main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces
filous faisant leur coup derrière la gloire? Quelques philosophes,
Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont
fait la gloire. _Ce sont les mêmes_, disent-ils, _il n'y a pas de
rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre_. _Le héros
du jour est le vampire de la nuit._ On a bien le droit, après tout, de
détrousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant à nous, nous ne
le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort,
cela nous semble impossible à la même main.
Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, après les vainqueurs
viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat
contemporain, hors de cause.
Toute armée a une queue, et c'est là ce qu'il faut accuser. Des êtres
chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de
_vespertilio_ qu'engendre ce crépuscule qu'on appelle la guerre, des
porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés
redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs
femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des
mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des
maraudeurs, les armées en marche autrefois,--nous ne parlons pas du
temps présent,--traînaient tout cela, si bien que, dans la langue
spéciale, cela s'appelait «les traînards». Aucune armée ni aucune nation
n'étaient responsables de ces êtres; ils parlaient italien et suivaient
les Allemands; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C'est
par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le
marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant
pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille
même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude
naissait le maraud. La détestable maxime: _vivre sur l'ennemi_,
produisait cette lèpre, qu'une forte discipline pouvait seule guérir. Il
y a des renommées qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de
certains généraux, grands d'ailleurs, ont été si populaires. Turenne
était adoré de ses soldats parce qu'il tolérait le pillage; le mal
permis fait partie de la bonté; Turenne était si bon qu'il a laissé
mettre à feu et à sang le Palatinat. On voyait à la suite des armées
moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins
sévère. Hoche et Marceau n'avaient point de traînards; Wellington, nous
lui rendons volontiers cette justice, en avait peu.
Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts.
Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait
pris en flagrant délit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs
volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait
dans l'autre.
La lune était sinistre sur cette plaine.
Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux
d'Ohain. C'était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de
caractériser, ni Anglais, ni Français, ni paysan, ni soldat, moins homme
que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol,
venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d'une blouse qui était un peu
une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et
regardait derrière lui. Qu'était-ce que cet homme? La nuit probablement
en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais
évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il
s'arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il
n'était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque
chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait.
Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le
faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines
et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs.
De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les
marécages.
Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu
remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure
qui borde sur la chaussée de Nivelles l'angle de la route de
Mont-Saint-Jean à Braine-l'Alleud, une façon de petit fourgon de
vivandier à coiffe d'osier goudronnée, attelé d'une haridelle affamée
broutant l'ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de
femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-être y avait-il un
lien entre ce fourgon et ce rôdeur.
L'obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu'importe que la
terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du
ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre cassées par la mitraille
mais non tombées et retenues par l'écorce se balançaient doucement au
vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les
broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient à
des départs d'âmes.
On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les
rondes-major du campement anglais.
Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l'un à
l'ouest, l'autre à l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se
rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux
escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle
immense sur les collines de l'horizon.
Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait été cette
mort pour tant de braves, le coeur s'épouvante d'y songer.
Si quelque chose est effroyable, s'il existe une réalité qui dépasse le
rêve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la
force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers
une gloire qu'on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine
un poumon qui respire, un coeur qui bat, une volonté qui raisonne,
parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir
des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d'un cri, en
moins d'une minute, s'effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser,
être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des
branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des
hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés
par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait
jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer,
hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire: _tout à l'heure j'étais
un vivant!_
Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence
maintenant. L'encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de
cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n'y
avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et
venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesuré. Un tas de
morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse;
telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque
sur la chaussée de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant
l'abatis d'arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu'on montre
encore. C'est, on s'en souvient, au point opposé, vers la chaussée de
Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'épaisseur
des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le
milieu, à l'endroit où il devenait plein, là où avait passé la division
Delord, la couche des morts s'amincissait.
Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur,
allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il
passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds
dans le sang.
Tout à coup il s'arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin
creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas
d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune.
Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un
anneau d'or.
L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il
n'y avait plus d'anneau à cette main.
Il ne se releva pas précisément; il resta dans une attitude fauve et
effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, à
genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuyés à
terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre
pattes du chacal conviennent à de certaines actions.
Puis, prenant son parti, il se dressa.
En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le
tenait.
Il se retourna; c'était la main ouverte qui s'était refermée et qui
avait saisi le pan de sa capote.
Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire.
--Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un
gendarme.
Cependant la main défaillit et le lâcha. L'effort s'épuise vite dans la
tombe.
--Ah çà! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se
pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle,
saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et
quelques instants après il traînait dans l'ombre du chemin creux un
homme inanimé, au moins évanoui. C'était un cuirassier, un officier, un
officier même d'un certain rang; une grosse épaulette d'or sortait de
dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux
coup de sabre balafrait son visage où l'on ne voyait que du sang. Du
reste, il ne semblait pas qu'il eût de membre cassé, et par quelque
hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'étaient
arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l'écrasement. Ses
yeux étaient fermés.
Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Légion d'honneur.
Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il
avait sous sa capote.
Après quoi, il tâta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la
prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha.
Comme il en était à cette phase des secours qu'il portait à ce mourant,
l'officier ouvrit les yeux.
--Merci, dit-il faiblement.
La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fraîcheur de
la nuit, l'air respiré librement, l'avaient tiré de sa léthargie.
Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de
pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait.
L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix:
--Qui a gagné la bataille?
--Les Anglais, répondit le rôdeur.
L'officier reprit:
--Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre.
Prenez-les.
C'était déjà fait.
Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit:
--Il n'y a rien.
--On m'a volé, reprit l'officier; j'en suis fâché. C'eût été pour vous.
Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
--Voici qu'on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d'un homme qui
s'en va.
L'officier, soulevant péniblement le bras, le retint:
--Vous m'avez sauvé la vie. Qui êtes-vous?
Le rôdeur répondit vite et bas:
--J'étais comme vous de l'armée française. Il faut que je vous quitte.
Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie.
Tirez-vous d'affaire maintenant.
--Quel est votre grade?
--Sergent.
--Comment vous appelez-vous?
--Thénardier.
--Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien.
Je me nomme Pontmercy.
Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_
Chapitre I
Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Jean Valjean avait été repris.
On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous
nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du
temps, quelques mois après les événements surprenants accomplis à
Montreuil-sur-Mer.
Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas
encore à cette époque de _Gazette des Tribunaux_.
Nous empruntons le premier au _Drapeau blanc_. Il est daté du 25 juillet
1823:
«Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un
événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr
Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés
nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des
verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de
l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé
maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un
ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé
Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant
son arrestation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme
de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du
reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu
savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au
bagne de Toulon.»
Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du _Journal de
Paris_, même date.
«Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître
devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour
appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de
la police; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer
maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette
ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté,
grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine
une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son
arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait
trouvé moyen de s'évader; mais, trois ou quatre jours après son évasion,
la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il
montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la
capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait
profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour
rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de
nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille
francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu
connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le
nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du
Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a
huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui,
comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels:
_...De Savoie arrivent tous les ans_
_Et dont la main légèrement essuie_
_Ces longs canaux engorgés par la suie._
«Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et
éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de
complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs
dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été
condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en
cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa
peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été
immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon.»
On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des
habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le
_Constitutionnel_, présentèrent cette commutation comme un triomphe du
parti prêtre.
Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430.
Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la
prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait prévu dans
sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa; lui de moins, ce fut en
effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce
partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des
choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la
communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce
qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se
couronnent rois; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les
rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine
furent fermés; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se
dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le
métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand;
pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la
concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et
dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi; l'esprit de lutte succéda à
l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un
contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous; les fils noués
par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent; on falsifia les
procédés, on avilit les produits, on tua la confiance; les débouchés
diminuèrent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers
chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout
s'évanouit.
L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part.
Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au
profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais
de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de
Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la
tribune au mois de février 1827.
Chapitre II
Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Avant d'aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail
un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui
n'est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du
ministère public.
Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne,
d'autant plus curieuse et d'autant plus précieuse qu'une superstition
populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous
sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l'état de plante rare.
Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de
temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes
femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer, à la chute du jour,
dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d'un
charretier ou d'un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d'un pantalon et
d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de
chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre
reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser
un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La
première, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aperçoit
que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il paraît noir parce
qu'on est au crépuscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il
coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des
cornes n'est autre chose qu'une fourche à fumier qu'il porte sur son dos
et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir
de la tête. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La
seconde manière, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creusé son
trou, qu'il l'ait refermé et qu'il s'en soit allé; puis de courir bien
vite à la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le «trésor» que l'homme
noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin
la troisième manière, c'est de ne point parler à l'homme noir, de ne
point le regarder, et de s'enfuir à toutes jambes. On meurt dans
l'année. Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde,
qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un
trésor, ne fût-ce qu'un mois, est la plus généralement adoptée. Les
hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent,
à ce qu'on assure, rouvert les trous creusés par l'homme noir et essayé
de voler le diable. Il paraît que l'opération est médiocre. Du moins,
s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers
énigmatiques en latin barbare qu'a laissés sur ce sujet un mauvais moine
normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à
l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville près Rouen, et il naît des
crapauds sur sa tombe.
On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très
creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la
nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on
ébrèche sa pioche, et lorsqu'on est arrivé enfin au fond du trou,
lorsqu'on met la main sur «le trésor», que trouve-t-on? qu'est-ce que
c'est que le trésor du diable? Un sou, parfois un écu, une pierre, un
squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre
comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien.
C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de
Tryphon:
_Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,_
_As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque._
Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre
avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a
évidemment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux
dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et
qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre
avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI.
Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce
qu'on possède; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la
propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure.
Or, fort peu de temps après l'époque où il sembla au ministère public
que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques
jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même
village qu'un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait «des
allures» dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce
Boulatruelle avait été au bagne; il était soumis à de certaines
surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part,
l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de
traverse de Gagny à Lagny.
Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l'endroit,
trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde,
tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des
bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis à la nuit
tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il était ivrogne.
Voici ce qu'on croyait avoir remarqué:
Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa
besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la
forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières
les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l'air de
chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes
femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belzébuth, puis elles
reconnaissaient Boulatruelle, et n'étaient guère plus rassurées. Ces
rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était
visible qu'il cherchait à se cacher, et qu'il y avait un mystère dans ce
qu'il faisait.
On disait dans le village:--C'est clair que le diable a fait quelque
apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour
empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:--Sera-ce
Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera
Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix.
Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il
reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose.
Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu'il y
avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la
légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que
les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute
surpris à moitié le secret. Les plus «intrigués» étaient le maître
d'école et le gargotier Thénardier, lequel était l'ami de tout le monde
et n'avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle.