commencement de l'hiver avait été doux; il n'avait encore ni gelé ni
neigé. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la
permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et
une bande de marchands ambulants avait, sous la même tolérance,
construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle
du Boulanger, où était située, on s'en souvient peut-être, la gargote
des Thénardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait
à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons même
dire, pour être fidèle historien, que parmi les curiosités étalées sur
la place, il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses,
vêtus de loques et venus on ne sait d'où, montraient en 1823 aux paysans
de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum
royal ne possède que depuis 1845, et qui ont pour oeil une cocarde
tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau _Caracara
Polyborus_: il est de l'ordre des apicides et de la famille des
vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le
village allaient voir cette bête avec dévotion. Les bateleurs donnaient
la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon
Dieu pour leur ménagerie.
Dans la soirée même de Noël, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs,
étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la
salle basse de l'auberge Thénardier. Cette salle ressemblait à toutes
les salles de cabaret; des tables, des brocs d'étain, des bouteilles,
des buveurs, des fumeurs; peu de lumière, beaucoup de bruit. La date de
l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors
dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table, savoir un
kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. La Thénardier surveillait
le souper qui rôtissait devant un bon feu clair; le mari Thénardier
buvait avec ses hôtes et parlait politique.
Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la
guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême, on entendait dans le brouhaha
des parenthèses toutes locales comme celles-ci:
--Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Où l'on
comptait sur dix pièces on en a eu douze. Cela a beaucoup juté sous le
pressoir.--Mais le raisin ne devait pas être mûr?--Dans ces pays-là il
ne faut pas qu'on vendange mûr. Si l'on vendange mûr, le vin tourne au
gras sitôt le printemps.--C'est donc tout petit vin?--C'est des vins
encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert.
Etc....
Ou bien, c'était un meunier qui s'écriait:
--Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs?
Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous
amuser à éplucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules;
c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le chènevis, la
gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans
compter les cailloux qui abondent dans de certains blés, surtout dans
les blés bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton, pas plus
que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. Jugez
de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. Après
quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre
faute.
Dans un entre-deux de fenêtres, un faucheur, attablé avec un
propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au
printemps, disait:
--Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. Elle se coupe mieux.
La rousée est bonne, monsieur. C'est égal, cette herbe-là, votre herbe,
est jeune et bien difficile encore. Que voilà qui est si tendre, que
voilà qui plie devant la planche de fer.
Etc....
Cosette était à sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table
de cuisine près de la cheminée. Elle était en haillons, elle avait ses
pieds nus dans des sabots, et elle tricotait à la lueur du feu des bas
de laine destinés aux petites Thénardier. Un tout jeune chat jouait sous
les chaises. On entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches
voix d'enfants; c'était Éponine et Azelma.
Au coin de la cheminée, un martinet était suspendu à un clou.
Par intervalles, le cri d'un très jeune enfant, qui était quelque part
dans la maison, perçait au milieu du bruit du cabaret. C'était un petit
garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents,--«sans
savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,»--et qui était âgé d'un
peu plus de trois ans. La mère l'avait nourri, mais ne l'aimait pas.
Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune:--Ton fils
piaille, disait Thénardier, va donc voir ce qu'il veut.--Bah! répondait
la mère, il m'ennuie.--Et le petit abandonné continuait de crier dans
les ténèbres.
Chapitre II
Deux portraits complétés
On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil; le
moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous
toutes ses faces.
Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans; madame Thénardier
touchait à la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de façon
qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari.
Les lecteurs ont peut-être, dès sa première apparition, conservé quelque
souvenir de cette Thénardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue,
carrée, énorme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de
ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés
pendus à leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les
chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable.
Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un
éléphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et
les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l'aspect
d'une écumoire. Elle avait de la barbe. C'était l'idéal d'un fort de la
halle habillé en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de
casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus,
et qui, par moments, faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous
l'ogresse, jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle: _c'est
une femme_. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une
donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait:
_C'est un gendarme_; quand on la regardait boire, on disait: _C'est un
charretier_; quand on la voyait manier Cosette, on disait: _C'est le
bourreau_. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent.
Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux,
chétif, qui avait l'air malade et qui se portait à merveille; sa
fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et
était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel
il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un
homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé
Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne
n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait
une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des
prétentions à la littérature et au matérialisme. Il y avait des noms
qu'il prononçait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il
disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il
affirmait avoir «un système». Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette
nuance existe. On se souvient qu'il prétendait avoir servi; il contait
avec quelque luxe qu'à Waterloo, étant sergent dans un 6ème ou un 9ème
léger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la
Mort, couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille «un général
dangereusement blessé». De là, venait, pour son mur, sa flamboyante
enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de «cabaret du
sergent de Waterloo». Il était libéral, classique et bonapartiste. Il
avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il
avait étudié pour être prêtre.
Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être
aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite était, selon les
probabilités, quelque Flamand de Lille en Flandre, Français à Paris,
Belge à Bruxelles, commodément à cheval sur deux frontières. Sa prouesse
à Waterloo, on la connaît. Comme on voit, il l'exagérait un peu. Le flux
et le reflux, le méandre, l'aventure, était l'élément de son existence;
conscience déchirée entraîne vie décousue; et vraisemblablement, à
l'orageuse époque du 18 juin 1815, Thénardier appartenait à cette
variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé, battant
l'estrade, vendant à ceux-ci, volant ceux-là, et roulant en famille,
homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse, à la suite des
troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée
victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, «du quibus»,
il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Ce _quibus_, composé des
bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent récoltées
au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres, ne
faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier
passé gargotier.
Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui,
avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le
séminaire. Il était beau parleur. Il se laissait croire savant.
Néanmoins, le maître d'école avait remarqué qu'il faisait--«des cuirs».
Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité, mais des
yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Thénardier
était sournois, gourmand, flâneur et habile. Il ne dédaignait pas ses
servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette géante
était jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait
être l'objet de la convoitise universelle.
Thénardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'équilibre, était un
coquin du genre tempéré. Cette espèce est la pire; l'hypocrisie s'y
mêle.
Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au
moins autant que sa femme; mais cela était très rare, et dans ces
moments-là, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il
avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il était de ces gens
qui se vengent perpétuellement, qui accusent tout ce qui passe devant
eux de tout ce qui est tombé sur eux, et qui sont toujours prêts à jeter
sur le premier venu, comme légitime grief, le total des déceptions, des
banqueroutes et des calamités de leur vie, comme tout ce levain se
soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il
était épouvantable. Malheur à qui passait sous sa fureur alors!
Outre toutes ses autres qualités, Thénardier était attentif et
pénétrant, silencieux ou bavard à l'occasion, et toujours avec une haute
intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à
cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Thénardier était un homme
d'État.
Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la
Thénardier: _Voilà le maître de la maison_. Erreur. Elle n'était même
pas la maîtresse. Le maître et la maîtresse, c'était le mari. Elle
faisait, il créait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique
invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le
mastodonte obéissait. Le Thénardier était pour la Thénardier, sans
qu'elle s'en rendit trop compte, une espèce d'être particulier et
souverain. Elle avait les vertus de sa façon d'être; jamais, eût-elle
été en dissentiment sur un détail avec «monsieur Thénardier», hypothèse
du reste inadmissible, elle n'eût donné publiquement tort à son mari,
sur quoi que ce soit. Jamais elle n'eût commis «devant des étrangers»
cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage
parlementaire, découvrir la couronne. Quoique leur accord n'eût pour
résultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission
de la Thénardier à son mari. Cette montagne de bruit et de chair se
mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. C'était, vu par son
côté nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de
la matière pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison
d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. Il y avait de
l'inconnu dans Thénardier; de là l'empire absolu de cet homme sur cette
femme. À de certains moments, elle le voyait comme une chandelle
allumée; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe.
Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants
et ne craignait que son mari. Elle était mère parce qu'elle était
mammifère. Du reste, sa maternité s'arrêtait à ses filles, et, comme on
le verra, ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. Lui, l'homme, n'avait
qu'une pensée: s'enrichir.
Il n'y réussissait point. Un digne théâtre manquait à ce grand talent.
Thénardier à Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible à zéro; en
Suisse ou dans les Pyrénées, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire.
Mais où le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute.
On comprend que le mot _aubergiste_ est employé ici dans un sens
restreint, et qui ne s'étend pas à une classe entière. En cette même
année 1823, Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de
dettes criardes, ce qui le rendait soucieux.
Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée, le
Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus
de profondeur et de la façon la plus moderne, cette chose qui est une
vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples
civilisés, l'hospitalité. Du reste braconnier admirable et cité pour son
coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui était
particulièrement dangereux.
Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs.
Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de
sa femme.--«Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment
et à voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de
la lumière, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire;
d'arrêter les passants, de vider les petites bourses et d'alléger
honnêtement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route,
de râper l'homme, de plumer la femme, d'éplucher l'enfant; de coter la
fenêtre ouverte, la fenêtre fermée, le coin de la cheminée, le fauteuil,
la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la
botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de
tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer
au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!»
Cet homme et cette femme, c'était ruse et rage mariés ensemble, attelage
hideux et terrible.
Pendant que le mari ruminait et combinait, la Thénardier, elle, ne
pensait pas aux créanciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain,
et vivait avec emportement, toute dans la minute.
Tels étaient ces deux êtres. Cosette était entre eux, subissant leur
double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une
meule et déchiquetée par une tenaille. L'homme et la femme avaient
chacun une manière différente; Cosette était rouée de coups, cela venait
de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.
Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait,
courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute
chétive, faisait les grosses besognes. Nulle pitié; une maîtresse
farouche, un maître venimeux. La gargote Thénardier était comme une
toile où Cosette était prise et tremblait. L'idéal de l'oppression était
réalisé par cette domesticité sinistre. C'était quelque chose comme la
mouche servante des araignées.
La pauvre enfant, passive, se taisait.
Quand elles se trouvent ainsi, dès l'aube, toutes petites, toutes nues,
parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de
quitter Dieu?
Chapitre III
Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs.
Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'eût que huit ans, elle
avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille
femme.
Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui
avait donné, ce qui faisait dire de temps en temps à la
Thénardier:--Est-elle laide avec son pochon sur l'oeil!
Cosette pensait donc qu'il était nuit, très nuit, qu'il avait fallu
remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des
voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.
Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau
dans la maison Thénardier. Il ne manquait pas là de gens qui avaient
soif; mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc
qu'à la cruche. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin
eût semblé un sauvage à tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment où
l'enfant trembla: la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui
bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement
de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait levé la tête et
suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et
remplit le verre à moitié.
--Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de
silence.
L'enfant ne respirait pas.
--Bah, reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein, il y en
aura assez comme cela.
Cosette se remit à son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure
elle sentit son coeur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine.
Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi, et eût bien voulu être
au lendemain matin.
De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et
s'exclamait:--Il fait noir comme dans un four!--Ou:--Il faut être chat
pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci!--Et Cosette
tressaillait.
Tout à coup, un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra, et
dit d'une voix dure:
--On n'a pas donné à boire à mon cheval.
--Si fait vraiment, dit la Thénardier.
--Je vous dis que non, la mère, reprit le marchand.
Cosette était sortie de dessous la table.
--Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau,
plein le seau, et même que c'est moi qui lui ai porté à boire, et je lui
ai parlé.
Cela n'était pas vrai. Cosette mentait.
--En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la
maison, s'écria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite
drôlesse! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je
connais bien.
Cosette persista, et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on
entendait à peine:
--Et même qu'il a bien bu!
--Allons, reprit le marchand avec colère, ce n'est pas tout ça, qu'on
donne à boire à mon cheval et que cela finisse!
Cosette rentra sous la table.
--Au fait, c'est juste, dit la Thénardier, si cette bête n'a pas bu, il
faut qu'elle boive.
Puis, regardant autour d'elle:
--Eh bien, où est donc cette autre?
Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table,
presque sous les pieds des buveurs.
--Vas-tu venir? cria la Thénardier.
Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. La Thénardier
reprit:
--Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter à boire à ce cheval.
--Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.
La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue.
--Eh bien, va en chercher!
Cosette baissa la tête, et alla prendre un seau vide qui était au coin
de la cheminée.
Ce seau était plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans
et y tenir à l'aise.
La Thénardier se remit à son fourneau, et goûta avec une cuillère de
bois ce qui était dans la casserole, tout en grommelant:
--Il y en a à la source. Ce n'est pas plus malin que ça. Je crois que
j'aurais mieux fait de passer mes oignons.
Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous, du poivre et
des échalotes.
--Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un
gros pain chez le boulanger. Voilà une pièce de quinze sous.
Cosette avait une petite poche de côté à son tablier; elle prit la pièce
sans dire un mot, et la mit dans cette poche.
Puis elle resta immobile, le seau à la main, la porte ouverte devant
elle. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours.
--Va donc! cria la Thénardier.
Cosette sortit. La porte se referma.
Chapitre IV
Entrée en scène d'une poupée
La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se
développait, on s'en souvient, jusqu'à l'auberge Thénardier. Ces
boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe
de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des
entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d'école de
Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait «un effet
magique». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel.
La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des
Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de
clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au
premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de
serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui
était vêtue d'une robe de crêpe rose avec des épis d'or sur la tête et
qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette
merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix
ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche, ou
assez prodigue, pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient
passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il
est vrai, avait osé la regarder.
Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée
qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette
prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre
enfant s'arrêta pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de
près. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupée n'était
pas une poupée, c'était une vision. C'étaient la joie, la splendeur, la
richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement
chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une
misère funèbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et
triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se
disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une
«chose» comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux
cheveux lisses, et elle pensait: _Comme elle doit être heureuse, cette
poupée-là_! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique
fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait
voir le paradis. Il y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui
paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au
fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'être le Père éternel.
Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle
était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à
la réalité:--Comment, péronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais à
toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là! Petit monstre, va!
La Thénardier avait jeté un coup d'oeil dans la rue et aperçu Cosette en
extase.
Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas
qu'elle pouvait.
Chapitre V
La petite toute seule
Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est
près de l'église, c'était à la source du bois du côté de Chelles que
Cosette devait aller puiser de l'eau.
Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Tant qu'elle fut dans
la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église, les boutiques
illuminées éclairaient le chemin, mais bientôt la dernière lueur de la
dernière baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité.
Elle s'y enfonça. Seulement, comme une certaine émotion la gagnait, tout
en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela
faisait un bruit qui lui tenait compagnie.
Plus elle cheminait, plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n'y avait
plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se
retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre
ses lèvres: «Mais où peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un
enfant-garou?» Puis la femme reconnut Cosette. «Tiens, dit-elle, c'est
l'Alouette!»