Le même ouvrage rectifie les préjugés trop répandus sur le petit nombre

des élus. Ces préjugés, accrédités par un discours de Massillon qu’on

aurait dû mettre à l’Index, sont le fait d’une opinion mal éclairée bien

plus que de l’Église. Le jansénisme a fait ici beaucoup de mal. Il y a

beaucoup plus d’élus qu’on ne croit, et Dieu est meilleur que des excès

de zèle ne le font entendre. «Nous pouvons espérer, dit le P. Faber, que

Dieu ne juge pas comme les hommes et que la grande majorité des

catholiques seront sauvés.» De ces paroles on peut rapprocher celle d’un

des regrettés collaborateurs de cette collection, qui, après avoir parlé

de l’enfer dans le même sens que nous, n’hésite pas, comme le P. Ventura

et tant d’autres, à ouvrir le ciel, même aux hérétiques, aux

schismatiques et aux païens qui ont été justes et de bonne foi[6].

[6] Voir le _Mal_, par l’abbé Constant, docteur en théologie. Bloud et

Barral (_collection Science et Religion_).

Une autre conversation avec mon vieil aumônier me revient ici en

mémoire. Ce digne prêtre était revenu de ses longues campagnes très

frappé de la nécessité d’une forte discipline dans l’année. Sans doute,

disait-il, il y a bien des détails des règlements dont l’infraction

n’atteint pas la force de l’armée, mais si on se néglige, si on

raisonne, le relâchement dans l’ensemble est à craindre, et rien de plus

grave. De même, la discipline est nécessaire dans l’Église: pour les

dogmes comme pour la pratique courante.

--Est-ce qu’il faut accepter le ciel et l’enfer comme on nous les

dépeint? lui dit quelqu’un.

--Comment les dépeint-on?

L’interlocuteur peignit un ciel ou l’on s’ennuyait et un enfer où l’on

rôtissait.

--Il me semble, dit l’aumônier, que ceux qui précisent et matérialisent

ainsi la récompense ou la punition qui nous attendent dans l’autre vie,

sont bien hardis et ne méritent ni un brevet d’invention ni un

compliment sur l’originalité de leur esprit. Soyons plus humbles. Nous

savons que Dieu est juste et qu’il nous récompensera ou nous punira

mieux que nous ne pouvons l’imaginer. Mais n’allons pas plus loin, et,

en songeant que les peintures courantes ont répondu et peuvent encore

répondre à des nécessités sociales, sans être des articles de foi, ne

nous prononçons sur leur sujet qu’avec réserve. L’enfer est peut-être un

gendarme dont on a grossi les traits et la sévérité, mais songeons qu’en

le ramenant avant l’heure à des proportions plus humaines, nous risquons

d’encourager les maraudeurs.

--Enfin qu’en pensez-vous?

--Moi, j’en pense ce qu’il me plaît dans mon for intérieur, et, bien

convaincu de la bonté de Dieu autant que de sa justice, je pense avant

tout que chacun ferait bien d’imiter à cet égard la prudence de

l’Église.

IX

LA RAISON ET LA FOI

Pendant longtemps j’ai considéré la raison comme un juge sans appel,

devant lequel il fallait toujours s’incliner, attendu que contester sa

compétence, c’était encore la reconnaître, puisqu’il n’y a pas moyen

sans elle d’argumenter contre elle.

Et je croyais cet argument irréfutable.

Plus tard, je réfléchis qu’il y avait plus d’une question préalable à

vider.

Qu’est-ce d’abord que la raison?

N’est-ce pas un mot sur lequel on a déraisonné beaucoup plus que de

raison?

Est-ce une faculté aussi simple qu’on le dit? Est-ce une reine absolue,

et n’a-t-elle pas auprès d’elle des conseillers, sans lesquels elle ne

peut rendre, suivant les cas, de verdicts parfaitement valables?

On enseigne aux élèves de philosophie que la raison est la faculté pour

notre esprit de voir au-delà de l’apparence des choses, de comparer, de

juger, en un mot de raisonner. On leur apprend, en outre, que c’est une

des trois facultés de l’âme; les deux autres sont la sensibilité et la

volonté.

Nous sommes donc en présence d’une trinité psychique dont on a distingué

les membres pour les besoins de l’analyse, mais qui n’en constitue pas

moins un bloc indivisible.

Pour moi, je pense que l’âme a son instinct comme le corps, pour la

prémunir de certains dangers que la raison ne saurait lui montrer, ou

pour lui faire apercevoir des vérités qui, autrement, lui resteraient

cachées. Cet instinct, qui procède de la sensibilité ou sentiment, est

en quelque sorte le prolongement de la raison, sa partie ailée, la plus

essentielle pour un certain ordre de connaissances.

Quand il s’agit, par exemple, du grand problème de notre origine et de

nos destinées, vouloir que l’homme l’aborde avec la raison pure, la

froide raison, c’est vouloir qu’un soldat aille au combat à moitié

désarmé. C’est le priver de son arme la meilleure, car le sentiment qui

marque la direction à suivre, qui synthétise le but avant qu’on puisse

l’apercevoir, porte plus loin que la simple raison. Celle-ci peut lui

servir de modérateur, mais elle serait folle de ne pas user de sa flamme

et de sa lumière.

C’est dans cet ordre d’idées que M. Ollé-Laprune dit: «Le vrai

philosophe pense avec son être tout entier. Il pense, en faisant

concourir à sa pensée et l’imagination et le sentiment, et d’une

certaine manière l’organisme même, car il pense en homme et humainement.

Il pense en s’appuyant sur le sol qui le porte, en demeurant en contact

avec l’humanité dont il fait partie, avec les vivants, avec les morts;

la pensée d’autrui, la pensée du genre humain, grâce à la parole, lui

sont présentes et entrent dans sa substance. Il pense enfin, attaché à

Dieu, principe, soutien, lumière, règle de toute pensée... Qu’on aille à

la recherche de la vérité avec une âme mutilée, c’est ce que je ne puis

comprendre...»

Le rationalisme qui, en fait, est la négation brutale de toute religion,

est, en théorie, la prétention d’obliger la religion à donner la preuve

des vérités qu’elle enseigne. Il n’y a pas, dit-il, deux ordres de

connaissances: la science et la foi; les articles de foi ne sont pas

admissibles sans un certificat de la science.

En quoi le temps et la réflexion m’ont fait voir qu’il commettait une

grosse erreur, en méconnaissant les droits du sentiment et en voulant

faire juger à la raison pure des questions qui ressortent du tribunal

tout entier.

La Raison dans mes vers conduit l’homme à la Foi,

dit Racine le fils, entendant évidemment par ce mot l’action combinée de

la raison pure et du sentiment. Les théologiens ne sont pas tout à fait

de son avis; ils pensent que la raison peut produire un état favorable à

la foi, mais qui doit être fécondé par la grâce.

Qu’on le veuille ou non, l’âme est invinciblement portée à une synthèse

suprême, à une foi quelconque. Pour arriver à la meilleure, ce n’est pas

trop de toutes les facultés de l’esprit et du cœur. Il faut de plus,

croyons-nous, quelque humilité personnelle, ce qui se rapproche de la

thèse des théologiens; et le Moyen Age, ce siècle de soi-disant

obscurantisme, montrait plus de connaissance de la nature humaine que

les novateurs modernes, quand il disait:

_Nulla ratio si non sit oratio_;

il n’y a pas de raison sans oraison; ce qui signifie simplement que la

raison s’égare si elle ne reconnaît pas un principe supérieur et ne sait

pas s’humilier devant lui. L’oraison est aussi une sorte de retour sur

soi-même: _recogitatio_; en sorte que ce mot veut dire à la fois prière

et réflexion.

La raison, telle qu’on la conçoit de nos jours, qui refuse de s’incliner

devant un Être supérieur, qui prétend se passer de lui et ose tenir pour

non avenues les traditions de foi des générations précédentes, est

exactement le contrepied de la haute raison d’autrefois qui priait et

réfléchissait. Elle n’est pas autre chose, en définitive, que la

déification du moi, et comme il n’y a rien de si dissemblable que le

moi, comme la raison pour chacun est sa propre raison et non pas celle

du voisin, on conçoit la confusion et le désordre qui doivent résulter

d’un pareil système.

Les catholiques ne repoussent pas la raison, mais seulement son emploi

exclusif et surtout son rôle dominant dans la recherche de la vérité.

Ils disent que la religion vient de Dieu comme la foi, et qu’il n’y a

pas, qu’il ne peut pas y avoir entre elles de véritable désaccord. Ils

enseignent qu’il y a deux ordres de connaissances, qu’on arrive aux uns

par la raison, et aux autres par la foi.

Ils font observer que les actes de foi sont la monnaie courante de

l’existence, et que les plus savants eux-mêmes sont obligés d’en faire

constamment, n’ayant ni le temps ni parfois la possibilité de vérifier

les conclusions qu’ils ont adoptées sur la foi d’autrui. En dehors des

physiciens, combien, par exemple, peuvent se rendre compte du nombre

incroyable de vibrations que représentent la chaleur, la lumière et

l’électricité? Et en dehors des astronomes, combien ont de sérieuses

raisons de croire que la terre tourne autour du soleil, et que l’univers

est peuplé d’une infinité de mondes, dont le nôtre peut à peine donner

une idée! Par suite de quoi, on a bien raison de dire que la science

exige encore plus d’actes de foi que la religion.

Ici encore il nous faudrait insister sur la prodigieuse marque d’orgueil

que donnent ceux qui prétendent aujourd’hui, avec leur parcelle de

raison, ne pas avoir à tenir compte du majestueux ensemble des

traditions du passé.

Celui-ci pourrait, en se plaçant sur leur propre terrain, répondre qu’il

a donné le plus bel exemple de l’exercice de la raison humaine: celui de

cette même raison sachant se brider elle-même, s’assujettissant

volontairement à certaines règles, dont elle a reconnu la justice et

l’utilité.

Est-ce que la raison ne trouve pas partout, dans ses propres réflexions

comme dans le spectacle des faits, des motifs de se brider?

Quelle est la plus raisonnable, de la raison qui ne veut reconnaître

aucune limite, aucune supériorité, aucune mesure, ou de celle qui,

convaincue par l’étude d’elle-même, par le sentiment de son impuissance,

par l’expérience de la vie, s’incline devant la majesté et la puissance

de l’inconnu, tient compte des traditions, accepte les mystères, subit

l’influence religieuse?

Il est évident qu’une foule de choses sont au-dessus de notre

intelligence.

Cependant nous sommes pressés de savoir, de connaître, de _relier_ le

visible à l’invisible, la matière à l’esprit. La foi est une nécessité

de notre esprit, un besoin de notre cœur. La foi, c’est la confiance en

Dieu, le repos dans un état d’esprit supérieur. C’est une sorte de vie

surnaturelle.

La preuve en est dans le fait qu’elle a poussé spontanément partout où

il y a eu une société humaine.

N’est-ce pas la plus haute raison que celle qui nous dit: Acceptez celle

des religions qui vous paraîtra la meilleure--qu’elle soit le produit

d’une révélation, ou seulement le produit de la sagesse et de

l’expérience des siècles?

En examinant de plus près les deux facultés maîtresses de l’âme: la

raison et le sentiment, il me parut qu’elles correspondaient à deux

besoins également puissants: celui de raisonner et celui de croire. Ces

deux facultés se suppléent parfois l’une l’autre, mais il est rare

qu’aucune d’elles se laisse complètement étouffer. Le malheur est que

chacune a des partisans exclusifs.

Quand la raison s’éveille et commence à se posséder, il est difficile

d’échapper à ses ivresses et à ses entraînements, et l’on est toujours

disposé à lui sacrifier la part de l’autre légitime maître du logis.

Plus tard, celui-ci se fait apprécier à son tour et reprend ses droits.

Les épreuves de ce bas monde, auxquelles personne n’échappe, donnent

naissance à des pensées et à des aspirations que la raison ne peut

satisfaire et provoquent une révolution morale dans laquelle le

sentiment religieux prend sa revanche et empiète même quelquefois sur le

domaine de la raison. Heureux ceux qui savent s’arrêter au point juste

et maintenir l’équilibre entre ces deux souverains de l’âme humaine!

X

DEO IGNOTO

Qui que tu sois, Cause suprême, Être incompréhensible, écoute mon humble

prière.

Je puis me tromper dans ma façon de te concevoir, mais c’est toujours ta

réalité divine que j’adore à travers les nuages dont tu as voulu

t’envelopper.

Sois indulgent aux efforts que je fais pour me rapprocher de toi, au

moyen de l’intelligence que tu m’as donnée.

Est-il vrai qu’outre les révélations qui jaillissent de la grandeur et

de la magnifique harmonie de l’univers, et de celles que nous trouvons

au fond de notre conscience, tu as voulu nous parler directement par une

bouche humaine?

Est-il vrai que tu as daigné venir à nous, en la personne du Christ,

pour nous enseigner la pure doctrine de la charité, de l’abnégation, du

sacrifice, jusque-là ignorée de la pauvre humanité?

Ma raison refuse encore de croire à cette manifestation extraordinaire

et ne veut voir dans le Christ que le plus grand des législateurs

humains. Toutefois, comme rien ne répond mieux que la vie et les

enseignements du Christ à l’idéal divin, elle se demande s’il est juste

de lui refuser les hommages que ce caractère nous impose.

En supposant qu’il ne soit pas Dieu, pourrais-tu, grand Être inconnu,

trouver mauvais que nous l’adorions, puisque c’est toi que nous

adorerions en lui?

XI

LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE

Voilà l’état d’âme dans lequel je suis resté bien longtemps avant

d’arriver à la foi chrétienne.

J’avais beau me dire, avec Rousseau, que «l’Évangile a des caractères de

vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que

l’inventeur en serait plus étonnant que le héros», mon esprit ne pouvait

se décider à admettre tant de dogmes mystérieux, et notamment

l’Incarnation, trouvant qu’il y avait là un bien petit moyen pour un

Être aussi grand que Dieu.

Il est vrai qu’après m’être efforcé de trouver mieux, je revenais

bredouille et passablement écœuré de mon voyage à travers les systèmes

qu’on a essayé de mettre à la place. Peut-être aussi la violence et la

mauvaise foi des attaques dirigées contre le christianisme, en me le

rendant plus sympathique, ont-elles contribué à diminuer la distance qui

me séparait de lui.

L’histoire m’apprit qu’il avait été dans le passé calomnié au delà de

toute mesure, en même temps que le spectacle du temps présent me

montrait ses ennemis d’aujourd’hui aussi intolérants qu’ont pu l’être

les plus fougueux persécuteurs d’autrefois, outre que ce nouveau

fanatisme est infiniment plus bête que ne semblaient le comporter les

mœurs actuelles.--A preuve, la mesure du Franc-Maçon, ministre de la

marine, interdisant le deuil des navires le vendredi saint, sachant bien

que le moral de l’immense majorité des marins sera atteint par cette

blessure faite à leur sentiment religieux--de même, d’ailleurs, que

l’âme du pays tout entier est atteinte par la politique anti-religieuse

que nous subissons.

Car la terre est un navire, et les marins qu’elle porte dans l’espace

ont encore plus que ceux de nos mers des motifs d’adorer le suprême

Inconnu et de chercher dans la foi des motifs de force et d’espérance,

en attendant qu’on ait trouvé ailleurs--si cela se peut en dehors du

christianisme--le mot de l’énigme, c’est-à-dire le secret de leur

origine et de leur destinée. Et ceux qui prétendent réprimer en eux ce

besoin naturel de respect et de foi, non seulement font preuve de

présomptueuse ignorance, mais encore commettent une mauvaise action, en

risquant de paralyser l’action du grand équipage de l’humanité et de lui

enlever la confiance nécessaire à sa difficile navigation.

Un autre exploit de la Franc-Maçonnerie,--car c’est chez elle qu’il faut

toujours chercher le dernier mot des aberrations modernes, exploit

d’ailleurs particulièrement ridicule--a été de déshabiller la plus belle

des vertus chrétiennes pour lui mettre des habits de garçon en la

baptisant Altruisme. La Charité s’en est vengée, en continuant ses

miracles de bienfaisance, tandis que le malheureux altruisme attend

encore, au fond des loges, l’effet de cette mascarade réjouissante.

Étudiant le christianisme plus à fond, je vis mieux tout ce qu’il

contient d’harmonie avec les lois de l’âme, de la société et de la

nature. Il n’y a rien en lui, comme dit de Maistre, qui n’ait ses

racines dans les dernières profondeurs du cœur humain.

Les sacrements, dans lesquels je ne voyais jadis que des pratiques

superstitieuses, me frappèrent par leur intime connaissance de

notre nature. N’avons-nous pas vu, l’autre jour, un journal

protestant d’Allemagne, regretter que la Réforme ait aboli la

confession--rappelant, sans s’en douter, le mot de Lamennais, que la

confession a été créée pour empêcher le péché de pourrir au cœur de

l’homme? Et cette réforme serait probablement vite effectuée dans le

protestantisme, si elle n’en impliquait une autre que les pasteurs

n’accepteront jamais, c’est-à-dire le retour au célibat ecclésiastique,

attendu que la qualité de confesseur et celle d’homme marié sont

incompatibles.

L’Eucharistie, le plus incompréhensible des mystères, non seulement

parle au cœur, mais laisse soupçonner sa compréhensibilité à chaque

découverte de la science, laquelle tend de plus en plus à formuler le

principe: Tout est dans tout. Si on connaissait bien à fond le mystère

d’une goutte d’eau, on connaîtrait celui de l’univers.

Quand les savants disent que les ailes du cousin exécutent quinze mille

battements par seconde; qu’il faut trois millions d’atomes d’éther pour

faire une molécule qui n’a pas un millimètre de long; que ces atomes,

pour produire la chaleur et la lumière, font quatre cent trente

trillions d’ondulations par seconde; que les rayons Rœntgen donnent

jusqu’à deux quintilions de vibrations à la seconde et qu’il existe dans

les agents de la nature des vibrations encore plus nombreuses, etc.,

etc., est-ce qu’ils ne présentent pas aux intelligences, même les plus

cultivées, des mystères non moins inconcevables que ceux de la religion

chrétienne?

La prière chrétienne qui, je dois l’avouer, m’avait souvent ennuyé quand

j’étais jeune, et dont je n’avais pas saisi plus tard la profonde

philosophie, m’apparut comme un lest et une consolation; elle nous

retient dans le sentiment de notre petitesse et elle nous fait trouver

un charme dans la contemplation de l’idéal divin dont elle évoque la

présence et le secours. Il n’est pas besoin de formules pour la

véritable prière: il suffit d’élever son âme à Dieu; les plus courtes et

les plus simples sont les meilleures. La prière produit tous les jours

des miracles d’apaisement, de patience et de courage. Et comme ses

effets heureux apparaissent parfois avec la dernière évidence, les

rationalistes ont imaginé une explication ingénieuse: ce n’est pas

d’elle que viennent les résultats merveilleux qu’on ne peut nier, c’est

de l’_autosuggestion_. Une dame, à qui son médecin, disciple de Charcot,

faisait cette réflexion, lui disait finement le lendemain: Je vais bien

mieux aujourd’hui, m’étant très bien autosuggestionnée, grâce à Dieu!

Ou trouve-t-on ailleurs que dans la doctrine chrétienne les

satisfactions que peuvent désirer une haute intelligence et un cœur

délicat?

Et Montesquieu, n’a-t-il pas raison de dire: «La religion chrétienne,

qui ne semble avoir d’autre objet que la félicité de l’autre vie, fait

encore notre bonheur en celle-ci»?

Plus j’ai vu, plus j’ai étudié, plus il m’a paru que tous les systèmes

soi-disant philosophiques ne faisaient que remplacer la révélation

chrétienne par des suppositions encore plus invraisemblables,

compliquant les problèmes au lieu de les résoudre, sans parler de leurs

effets déplorables sur la vie individuelle et sociale.

Les Évangiles sont aussi remarquables par ce qui s’y trouve que par ce

qui ne s’y trouve pas. Que l’on veuille bien songer aux démentis que

l’expérience des temps et les découvertes de la science auraient pu

donner à une inspiration moins éclairée que celle du Christ. Or, sa

doctrine est inattaquable aujourd’hui comme il y a vingt siècles. De là

à la considérer comme divine, y a-t-il bien loin?

Si les preuves historiques de la divinité du Christ me paraissaient

insuffisantes, les preuves morales m’éblouissaient.

Les philosophes de nos jours insistent, comme ceux du siècle dernier,

sur les analogies que présente le christianisme avec d’autres religions

plus anciennes. Tous les dogmes chrétiens, la morale chrétienne

elle-même, se retrouveraient, suivant eux, dans les livres sacrés de

l’Égypte, de l’Inde et de la Chine. Jésus ne serait qu’un plagiaire de

Boudha ou de Confucius.

Tout cela est faux ou exagéré. La révélation chrétienne n’exclut pas la

révélation naturelle qui parle à l’homme par sa raison et qui a trouvé

de beaux interprètes dans les philosophes anciens et dans les fondateurs

des vieilles religions, mais qui n’a pas dépassé les notions de justice,

de bonté et d’humanité, tandis que la révélation chrétienne s’est élevée

à une sublimité morale qu’on n’avait pas soupçonnée jusque-là:

Par le précepte de rendre le bien pour le mal;

Par le sacrifice;

Par la promesse de miséricordes infinies;

Par la fusion de l’âme humaine dans l’idéal divin, contenue dans

l’Eucharistie;

Par un ensemble de sentiments et de doctrines, tellement au-dessus de

l’humanité, qu’ils faisaient dire à Lamartine:

Oui, de quelque faux nom que l’avenir te nomme,

Nous te saluons Dieu, car tu n’es pas un homme.

L’homme n’eût pas trouvé dans notre infirmité

Le germe tout divin de l’immortatité,

La clarté dans la nuit, la vertu dans le vice,

Dans l’égoïsme étroit la soif du sacrifice,

Dans la lutte la paix, l’espoir dans la douleur,

Dans l’orgueil révolté l’humilité du cœur,

Dans la haine l’amour, le pardon dans l’offense,

Et dans le repentir la seconde innocence.

Notre encens à ce prix ne saurait s’égarer,

Et j’en crois des vertus qui se font adorer.

Finalement, comment ne pas être frappé de l’œuvre accomplie par le

christianisme?

Comme on reconnaît l’arbre à ses fruits, c’est à son action sur le monde

qu’on doit reconnaître la vraie religion.

Et comme le christianisme seul a produit et produit tous les jours les

vertus que la voix unanime des consciences proclame supérieures à

l’humanité: l’humilité, la chasteté, le sacrifice; comme il a ainsi

renouvelé le monde et qu’il est impossible de nier son triomphe

historique qui est un miracle autrement grand que ceux des Évangiles, il

me parut qu’il n’était que juste et raisonnable de lui reconnaître un

caractère supérieur au pouvoir de l’humanité.

XII

JÉSUS-CHRIST EST-IL DIEU?

Une pensée, déjà exprimée dans la prière _Deo ignoto_, devint bientôt,

chez moi, l’idée dominante.

Si le Christ n’est pas Dieu, il est au moins dans la direction de Dieu.

C’est Dieu qu’on adore en lui.

On peut se tromper dans la forme; on ne se trompe pas dans le fond, dans

le but.

En nous montrant Dieu en lui, notre raison, guidée par un sentiment

supérieur, ne se trompe pas.

Lors même que le Christ ne serait pas Dieu, il serait encore sage, pour

ceux qui répugnent à cette hypothèse, de l’accepter comme tel.

Qui de nous, en effet, est capable de se faire une idée de Dieu, de le

définir autrement que par la formule très haute, très vague, que c’est

l’idéal, le résumé de toutes les perfections et de toutes les

puissances, sans qu’aucune forme, aucune expression, puisse donner sa

mesure?

Notre cerveau étant incapable de le comprendre autrement, pourquoi lui

refuserions-nous le droit de se montrer à nous sous une forme et dans

des conditions accessibles à nos sens et à notre intelligence?

En ajoutant à cela que le Christ représente la vie la plus pure, la

morale la plus élevée, tout ce qui répond le mieux à l’idéal divin, il

me sembla que je réfutais très raisonnablement toutes les objections

tirées de l’invraisemblance d’un Dieu fait homme pour venir nous révéler

les plus sublimes vérités.

J’ai été heureux de retrouver depuis, dans une conférence de M.

Brunetière, quelques traits du travail intime qui s’était opéré dans mon

esprit: «Il s’agit de savoir, dit l’éminent académicien, non pas si

Jésus-Christ est Dieu, car ce mot Dieu représente un idéal de puissance

et de perfection au-dessus de notre connaissance; mais de savoir si sa

morale et son œuvre sont divines, et par conséquent se rapprochent le

plus de ce que signifie pour nous l’idéal divin. Cela admis, qu’on

l’appelle fils de Dieu, envoyé de Dieu, ou même grand homme inspiré de

Dieu, il me semble qu’il y a là une question de logomachie plutôt qu’une

question de fond. Ne pouvant juger des choses divines que par les

lumières que nous donnent nos sens, ou notre raison servie et aussi

desservie par les sens, ne pouvant juger des choses de l’en haut que

comme les poissons, par exemple, pourraient juger des choses humaines,

il nous semble que ce mot de fils de Dieu--et par suite la question

vitale du christianisme, l’Incarnation--n’est pas de nature à rebuter un

vrai philosophe...»

Comment je suis arrivé à croire · 第 2 / 3 段