Cette question de l’Incarnation me rappelle une conversation avec

l’illustre traducteur d’Aristote, M. Barthélemy Saint-Hilaire, qui

m’honorait de son amitié, et avec qui j’ai fait plus d’une excursion

métaphysique dans les dernières années de sa vie.

La _Somme_ de saint Thomas d’Aquin et Platon, dont il faisait à

quatre-vingt-dix ans une nouvelle édition, étaient alors ses deux

lectures de prédilection. Ce n’était pas un croyant, mais c’était le

plus honnête des penseurs libres. Son opinion sur le catholicisme est

tout entière dans ces quelques mots qu’il me disait trois ou quatre mois

avant sa mort: «J’admire les catholiques; je suis avec eux en tout,

excepté sur l’Incarnation.» Je lui exposai les raisons qui pouvaient

faire accepter l’Incarnation par un philosophe, raisons qu’il écouta

attentivement et sans y répondre, comme s’il se réservait d’y réfléchir.

A mon retour du Midi, au mois de novembre, on me dit qu’il était mort la

veille; j’assistai à ses obsèques à l’église Saint-Honoré d’Eylau, et

j’appris qu’il avait exprimé dans son testament le désir que son corps y

fût porté, «si M. le curé voulait bien le recevoir»; en quoi je vis

l’indice que ce grand et honnête esprit avait peut-être, depuis notre

conversation, fait un pas de plus vers le but auquel devait le conduire

un jour ou l’autre sa haute raison.

En jugeant des autres par moi-même et en analysant mes sentiments de

l’époque où je n’admettais pas encore la divinité du Christ, je me

demande si beaucoup d’incroyants de bonne foi ne sont pas la dupe d’une

sorte d’illusion intellectuelle qui leur fait dire: «Je ne puis y

croire», alors qu’ils veulent dire simplement: «Je ne puis le

comprendre».

Si, avec cela, disait mon vieil aumônier, comprenant la grandeur et la

beauté de la religion chrétienne, ils sont véritablement animés du désir

d’y croire, c’est qu’ils ont la foi sans le savoir; Dieu ne leur en

demande pas davantage. Et de là aussi cette parole si profonde que

l’Église adresse aux cœurs anxieux: On croit quand on veut croire!

Et voilà par quelle série d’impressions, de raisonnements et

d’aspirations au mieux, après une foule de déceptions et de mécomptes

dans la forêt du doute et de l’incrédulité, j’en suis venu à penser que

le plus sage était encore d’accepter la révélation chrétienne comme

étant la solution la plus rationnelle des mystères du monde et la plus

haute philosophie qu’aient entendue les oreilles humaines.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Au lecteur 5

I.--Le premier des mobiles anti-chrétiens 9

II.--L’idée de Dieu 12

III.--Nécessité d’une religion et d’un culte 17

IV.--L’Église et les philosophes 23

V.--L’orgueil 26

VI.--Les mystères 30

VII.--Le péché originel et la prescience divine 35

VIII.--L’enfer 38

IX.--La Raison et la Foi 42

X.--Deo ignoto 48

XI.--La révélation chrétienne 50

XII.--Jésus-Christ est-il Dieu? 56

FIN DE LA TABLE

SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE

Comment je suis arrivé à croire · 第 3 / 3 段