L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait

pas à cause de la nuit, et répondit doucement:

--Oui, monsieur.

Elle poursuivit après un intervalle de silence:

--Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse

aussi.

--Comment t'amuses-tu?

--Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux.

Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. Je n'ai

qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que ça.

L'enfant montrait son petit doigt.

--Et qui ne coupe pas?--Si, monsieur, dit l'enfant, ça coupe la salade

et les têtes de mouches.

Ils atteignirent le village; Cosette guida l'étranger dans les rues. Ils

passèrent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain

qu'elle devait rapporter. L'homme avait cessé de lui faire des questions

et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laissé l'église

derrière eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent,

demanda à Cosette:

--C'est donc la foire ici?

--Non, monsieur, c'est Noël.

Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras

timidement.

--Monsieur?

--Quoi, mon enfant?

--Nous voilà tout près de la maison.

--Eh bien?

--Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent?

--Pourquoi?

--C'est que, si madame voit qu'on me l'a porté, elle me battra.

L'homme lui remit le seau. Un instant après, ils étaient à la porte de

la gargote.

Chapitre VIII

Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche

Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée

toujours étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte

s'ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main.

--Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle

se sera amusée, la drôlesse!

--Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient

loger.

La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable,

changement à vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux

le nouveau venu.

--C'est monsieur? dit-elle.

--Oui, madame, répondit l'homme en portant la main à son chapeau.

Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du

costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un

coup d'oeil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine

bourrue. Elle reprit sèchement:

--Entrez, bonhomme.

Le «bonhomme» entra. La Thénardier lui jeta un second coup d'oeil,

examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son

chapeau qui était un peu défoncé, et consulta d'un hochement de tête,

d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel

buvait toujours avec les rouliers. Le mari répondit par cette

imperceptible agitation de l'index qui, appuyée du gonflement des

lèvres, signifie en pareil cas: débine complète. Sur ce, la Thénardier

s'écria:

--Ah! çà, brave homme, je suis bien fâchée, mais c'est que je n'ai plus

de place.

--Mettez-moi où vous voudrez, dit l'homme, au grenier, à l'écurie. Je

payerai comme si j'avais une chambre.

--Quarante sous.

--Quarante sous. Soit.

--À la bonne heure.

--Quarante sous! dit un routier bas à la Thénardier, mais ce n'est que

vingt sous.

--C'est quarante sous pour lui, répliqua la Thénardier du même ton. Je

ne loge pas des pauvres à moins.

--C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, ça gâte une maison d'y avoir

de ce monde-là.

Cependant l'homme, après avoir laissé sur un banc son paquet et son

bâton, s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser

une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demandé le seau

d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. Cosette avait repris

sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait à

peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé,

considérait l'enfant avec une attention étrange.

Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons

déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême.

Elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands

yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à

force d'avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de

l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamnés et chez les

malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l'avait deviné,

«perdues d'engelures.» Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait

saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement

visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de

serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son vêtement n'était

qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver.

Elle n'avait sur elle que de la toile trouée; pas un chiffon de laine.

On voyait sa peau çà et là, et l'on y distinguait partout des taches

bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait

touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses

clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son

allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et

l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et

traduisaient une seule idée: la crainte.

La crainte était répandue sur elle; elle en était pour ainsi dire

couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait

ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible,

ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu'on

pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que

d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était

la terreur.

Cette crainte était telle qu'en arrivant, toute mouillée comme elle

était, Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise

silencieusement à son travail. L'expression du regard de cette enfant de

huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il

semblait, à de certains moments, qu'elle fût en train de devenir une

idiote ou un démon.

Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais

elle n'avait mis le pied dans une église.

«Est-ce que j'ai le temps?» disait la Thénardier.

L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.

Tout à coup la Thénardier s'écria:

--À propos! et ce pain?

Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la

voix, sortit bien vite de dessous la table.

Elle avait complètement oublié ce pain. Elle eut recours à l'expédient

des enfants toujours effrayés. Elle mentit.

--Madame, le boulanger était fermé.

--Il fallait cogner.

--J'ai cogné, madame.

--Eh bien?

--Il n'a pas ouvert.

--Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thénardier, et si tu mens, tu

auras une fière danse. En attendant, rends-moi la pièce-quinze-sous.

Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte.

La pièce de quinze sous n'y était plus.

--Ah çà! dit la Thénardier, m'as-tu entendue?

Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent

pouvait être devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole.

Elle était pétrifiée.

--Est-ce que tu l'as perdue, la pièce-quinze-sous? râla la Thénardier,

ou bien est-ce que tu veux me la voler?

En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la

cheminée.

Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier:

--Grâce! madame! madame! je ne le ferai plus.

La Thénardier détacha le martinet.

Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de

son gilet, sans qu'on eût remarqué ce mouvement. D'ailleurs les autres

voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à

rien.

Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée,

tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. La

Thénardier leva le bras.

--Pardon, madame, dit l'homme, mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose

qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé.

C'est peut-être cela.

En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant.

--Justement. Voici, reprit-il en se relevant.

Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier.

--Oui, c'est cela, dit-elle.

Ce n'était pas cela, car c'était une pièce de vingt sous, mais la

Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle mit la pièce dans sa poche, et

se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant:

--Que cela ne t'arrive plus, toujours!

Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait «sa niche», et son

grand oeil, fixé sur le voyageur inconnu, commença à prendre une

expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'était encore qu'un naïf

étonnement, mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait.

--À propos, voulez-vous souper? demanda la Thénardier au voyageur.

Il ne répondit pas. Il semblait songer profondément.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? dit-elle entre ses dents. C'est

quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il

mon logement seulement? Il est bien heureux tout de même qu'il n'ait pas

eu l'idée de voler l'argent qui était à terre.

Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient

entrées.

C'étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que

paysannes, très charmantes, l'une avec ses tresses châtaines bien

lustrées, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le

dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraîches et saines à réjouir

le regard. Elles étaient chaudement vêtues, mais avec un tel art

maternel, que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de

l'ajustement. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Ces

deux petites dégageaient de la lumière. En outre, elles étaient

régnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dans le bruit qu'elles

faisaient, il y avait de la souveraineté. Quand elles entrèrent, la

Thénardier leur dit d'un ton grondeur, qui était plein d'adoration:

--Ah! vous voilà donc, vous autres!

Puis, les attirant dans ses genoux l'une après l'autre, lissant leurs

cheveux, renouant leurs rubans, et les lâchant ensuite avec cette douce

façon de secouer qui est propre aux mères, elle s'écria:

--Sont-elles fagotées!

Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée

qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes

de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de

son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre.

Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'était pour elles comme

le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans à

elles trois, et elles représentaient déjà toute la société des hommes;

d'un côté l'envie, de l'autre le dédain.

La poupée des soeurs Thénardier était très fanée et très vieille et

toute cassée, mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette,

qui de sa vie n'avait eu une poupée, _une vraie poupée_, pour nous

servir d'une expression que tous les enfants comprendront.

Tout à coup la Thénardier, qui continuait d'aller et de venir dans la

salle, s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de

travailler elle s'occupait des petites qui jouaient.

--Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je

vais te faire travailler à coups de martinet, moi.

L'étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier.

--Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la

jouer!

De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu

deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'_un

affreux pauvre_, un pareil souhait eût été un ordre. Mais qu'un homme

qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait

cette redingote se permît d'avoir une volonté, c'est ce que la

Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement:

--Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas à

rien faire.

--Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'étranger de cette voix douce qui

contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de

portefaix.

La Thénardier daigna répondre:

--Des bas, s'il vous plaît. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont

pas, autant dire, et qui vont tout à l'heure pieds nus.

L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:

--Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?

--Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la

paresseuse.

--Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?

La Thénardier lui jeta un coup d'oeil méprisant.

--Au moins trente sous.

--La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.

--Pardieu! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait, cinq

francs? je crois fichtre bien! cinq balles!

Le Thénardier crut devoir prendre la parole.

--Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire

de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.

--Il faudrait payer tout de suite, dit la Thénardier avec sa façon brève

et péremptoire.

--J'achète cette paire de bas, répondit l'homme, et, ajouta-t-il en

tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table,--je

la paye.

Puis il se tourna vers Cosette.

--Maintenant ton travail est à moi. Joue, mon enfant.

Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs, qu'il laissa là son

verre et accourut.

--C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de

derrière! et pas fausse!

Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset.

La Thénardier n'avait rien à répliquer. Elle se mordit les lèvres, et

son visage prit une expression de haine.

Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua à demander:

--Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer?

--Joue! dit la Thénardier d'une voix terrible.

--Merci, madame, dit Cosette.

Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier, toute sa petite âme

remerciait le voyageur.

Le Thénardier s'était remis à boire. Sa femme lui dit à l'oreille:

--Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune?

--J'ai vu, répondit souverainement Thénardier, des millionnaires qui

avaient des redingotes comme cela.

Cosette avait laissé là son tricot, mais elle n'était pas sortie de sa

place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans

une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de

plomb.

Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait.

Elles venaient d'exécuter une opération fort importante; elles s'étaient

emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée à terre, et Éponine, qui

était l'aînée, emmaillotait le petit chat, malgré ses miaulements et ses

contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues.

Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait à sa soeur

dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce, pareille à

la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer:

--Vois-tu, ma soeur, cette poupée-là est plus amusante que l'autre. Elle

remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma soeur, jouons avec. Ce

serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu

la regarderais. Peu à peu tu verrais ses moustaches, et cela

t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa

queue, et cela t'étonnerait. Et tu me dirais: _Ah! mon Dieu_! et je te

dirais: _Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme ça. Les

petites filles sont comme ça à présent_.

Azelma écoutait Éponine avec admiration.

Cependant, les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont

ils riaient à faire trembler le plafond. Le Thénardier les encourageait

et les accompagnait.

Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupée

avec n'importe quoi. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le

chat, Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Cela fait, elle

l'avait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.

La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus

charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer,

habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer,

dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout

l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en

faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de

petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant

devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande

fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.

Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à

fait aussi impossible qu'une femme sans enfant.

Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre.

La Thénardier, elle, s'était rapprochée de l' _homme jaune_.

--Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-être monsieur Laffitte. Il

y a des riches si farces! Elle vint s'accouder à sa table.

--Monsieur... dit-elle.

À ce mot _monsieur_, l'homme se retourna. La Thénardier ne l'avait

encore appelé que _brave homme_ ou _bonhomme_.

--Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui

était encore plus fâcheux à voir que son air féroce, je veux bien que

l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce

que vous êtes généreux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela

travaille.

--Elle n'est donc pas à vous, cette enfant? demanda l'homme.

--Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons

recueillie comme cela, par charité. Une espèce d'enfant imbécile. Elle

doit avoir de l'eau dans la tête. Elle a la tête grosse, comme vous

voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes

pas riches. Nous avons beau écrire à son pays, voilà six mois qu'on ne

nous répond plus. Il faut croire que sa mère est morte.

--Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa rêverie.

--C'était une pas grand'chose que cette mère, ajouta la Thénardier. Elle

abandonnait son enfant.

Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'eût

avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitté des yeux la Thénardier.

Elle écoutait vaguement. Elle entendait çà et là quelques mots.

Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, répétaient leur

refrain immonde avec un redoublement de gaîté. C'était une gaillardise

de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. La Thénardier

était allée prendre sa part des éclats de rire. Cosette, sous la table,

regardait le feu qui se réverbérait dans son oeil fixe; elle s'était

remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le

berçant, elle chantait à voix basse: «Ma mère est morte! ma mère est

morte! ma mère est morte!»

Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse, l'homme jaune, «le

millionnaire», consentit enfin à souper.

--Que veut monsieur?

--Du pain et du fromage, dit l'homme.

--Décidément c'est un gueux, pensa la Thénardier.

Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la

table, chantait aussi la sienne.

Tout à coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et

d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient quittée

pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.

Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à

demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La

Thénardier parlait bas à son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et

Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou

chantaient, aucun regard n'était fixé sur elle. Elle n'avait pas un

moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses

genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait

pas, puis se glissa vivement jusqu'à la poupée, et la saisit. Un instant

après elle était à sa place, assise, immobile, tournée seulement de

manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras.

Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il

avait toute la violence d'une volupté.

Personne ne l'avait vue, excepté le voyageur, qui mangeait lentement son

maigre souper.

Cette joie dura près d'un quart d'heure.

Mais, quelque précaution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas

qu'un des pieds de la poupée--_passait_,--et que le feu de la cheminée

l'éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de

l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine:--Tiens!

ma soeur!

Les deux petites filles s'arrêtèrent, stupéfaites. Cosette avait osé

prendre la poupée!

Éponine se leva, et, sans lâcher le chat, alla vers sa mère et se mit à

la tirer par sa jupe.

--Mais laisse-moi donc! dit la mère. Qu'est-ce que tu me veux?

--Mère, dit l'enfant, regarde donc!

Et elle désignait du doigt Cosette.

Cosette, elle, tout entière aux extases de la possession, ne voyait et

n'entendait plus rien.

Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se

compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces

sortes de femmes: mégères.

Cette fois, l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Cosette avait

franchi tous les intervalles, Cosette avait attenté à la poupée de «ces

demoiselles».

Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son

impérial fils n'aurait pas une autre figure.

Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait.

--Cosette!

Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se

retourna.

--Cosette, répéta la Thénardier.

Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de

vénération mêlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle

joignit les mains, et, ce qui est effrayant à dire dans un enfant de cet

âge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des

émotions de la journée, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du

seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni même la

sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier,--elle pleura.

Elle éclata en sanglots.

Cependant le voyageur s'était levé.

--Qu'est-ce donc? dit-il à la Thénardier.

--Vous ne voyez pas? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du

délit qui gisait aux pieds de Cosette.

--Hé bien, quoi? reprit l'homme.

--Cette gueuse, répondit la Thénardier, s'est permis de toucher à la

poupée des enfants!

--Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait

avec cette poupée?

--Elle y a touché avec ses mains sales! poursuivit la Thénardier, avec

ses affreuses mains!

Ici Cosette redoubla ses sanglots.

--Te tairas-tu? cria la Thénardier.

L'homme alla droit à la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.

Dès qu'il fut sorti, la Thénardier profita de son absence pour allonger

sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant

les hauts cris.

La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la

poupée fabuleuse dont nous avons parlé, et que tous les marmots du

village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant

Cosette en disant:

--Tiens, c'est pour toi.

Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il était là, au milieu de

sa rêverie, il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie

éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on

l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination.

Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme à elle avec cette

poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles

inouïes: _c'est pour toi_, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis

elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans

le coin du mur.

Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus

oser respirer.

La Thénardier, Éponine, Azelma étaient autant de statues. Les buveurs

eux-mêmes s'étaient arrêtés. Il s'était fait un silence solennel dans

tout le cabaret.

La Thénardier, pétrifiée et muette, recommençait ses conjectures:

--Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un

millionnaire? C'est peut-être les deux, c'est-à-dire un voleur.

Les misérables Tome II: Cosette · 第 9 / 24 段