du ravin, avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise, mais ils
se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons
hanovriens plièrent. Wellington le vit, et songea à sa cavalerie. Si
Napoléon, en ce moment-là même, eût songé à son infanterie, il eût gagné
la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout à coup les
cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise
était sur leur dos. Devant eux les carrés, derrière eux Somerset;
Somerset, c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait à
sa droite Dornberg avec les chevau-légers allemands, et à sa gauche Trip
avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqués en flanc et en
tête, en avant et en arrière, par l'infanterie et par la cavalerie,
durent faire face de tous les côtés. Que leur importait? ils étaient
tourbillon. La bravoure devint inexprimable.
En outre, ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Il
fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Une de
leurs cuirasses, trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la
collection dite musée de Waterloo.
Pour de tels Français, il ne fallait pas moins que de tels Anglais.
Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux
emportement d'âmes et de courages, un ouragan d'épées éclairs. En un
instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents;
Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les
lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de
Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers
quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie, ou, pour mieux
dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât
l'autre. Les carrés tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut
quatre chevaux tués sous lui. La moitié des cuirassiers resta sur le
plateau. Cette lutte dura deux heures.
L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Nul doute que, s'ils
n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin
creux, les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la
victoire. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clinton qui avait vu
Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait
héroïquement. Il disait à demi-voix: _sublime_!
Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize, prirent ou
enclouèrent soixante pièces de canon, et enlevèrent aux régiments
anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la
garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.
La situation de Wellington avait empiré. Cette étrange bataille était
comme un duel entre deux blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout
en combattant et en se résistant toujours, perdent tout leur sang.
Lequel des deux tombera le premier?
La lutte du plateau continuait.
Jusqu'où sont allés les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui
est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et
son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du
pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s'entrecoupent
et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe
et de Bruxelles. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Un des
hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il se
nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.
Wellington se sentait pencher. La crise était proche.
Les cuirassiers n'avaient point réussi, en ce sens que le centre n'était
pas enfoncé. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en
somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait
le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la crête et la
pente. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre.
Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. L'hémorragie
de cette armée était horrible. Kempt, à l'aile gauche, réclamait du
renfort.--_Il n'y en a pas_, répondait Wellington, _qu'il se fasse
tuer_!--Presque à la même minute, rapprochement singulier qui peint
l'épuisement des deux armées, Ney demandait de l'infanterie à Napoléon,
et Napoléon s'écriait: _De l'infanterie! où veut-il que j'en prenne?
Veut-il que j'en fasse?_
Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Les poussées furieuses
de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier
avaient broyé l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau
marquaient la place d'un régiment, tel bataillon n'était plus commandé
que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, déjà si
maltraitée à la Haie-Sainte, était presque détruite; les intrépides
Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la
route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers
hollandais qui, en 1811, mêlés en Espagne à nos rangs, combattaient
Wellington, et qui, en 1815, ralliés aux Anglais, combattaient Napoléon.
La perte en officiers était considérable. Lord Uxbridge, qui le
lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracassé. Si, du côté
des Français, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhéritier,
Colbert, Dnop, Travers et Blancard étaient hors de combat, du côté des
Anglais, Alten était blessé, Barne était blessé, Delancey était tué, Van
Merlen était tué, Ompteda était tué, tout l'état-major de Wellington
était décimé, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant
équilibre. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq
lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier
bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et
cent douze soldats; le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers
blessés, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tués.
Les hussards hanovriens de Cumberland, un régiment tout entier, ayant à
sa tête son colonel Hacke, qui devait plus tard être jugé et cassé,
avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt
de Soignes, semant la déroute jusqu'à Bruxelles. Les charrois, les
prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blessés, voyant les
Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt, s'y
précipitaient; les Hollandais, sabrés par la cavalerie française,
criaient: _alarme_! De Vert-Coucou jusqu'à Groenendael, sur une longueur
de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au
dire des témoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette
panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis
XVIII à Gand. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière
l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades
Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait
plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient démontées. Ces faits
sont avoués par Siborne; et Pringle, exagérant le désastre, va jusqu'à
dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre mille
hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lèvres avaient blêmi. Le
commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, présents
à la bataille dans l'état-major anglais, croyaient le duc perdu. À cinq
heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot
sombre: _Blücher, ou la nuit!_
Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela
sur les hauteurs du côté de Frischemont.
Ici est la péripétie de ce drame géant.
Chapitre XI
Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
On connaît la poignante méprise de Napoléon: Grouchy espéré, Blücher
survenant, la mort au lieu de la vie.
La destinée a de ces tournants; on s'attendait au trône du monde; on
aperçoit Sainte-Hélène. Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bülow,
lieutenant de Blücher, lui eût conseillé de déboucher de la forêt
au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit, la forme du
dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. Napoléon eût gagné la
bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit,
l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à
l'artillerie, et Bülow n'arrivait pas.
Or, une heure de retard, c'est le général prussien Muffling qui le
déclare, et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout; «la bataille
était perdue».
Il était temps, on le voit, que Bülow arrivât. Il avait du reste été
fort retardé. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès
l'aube. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions
s'étaient embourbées. Les ornières venaient au moyeu des canons. En
outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre; la rue
menant au pont avait été incendiée par les Français; les caissons et les
fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons
en feu, avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. Il était midi que
l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre
Chapelle-Saint-Lambert.
L'action, commencée deux heures plus tôt, eût été finie à quatre heures,
et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont
ces immenses hasards, proportionnés à un infini qui nous échappe. Dès
midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aperçu à
l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. Il avait
dit:--Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. Puis il
avait demandé au duc de Dalmatie:--Soult, que voyez-vous vers
Chapelle-Saint-Lambert?--Le maréchal braquant sa lunette avait
répondu:--Quatre ou cinq mille hommes, sire. Évidemment
Grouchy.--Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les
lunettes de l'état-major avaient étudié «le nuage» signalé par
l'empereur. Quelques-uns avaient dit: _Ce sont des colonnes qui font
halte_. La plupart avaient dit: _Ce sont des arbres_. La vérité est que
le nuage ne remuait pas. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers
ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon.
Bülow en effet n'avait pas bougé. Son avant-garde était très faible, et
ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'armée, et il
avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais à cinq
heures, voyant le péril de Wellington, Blücher ordonna à Bülow
d'attaquer et dit ce mot remarquable: «Il faut donner de l'air à l'armée
anglaise.»
Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se déployaient
devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse
débouchait du bois de Paris, Plancenoit était en flammes, et les boulets
prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en
réserve derrière Napoléon.
Chapitre XII
La garde
On sait le reste: l'irruption d'une troisième armée, la bataille
disloquée, quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Ier
survenant avec Bülow, la cavalerie de Zieten menée par Blücher en
personne, les Français refoulés, Marcognet balayé du plateau d'Ohain,
Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en
écharpe, une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos
régiments démantelés, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et
poussée en avant, la gigantesque trouée faite dans l'armée française, la
mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant,
l'extermination, le désastre de front, le désastre en flanc, la garde
entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement.
Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: _vive l'empereur_!
L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en
acclamations.
Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout à coup, en ce moment-là
même, il était huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'écartèrent
et laissèrent passer, à travers les ormes de la route de Nivelles, la
grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se
lever à Austerlitz.
Chaque bataillon de la garde, pour ce dénouement, était commandé par un
général. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan,
étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la
large plaque à l'aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles,
superbes, dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le respect de la
France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille,
ailes déployées, et ceux qui étaient vainqueurs, s'estimant vaincus,
reculèrent; mais Wellington cria: _Debout, gardes, et visez juste!_ le
régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva,
une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de
nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde
impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le
vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le _sauve-qui-peut_! qui
avait remplacé le _vive l'empereur_! et, avec la fuite derrière elle,
elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage
à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de
timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général.
Pas un homme ne manqua au suicide.
Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à
tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué
sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme
déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre
d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle,
sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait:
_Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de
bataille!_ Mais en vain; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné.
Il jetait à Drouet d'Erlon cette question: _Est-ce que tu ne te fais pas
tuer, toi?_ Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une
poignée d'hommes:--_Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que
tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!_ Tu étais réservé
à des balles françaises, infortuné!
Chapitre XIII
La catastrophe
La déroute derrière la garde fut lugubre.
L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de
la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri _Trahison_! fut
suivi du cri _Sauve-qui-peut_! Une armée qui se débande, c'est un dégel.
Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte,
se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute
dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de
la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les
Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il
se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en
criant: _Vive le maréchal Ney!_ Deux régiments de Durutte vont et
viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la
fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire
des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir; les
escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre
les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme
Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des
murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il dépense à un
dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian,
Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch,
Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a
mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des
dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les
harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le
matin _vive l'empereur_, restent béantes; c'est à peine si on le
connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre,
taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se
sauvent; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les
chevaux pour s'échapper; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air
entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se
foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont
éperdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les
ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par
cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils
jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de
camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable
épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus
chevreuils. Telle fut cette fuite.
À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau
rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village; mais à la
première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et
Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille
empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la
route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens
s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs.
La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet
avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier
français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa
Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une
auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit
l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des
vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Blücher se
déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute
désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa
Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne
s'arrêta qu'à la frontière. Hélas! et qui donc fuyait de la sorte? la
grande armée.
Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute
bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans
cause? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est
la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là.
De là le pli épouvanté des têtes; de là toutes ces grandes âmes rendant
leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés,
n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant dans l'ombre une présence
terrible. _Hoc erat in fatis_. Ce jour-là, la perspective du genre
humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La
disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand
siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique
des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du
nuage, il y a du météore. Dieu a passé.
À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand
saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard,
pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute,
venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son
cheval, et, l'oeil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était
Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve
écroulé.
Chapitre XIV
Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la
nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé
des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts,
mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces
carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland,
mouraient en eux.
Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les
masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré
luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À
chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la
mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre
murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant
dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.
Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut
plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus
que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour
de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour
d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à
cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les
roues et les affûts; la colossale tête de mort que les héros entrevoient
toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les
regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on
chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre
dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu
des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant
la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais,
Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: _Braves
Français, rendez-vous!_ Cambronne répondit: _Merde!_
Chapitre XV
Cambronne
Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être
qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de
déposer du sublime dans l'histoire.
À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense.
Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne.
Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que
de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il
a survécu.
L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en
déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à
cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagné
la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.
Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette
base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur
traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à
l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de
rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la
coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des
césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la
France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas
par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible
à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage
avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre.
Cela atteint la grandeur eschylienne.