Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé à être chevalier de

l'Ordre, le cardinal lui dit: «Vraiment, voilà une belle

dignité!--C'est cependant cette dignité qui fait votre père

chevalier.--Il n'en fut pas mieux à la cour pour cela.»

Le cabinet assurément donnoit de l'exercice au cardinal, aussi

dépensoit-il fort en espions. Le Roi étoit foible et n'osoit rien

faire de lui-même. Une fois on trouva qu'il avoit été bien hardi de

donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un

Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à

un de ses aumôniers nommé La Ferté qu'il le lui donnoit. La Ferté alla

trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit

donné l'évêché du Mans sans qu'il le lui eût demandé. «Oh! voire! dit

le Cardinal, le Roi vous a donné l'évêché du Mans, il y a grande

apparence à cela.» Ce garçon croyoit qu'on le lui ôteroit, et qu'on

lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au

cardinal, la première fois qu'il le vit: «J'ai donné l'évêché du Mans

à La Ferté.» Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de

ne pas défaire ce qu'il avoit fait. La Ferté étoit fils d'un

conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'église dans

son parlement, car il étoit cadet. A Paris, il trouva une charge

d'aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu'assez mal

intentionné pour lui, y consentit. Une soeur qu'il avoit à Paris le

nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le

témoigner.

La première conquête qu'on fit en Flandre, ce fut celle de

Hesdin[537]. Le grand-maître de La Meilleraye commandoit une attaque,

et Lambert l'autre; Lambert avoit un ingénieur qui avoit servi les

États: cet homme fit les choses dans l'ordre et comme il falloit

faire. Le grand-maître ne voulut pas avoir la patience. Il fit tuer

bien des gens et avançoit moins que l'autre. Il envoie quérir cet

ingénieur. «Combien me demandez-vous de jours?--Monsieur, ni plus ni

moins qu'à l'autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le

fossé.» Il fallut, afin que le grand-maître eût l'honneur de la prise,

et qu'on le fît maréchal de France sur la brèche, retarder l'attaque

de Lambert[538]. Ce fut là que le grand-maître, dans une disette

d'argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des

finances à deux cent mille livres pièce. Le cardinal lui dit:

«Monsieur le grand-maître, si on vous disoit: Vous avez un

maître-d'hôtel qui vous vole, mais vous êtes trop grand seigneur pour

n'être volé que par un homme, prenez-en encore quatre; le

feriez-vous?» Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit

la charge de lieutenant civil par commission, qu'il connoissoit un

homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. «Ne me le

nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur.»

[537] En 1639.

[538] Au sujet de ce siége d'Hesdin, je me rappelle qu'un baron

de Languedoc dont j'ai oublié le nom, parent de madame de Cavoye,

avoit trouvé une sorte de boulets creux qu'on emplissoit de

poudre à canon, et qui, avec une certaine mèche qui s'allumoit

quand on tiroit, crevoit en terre et faisoit quasi autant d'effet

qu'une mine. Le feu Roi Louis XIII en fit l'épreuve à Versailles,

où on fit construire exprès une demi-lune de terre. Saint-Aoust,

lieutenant-général de l'artillerie, envoya par malice de méchante

poudre; le baron s'en plaignit, le Roi se fâcha. Saint-Aoust vint

et en apporta de la bonne. L'effet fut grand; le Roi présenta le

baron au cardinal à Ruel; le cardinal feignit d'en être ravi;

mais à cause que cela étoit un grand profit à l'artillerie, en

réduisant l'équipage au quart des charrettes, il fit si bien

qu'on ordonna à cet homme de se retirer. Rien n'étoit plus utile

pour les ouvrages de terre. (T.)--On attribue l'invention de la

bombe à un ingénieur italien qui s'en servit contre la ville de

Berg-op-Zoom; cependant, selon quelques historiens, des bombes

furent employées en 1495 à l'attaque d'une forteresse du royaume

de Naples; selon d'autres le comte de Mansfeld lança les

premières bombes en 1588 dans Walhtendonck, ville de Gueldre. Les

bombes furent employées pour la première fois en France au siége

de Mézières en 1521; le maréchal de la Force s'en servit en 1634,

au siége de la Motte, sous Louis XIII. (_Mémorial portatif de

chronologie_; Paris, 1829, t. 1, p. 476.)

Hesdin se rendit huit jours plus tôt qu'il n'auroit fait, à cause

d'une lettre en chiffres qu'on intercepta, par laquelle ceux de dedans

demandaient secours. Rossignol la déchiffra et fit réponse en même

chiffre, au nom du cardinal infant, qu'on ne les pouvoit secourir, et

qu'ils traitassent.

Ce Rossignol étoit un pauvre garçon d'Alby, qui n'étoit pas mal habile

à déchiffrer. Le cardinal le gardoit bien autant pour faire peur aux

gens que pour autre chose. Il a fait fortune, et est aujourd'hui

maître des comptes à Poitiers. Il étoit devenu dévot jusqu'à se donner

la discipline. En 1653, il reçut quatorze mille écus pour trois ans de

pension. Le cardinal Mazarin a cru qu'il lui étoit utile pour les

chiffres mentaux. Ni lui ni tête d'homme ne les savoit déchiffrer que

par hasard. On dit qu'il n'en a jamais déchiffré qu'un. Au reste,

c'était une pauvre espèce d'homme. Il comptoit familièrement au

cardinal de Richelieu les honneurs qu'on lui avoit faits à Alby:

«Monseigneur, disoit-il, ils n'osoient m'approcher. Ils me regardoient

comme un favori, moi je vivois avec eux comme auparavant. Ils étoient

tout étonnés de ma civilité.» Le cardinal levoit les épaules, et dit à

Desmarest, après que l'autre fut sorti: «Je vous prie, tirez-lui les

vers du nez.» Desmarest l'accoste et lui dit: «Vous en avez tantôt

bien donné à garder à Monseigneur.--Pardieu, dit Rossignol, point du

tout, je ne lui en ai pas dit la moitié, mais je vous veux tout conter

à vous.» Là-dessus, il hable tout son soûl. «Mais il faut,

ajouta-t-il, que je vous dise quelques-uns de mes bons mots. Il y

avoit un juge qui n'osoit quasi m'approcher; je l'embrasse, et lui dis

en riant: Souvenez-vous de l'Albergat.» C'étoit un cabaret où ils

avoient bu ensemble.

Quand le duc de Lorraine manqua au traité qu'il avoit fait à

Saint-Germain avec le Roi, le cardinal, pour consoler Sa Majesté par

quelque épargne, car rien ne le consoloit tant, se doutant que dix

mille pistoles que le duc avoit reçues étoient encore à Paris, mit le

commissaire Coiffier en quête et lui en promit six cents. Coiffier,

par hasard, connoissoit un Lorrain qui étoit assez bien avec le duc;

il va chez cet homme, et lui dit: «On veut vous arrêter pour telle

chose.» Le Lorrain lui avoue qu'il avoit cet argent: «Eh bien!

donnez-le-moi, et on ne vous arrêtera pas, je vous en donne ma

parole.» Le Lorrain le lui donne; Coiffier le porte au cardinal, et le

cardinal au Roi. Les six cents pistoles promises furent payées. Le

cardinal tenoit parole; on le verra en ce que je vais conter. Il y

avoit un ingénieur nommé de Meuves, qui, un jour, avoit dit

étourdiment: «Il ne faut qu'acheter deux maisons vis-à-vis dans la rue

Saint-Honoré, et par-dessous la rue faire une mine et y mettre le feu

quand le cardinal passera.» Jugez si cela est fort faisable. Le

cardinal a avis de cela et que cet homme avoit un secret pour rompre

le fer avec une certaine liqueur. Cela lui fait peur, il résout de se

défaire de cet homme. Ce de Meuves avoit entrée à l'Arsenal, et le

grand-maître prétendoit tirer de grands avantages de ce secret en

surprenant des villes où il y a des grilles de fer pour donner passage

à quelque ruisseau. Un soir, cet homme avoit promis à quelqu'un

d'aller coucher à Saint-Cloud; il étoit tard; il s'avise d'aller

rompre la chaîne de quelque bateau avec sa drogue, prend son laquais

avec un flambeau allumé pour passer sous les ponts. Cette même nuit-là

le feu se prit au Pont-au-Change. Voilà un beau prétexte. On accuse de

Meuves d'y avoir mis le feu et par malice. Le cardinal nomme pour chef

de ses commissaires (tous conseillers au Châtelet qui jugent

prévôtalement les incendiaires), M. de Cordes, un homme qui a mérité

qu'on écrivît sa vie[539], afin que ce juge incorruptible ne

l'emportant pas sur les autres, on pût dire cependant: «Il a été

condamné par M. de Cordes.» Le cardinal songea à avoir le secret. Il

envoie quérir le clerc de M. de Cordes, nommé de Nieslé, de qui nous

tenons cette histoire. De Nieslé lui apporta de la drogue, car on en

avoit trouvé chez de Meuves, quand on le prit. Le cardinal en voulut

voir l'expérience. On en frotta les fiches d'une armoire. Au bout d'un

demi-quart d'heure, les ais tombent à terre. Le cardinal voyant cela,

ne s'obstina plus à vouloir avoir ce secret comme il avoit fait,

«parce, dit il, qu'il n'y auroit plus rien de sûr.» Avant cela, il

l'avoit fait demander à de Meuves, qui répondit qu'il ne le donneroit

point, si on ne lui promettait la vie. «Je ne la lui promettrai point,

dit le cardinal; car il lui faudroit tenir parole, et je veux qu'il

meure.» En effet, il fut pendu. Voyez le plaisant scrupule! il ne veut

pas manquer de parole, et fait mourir un innocent. Un politique, ou

plutôt un tyran comme lui, regarde que manquer de parole décrie, au

lieu que peu de gens sauront qu'on a fait mourir cet homme injustement

par ambition.

[539] Elle a été publiée sous ce titre: _L'Idée d'un bon

magistrat en la vie et en la mort de M. de Cordes, conseiller au

Châtelet de Paris_, par A.G.E.D.V. (Antoine Godeau, évêque de

Vence, Paris, 1645, in-12.) Il s'appeloit Denis de Cordes; il

mourut en novembre 1642, et fut enterré à Saint-Méry.

Le cardinal vouloit accommoder les religions, et méditoit cela de

longue main. Il avoit déjà corrompu quelques ministres en Languedoc:

ceux qui étoient mariés, avec de l'argent, et ceux qui ne l'étoient

pas, en leur promettant des bénéfices. Il avoit dessein de faire faire

une conférence, et d'y faire députer ceux qu'il avoit gagnés, qui,

donnant les mains, engageroient le reste à faire de même. En cette

intention, il jette les yeux sur l'abbé de Saint-Cyran, homme de

grande réputation et de grande probité, pour le faire le chef des

docteurs qui disputeroient contre les ministres. Saint-Cyran lui dit

qu'il lui avoit fait beaucoup d'honneur de le croire digne d'être à la

tête de tant d'habiles gens, mais qu'il étoit obligé en conscience de

lui dire que ce n'étoit point la voie du Saint-Esprit, que c'étoit

plutôt la voie de la chair et du sang, et qu'il ne falloit convertir

les hérétiques que par les bons exemples qu'on leur donneroit. Le

cardinal ne goûta nullement cette remontrance, et ce fut la véritable

cause de la prison de Saint-Cyran[540].

[540] Jean Duvergier de Haurane, abbé de Saint-Cyran, fut mis à

la Bastille le 14 mai 1638, et il mourut en 1643, peu de temps

après être sorti de prison. Sa captivité fut généralement

attribuée à ce qu'il n'avoit pas voulu opiner pour la nullité du

mariage de Gaston avec Marguerite de Lorraine.

En Languedoc, le cardinal envoya quérir un des ministres de

Montpellier, nommé Le Fauscheur, natif de Genève. Il vouloit le gagner

à cause de sa réputation. Il lui envoya dix mille francs. Ce bon homme

fut fort surpris. «Hé! pourquoi m'envoyer cela? dit-il à celui qui le

lui apportoit.--M. le cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre

cette somme comme un bienfait du Roi.» Le Fauscheur n'y voulut point

entendre. Le cardinal le trouva mauvais, et le pauvre ministre fut

interdit fort long-temps, jusqu'à ce qu'il eût permission de prêcher à

Paris. Un de ses confrères, nommé Mestrezat, rapporta dix mille écus

aux héritiers d'un homme qui les lui avoit donnés en dépôt, sans

qu'eux ni qui que ce soit au monde en sût rien.

Le cardinal a eu quelquefois bien autant de bonheur que de science,

car, après avoir poussé M. le comte de Soissons à bout[541], il lui

oppose à la vérité un bon chef, mais une très-foible armée. Lamboy

n'eut pas de peine à défaire le maréchal de Châtillon. En conscience,

n'importoit-il pas au moins autant au cardinal que le grand-maître eût

la gloire de prendre Aire, que de battre M. le comte? On a cru sur

cela qu'il étoit assuré de le faire tuer dans le combat. C'est une

chanson, cela se seroit découvert avec le temps. Tout le monde croit

que M. le comte, en voulant lever sa visière avec le bout de son

pistolet, se tua lui-même[542]; et s'il ne se fût point tué, où en

étoit l'éminentissime? Toute la Champagne, dont M. le comte étoit

gouverneur, eût ouvert les portes aux victorieux. Tous les malcontents

se fussent joints à lui; le Roi même eût peut-être été bien aise de se

défaire d'un ministre qui lui étoit à charge, et qu'il craignoit.

Quand on apprit la nouvelle de la défaite de M. de Châtillon, le

cardinal fut cinq heures de temps au désespoir. Il envoya ordre au

maréchal de La Meilleraye de laisser l'armée au maréchal de Guiche, et

de l'aller trouver avec son régiment de cavalerie, celui de La

Meilleraye, et ne se remit que quand on lui vint dire la mort de M. le

comte. M. le comte avoit mis dans ses enseignes: _Pour le Roi, contre

le cardinal_; M. de Bouillon: _Ami du Roi, ennemi du cardinal_; M. de

Guise, une chaise renversée et un chapeau rouge dessous, avec ces

mots: _Deposuit potestatem de sede_. Depuis, le maréchal fut

contremandé. Dans ce combat, le marquis de Praslin, fils du maréchal,

eut cent coups après sa mort. On croit qu'il avoit donné parole à M.

le comte, et puis lui avoit manqué; c'étoit un homme de service, mais

un méchant homme. Il avoit fait long-temps l'impie; et pour se

remettre en bonne réputation de ce côté-là, il feignit une

apparition. Mais le cardinal de Richelieu s'en moqua[543]. M. de

Bouillon, après cela, fit une paix de pair à pair avec le Roi. Le

cardinal, en achevant le traité, dit: «Il y a encore une condition à

ajouter, c'est que M. de Bouillon croira que je suis son très-humble

serviteur.» Après cela, M. de Bouillon se va sottement engager avec M.

d'Orléans et M. Le Grand. Son père lui avoit tant recommandé de se

tenir dans son petit corps-de-garde, et il va cabaler quand il

commande en Piémont. On le prit à la tête de son armée, et sa femme

fut contrainte de rendre Sédan pour lui sauver la vie. Il ne témoigna

pas grande constance dans la prison.

[541] Saint-Ibal a été cause du malheur de M. le comte, car il

lui mit dans la tête de faire le fier et de terrasser le

cardinal. (T.)

[542] Le prince de Simmeren, de la maison palatine, étoit à

Sédan, lorsque M. le comte s'y retira. Étant retourné en son

pays, quand la bataille de Sédan fut donnée, il écrivit naïvement

cette lettre à M. le comte de Soissons: «Le bruit court ici que

vous avez gagné la bataille, mais que vous y avez été tué.

Mandez-moi ce qui en est, car je serois très-fâché de votre

mort.» M. le comte de Roussi m'a dit avoir vu la lettre. (T.)

[543] Cela me fait souvenir d'un savant médecin de la Faculté,

nommé Patin, qui tout de même a feint qu'un de ses malades à qui

il fit promettre à l'article de la mort de lui venir dire s'il y

avoit un purgatoire, lui étoit apparu un matin, mais sans lui

rien dire, car ces gens qui reviennent de l'autre monde ne

parlent jamais. (T.)

Le cardinal, mal informé de la disposition où étoient les Catalans,

leur donna la carte blanche au lieu qu'eux la lui eussent donnée; car

ils étoient résolus d'appeler le Turc, s'il faut ainsi dire, plutôt

que se soumettre à l'Espagne. Cette faute a horriblement coûté à la

France, car la Catalogne a tiré bien de l'argent. On a payé tout comme

dans une hôtellerie, et cette principauté, par conséquent l'Espagne,

s'enrichissoit à nos dépens.

Le cardinal étoit rude à ses gens, et toujours en mauvaise humeur; il

a, dit-on, frappé quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et

autres, transporté de colère. On raconte que le Mazarin en a fait

autant à Noailles quand celui-ci étoit son capitaine des gardes.

La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de

Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu

le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des

finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire

son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui

disant: «Petit ladre, je t'étranglerai.» Et l'autre répondit:

«Etranglez, je n'en ferai rien.» Enfin il le lâcha, et le lendemain

Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il étoit

perdu, signa tout ce que le cardinal voulut.

Le cardinal étoit avare; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense,

mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d'un coup de canon

en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de

l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers,

intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par

son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le

cardinal dit: «Je les veux tous trois,» et les doit encore.

Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de

l'Orme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en

habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et

avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux

au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. J'ai

ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit

en courrier; elle-même l'a conté. Après ces deux visites, il lui fit

présenter cent pistoles par Des Bournais, son valet-de-chambre, qui

avoit fait le m......... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On

l'a vu plusieurs fois avec des mouches, mais il n'en mettoit pas pour

une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui la

reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se tint

au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes fit

sortir tout le monde. «Monsieur, lui dit-elle, j'étois venue pour...»

Il l'interrompit: «Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose, je

ne veux point savoir ce que c'est. Mais, madame, que vous voilà

propre! jamais vous ne fûtes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu une

l'inclination particulière à vous servir.» En disant cela, il lui

prend la main... Elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il

recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en

va. Pour madame d'Aiguillon et madame de Chaulnes, nous dirons cela

ensuite quand nous viendrons à l'_Historiette_ de madame d'Aiguillon.

Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui étoit

médisant.

M. de Chavigny délibéra de faire appeler l'hôtel de Saint-Paul l'hôtel

de Bouteiller, et de le mettre sur la porte. Le cardinal de Richelieu

s'en moqua, et lui dit: «Tous les Suisses y voudront aller boire: ils

liront l'_hôtel de la bouteille_.» L'archevêque de Tours signoit

toujours Le Bouteiller; il prétendoit venir des comtes de Senlis. Dans

la vérité, ils sont venus d'un paysan de Touraine qui se transplanta à

Angoulême; son fils eut quelque charge. Du côté des femmes, ils

viennent de Ravaillac, c'est-à-dire d'une soeur de Ravaillac: au moins

en sont-ils bien proches. Le père de l'archevêque et du surintendant

étoit avocat à Paris, et avoit écrit l'histoire de Marthe

Brossier[544], cette fille qui faisoit la possédée; ils l'ont

supprimée autant qu'ils ont pu.

[544] Marthe Brossier étoit fille d'un tisserand de Romorantin;

elle fut renvoyée dans son pays par arrêt du 23 juin 1599, avec

défense d'en sortir. _Le Discours véritable sur le fait de Marthe

Brossier_, Paris, 1599, in-8º, a été attribué au médecin

Marescot. (Voyez la _Biographie universelle_.) Il paroîtroit,

d'après Tallemant, que cet ouvrage pourroit être de Le

Bouthilier.

Le cardinal railloit quelquefois assez fortement et sans grand

fondement. Durant le siége d'Arras, il m'arriva d'écrire une épître en

vers au petit Quillet[545], médecin du maréchal d'Estrées. Il étoit

alors à la cour d'Amiens pour cette belle guerre de Parme. Le paquet

étoit adressé chez Bautru, ami de Quillet. Par hasard on le porta à

Nogent, son frère, qui voulut avoir le plaisir de l'ouvrir, puisqu'il

lui avoit coûté un quart d'écu, car c'est le plus avare des humains.

Nogent porta cette bagatelle chez le cardinal pour l'en faire rire.

Son Eminence prit occasion de railler, à cause qu'il y avoit quelques

endroits qui pouvoient convenir à M. de Bullion[546], qui étoit, aussi

bien que Quillet, petit, gros, rouge, et aimant la bonne chère. Il

prit occasion de railler Senectère, qui étoit le courtisan de Bullion;

et Senectère lui ayant remontré que le nom de Quillet y étoit:

«Qu'importe, dit-il, que ce soit pour M. de Bullion ou pour le médecin

de votre ami? c'est à vous à faire faire réponse,» et lui mit la

lettre entre les mains. Il la rendit depuis à Quillet, et lui dit d'un

air fort chagrin, car il avoit peur que Bullion ne le sût, qu'il

recommandât bien à ses amis de n'écrire jamais au lieu où seroit la

cour des choses qui pussent s'appliquer à plusieurs personnes. Si mon

père eût su cela, et qu'après il lui fût arrivé quelque désordre dans

ses affaires, il m'eût voulu faire accroire que ma poésie en eût été

cause.

[545] Claude Quillet, l'un de nos meilleurs poètes latins

modernes, auteur du poème de _la Callipédie_. Il mourut en

septembre 1661.

[546] On appeloit Bullion _le Gros Guillaume raccourci_. Les gens

de lettres le haïssoient, car il faisoit profession de les

mépriser. (T.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 25 / 28 段