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.
Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. Où? elle ne savait. Tout
ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derrière elle la gargote
Thénardier. Personne n'avait songé à lui dire adieu, ni elle à dire
adieu à personne. Elle sortait de cette maison haïe et haïssant.
Pauvre doux être dont le coeur n'avait jusqu'à cette heure été que
comprimé!
Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considérant le
ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De
temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'oeil, puis elle
regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle était
près du bon Dieu.
Chapitre X
Qui cherche le mieux peut trouver le pire
La Thénardier, selon son habitude, avait laissé faire son mari. Elle
s'attendait à de grands événements. Quand l'homme et Cosette furent
partis, le Thénardier laissa s'écouler un grand quart d'heure, puis il
la prit à part et lui montra les quinze cents francs.
--Que ça! dit-elle.
C'était la première fois, depuis le commencement de leur ménage, qu'elle
osait critiquer un acte du maître.
Le coup porta.
--Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imbécile. Donne-moi mon
chapeau.
Il plia les trois billets de banque, les enfonça dans sa poche et sortit
en toute hâte, mais il se trompa et prit d'abord à droite. Quelques
voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et
l'homme avaient été vus allant dans la direction de Livry. Il suivit
cette indication, marchant à grands pas et monologuant.
--Cet homme est évidemment un million habillé en jaune, et moi je suis
un animal. Il a d'abord donné vingt sous, puis cinq francs, puis
cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement.
Il aurait donné quinze mille francs. Mais je vais le rattraper.
Et puis ce paquet d'habits préparés d'avance pour la petite, tout cela
était singulier; il y avait bien des mystères là-dessous. On ne lâche
pas des mystères quand on les tient. Les secrets des riches sont des
éponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces pensées lui
tourbillonnaient dans le cerveau.
--Je suis un animal, disait-il.
Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait
la route qui va à Livry, on la voit se développer devant soi très loin
sur le plateau. Parvenu là, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme
et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'étendre, et ne vit
rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants
lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'étaient acheminés
vers les bois du côté de Gagny. Il se hâta dans cette direction.
Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui
il allait vite. Et puis le pays lui était bien connu.
Tout à coup il s'arrêta et se frappa le front comme un homme qui a
oublié l'essentiel, et qui est prêt à revenir sur ses pas.
--J'aurais dû prendre mon fusil! se dit-il.
Thénardier était une de ces natures doubles qui passent quelquefois au
milieu de nous à notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait
connues parce que la destinée n'en a montré qu'un côté. Le sort de
beaucoup d'hommes est de vivre ainsi à demi submergés. Dans une
situation calme et plate, Thénardier avait tout ce qu'il fallait pour
faire--nous ne disons pas pour être--ce qu'on est convenu d'appeler un
honnête commerçant, un bon bourgeois. En même temps, certaines
circonstances étant données, certaines secousses venant à soulever sa
nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour être un scélérat.
C'était un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait
par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier
et rêver devant ce chef-d'oeuvre hideux. Après une hésitation d'un
instant:
--Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'échapper!
Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un
air de certitude, avec la sagacité du renard flairant une compagnie de
perdrix.
En effet, quand il eut dépassé les étangs et traversé obliquement la
grande clairière qui est à droite de l'avenue de Bellevue, comme il
arrivait à cette allée de gazon qui fait presque le tour de la colline
et qui recouvre la voûte de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de
Chelles, il aperçut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il
avait déjà échafaudé bien des conjectures. C'était le chapeau de
l'homme. La broussaille était basse. Le Thénardier reconnut que l'homme
et Cosette étaient assis là. On ne voyait pas l'enfant à cause de sa
petitesse, mais on apercevait la tête de la poupée.
Le Thénardier ne se trompait pas. L'homme s'était assis là pour laisser
un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut
brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait.
--Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essoufflé, mais voici vos quinze
cents francs.
En parlant ainsi, il tendait à l'étranger les trois billets de banque.
L'homme leva les yeux.
--Qu'est-ce que cela signifie?
Le Thénardier répondit respectueusement:
--Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.
Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.
Lui, il répondit en regardant le Thénardier dans le fond des yeux et en
espaçant toutes les syllabes.
--Vous re-pre-nez Cosette?
--Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai réfléchi. Au
fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honnête homme,
voyez-vous. Cette petite n'est pas à moi, elle est à sa mère. C'est sa
mère qui me l'a confiée, je ne puis la remettre qu'à sa mère. Vous me
direz: _Mais la mère est morte_. Bon. En ce cas je ne puis rendre
l'enfant qu'à une personne qui m'apporterait un écrit signé de la mère
comme quoi je dois remettre l'enfant à cette personne-là. Cela est
clair.
L'homme, sans répondre, fouilla dans sa poche et le Thénardier vit
reparaître le portefeuille aux billets de banque.
Le gargotier eut un frémissement de joie.
--Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre!
Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'oeil autour
de lui. Le lieu était absolument désert. Il n'y avait pas une âme dans
le bois ni dans la vallée. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira,
non la poignée de billets de banque qu'attendait Thénardier, mais un
simple petit papier qu'il développa et présenta tout ouvert à
l'aubergiste en disant:
--Vous avez raison. Lisez.
Le Thénardier prit le papier, et lut:
_«Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823_
«Monsieur Thénardier, Vous remettrez Cosette à la personne. On vous
payera toutes les petites choses. J'ai l'honneur de vous saluer avec
considération.
«Fantine.»
--Vous connaissez cette signature? reprit l'homme.
C'était bien la signature de Fantine. Le Thénardier la reconnut.
Il n'y avait rien à répliquer. Il sentit deux violents dépits, le dépit
de renoncer à la corruption qu'il espérait, et le dépit d'être battu.
L'homme ajouta:
--Vous pouvez garder ce papier pour votre décharge.
Le Thénardier se replia en bon ordre.
--Cette signature est assez bien imitée, grommela-t-il entre ses dents.
Enfin, soit!
Puis il essaya un effort désespéré.
--Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous êtes la personne. Mais il
faut me payer «toutes les petites choses». On me doit gros. L'homme se
dressa debout, et dit en époussetant avec des chiquenaudes sa manche
râpée où il y avait de la poussière.
--Monsieur Thénardier, en janvier la mère comptait qu'elle vous devait
cent vingt francs; vous lui avez envoyé en février un mémoire de cinq
cents francs; vous avez reçu trois cents francs fin février et trois
cents francs au commencement de mars. Il s'est écoulé depuis lors neuf
mois à quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs.
Vous aviez reçu cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous
doit. Je viens de vous donner quinze cents francs.
Le Thénardier éprouva ce qu'éprouve le loup au moment où il se sent
mordu et saisi par la mâchoire d'acier du piège.
--Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il.
Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait
déjà réussi une fois.
--Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il résolument et mettant
cette fois les façons respectueuses de côté, je reprendrai Cosette ou
vous me donnerez mille écus.
L'étranger dit tranquillement.
--Viens, Cosette.
Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son bâton
qui était à terre.
Le Thénardier remarqua l'énormité de la trique et la solitude du lieu.
L'homme s'enfonça dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier
immobile et interdit.
Pendant qu'ils s'éloignaient, le Thénardier considérait ses larges
épaules un peu voûtées et ses gros poings.
Puis ses yeux, revenant à lui-même, retombaient sur ses bras chétifs et
sur ses mains maigres.
--Il faut que je sois vraiment bien bête, pensait-il, de n'avoir pas
pris mon fusil, puisque j'allais à la chasse!
Cependant l'aubergiste ne lâcha pas prise.
--Je veux savoir où il ira, dit-il.
Et il se mit à les suivre à distance. Il lui restait deux choses dans
les mains, une ironie, le chiffon de papier signé _Fantine_, et une
consolation, les quinze cents francs.
L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il
marchait lentement, la tête baissée, dans une attitude de réflexion et
de tristesse. L'hiver avait fait le bois à claire-voie, si bien que le
Thénardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De
temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait
pas. Tout à coup il aperçut Thénardier. Il entra brusquement avec
Cosette dans un taillis où ils pouvaient tous deux disparaître.
--Diantre! dit le Thénardier.
Et il doubla le pas.
L'épaisseur du fourré l'avait forcé de se rapprocher d'eux. Quand
l'homme fut au plus épais, il se retourna. Thénardier eut beau se cacher
dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le vît pas. L'homme
lui jeta un coup d'oeil inquiet, puis hocha la tête et reprit sa route.
L'aubergiste se remit à le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents
pas. Tout à coup l'homme se retourna encore. Il aperçut l'aubergiste.
Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Thénardier jugea
«inutile» d'aller plus loin. Thénardier rebroussa chemin.
Chapitre XI
Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie
Jean Valjean n'était pas mort.
En tombant à la mer, ou plutôt en s'y jetant, il était, comme on l'a vu,
sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage,
auquel était amarrée une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans
cette embarcation jusqu'au soir. À la nuit, il se jeta de nouveau à la
nage, et atteignit la côte à peu de distance du cap Brun. Là, comme ce
n'était pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des vêtements.
Une guinguette aux environs de Balaguier était alors le vestiaire des
forçats évadés, spécialité lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces
tristes fugitifs qui tâchent de dépister le guet de la loi et la
fatalité sociale, suivit un itinéraire obscur et ondulant. Il trouva un
premier asile aux Pradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigea vers le
Grand-Villard, près Briançon, dans les Hautes-Alpes. Fuite tâtonnante et
inquiète, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a
pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le
territoire de Civrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu dit la
Grange-de-Doumecq, près du hameau de Chavailles, et dans les environs de
Périgueux, à Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On
vient de le voir à Montfermeil.
Son premier soin, en arrivant à Paris, avait été d'acheter des habits de
deuil pour une petite fille de sept à huit ans, puis de se procurer un
logement. Cela fait, il s'était rendu à Montfermeil.
On se souvient que déjà, lors de sa précédente évasion, il y avait fait,
ou dans les environs, un voyage mystérieux dont la justice avait eu
quelque lueur.
Du reste on le croyait mort, et cela épaississait l'obscurité qui
s'était faite sur lui. À Paris, il lui tomba sous la main un des
journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassuré et presque en
paix comme s'il était réellement mort.
Le soir même du jour où Jean Valjean avait tiré Cosette des griffes des
Thénardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait à la nuit tombante,
avec l'enfant, par la barrière de Monceaux. Là il monta dans un
cabriolet qui le conduisit à l'esplanade de l'Observatoire. Il y
descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans
la nuit noire, par les rues désertes qui avoisinent l'Ourcine et la
Glacière, se dirigèrent vers le boulevard de l'Hôpital.
La journée avait été étrange et remplie d'émotions pour Cosette; on
avait mangé derrière des haies du pain et du fromage achetés dans des
gargotes isolées, on avait souvent changé de voiture, on avait fait des
bouts de chemin à pied, elle ne se plaignait pas, mais elle était
fatiguée, et Jean Valjean s'en aperçut à sa main qu'elle tirait
davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans lâcher
Catherine, posa sa tête sur l'épaule de Jean Valjean, et s'y endormit.
Livre quatrième--La masure Gorbeau
Chapitre I
Maître Gorbeau
Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les
pays perdus de la Salpêtrière, et qui montait par le boulevard jusque
vers la barrière d'Italie, arrivait à des endroits où l'on eût pu dire
que Paris disparaissait. Ce n'était pas la solitude, il y avait des
passants; ce n'était pas la campagne, il y avait des maisons et des
rues; ce n'était pas une ville, les rues avaient des ornières comme les
grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'était pas un village, les
maisons étaient trop hautes. Qu'était-ce donc? C'était un lieu habité où
il n'y avait personne, c'était un lieu désert où il y avait quelqu'un;
c'était un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche
la nuit qu'une forêt, plus morne le jour qu'un cimetière.
C'était le vieux quartier du Marché-aux-Chevaux.
Ce promeneur, s'il se risquait au delà des quatre murs caducs de ce
Marché-aux-Chevaux, s'il consentait même à dépasser la rue du
Petit-Banquier, après avoir laissé à sa droite un courtil gardé par de
hautes murailles, puis un pré où se dressaient des meules de tan
pareilles à des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombré
de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux
en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en
ruine, avec une petite porte noire et en deuil, chargé de mousses qui
s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus désert, une
affreuse bâtisse décrépite sur laquelle on lisait en grosses lettres:
DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue
des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. Là, près d'une usine et
entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-là une masure qui, au
premier coup d'oeil, semblait petite comme une chaumière et qui en
réalité était grande comme une cathédrale. Elle se présentait sur la
voie publique de côté, par le pignon; de là son exiguïté apparente.
Presque toute la maison était cachée. On n'en apercevait que la porte et
une fenêtre.
Cette masure n'avait qu'un étage.
En l'examinant, le détail qui frappait d'abord, c'est que cette porte
n'avait jamais pu être que la porte d'un bouge, tandis que cette
croisée, si elle eût été coupée dans la pierre de taille au lieu de
l'être dans le moellon, aurait pu être la croisée d'un hôtel.
La porte n'était autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues
grossièrement reliées par des traverses pareilles à des bûches mal
équarries. Elle s'ouvrait immédiatement sur un roide escalier à hautes
marches, boueux, plâtreux, poudreux, de la même largeur qu'elle, qu'on
voyait de la rue monter droit comme une échelle et disparaître dans
l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette
porte était masqué d'une volige étroite au milieu de laquelle on avait
scié un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la
porte était fermée. Sur le dedans de la porte un pinceau trempé dans
l'encre avait tracé en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus
de la volige le même pinceau avait barbouillé le numéro 50; de sorte
qu'on hésitait. Où est-on? Le dessus de la porte dit: au numéro 50; le
dedans réplique: non, au numéro 52. On ne sait quels chiffons couleur de
poussière pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire.
La fenêtre était large, suffisamment élevée, garnie de persiennes et de
châssis à grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des
blessures variées, à la fois cachées et trahies par un ingénieux bandage
en papier, et les persiennes, disloquées et descellées, menaçaient
plutôt les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour
horizontaux y manquaient çà et là et étaient naïvement remplacés par des
planches clouées perpendiculairement; si bien que la chose commençait en
persienne et finissait en volet.
Cette porte qui avait l'air immonde et cette fenêtre qui avait l'air
honnête, quoique délabrée, ainsi vues sur la même maison, faisaient
l'effet de deux mendiants dépareillés qui iraient ensemble et
marcheraient côte à côte avec deux mines différentes sous les mêmes
haillons, l'un ayant toujours été un gueux, l'autre ayant été un
gentilhomme.
L'escalier menait à un corps de bâtiment très vaste qui ressemblait à un
hangar dont on aurait fait une maison. Ce bâtiment avait pour tube
intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient, à droite et à
gauche, des espèces de compartiments de dimensions variées, à la rigueur
logeables et plutôt semblables à des échoppes qu'à des cellules. Ces
chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela
était obscur, fâcheux, blafard, mélancolique, sépulcral; traversé, selon
que les fentes étaient dans le toit ou dans la porte, par des rayons
froids ou par des bises glacées. Une particularité intéressante et
pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'énormité des araignées.
À gauche de la porte d'entrée, sur le boulevard, à hauteur d'homme, une
lucarne qu'on avait murée faisait une niche carrée pleine de pierres que
les enfants y jetaient en passant.
Une partie de ce bâtiment a été dernièrement démolie. Ce qui en reste
aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a été. Le tout, dans son
ensemble, n'a guère plus d'une centaine d'années. Cent ans, c'est la
jeunesse d'une église et la vieillesse d'une maison. Il semble que le
logis de l'homme participe de sa brièveté et le logis de Dieu de son
éternité.
Les facteurs de la poste appelaient cette masure le numéro 50-52; mais
elle était connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons
d'où lui venait cette appellation.
Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et
qui piquent dans leur mémoire les dates fugaces avec une épingle, savent
qu'il y avait à Paris, au siècle dernier, vers 1770, deux procureurs au
Châtelet, appelés, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms prévus par La
Fontaine. L'occasion était trop belle pour que la basoche n'en fît point
gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu
boiteux, les galeries du Palais:
_Maître Corbeau, sur un dossier perché,_
_Tenait dans son bec une saisie exécutoire;_
_Maître Renard, par l'odeur alléché,_
_Lui fit à peu près cette histoire:_
_Hé bonjour! etc._
Les deux honnêtes praticiens, gênés par les quolibets et contrariés dans
leur port de tête par les éclats de rire qui les suivaient, résolurent
de se débarrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au
roi. La requête fut présentée à Louis XV le jour même où le nonce du
pape, d'un côté, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre,
dévotement agenouillés tous les deux, chaussèrent, en présence de sa
majesté, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry
sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa gaîment des
deux évêques aux deux procureurs, et fit à ces robins grâce de leurs
noms, ou à peu près. Il fut permis, de par le roi, à maître Corbeau
d'ajouter une queue à son initiale et de se nommer Gorbeau; maître
Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant
son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxième nom n'était guère
moins ressemblant que le premier.
Or, selon la tradition locale, ce maître Gorbeau avait été propriétaire
de la bâtisse numérotée 50-52 boulevard de l'Hôpital. Il était même
l'auteur de la fenêtre monumentale. De là à cette masure le nom de
maison Gorbeau.
Vis-à-vis le numéro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard,
un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de
la barrière des Gobelins, rue alors sans maisons, non pavée, plantée
d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait
aboutir carrément au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose
sort par bouffées des toits d'une fabrique voisine.
La barrière était tout près. En 1823, le mur d'enceinte existait encore.