termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut
des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin,
elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement
d'une chandelle à travers la fente d'un volet, c'était de la lumière et
de la vie, il y avait là des gens, cela la rassurait. Cependant, à
mesure qu'elle avançait, sa marche se ralentissait comme machinalement.
Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison, Cosette s'arrêta.
Aller au delà de la dernière boutique, cela avait été difficile; aller
plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible. Elle posa le
seau à terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter
lentement la tête, geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Ce
n'était plus Montfermeil, c'étaient les champs. L'espace noir et désert
était devant elle. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y
avait plus personne, où il y avait des bêtes, où il y avait peut-être
des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les bêtes qui
marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui
remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui
donna de l'audace.
--Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau!
Et elle rentra résolument dans Montfermeil.
À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore, et se remit à se
gratter la tête. Maintenant, c'était la Thénardier qui lui apparaissait;
la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante
dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en
arrière. Que faire? que devenir? où aller? Devant elle le spectre de la
Thénardier; derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. Ce
fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la
source et se mit à courir. Elle sortit du village en courant, elle entra
dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'écoutant plus rien.
Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle
n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, éperdue.
Tout en courant, elle avait envie de pleurer.
Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. Elle ne
pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face à ce
petit être. D'un côté, toute l'ombre; de l'autre, un atome.
Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source.
Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour.
Chose étrange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait
vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni à droite ni à gauche, de
crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles.
Elle arriva ainsi à la source.
C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol
glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entourée de mousses et de ces
grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pavée
de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en échappait avec un petit
bruit tranquille.
Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait très noir, mais
elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle chercha de la main
gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui
servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y
suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle était dans un
moment si violent que ses forces étaient triplées. Pendant qu'elle était
ainsi penchée, elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se
vidait dans la source. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette
ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et
le posa sur l'herbe.
Cela fait, elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle eût
bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau
avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien
forcée de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura
accroupie.
Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais
ne pouvant faire autrement.
À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui
ressemblaient à des serpents de feu blanc.
Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui
étaient comme des pans de fumée. Le tragique masque de l'ombre semblait
se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les
profondeurs. L'enfant regardait d'un oeil égaré cette grosse étoile
qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La planète, en
effet, était en ce moment très près de l'horizon et traversait une
épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume,
lugubrement empourprée, élargissait l'astre. On eût dit une plaie
lumineuse.
Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois était ténébreux, sans
aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraîches
lueurs de l'été. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des
buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. Les hautes
herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se
tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des
proies; quelques bruyères sèches, chassées par le vent, passaient
rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque
chose qui arrivait. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres.
L'obscurité est vertigineuse. Il faut à l'homme de la clarté. Quiconque
s'enfonce dans le contraire du jour se sent le coeur serré. Quand l'oeil
voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'éclipse, dans la nuit, dans
l'opacité fuligineuse, il y a de l'anxiété, même pour les plus forts.
Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Ombres et
arbres, deux épaisseurs redoutables. Une réalité chimérique apparaît
dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas
de vous avec une netteté spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou
dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable
comme les rêves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur
l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie
de regarder derrière soi. Les cavités de la nuit, les choses devenues
hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des
échevellements obscurs, des touffes irritées, des flaques livides, le
lugubre reflété dans le funèbre, l'immensité sépulcrale du silence, les
êtres inconnus possibles, des penchements de branches mystérieux,
d'effrayants torses d'arbres, de longues poignées d'herbes frémissantes,
on est sans défense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille
et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On éprouve quelque chose de
hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Cette pénétration des
ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.
Les forêts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite
âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse.
Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, Cosette se sentait saisir
par cette énormité noire de la nature. Ce n'était plus seulement de la
terreur qui la gagnait, c'était quelque chose de plus terrible même que
la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce
qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du coeur. Son
oeil était devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait
peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain.
Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet état singulier
qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit à compter à
haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu'à dix, et, quand elle eut
fini, elle recommença. Cela lui rendit la perception vraie des choses
qui l'entouraient. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait
mouillées en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui était revenue,
une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pensée,
s'enfuir; s'enfuir à toutes jambes, à travers bois, à travers champs,
jusqu'aux maisons, jusqu'aux fenêtres, jusqu'aux chandelles allumées.
Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Tel était l'effroi
que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau
d'eau. Elle saisit l'anse à deux mains. Elle eut de la peine à soulever
le seau.
Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était
lourd, elle fut forcée de le reposer à terre. Elle respira un instant,
puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit à marcher, cette fois un
peu plus longtemps. Mais il fallut s'arrêter encore. Après quelques
secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penchée en avant, la
tête baissée, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait
ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses
petites mains mouillées; de temps en temps elle était forcée de
s'arrêter, et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait
du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois,
la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'était un enfant de huit
ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.
Et sans doute sa mère, hélas!
Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur
tombeau.
Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux; des sanglots lui
serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur
de la Thénardier, même loin. C'était son habitude de se figurer toujours
que la Thénardier était là.
Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et
elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la durée des
stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle
pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner
ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se
mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. Elle était
harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. Parvenue
près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait, elle fit une dernière
halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle
rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit à marcher
courageusement. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put
s'empêcher de s'écrier: Ô mon Dieu! mon Dieu!
En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien.
Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l'anse et la soulevait
vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et
debout, marchait auprès d'elle dans l'obscurité. C'était un homme qui
était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet
homme, sans dire un mot, avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait.
Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant
n'eut pas peur.
Chapitre VI
Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823, un homme se
promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de
l'Hôpital à Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un
logement, et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons
de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau.
On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce
quartier isolé.
Cet homme, dans son vêtement comme dans toute sa personne, réalisait le
type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie,
l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. C'est là un mélange
assez rare qui inspire aux coeurs intelligents ce double respect qu'on
éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne.
Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé, une redingote râpée
jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de
trop bizarre à cette époque, un grand gilet à poches de forme séculaire,
des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire
et d'épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit un ancien précepteur
de bonne maison revenu de l'émigration. À ses cheveux tout blancs, à son
front ridé, à ses lèvres livides, à son visage où tout respirait
l'accablement et la lassitude de la vie, on lui eût supposé beaucoup
plus de soixante ans. À sa démarche ferme, quoique lente, à la vigueur
singulière empreinte dans tous ses mouvements, on lui en eût donné à
peine cinquante. Les rides de son front étaient bien placées, et eussent
prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. Sa
lèvre se contractait avec un pli étrange, qui semblait sévère et qui
était humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle
sérénité lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans
un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé
dans une haie. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin, et
n'avait pas trop méchant air; on avait tiré parti des noeuds, et on lui
avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'était un
gourdin, et cela semblait une canne.
Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme,
sans affectation pourtant, paraissait les éviter plutôt que les
chercher.
À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à
Choisy-le-Roi. C'était une de ses promenades favorites. Vers deux
heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade
royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital.
Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui
disaient:--Il est deux heures, le voilà qui s'en retourne aux Tuileries.
Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui
passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la
disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de
Paris. Cela était rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le goût
du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte
se fût fait volontiers traîner par l'éclair. Il passait, pacifique et
sévère, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dorée, avec
de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment.
À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'oeil. On voyait dans
l'angle du fond à droite, sur des coussins capitonnés de satin blanc,
une face large, ferme et vermeille, un front frais poudré à l'oiseau
royal, un oeil fier, dur et fin, un sourire de lettré, deux grosses
épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or,
la croix de Saint-Louis, la croix de la Légion d'honneur, la plaque
d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu;
c'était le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau à plumes blanches
sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises; quand il
rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tête, saluant peu.
Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut
pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succès
fut ce mot d'un faubourien à son camarade: «C'est ce gros-là qui est le
gouvernement.»
Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement
quotidien du boulevard de l'Hôpital.
Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier, et
probablement pas de Paris, car il ignorait ce détail. Lorsqu'à deux
heures la voiture royale, entourée d'un escadron de gardes du corps
galonnés d'argent, déboucha sur le boulevard, après avoir tourné la
Salpêtrière, il parut surpris et presque effrayé. Il n'y avait que lui
dans la contre-allée, il se rangea vivement derrière un angle de mur
d'enceinte, ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. Mr
le duc d'Havré, comme capitaine des gardes de service ce jour-là, était
assis dans la voiture vis-à-vis du roi. Il dit à Sa Majesté: «Voilà un
homme d'assez mauvaise mine.» Des gens de police, qui éclairaient le
passage du roi, le remarquèrent également, et l'un d'eux reçut l'ordre
de le suivre. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du
faubourg, et comme le jour commençait à baisser, l'agent perdit sa
trace, ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à
Mr le comte Anglès, ministre d'État, préfet de police.
Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent, il doubla le
pas, non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était
pas suivi. À quatre heures un quart, c'est-à-dire à la nuit close, il
passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin où l'on donnait ce
jour-là les _Deux Forçats_. Cette affiche, éclairée par les réverbères
du théâtre, le frappa, car, quoiqu'il marchât vite, il s'arrêta pour la
lire. Un instant après, il était dans le cul-de-sac de la Planchette, et
il entrait au _Plat d'étain_, où était alors le bureau de la voiture de
Lagny. Cette voiture partait à quatre heures et demie. Les chevaux
étaient attelés, et les voyageurs, appelés par le cocher, escaladaient
en hâte le haut escalier de fer du coucou.
L'homme demanda:
--Avez-vous une place?
--Une seule, à côté de moi, sur le siège, dit le cocher.
--Je la prends.
--Montez.
Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'oeil sur le costume
médiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.
--Allez-vous jusqu'à Lagny? demanda le cocher.
--Oui, dit l'homme.
Le voyageur paya jusqu'à Lagny.
On partit. Quand on eut passé la barrière, le cocher essaya de nouer la
conversation, mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Le
cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux.
Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne
paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne.
Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s'arrêta pour
laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge à rouliers installée dans
les vieux bâtiments de l'abbaye royale.
--Je descends ici, dit l'homme.
Il prit son paquet et son bâton, et sauta à bas de la voiture.
Un instant après, il avait disparu.
Il n'était pas entré dans l'auberge.
Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle
ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.
Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur.
--Voilà, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas.
Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas à l'argent;
il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu'à Chelles. Il est nuit, toutes
les maisons sont fermées, il n'entre pas à l'auberge, et on ne le
retrouve plus. Il s'est donc enfoncé dans la terre.
L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre, mais il avait arpenté en
hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles; puis il avait pris à
gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à
Montfermeil, comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà
venu.
Il suivit ce chemin rapidement. À l'endroit où il est coupé par
l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny, il entendit
venir des passants. Il se cacha précipitamment dans un fossé, et y
attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. La précaution
était d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons déjà dit,
c'était une nuit de décembre très noire. On voyait à peine deux ou trois
étoiles au ciel.
C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. L'homme ne
rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit à droite, à travers
champs, et gagna à grands pas le bois.
Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit à regarder
soigneusement tous les arbres, avançant pas à pas, comme s'il cherchait
et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. Il y eut un moment
où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Enfin il arriva, de
tâtonnements en tâtonnements, à une clairière où il y avait un monceau
de grosses pierres blanchâtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres
et les examina avec attention à travers la brume de la nuit, comme s'il
les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui
sont les verrues de la végétation, était à quelques pas du tas de
pierres. Il alla à cet arbre, et promena sa main sur l'écorce du tronc,
comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues.
Vis-à-vis de cet arbre, qui était un frêne, il y avait un châtaignier
malade d'une décortication, auquel on avait mis pour pansement une bande
de zinc clouée. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette
bande de zinc.
Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris
entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre
n'a pas été fraîchement remuée.
Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois.
C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette.
En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait
aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement, qui
déposait un fardeau à terre, puis le reprenait, et se remettait à
marcher. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune
enfant chargé d'un énorme seau d'eau. Alors il était allé à l'enfant, et
avait pris silencieusement l'anse du seau.
Chapitre VII
Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur.
L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque
basse.
--Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là.
Cosette leva la tête et répondit:
--Oui, monsieur.
--Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter.
Cosette lâcha le seau. L'homme se mit à cheminer près d'elle.
--C'est très lourd en effet, dit-il entre ses dents.
Puis il ajouta:
--Petite, quel âge as-tu?
--Huit ans, monsieur.
--Et viens-tu de loin comme cela?
--De la source qui est dans le bois.
--Et est-ce loin où tu vas?--À un bon quart d'heure d'ici.
L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement:
--Tu n'as donc pas de mère?
--Je ne sais pas, répondit l'enfant.
Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta:
--Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas.
Et après un silence, elle reprit:
--Je crois que je n'en ai jamais eu.
L'homme s'arrêta, il posa le seau à terre, se pencha et mit ses deux
mains sur les deux épaules de l'enfant, faisant effort pour la regarder
et voir son visage dans l'obscurité.
La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur
livide du ciel.
--Comment t'appelles-tu? dit l'homme.
--Cosette.
L'homme eut comme une secousse électrique. Il la regarda encore, puis il
ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette, saisit le seau, et se
remit à marcher.
Au bout d'un instant il demanda:
--Petite, où demeures-tu?
--À Montfermeil, si vous connaissez.
--C'est là que nous allons?
--Oui, monsieur.
Il fit encore une pause, puis recommença:
--Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans
le bois?
--C'est madame Thénardier.
L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre
indifférent, mais où il y avait pourtant un tremblement singulier:
--Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thénardier?
--C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.
--L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit.
Conduis-moi.
--Nous y allons, dit l'enfant.
L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne
sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers
cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon inexprimables.
Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à
prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de
l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel.
Quelques minutes s'écoulèrent. L'homme reprit:
--Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier?
--Non, monsieur.
--Est-ce que tu es seule?
--Oui, monsieur.
Il y eut encore une interruption. Cosette éleva la voix:
--C'est-à-dire il y a deux petites filles.
--Quelles petites filles?
--Ponine et Zelma.
L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la
Thénardier.
--Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma?
--Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Comme qui dirait ses
filles.
--Et que font-elles, celles-là?--Oh! dit l'enfant, elles ont de belles
poupées, des choses où il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles
jouent, elles s'amusent.
--Toute la journée?
--Oui, monsieur.
--Et toi?
--Moi, je travaille.
--Toute la journée?