La religion a fait tout le travail philosophique nécessaire

SCIENCE ET RELIGION

Études pour le temps présent

Comment je suis arrivé à croire

CONFESSION D’UN INCROYANT

PAR LE

Dr FRANCUS

PARIS

LIBRAIRIE B. BLOUD

4, RUE MADAME ET RUE DE RENNES, 59

1901

Tous droits réservés.

AU LECTEUR

Ceci n’est pas un traité philosophique ou religieux, mais simplement le

résumé de Notes de conscience intime laissées par un homme qui, après

avoir été libre penseur, à la façon dont on entend ce mot, c’est-à-dire

hostile à toute idée religieuse, s’est retrouvé, dans la suite des

temps, par l’effet de la réflexion et de l’expérience, ramené à des

conceptions différentes sur Dieu, sur l’univers, sur la nature humaine

et sur la religion chrétienne.

L’auteur, mort récemment, a été, même pendant les aveuglements de sa

jeunesse, un curieux observateur du monde et de lui-même. Le fond de son

caractère était une complète indépendance d’esprit, une franchise sans

limites, et un mépris absolu du qu’en dira-t-on? Mais, après avoir eu

toutes les hardiesses de l’esprit, il avait compris qu’il fallait les

tempérer par cette sorte de raison pratique qu’on appelle le bon sens.

Par suite de quoi, il préférait les simples aux philosophes, non pas aux

vrais, qui sont rares, mais aux faux dont la société est pleine, prisant

fort peu notamment ceux d’outre-Rhin et leurs imitateurs de ce côté des

Vosges, les uns et les autres lui apparaissant pour la plupart comme de

parfaits pédants. Il causait plus volontiers avec un paysan qu’avec un

lettré, trouvant plus de droiture naturelle dans les âmes incultes, et

persuadé qu’à défaut de science acquise, c’est là qu’on trouve mieux

cette science infuse, qui, pareille à l’instinct des animaux, leur

découvre, même dans l’ordre métaphysique, des vérités qui restent

cachées à la science orgueilleuse. Il avait cru longtemps à la bonté

native de l’homme, mais il avait dû en rabattre, non seulement à cause

des tristes résultats historiques de cette théorie, mais encore parce

que l’observation lui avait démontré l’action profonde des climats, des

circonstances et de l’atavisme, le tout, d’ailleurs, modifiable sous

l’influence religieuse. Il ne séparait pas l’honnêteté de la vie de la

rectitude de la pensée et croyait que toute lacune dans l’une avait

nécessairement son contre-coup dans l’autre. Il avait en horreur les

politiciens et les esprits forts et ne voyait guère dans ces derniers

qu’une forme spéciale de débilité intellectuelle. Il se défiait

particulièrement des suggestions que peuvent nous fournir l’amour propre

ou la vanité, et disait que si la réserve et l’humilité pouvaient être

mises en potion, c’est celle dont nous aurions tous le plus besoin de

faire usage.

Il passait, parmi ses amis et connaissances, pour être plus songeur que

savant, mais il y avait unanimité pour dire de lui: C’est un brave homme

et un homme de bon sens; et c’était l’éloge dont il était le plus fier

intérieurement, car autrement personne n’avait une plus modeste opinion

de soi-même. Dans sa conversation comme dans ses écrits, il dédaignait

les arguties et croyait être dans l’esprit du génie français comme dans

celui de la langue française, en n’admettant que des idées claires

confinant à des solutions pratiques.

Ces notes sont une sorte de récit de voyage à travers la forêt du doute,

voyage qui a duré plus d’un quart de siècle, et au bout duquel il

s’était convaincu que la religion chrétienne n’a pas de plus grand

ennemi que l’ignorance ou des préjugés faciles à dissiper par un examen

approfondi et de bonne foi; que, plus on étudie ses dogmes et sa

doctrine, plus on y trouve de sagesse et de raison; enfin que sa

pratique elle-même est infiniment plus aisée qu’on ne pense, et que là

seulement se trouve le repos d’âme auquel chacun de nous aspire

invinciblement. Et, comme il y avait trouvé ce repos, il nous a semblé

que la lecture de ces notes pouvait présenter un véritable intérêt, ou

même servir de guide, aux voyageurs de l’heure présente égarés dans les

parages difficiles où il a si longtemps erré. C’est pourquoi...

Nous lui laissons la parole.

Docteur FRANCUS.

COMMENT JE SUIS ARRIVÉ A CROIRE

CONFESSION D’UN INCROYANT

I

LE PREMIER DES MOBILES ANTI-CHRÉTIENS

En cherchant dans mes souvenirs la plus lointaine histoire de ma

métaphysique, je trouve qu’elle a débuté par une foi simple et naïve à

l’enseignement religieux que je recevais. Et je pense qu’il en a été

pour tout le monde à peu près de même. La nature étant pleine de

mystères dont l’existence s’impose, l’acceptation des dogmes

traditionnels, qui en donnent l’explication, est beaucoup plus naturelle

chez l’enfant que leur négation, car il faut à l’esprit quelque temps et

quelque étude avant qu’il songe à les discuter.

Les avais-je bien examinés quand je me suis déclaré libre penseur?

Étais-je bien capable d’abord de faire cet examen? Cela me paraît

aujourd’hui plus que douteux. Le fait est que je les rejetai, agissant

en cela comme le plus grand nombre, sous une influence qui n’était pas

celle de l’esprit.

Quand on songe aux services qu’a rendus le christianisme à la pauvre

humanité, la première pensée est de dire de lui ce qu’on a dit de Dieu

lui-même que, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et cependant

il y a, il y a eu et il y aura probablement toujours dans certaines

têtes une sorte de rage contre lui.

Pourquoi cela? La cause est facile à trouver. Elle est dans l’obligation

qu’il impose à l’homme de réfréner ses passions. C’est pourquoi l’homme

vicieux est naturellement son ennemi comme le malfaiteur est l’ennemi du

gendarme.

De même, le jeune homme, une fois émancipé, devient facilement, s’il n’a

pas reçu une éducation solide, l’ennemi de la religion. Il est dominé

par les sens, quand il ne l’est pas par des principes supérieurs. Il

peut en être quelquefois autrement, mais c’est l’exception. Quant à moi,

j’avoue très humblement qu’une des raisons qui me firent éloigner de la

religion de mon enfance et chercher les moyens de lui substituer un

simple déisme, c’est que je la trouvai gênante. On ne peut pas, si on

accepte sa règle, se livrer à ses passions, et l’on sait à quelles

passions violentes la jeunesse est en butte.

L’histoire m’a montré, depuis, dans cette même cause, le gros

secret--qui n’en est pas un--des succès du protestantisme: demandez à

Luther, à Henri VIII d’Angleterre et à toute la bande de moines

défroqués dont le premier soin fut, sortis de leurs couvents, de

chercher femme.

Sommes-nous meilleurs aujourd’hui? L’influence de la chair sur l’esprit

est-elle moindre en notre siècle de lumières? «Ce qui est en conflit

avec l’esprit chrétien, dit un économiste, c’est moins encore la science

nouvelle et l’esprit moderne avec ses confuses aspirations, que les

vieux instincts païens, les concupiscences de la chair et l’orgueil de

la vie débridés par les siècles. L’idolâtrie de la nature, l’idolâtrie

de l’homme érigé en Dieu: tel est le nouveau culte auquel semble revenir

notre civilisation occidentale[1].»

[1] LEROY-BEAULIEU, _Revue des Deux-Mondes_, 1891, p. 812.

Les Francs-Maçons, dans lesquels on peut voir, d’ailleurs, une branche,

ou plutôt une excroissance toute naturelle du protestantisme, ne cachent

pas, dans leurs convents, leurs principes de morale intime. Pour eux, la

morale catholique n’est qu’un mentor revêche et grognon qui refuse aux

pauvres humains toute espèce de satisfactions. Pour se rendre la vie

supportable, ils font de la nature leur directeur de conscience. Foin de

la continence et de toute espèce de privations! Ils veulent qu’on laisse

aux passions leur cours naturel, limité seulement par l’intérêt bien

entendu. Voilà la morale à laquelle l’excellent docteur Blatin, un

célèbre Maçon d’Auvergne, faisait allusion récemment, quand il disait

que les Maçons trouvent licites bien des choses que les catholiques

trouvent illicites, et réciproquement[2].

[2] Convent maçonnique de 1895.

La sensualité et l’orgueil: voilà les deux grands ennemis du

christianisme. En confessant l’influence du premier, je ne peux guère

offusquer que les hypocrites. Nous retrouverons trop tôt l’influence du

second.

II

L’IDÉE DE DIEU

Après les passions, qui, d’ailleurs, s’effaçaient soigneusement derrière

des motifs plus avouables, le sentiment qui me paraît avoir joué le rôle

le plus important dans cette première évolution de mes idées, est un

mélange d’orgueil juvénile et d’esprit de révolte contre toute autorité:

deux penchants innés dans l’homme, qui ne sont peut-être pas absolument

condamnables en eux-mêmes et qui ont leur bon et leur mauvais côté, mais

qui ont singulièrement besoin d’un guide ou d’un modérateur.

Notre égoïsme naturel fait de nous-même le centre de l’univers. Notre

raison superbe veut que tout lui soit soumis. Nous voulons tout

pénétrer. Nous croyons tout savoir, et ce n’est qu’à la longue, à force

d’étude--ceux qui étudient--après beaucoup de déceptions--ce qui ne

manque à personne--qu’on finit par s’apercevoir qu’on ne sait rien ou

pas grand chose. Quelques-uns alors se demandent si ces traditions, ces

dogmes, ces mystères, contre lesquels s’était insurgée leur

intelligence, ne cachent pas un sens profond. Ce sont les plus

philosophes qui en arrivent là. Les esprits bornés se buttent dans leurs

négations, impuissants à en saisir davantage, se croyant cependant plus

forts que les autres, tandis qu’ils font simplement preuve de leur

ignorance de la nature humaine et des enseignements de l’histoire.

Avant d’arriver à ce tournant psychologique, j’étais anti-chrétien, mais

non pas athée.

_Ab Jove principium._ En rencontrant Dieu sur son chemin, ma libre

pensée ne l’avait méconnu qu’à demi.

Dans tout sujet d’étude, un esprit méthodique cherche, pour élucider la

question, à l’envisager d’ensemble, à la résumer, à la synthétiser. Et

c’est ainsi que j’avais admis d’abord Dieu comme l’incarnation des

mystères du monde, le grand X qu’il appartient à chacun de déchiffrer

selon les ressources de son intelligence. Il m’a toujours semblé que le

véritable athéisme était un non sens, une impossibilité, s’appliquant à

l’une ou l’autre des formes sous lesquelles notre esprit cherche à se

représenter Dieu, et que l’idée même de Dieu était bien au-dessus de

tout cela, puisqu’il est: en fait, le mystère lui-même qui se manifeste

partout, et en esprit le résumé et la perfection de nos conceptions les

plus idéales.

Les Francs-Maçons du Grand Orient ont récemment supprimé le Grand

Architecte de l’Univers, ce qui était leur façon de nommer Dieu, et

chacun sait que cela n’a donné, ni en France ni à l’étranger, une haute

idée de leur esprit. Aux objections venues d’Angleterre et d’Amérique,

ils ont répondu qu’ils avaient supprimé Dieu pour ne pas blesser les

athées qui ne le comprennent pas. Mais, dans ce cas, que de suppressions

à faire! Est-ce que nous comprenons mieux la chaleur, l’électricité, la

lumière, la pesanteur, que les athées ne comprennent Dieu?--Ce sont des

faits, dira-t-on, qui sont l’indice de forces inconnues. Puisqu’on ne

refuse pas un nom à ces forces inconnues, n’y a-t-il pas quelque

puérilité à proscrire le nom qui, au point de vue philosophique, est la

synthèse de toutes les grandeurs et de toutes les forces inconnues?

L’athéisme est une conclusion qui témoigne d’une véritable lacune morale

et intellectuelle. Est-ce que personne a jamais soutenu qu’une montre

pouvait exister sans un ouvrier? Or, le monde est un immense objet

d’art, plein d’obscurités sans doute, mais où éclatent, d’autre part,

une harmonie et un ordre admirables, et plus difficile à construire

certainement qu’une montre. Si l’on est en droit de taxer d’aveuglement

et de folie celui qui dirait qu’une montre s’est fabriquée toute seule,

à plus forte raison celui qui dirait la même chose du monde.

Il y a donc un ouvrier. Nous l’appelons Dieu. On peut lui donner un

autre nom, mais le fond reste le même, c’est-à-dire que la montre est

toujours là, témoignant par son existence de celle de l’ouvrier.

Nous ne le comprenons pas sans doute, mais quoi d’étonnant, étant donnée

l’infinité de sa grandeur et de notre petitesse! Est-ce une raison pour

nier son existence, surtout quand, à chaque détour du chemin, cette

redoutable entité métaphysique se dresse en face de la pauvre humanité,

lui posant chaque fois des questions insolubles en dehors de l’idée

divine? Au reste, en y regardant bien, n’est pas athée qui veut; la

preuve, c’est qu’il ne faut pas presser longtemps un athée pour l’amener

à émettre une idée ou un nom: Nature, Hasard, Destin ou Force des

choses, qui soit en contradiction avec son prétendu athéisme, puisqu’il

répond, avec plus ou moins de circonlocutions, à l’idée fondamentale que

les autres se font de Dieu.

Les panthéistes qui ne veulent pas admettre un Dieu personnel et

distinct de la matière et qui soutiennent que le monde a existé de toute

éternité, me paraissent agrandir et compliquer le problème plutôt que le

résoudre. Outre que le simple bon sens repousse leur système, on peut se

demander si nous sommes plus avancés aujourd’hui que du temps de Gœthe

qui disait à Eckermann: «Je n’ai pas encore rencontré une personne qui

sache ce que le mot panthéisme signifie.»

De quelques distinctions et analyses subtiles qu’usent les philosophes,

l’esprit humain, poussé par une curiosité invincible à remonter d’une

cause à l’autre, ne peut être satisfait que lorsqu’il doit s’incliner

devant une cause suprême, qu’il ne comprend pas sans doute, mais qui,

sous son voile mystérieux, répond à l’idée, innée en lui, qu’il n’y a

pas d’effet sans cause.

Invisible à nos sens, Dieu est indispensable à notre esprit, et la vie

de l’âme ne se comprend pas plus sans lui que celle de la terre sans le

soleil.

Les astronomes nous ont démontré que la terre tournait à la fois sur

elle-même, ce qui fait le jour et la nuit, et autour du soleil, en lui

présentant successivement ses deux hémisphères, ce qui fait l’été et

l’hiver pour les diverses parties du monde.

De même Dieu est le soleil intellectuel et moral autour duquel tourne

l’humanité. Notre esprit ne peut pas plus le comprendre que nos yeux ne

peuvent fixer le soleil. Mais l’un et l’autre nous éblouissent de leurs

rayons, et il ne faut pas chercher bien longtemps pour trouver les

relations qui existent entre les révolutions humaines et les éclipses

partielles ou passagères de l’idée divine sur notre planète.

Et voilà pourquoi, au plus fort de ma libre pensée, j’aurais trouvé

puéril de nier Dieu.

Le grand ennemi de Dieu dans ce pauvre monde est indiqué dans la boutade

d’un humouriste: Au commencement du monde, Dieu créa l’homme à son

image; mais l’homme lui a bien rendu la pareille.

Il est certain que les plus sages n’échappent pas à cet

anthropomorphisme. Nous faisons toujours plus ou moins Dieu semblable à

nous-mêmes; nous lui prêtons trop facilement nos petites passions, nos

petites idées, et c’est en le trouvant ainsi défiguré que les gens de

petite cervelle croient pouvoir dire: Vous voyez bien: Dieu ne peut pas

être ainsi, donc Dieu n’existe pas!

Rien n’est plus naturel après tout que l’anthropomorphisme, et je me

demande comment on pouvait y échapper, même après les sublimes visions

de la Bible; mais il me semble que depuis l’Évangile il y a quelque

chose de changé.

III

NÉCESSITÉ D’UNE RELIGION ET D’UN CULTE

Après avoir reconnu Dieu, il fallut quelque temps à ma libre pensée pour

comprendre que son existence impliquait la nécessité d’une religion, par

quoi j’entends une façon pour l’homme de régler ses rapports avec

l’idéal divin.

Je ne pouvais méconnaître aussi l’utilité sociale de la religion. Les

philosophes de tous les temps l’ont reconnue, et l’expérience des

siècles la confirme; on ne connaît pas de société humaine qui n’ait eu à

sa base une religion quelconque. Si l’on peut admettre que l’individu,

très éclairé et très moral déjà, puisse trouver en lui assez de lumière

et de force pour s’en passer, il est évident qu’elle est nécessaire à la

masse ignorante et impressionnable. Son influence pénètre aux régions du

cœur inaccessibles aux lois humaines. Elle crée l’ordre dans le monde

moral et constitue la loi des âmes. Hors d’elle, c’est le chaos et

l’anarchie. Elle est tellement dans la nécessité des sociétés humaines

qu’on ne détruit jamais une religion que pour lui en substituer une

autre, de même qu’en politique on ne renverse jamais un gouvernement que

pour en mettre un autre à sa place. Manquer de religion, c’est manquer

d’un sens; c’est aussi manquer de justice, et Cicéron a justement dit:

_Pictas est justitia erga Deum._

La religion est à l’immense majorité des hommes ce que l’instinct est

aux animaux. N’étant pas philosophe, heureusement pour elle, la masse a

reçu, infusée dans son sang, toute la dose de métaphysique nécessaire à

son existence, laquelle se résume dans le sentiment religieux, dans le

besoin de croire en Dieu et de se faire une loi morale. Et ce n’est pas

sans raison qu’un éminent physiologiste[3] assigne à l’homme la faculté

religieuse comme son caractère distinctif, le trait qui le sépare le

mieux de l’animal. Cette faculté est le fondement de la morale, car si

la morale ne descend pas de Dieu, si elle n’est qu’un produit de la

raison humaine, elle ne peut avoir qu’une valeur relative et reste à la

merci de sa créatrice. C’est pourquoi, après avoir cru un certain temps

à ce qu’on a appelé la _morale indépendante_, j’ai été amené avec le

temps à n’y voir qu’une conception absurde, ou tout au moins d’une

application extrêmement restreinte.

[3] M. de QUATREFAGES.

De même que la terre est liée au soleil par la force centripète, il faut

que la conscience humaine soit _religata_ à son soleil moral qui est

Dieu. C’est par cette attraction divine qu’elle peut contrebalancer la

force centrifuge, formée par sa mauvaise nature et par ses passions, qui

la conduiraient aux abîmes sans le providentiel contrepoids de l’autre.

Les fondateurs de la nouvelle école dite _positiviste_ veulent qu’on

fasse abstraction de tout ce qui est hors de la portée de notre esprit

et qu’on renonce à s’occuper de Dieu comme étant l’Inconnaissable. Donc,

pas de religion. Mais l’inanité de ce raisonnement saute aux yeux.

L’inconnaissable n’en reste pas moins, malgré les plus belles théories,

la force attractive qui porte l’âme humaine vers un monde

supérieur--comme les animaux et les plantes vers la lumière--sans parler

des ténèbres, du vide et du néant qu’elle rencontre en dehors de là.

Elle est donc invinciblement poussée à une religion quelconque.

Je me suis souvent demandé s’il pouvait exister une théologie capable de

satisfaire à la fois une minorité raisonneuse, plus ou moins savante,

amoureuse d’analyses à perte de vue, et la masse simple, croyante et

synthétique.

Ne sommes-nous pas dans le monde comme les voyageurs dans une diligence,

où l’un craignant le froid veut tout fermer, et l’autre craignant le

chaud veut tout ouvrir?

N’est-il pas raisonnable de faire des concessions à ceux qui paraissent

en avoir le plus besoin, et n’est-ce pas à leur empressement à sacrifier

leurs aises et leurs convenances à ceux du prochain, que l’on reconnaît

les gens bien élevés et les meilleurs caractères?

Puisqu’il n’y a pas de théologie qui puisse satisfaire tout le monde à

la fois, n’est-ce pas aux plus intelligents, ou se croyant tels, à se

mettre au niveau des autres, non pas en sacrifiant leurs opinions

intimes qui ne relèvent que de leur conscience, mais en ne cherchant pas

à imposer à la masse, dont l’esprit est différent du leur, leur propre

manière de voir, sur des questions où, d’ailleurs, le plus savant n’en

sait pas davantage que le plus ignorant.

Quelque supérieurs qu’ils puissent se croire au commun des martyrs, ils

ne peuvent ignorer qu’ils sont sujets aussi à bien des erreurs, et un

peu d’humilité ne serait-elle pas la plus belle preuve d’intelligence

qu’ils pourraient donner?

En même temps qu’elle munissait chaque individu de l’outil le plus

nécessaire au travail de la vie, la religion apprenait aux pasteurs des

peuples le seul moyen de bien garder leur troupeau. «Quand on ignore,

dit Jouffroy, la destinée humaine, on ignore celle de la société, et

quand on ignore la destinée de la société, on ne peut l’organiser. La

solution du problème est donc une foi morale et religieuse.»

Et le plus radical des radicaux de notre temps ne disait-il pas

récemment que la question sociale n’existerait pas si le christianisme

était pratiqué?

Je comprenais donc en principe la nécessité d’une religion, et

j’admirais son action sociale. Mais je voulais qu’on s’en tînt à la

religion naturelle. J’admettais, comme les protestants _libéraux_ de nos

jours, le Dieu intérieur, mais je rejetais comme pratiques

superstitieuses, indignes d’un esprit libre, tout culte extérieur et

public, et ce n’est que bien longtemps après, surtout après m’être rendu

compte de l’attachement obstiné des masses populaires à un culte public,

que je compris les profondes racines qu’il avait dans la nature humaine.

Vouloir empêcher, en effet, le sentiment religieux de se manifester

extérieurement et publiquement, n’est-ce pas comme si on défendait à la

pensée de s’exprimer en paroles ou par écrit?

Les _intellectuels_ qui prétendent que le christianisme a fait son

temps, ont-ils bien songé à ce qui arriverait s’il venait, en effet, à

disparaître, si «la vieille chanson» cessait un moment de bercer les

misères humaines? Accordons-leur qu’ils soient plus intelligents que les

autres. Ils ne nieront pas, en tous cas, que leur état, à ce point de

vue, n’est pas celui du plus grand nombre. Pour un homme instruit, un

esprit cultivé, combien d’ignorants! Et même parmi les gens instruits et

cultivés, que de lacunes, que de défaillances, que d’incroyables erreurs

de jugement et même de sens commun!

C’est étonnant, dit un personnage de comédie, combien les gens d’esprit

sont bêtes!--Et encore, lui répond son interlocuteur, c’est qu’ils ne

veulent pas le croire!

Et parmi ce qu’on est convenu d’appeler l’élite d’un pays, combien ont

le goût des choses métaphysiques et le temps d’en escalader les sommets!

Et quand ils le font, n’est-ce pas la tour de Babel, qui en est

peut-être l’histoire légendaire?

Est-ce pour cette infime minorité, d’ailleurs impossible à satisfaire,

que le grand législateur devait légiférer sans souci de la masse immense

qui pense et surtout sent autrement qu’eux?

En dehors, en effet, des philosophes ou simples lettrés, de ceux qui

savent penser et en ont le temps, il y a des foules immenses de pauvres

diables en lutte avec les nécessités de la vie, qui ont à peine le temps

et la force de gagner leur pain quotidien. _Primo vivere, deinde

philosophare._ N’est-ce pas un crime de les faire philosopher tandis que

leur existence n’est pas assurée?

«La religion, disait fort justement l’auteur d’un petit opuscule publié

vers 1840, la religion est le canal nécessaire par lequel les idées

d’ordre, de devoir, d’humanité, de justice, coulent dans toutes les

classes des citoyens. Peu d’hommes ont les moyens et le temps d’acquérir

la science mais avec la religion on peut être instruit sans être savant.

C’est elle, et elle seule, qui enseigne, qui révèle toutes les vérités

utiles et nécessaires aux hommes de toutes les conditions[4].»

[4] ALLIGNOL, _De l’état actuel du clergé en France_.

M. Barthélemy Saint-Hilaire a résumé d’un trait la même idée en disant

que «la religion est la philosophie du peuple». Et c’est une philosophie

bien supérieure à celle des philosophes, à laquelle aboutit,

pratiquement d’ailleurs, toute philosophie vraiment digne de ce nom.

Toutes les religions ont enseigné aux hommes la vertu, le travail et la

justice; la religion chrétienne a couronné ces enseignements en leur

apprenant la résignation et le sacrifice. N’ont-elles pas ainsi mieux

fait pour les classes déshéritées que ceux qui les poussent à la révolte

contre des états de choses qui ne sont souvent que les résultats

inéluctables des lois de la nature?

La religion a fait tout le travail philosophique nécessaire pour ceux

qui en étaient incapables: elle leur a donné la substance de la vérité;

elle leur a épargné un temps infini et des erreurs sans nombre. Elle

leur a mis en mains un manuel de la vie pratique, qui n’empêche en rien

ceux qui ne le trouvent pas suffisant de chercher ailleurs des lumières

plus complètes, s’il en existe, mais ne leur donne pas le droit d’exiger

que la religion soit faite exclusivement à leur mesure.

IV

L’ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES

Une religion est donc nécessaire, et un culte extérieur en est le

corollaire indispensable.

Quelle est la meilleure des religions?

Dès le début de ma libre pensée, je me suis trouvé plein de préjugés

contre la religion catholique, et c’était là, surtout, je crois, un

résultat de mes lectures des soi-disant philosophes du XVIIIe siècle.

Voltaire et ses compères me paraissaient alors de très puissants

raisonneurs et je trouvais irréfutables la plupart des mauvaises

querelles qu’ils ont faites: à la Bible, en y relevant des énormités et

des contradictions que je trouve aujourd’hui fort discutables; à

l’Église, en lui imputant des crimes et des erreurs dont elle n’est pas

responsable; à la religion catholique, en la confondant sans cesse avec

les abus que la pauvre humanité peut en faire et n’en a que trop souvent

faits. Quelle fête pour l’orgueil et la passion débordés, de pouvoir,

devant ce déluge de sarcasmes et d’attaques de tout genre, prendre en

pitié les générations passées, de croire que la nouvelle philosophie

avait pénétré les arcanes de l’histoire et reconnu l’origine humaine de

toutes les religions!

Je n’ai compris que plus tard le peu de valeur de ce genre de critique.

Il m’a paru, en y réfléchissant, que les voltairiens anciens et modernes

étaient peut-être un peu trop exigeants, en voulant que Dieu, occupé à

tracer aux Juifs des lois morales, s’interrompît pour leur révéler aussi

tous les secrets de la nature, leur parlant un langage entièrement

conforme aux données, d’ailleurs si incertaines et si variables, de la

science, et qu’il leur fît, par exemple, une petite dissertation

astronomique pour remplacer l’image de Josué arrêtant le soleil.

On peut en dire autant des jours de la Genèse, dans lesquels il convient

de voir, non pas un traité de cosmogonie, mais un aperçu substantiel

très général de la formation du monde, tel qu’il le fallait aux Juifs du

temps de Moïse--aperçu, du reste, où il y a beaucoup plus à s’étonner

des conformités avec la science moderne qu’on peut y voir, que des

contradictions apparentes qu’on peut y découvrir.

La preuve finalement de la fragilité des polémiques voltairiennes se

trouve dans le discrédit où elles sont tombées. Combien en reste-t-il

qu’un vrai savant de nos jours oserait opposer à l’apologétique

chrétienne?

Ce n’est pas sans peine que j’appris à envisager de haut les traditions

juives et à lire ses révélations, sans me laisser arrêter par des

considérations ethniques de temps et de lieu.

Il est évident que, dans la Bible et même dans le Nouveau Testament, il

y a deux parties très distinctes: l’une qui se rapporte à la vie

légendaire du peuple juif, et l’autre qui est un enseignement dogmatique

et moral, et qu’il n’est pas de bonne guerre de les confondre--d’autant

que, pour tout ce qui concerne la morale, il n’y a pas sujet de doute,

et c’était l’essentiel.

Pour tout le reste, on peut trouver que si l’inspirateur des Livres

Sacrés n’a pas toujours parlé avec la précision de style d’un notaire ou

d’un académicien, c’est qu’il avait peut-être ses raisons pour cela. Et

l’une de ces raisons sans doute, c’est qu’il savait qu’on aurait tout

autant ergoté sur sa parole, lors même qu’elle eût été plus claire,

attendu qu’il est dans notre nature de tout discuter.

Des raisons plus hautes justifient Dieu du reproche qu’on lui fait

implicitement de n’avoir pas usé de son omniscience pour parler aux

Juifs, en d’autres termes, de ne pas nous avoir révélé d’un coup tous

les secrets de l’univers. A-t-on réfléchi que par là il aurait enlevé à

l’humanité la plus délicate de ses joies: celle de les découvrir

successivement elle-même, outre que nous aurions perdu tout mérite à

reconnaître sa grandeur et à lui rendre hommage, puisque nous n’aurions

pas eu la peine de chercher? Est-il nécessaire enfin de faire ressortir

tout ce qu’il y a de présomption enfantine à vouloir imposer au grand

Être des conditions qui bouleverseraient le système du monde?

A l’obligation de parler plus clair, il faudrait ajouter celle de donner

à tous la même intelligence et le même tempérament, si l’on voulait que

les mêmes paroles fussent comprises par tous de la môme façon. D’une

chose à l’autre, il faudrait tout changer.

C’est pourquoi les obscurités qui jadis m’offusquaient dans ces antiques

traditions, produisent aujourd’hui sur moi un effet contraire, et, de

même que les nuages orageux sont ordinairement la source de pluies

bienfaisantes, je me demande si ce n’est pas dans leur sein que se

cachent les plus hautes vérités.

V

L’ORGUEIL

L’homme qui regarde attentivement au fond de son âme finit toujours par

reconnaître, au milieu des monstres qui y grouillent, le serpent Python

de Platon, qui n’est autre que le Satan de l’Écriture, en d’autres

termes, l’orgueil, l’insatiable orgueil, qui est le trait distinctif de

la philosophie voltairienne et de ses disciples modernes. Ils se

croient, et beaucoup en sont très naïvement convaincus,--et je ne

prétends pas avoir échappé à ce travers--ils se croient de cent coudées

supérieurs aux générations précédentes; ils ont la certitude d’avoir

découvert ce que celles-ci n’avaient pas même soupçonné. De même que la

liberté pour certains politiciens n’a commencé qu’en 1789, la raison

pour eux n’existe réellement que depuis qu’ils l’ont fait connaître au

monde. Ils se figurent que, si leurs prédécesseurs avaient su ce qu’ils

savent eux-mêmes, s’ils avaient connu par exemple la vapeur et

l’électricité, ils auraient été également sceptiques et que leur foi

religieuse a été simplement l’effet de leur ignorance.

Les plus réfléchis, tout en subissant cette influence, ont quelques

retours. Pour ma part, je me suis bien souvent demandé, même avant l’âge

mûr, s’il ne conviendrait pas d’être plus modeste, et dans mon for

intérieur je me déclarais à moi même qu’après tout il n’était ni sage,

ni équitable de considérer, sous prétexte de progrès, tant de beaux

génies disparus comme des espèces d’imbéciles. Si Bossuet, Leibnitz et

tant d’autres grands hommes ont cru à la divinité du Christ, c’est

évidemment parce qu’ils avaient trouvé à cela, bien que privés des

inventions modernes, des raisons à leurs yeux suffisantes et bien

au-dessus de celles que peuvent leur opposer la physique et la chimie,

et le fait seul de leur foi me paraissait mériter autre chose que le

dédain. Il est clair qu’ils raisonnaient d’une autre façon que nous;

mais je n’admettais pas que leur raisonnement valût le nôtre. Songez

donc à tout ce que nous avons appris depuis un siècle, à toutes les

conquêtes de l’homme sur la matière, et à la légitime espérance qu’il

peut concevoir de devenir le roi de la planète où Dieu l’a placé.

Toutefois, il y avait là une masse imposante de convictions qui me

troublait.

Ma vieille admiration pour la science moderne s’est un peu modifiée

depuis; je l’admire toujours, mais à la condition qu’elle se tienne à sa

place et n’ait pas la prétention de régenter la métaphysique où elle ne

peut juger que comme un sourd de musique ou un aveugle de peinture.

Je n’ai jamais trouvé bien sérieux les savants ou prétendus tels qui ont

proposé l’Évolution ou le Panthéisme pour remplacer la Genèse. Quand

Renan dit que le monde s’est fait tout seul, et qu’il écrit au chimiste

Berthelot que «la molécule pourrait bien être, comme toute chose, le

fruit du temps, le résultat d’un phénomène très prolongé, d’une

agglutination continuée pendant des milliards de milliards de siècles»,

il est permis de penser qu’il se moquait au fond de son correspondant

comme du bon public, et qu’il aurait trouvé infiniment plus d’esprit à

ceux qui auraient accueilli son hypothèse par un éclat de rire, qu’à

ceux qui l’auraient saluée avec respect comme un trait de génie.

Dans cette dernière catégorie, il faut évidemment ranger les membres de

l’ancien conseil municipal de Paris qui ont fait placer sur le socle de

la statue de Raspail des inscriptions comme celles-ci: _Donnez-moi une

cellule animée de sa vitalité, et je vous rendrai l’univers. A la

Science! Hors de la Science tout n’est que folie! A la Science, unique

religion de l’avenir!_

Au fond du mot de Raspail, il y a bien une idée vraie, celle que Pascal

avait déjà exprimée en disant que «Nous ne savons le tout de rien». Il

appartenait aux auteurs de l’inscription de le rendre grotesque par le

commentaire dont ils l’ont accompagné.

Plus tard, le prestige scientifique de notre siècle baissa

singulièrement à mes yeux, quand je vis que le progrès moral était loin

d’accompagner le progrès matériel, et je compris qu’on pût parler de la

faillite de la science.

J’ai été frappé finalement en reconnaissant que toutes les nouveautés

métaphysiques, par lesquelles on prétend remplacer la religion

chrétienne, sont plus ou moins contenues en germe ou explicitement dans

ce qu’on appelait autrefois des hérésies, en sorte que nous ne faisons

guère sur ce terrain que rebattre des chemins parcourus et rajeunir des

systèmes dont la critique religieuse de nos pères, confirmée par

l’expérience des temps, avait déjà fait justice.

Après avoir longtemps considéré la science et la religion comme

inconciliables, je me suis demandé si leur antagonisme, dont on fait

tant de bruit, est bien réel et ne consiste pas souvent en ceci qu’on

fait dire à la religion ce qu’elle ne dit pas, et qu’on fait rendre à la

science des arrêts dont elle n’est rien moins que sûre elle-même.

Connaissez-vous un Protée pareil à la science? Elle dément un jour ce

qu’elle affirmait la veille. D’ailleurs, sur la raison des choses, elle

ne peut aller que d’une hypothèse à l’autre. Plus on est savant, plus on

doute. Peut-être n’y a-t-il pas lieu par conséquent de tant se

préoccuper des rapports de la science et de la religion. Ce sont deux

terrains parfaitement distincts. La religion n’est pas incompatible avec

la science, elle la domine. Elle la laisse faire, certaine d’avoir tôt

ou tard le dernier mot.

VI

LES MYSTÈRES

Le premier mouvement de l’esprit est de s’insurger contre le mystère.

Comme il est un défi à notre raison et que notre raison est très

orgueilleuse, elle cherche d’abord à le nier. Mais rien n’est plus

opiniâtre que le mystère. Il revient sous toutes les formes comme pour

nous narguer au logis, dans la rue, en voyage, partout. Un

commis-voyageur rationaliste, à qui l’on venait de servir un œuf à la

coque, à une table d’hôte, et qui le dégustait en niant tous les

mystères, s’entendit interpeller par un autre voyageur qui lui cria:

--Vous en avez un dans votre assiette

--Comment cela?

--Et oui, un œuf: d’où vient-il?

--D’une poule, parbleu.

--Et la poule?

--D’un œuf.

--Qui a commencé de l’œuf ou de la poule?

Notre homme, d’abord interloqué, finit par trouver cette réponse:

--Ni l’un ni l’autre: ce sont deux types éternels symbolisés par le

serpent égyptien qui se mord la queue.

--Peut-être, répartit l’interlocuteur, serait-il plus simple de dire que

vous n’en savez rien--ni moi non plus--que de remplacer le mystère de

l’œuf par un autre encore plus grand.

Je me souviens qu’au temps où j’étais capable de déraisonner tout aussi

bien que notre commis-voyageur, causant des mystères de la religion

chrétienne avec un vieil aumônier militaire de mes voisins, je ne lui

cachai pas que ma raison en était révoltée. Il me répondit doucement:

--Quand l’expérience vous sera venue avec l’âge, vous verrez les choses

autrement et vous comprendrez plus ou moins ce que vous ne pouvez

comprendre aujourd’hui.

Il voulut parler d’autre chose, mais j’étais entêté, et je le ramenai à

mon sujet, en lui disant que je n’admettais pas les choses qui

déroutaient la raison humaine, la sienne comme la mienne.

--Les mystères déroutent notre raison, répondit-il: la belle affaire!

Est-ce que le plus simple coup d’œil sur la nature ne la déroute pas

perpétuellement? Vous n’admettez pas Dieu et homme tout ensemble. Est-ce

que nous ne sommes pas corps et âme tout ensemble? Le comprenez-vous

mieux? Est-ce que vous savez pourquoi les tisanes calment les malades,

pourquoi l’opium fait dormir et pourquoi l’arsenic tue? Et, au lieu de

trouver là un motif d’humilité, cette pauvre raison humaine va

s’enivrant toujours d’un nouvel orgueil.--A cet orgueil, la religion

oppose le mystère. Elle lui montre ainsi une fois de plus qu’elle

procède d’inspirations différentes, ne suit pas la même route et tend

vers un but plus élevé. La raison cultive la terre, la religion montre

le ciel. La religion s’adresse à l’âme: elle désaltère en nous la soif

du sublime et de l’infini. Il lui faut un langage à la hauteur de son

but. Si elle n’est pas mystérieuse, incompréhensible dans ses dogmes,

elle n’est plus la religion. L’homme n’adorera jamais ce qu’il comprend.

Il n’est pas dominé par ce qui n’est qu’à sa hauteur. Il n’y a pas de

Dieu pour lui, si ce Dieu ne se tient pas à une hauteur infinie,

environné de nuages impénétrables. Il faut qu’en inspirant la vénération

et l’amour, la religion inspire aussi le respect et la crainte.

Ce discours me parut étrange et je répliquai par des arguments que je

croyais irréfutables, et que je n’ose plus répéter aujourd’hui,

tellement je leur trouve un caractère de banalité et peu concluants en

l’espèce.

Le vieux prêtre finit par me dire:

--Mon ami, vous êtes trop pointu; j’attendrai que le roulement de la vie

ait émoussé vos angles.

Il a fallu du temps, en effet, pour me faire comprendre le peu de

compétence de la raison pure dans les questions religieuses, et combien

les fondateurs des anciennes religions--en laissant de côté la question

d’origine divine--connaissaient mieux la nature humaine que les

néo-philosophes de nos jours.

M. Guizot rappelle quelque part les problèmes naturels qui pèsent sur

l’âme et sont le fondement de toutes les religions. Il réfute ceux qui

veulent abolir le surnaturel, «car la croyance au surnaturel est un fait

naturel, primitif, universel, permanent dans la vie et l’histoire du

genre humain. Là où la croyance au surnaturel disparaît, la croyance à

Dieu disparaît aussi. La science humaine est-elle compétente sur la

question du surnaturel? Reconnaître qu’il y a certaines choses qu’elle

ne peut savoir devrait être le premier mot de la science, et c’est lui

rendre service que de la ramener dans son domaine quand elle en

sort[5]».

[5] _Méditations_, I, 1re série.

On a vu plus haut le mot de M. de Quatrefages qui voit dans le sentiment

religieux le signe distinctif de l’homme. A ce même point de vue, on

pourrait définir l’homme un animal qui croit au surnaturel.

Un éminent prédicateur disait, il y a quelques années: «Nous nous

plaçons en face de l’univers, non pas avec l’humilité qui devrait

courber toutes les têtes, si nous réfléchissions à son immensité, à son

organisation sublime et à notre petitesse. Nous nous plaçons en face de

l’univers arrogamment, superbement, et nous en abordons l’étude avec la

prétention de tout expliquer.»

Nous sommons Dieu de rendre ses comptes; il devrait nous suffire de

contempler son œuvre.

Si Dieu était accessible à nos sentiments humains, on pourrait dire

qu’il se venge en nous faisant déraisonner.

Comme le fait observer Bossuet, «les absurdités où tombent les

détracteurs de la religion deviennent plus incompréhensibles que les

vérités dont la hauteur nous étonne, et pour ne vouloir pas croire des

mystères incompréhensibles, ils suivent l’une après l’autre

d’incompréhensibles erreurs.»

Avez-vous lu, dans _Tristesses et Sourires_ de Gustave Droz, ces paroles

de la douairière à son vieux voltairien d’ami Férou?

«Vous ne voulez plus de culte, de religion, et vous passez votre vie à

dire la messe devant des principes plus incompréhensibles cent fois que

les dogmes les plus mystérieux! Vous adorez les vessies, vous sanctifiez

les lanternes, vous encensez les girouettes, tout vous est bon pour

pontifier. O Férou, comme votre athéisme me rend religieuse! Comme

j’aime Dieu, depuis que vous le niez! Comme je deviens croyante en face

de votre incrédulité savante!»

Je comprends d’autant mieux la douairière que le spectacle de la coterie

maçonnique, ou sont venues se concréter toutes les doctes âneries des

ennemis du mystère, a certainement beaucoup servi à me rejeter vers les

croyances catholiques.

C’est contre sa métaphysique, assez semblable, d’ailleurs, à l’habit

d’Arlequin, car elle se compose de tous les rebuts philosophiques du

passé, qu’il faut retourner aujourd’hui ce mot du grand ironiste du

siècle dernier:

«La métaphysique, c’est lorsque ceux qui écoutent n’y entendent rien, et

lorsque celui qui parle ne se comprend pas lui-même.»

Les mystères en religion correspondent à l’instinct religieux qui est

dans notre nature. Nous ne voudrions pas d’un Dieu sans mystères. Le

monde lui-même sans mystères nous paraîtrait bien fade et bien monotone.

C’est pourquoi il n’y a rien de plus universel parmi les hommes que la

croyance au surnaturel. Et l’on peut ajouter, avec M. Guizot, qu’il n’y

a rien de plus naturel.

VII

LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA PRESCIENCE DIVINE

Quand ma raison, commençant à mieux se rendre compte du système du

monde, fut arrivée à cette idée que ses mystères n’étaient peut-être pas

aussi déraisonnables qu’ils le semblaient, mon bon sens me dit qu’en

tous cas, comme ils étaient plus forts que nous, leur existence ne

pouvant être niée, le plus sage était de les prendre tels qu’ils sont et

de tâcher de s’accommoder avec eux.

Nous acceptons bien, puisque nos sens ne nous permettent pas d’en

douter, qu’un grain de blé mis dans la terre produit un épi et qu’un

chêne est le produit d’un gland.

Or, la tradition, qui est l’œil des siècles précédents, nous apprend que

le genre humain vient d’un premier homme et d’une première femme créés

incompréhensiblement par l’Être incompréhensible que nous appelons Dieu.

Là-dessus, la science proteste. Comme il est impossible de prouver la

chose mathématiquement, elle la nie. Il est vrai qu’elle est, de son

côté, impuissante à prouver le contraire--également impuissante à

trouver une autre solution quelque peu acceptable.

On l’a entendue parler dans le socle de la statue de Raspail.

On a entendu aussi Férou chantant la messe devant l’Évolution.

Si le bon sens populaire comprend encore moins ces histoires que celles

de la Bible, qui pourrait bien s’en étonner?

Mais, s’il faut s’incliner devant le mystère de notre origine, celui du

péché originel rapproché de la prescience divine me parut longtemps

d’une gravité exceptionnelle. Outre qu’il n’est pas juste de faire

porter aux enfants la faute de leurs parents, il me paraissait fort

singulier que Dieu, dominant l’avenir, prévoyant, par conséquent, le

péché d’Adam et d’Ève, n’eût pas agi, dans sa souveraine bonté, de façon

à nous épargner cette fâcheuse éventualité. Il y a donc contradiction

dans les idées qu’on se fait de Dieu. Si sa bonté n’est pas en défaut,

c’est sa prescience. Il est méchant ou aveugle. Et cela me paraissait un

dilemme d’où Jéhovah ne pouvait pas sortir.

Peu à peu j’ai raisonné différemment. Allant du connu à l’inconnu, et ne

pouvant mettre en doute l’existence de Dieu, pas plus que l’existence du

mal et de la douleur en ce pauvre monde, j’ai cherché dans l’étude de la

nature humaine une explication de ce mystère du gouvernement divin, et

j’ai trouvé là des lumières qui, si elles n’ont pas dissipé pour moi

toutes les ténèbres, ont au moins changé l’aspect de la question et

m’ont appris à la considérer avec plus de réserve.

L’essence de l’homme n’est-ce pas la volonté libre, sans laquelle il n’y

a ni mérite ni démérite, ni mal ni bien? Sans liberté d’action, que

devient l’être humain? Pourquoi et dans quel but aurait-il été mis sur

la terre? Autrement, autant vaudrait que la terre eût été peuplée

d’automates. Où serait la différence essentielle entre l’homme et les

animaux, si Dieu ne l’avait pas créé libre? La liberté admise, l’homme

est responsable de ses actes, et la punition du coupable--dont il est,

d’ailleurs, téméraire de déterminer la mesure--est la conséquence de la

justice divine qui n’exclut rien moins que la plus large miséricorde. Et

c’est précisément tout cela qui constitue la révélation chrétienne, et

c’est ainsi que la véritable philosophie peut se rencontrer avec la

Bible.

Que si l’on ne veut voir dans la version biblique que l’expression

figurée de la sagesse antique pour expliquer la présence du mal et de la

douleur en ce monde, il faut convenir que, toute extraordinaire qu’elle

nous paraisse, on n’en a pas encore trouvé de plus acceptable. Le mal et

la douleur, en effet, sont là, et proclament plus haut que la Bible le

péché originel. On peut ne pas le comprendre--on ne le comprend

pas--mais on ne peut le nier, car il est sous nos yeux patent,

quotidien, puisqu’on voit tous les jours les enfants profiter ou pâtir

des vertus ou des fautes de leurs parents, puisque l’histoire n’est pas

autre chose que le tableau successif des peuples ou des générations,

récompensés ou punis, non seulement selon leurs propres mérites, mais

aussi selon les mérites de leurs prédécesseurs.

VIII

L’ENFER

Ceci me conduit à la grosse question de l’Enfer. Et ici (pas plus

qu’ailleurs bien entendu), je ne prétends faire de la doctrine et en

savoir plus que les théologiens. Je veux simplement expliquer comment et

de quelle façon ce point des enseignements chrétiens, qui me choquait si

fort, est devenu pour moi explicable.

Le feu! L’éternité des peines! Le cœur se révolte contre ces idées.

Sur le second point, on peut remarquer que si l’éternité des peines est

inscrite en principe, elle peut en fait être annulée par le repentir

dont nul ne peut assigner la limite et par la relation mystérieuse entre

les vivants et les morts qu’établit la prière catholique.

Sur le feu, les théologiens ne sont nullement d’accord, mais il est

évident que ce mot, qui répond à une souffrance physique, alors qu’il

s’agit de la punition des âmes, ne doit pas être pris au pied de la

lettre. Ce qui est de foi, c’est la punition et non le feu. L’enfer peut

n’être que le remords de n’avoir pas ouvert son âme à la vérité, de

n’avoir pas apprécié, durant la vie humaine, la sublimité des

révélations du Christ, le regret de nos fautes et la vue claire de leurs

conséquences et de notre honte. Voilà sans doute ce que pensent beaucoup

de théologiens, mais ce qu’ils ne se croient pas obligés de prêcher sur

les toits. Il y a sur ce sujet dans _L’Église et les temps présents_ de

Mgr Bougaud, un chapitre qu’on devrait faire lire à tous les jeunes

prédicateurs. Bien des gens sont incrédules parce qu’ils ne peuvent

concilier l’idée de l’enfer, telle qu’elle est trop généralement

présentée, avec celle de la bonté de Dieu. Ils accepteraient bien plus

aisément l’enfer tel que le conçoit l’éminent prélat. Au reste, la

question est fort délicate, et l’auteur en convient lui-même: «Je

n’insiste pas. Il y a ici un double écueil à éviter: ou d’atténuer

tellement les peines éternelles qu’elles n’effrayent plus les

consciences, ou de les exagérer de manière à révolter les âmes et à les

faire douter de l’enfer.»

Comment je suis arrivé à croire · 第 1 / 3 段