poitrine par le dédain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait
explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Blücher il était
perdu. Est-ce Blücher? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher
n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce
soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un
mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et,
au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie!
Comment ne pas bondir? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les
généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats
victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche
allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la
grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que
Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il
protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui
vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire
prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce
désespéré se redresse; il en subit l'énormité, mais il en constate le
néant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du
nombre, de la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression,
l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela,
c'est être le vainqueur.
L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute
fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle
trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve
de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et
ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le
cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette
pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette
au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans
Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui
parle ou Kléber qui rugit.
Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit: _feu!_ les batteries
flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit
un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée,
vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se
dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti; la
garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à
peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres; et
c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions
romaines, expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouillée de pluie et
de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à
quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval,
Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.
Chapitre XVI
_Quot libras in duce?_
La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux
qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une
panique. Blücher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien.
Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont
embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la
bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois
péripéties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre
appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'oeil les
linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux
prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain
éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée
fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la
grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la
force, déroute de la guerre.
Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes
n'est rien.
Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à
l'Angleterre et à l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni
cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de
Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres
aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne
tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un
cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et
au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est
propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne
ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles
pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur
est intrinsèque; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce
qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo
pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues
subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents
enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous
sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise
fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain
résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci,
leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les
héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des
batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire,
plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le
jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux
côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à
Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine.
Quine gagné par l'Europe, payé par la France.
Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion.
Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans
l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont
des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un
plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un
côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite
assurée, les réserves ménagées, un sang-froid opiniâtre, une méthode
imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui
équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée
montre en main, rien laissé volontairement au hasard, le vieux courage
classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination,
l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'oeil flamboyant,
on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre,
un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères
d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine,
la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le
despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à
l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la
troublant. Wellington était le _Barème_ de la guerre, Napoléon en était
le _Michel-Ange_; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul.
Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui
réussit. Napoléon attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington
attendait Blücher; il vint.
Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte,
à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La
vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique
avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce
Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant
tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans
canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes
contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait
absurdement des victoires dans l'impossible? D'où sortait ce forcené
foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de
combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq
armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi,
Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas? Qu'était-ce que
ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'école
académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une
implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre
correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le
18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi,
de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle
écrivit: Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin
consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui
Wurmser jeune.
Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de
Wellington.
Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du
second.
Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre,
c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang
anglais; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise,
c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée.
Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst
que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une
«détestable armée». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis
sous les sillons de Waterloo?
L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire
Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est
qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horse-guards, ces
régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de
Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders
jouant du _pibroch_ sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces
recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant
tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand.
Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui
marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a
été tout aussi solide que lui. _L'iron-soldier_ vaut _l'iron-duke_.
Quant à nous, toute notre glorification va au soldat anglais, à l'armée
anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que
le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu
de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple.
Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle
a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à
l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en
puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant
que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête.
Workman, il se laisse dédaigner; soldat, il se laisse bâtonner. On se
souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît,
avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la
hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport
aucun héros au-dessous du grade d'officier.
Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de
celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie
nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au
canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire;
tout ce cataclysme est merveilleusement conduit.
Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de
bataille.
Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit
front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue,
Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque
côté. De cette épaisseur vint le carnage.
On a fait ce calcul et établi cette proportion: Perte d'hommes: à
Austerlitz, Français, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent,
Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour
cent; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour
cent; Russes, quarante-quatre. À Bautzen, Français, treize pour cent;
Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour
cent; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour
cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le
champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre,
support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines.
La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si
quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme
Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la
catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline
monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille
reprend sa réalité; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des
galops furieux traversent l'horizon! le songeur effaré voit l'éclair des
sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes,
l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un râle au
fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme; ces ombres,
ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce
squelette, c'est Napoléon; ce squelette, c'est Wellington; tout cela
n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent,
et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées,
et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean,
Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément
couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.
Chapitre XVII
Faut-il trouver bon Waterloo?
Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point
Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date
stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel oeuf, c'est à
coup sûr l'inattendu.
Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est
intentionnellement une victoire contre-révolutionnaire. C'est l'Europe
contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris,
c'est le _statu quo_ contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789
attaqué à travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies
contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en
éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des
Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg,
avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai
que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction
naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre
constitutionnel à contre-coeur est sorti de Waterloo, au grand regret
des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue,
et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours,
avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après
Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte
met un postillon sur le trône de Naples et un sergent sur le trône de
Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité; Louis XVIII à
Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous
vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la
_Progrès_; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le
progrès, appelez-le _Demain_. Demain fait irrésistiblement son oeuvre,
et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but,
étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un
soldat, un orateur. Foy tombe à Hougomont et se relève à la tribune.
Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il
ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé
les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée. Il se sert
du podagre comme du conquérant; du conquérant au dehors, du podagre au
dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens
par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail
révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour
des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et
a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la
liberté.
En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui
souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de
maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France,
ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements
pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce
piédestal cette date: _18 juin 1815_, ce qui encourageait Blücher
sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se
penchait sur la France comme sur une proie, c'était la
contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot
infâme: démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près,
elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est
ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.
Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté
intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement
libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était
involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval
fut désarçonné.
Chapitre XVIII
Recrudescence du droit divin
Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula.
L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain
expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la
barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la
contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta
court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux
héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait
été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que
la tyrannie peut donner; lumière sombre. Disons plus: lumière obscure.
Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit
fit l'effet d'une éclipse.
Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet
effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du
Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La
table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de
Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz
ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une
des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième
siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la
cocarde blanche. Trestaillon fut célèbre. La devise _non pluribus impar_
reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la
caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut
une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal
portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peut-être de
Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc
d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de
93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de
Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes,
un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était
mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII,
qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la
chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite
ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome.
Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le
maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est
devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont
changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre
a dit à un Prussien dans un bois: passez par ici et non par là!
Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines
et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa
1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent
constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les
arrière-pensées, avec l'article 14 au coeur, se vernirent de
libéralisme. Changement de peau des serpents.
L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal,
sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange
d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision
l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du
canonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il? Que fait-il? _Napoléon
est mort_, disait un passant à un invalide de Marengo et de
Waterloo.--_Lui mort!_ s'écria ce soldat, _vous le connaissez bien!_ Les
imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après
Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par
l'évanouissement de Napoléon.
Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se
reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit
d'avance le champ fatal de Waterloo.
En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments
d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur,
fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux
ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière,
on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé,
Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait
plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur.
L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter
par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes.
Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de
révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le
libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux
monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de
Sainte-Hélène à l'horizon.
Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes
tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque
chose de leur paix se répandit dans le monde. Le congrès de Vienne en
fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.
Voilà ce que c'est que Waterloo.
Mais qu'importe à l'infini? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette
guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la
lueur de l'oeil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin
d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours
de Notre-Dame.
Chapitre XIX
Le champ de bataille la nuit
Revenons, c'est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de
bataille.
Le 18 juin 1815, c'était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite
féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse
désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il
y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la
nuit.
Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-Saint-Jean resta
déserte.
Les Anglais occupèrent le campement des Français, c'est la constatation
habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent
leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute,
poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son
rapport à lord Bathurst.
Si jamais le _sic vos non vobis_ a été applicable, c'est à coup sûr à ce
village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est resté à une
demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été
brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a
été prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux
vainqueurs; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n'a point
travaillé dans la bataille en a tout l'honneur.
Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en
présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d'affreuses beautés
que nous n'avons point cachées; elle a aussi, convenons-en, quelques
laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dépouillement des
morts après la victoire. L'aube qui suit une bataille se lève toujours
sur des cadavres nus.