enfin contraint de boucquer, et vint à cheval à Montauban voir le
cardinal. «Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard.» Le cardinal
lui en vouloit, parce que, durant le siége de la Rochelle, quelqu'un
l'ayant trouvé avec un Bréviaire, il dit: «Il faut bien que nous
fassions le métier des autres, puisque les autres font le nôtre.» Il
appeloit son fils le cardinal _valet_. En revanche, il fit grand'peur
au cardinal à Bordeaux, car il l'alla voir suivi de deux cents
gentilshommes, et le cardinal étoit seul au lit. Le cardinal ne lui a
jamais pardonné depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le
cardinal fut fait généralissime en Italie, que le Roi ne s'étoit
conservé que la vertu de guérir les écrouelles; et quand M. d'Effiat
fut fait maréchal de France, il lui dit: «Eh bien, monsieur d'Effiat,
vous voilà maréchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on
les faisoit bons.»
Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et
de la Reine-mère, et principalement parce qu'on n'avoit pas tenu
parole à Le Coigneux, son chancelier, et à Puy-Laurens, prit le parti
de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis à Le Coigneux une
charge de président à mortier, qu'il eut, et un chapeau de cardinal;
et à Puy-Laurens un brevet de duc. On n'écrivoit point à Rome pour le
chapeau; le brevet ne s'expédioit point. Ces deux hommes aigrissent
leur maître, et le font partir. Puy-Laurens croyoit épouser madame de
Phalsbourg ou sa fille, qui étoit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit
le siége de Nancy, que M. de Phalsbourg défendoit, laisse échapper la
princesse Marguerite à cheval, et fut disgracié pour cela. Depuis,
elle épousa Monsieur en Flandre.
Le cardinal négocia si bien, qu'il fit revenir Monsieur. Il maria peu
de temps après trois de ses parentes à M. de La Valette[520], à
Puy-Laurens et au comte de Guiche.
[520] Ce fut pour l'attraper qu'il lui fit épouser sa parente.
M. d'Épernon, pour avoir mal vécu avec sa femme, s'est attiré
toutes les calamités qu'il a eues.
On a dit que Puy-Laurens avoit été empoisonné avec des
champignons, et on disoit que les champignons du bois de Vincennes
étoient bien dangereux. Mais il mourut comme le grand prieur de
Vendôme et le maréchal d'Ornano, à cause de l'humidité d'une
chambre voûtée, et qui a si peu d'air que le salpêtre s'y forme.
Madame de Rambouillet disoit plaisamment que cette chambre valoit
son pesant d'arsenic, comme on dit son pesant d'or. Le cardinal de
La Valette lui redisoit toujours cela. (T.)
Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone,
gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu'il parût que
le cardinal en sût rien, de se tenir auprès de Son Eminence, afin
d'empêcher qu'on ne l'accablât, et qu'on ne lui parlât que lorsque
l'on auroit quelque chose d'important à lui dire. C'étoit avant qu'il
eût un maître de chambre et des gardes.
Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres
disoient: «Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!--Ah! qu'il
feroit beau se promener!--Ah! qu'il feroit beau jouer à la paume,
danser! etc.,» lui disoit: «Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!»
En sortant de table, ses grâces étoient: «Seigneur, fais-moi la grâce
de bien digérer ce que j'ai mangé.»
Le cardinal ne pouvoit digérer qu'on lui reprochât qu'il n'étoit pas
de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l'esprit que cela. Les
pièces qu'on imprimoit[521] à Bruxelles contre lui le chagrinoient
terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à
déclarer la guerre à l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se
rendre nécessaire. L'année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y
eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy
l'intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme
Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: «Qu'avez-vous,
monseigneur[522]? je vous trouve triste.» Il avoit un ton de vieillard
un peu grondeur, mais ferme. «Hé, n'en ai-je pas assez de sujet? dit
le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes; M. le
comte de Soissons a été poussé en-deçà l'Oise, et nous n'avons plus
d'armée.--Il en faut lever une autre, monseigneur.--Et avec
quoi?--Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille
hommes et un million d'or en croupe» (ce sont ses termes). Le cardinal
l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de
l'Epargne Fieubet, car c'étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De
là vient la prodigieuse fortune de Lambert[523], le commis du comptant
de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel à qui il
prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme
il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit.
Le cardinal pourtant n'étoit guère bien informé des choses, puisqu'il
ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de
réservé; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres.
[521] L'écrit qui l'a le plus fait enrager depuis cela, a été
cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c'est tout. Il
fit emprisonner bien des gens pour cela: mais il n'en pu rien
découvrir. Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la
lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu'elle
vient de chez le cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de
certain. (T.)--Cette pièce est connue sous le nom de la
_Milliade_, parce qu'elle se compose de mille vers. Son véritable
titre est: _le Gouvernement présent, ou Éloge de Son Éminence_.
Barbier, qui, dans son _Dictionnaire des Anonymes_, en indique
une édition de Paris, 1643, in-8º, dit à l'occasion de cet
ouvrage: «Cette satire, publiée vers 1633, existe aussi sans
indication de ville, sans nom d'imprimeur et sans date. On n'est
pas bien certain du nom de son auteur: les uns l'attribuent à
Favereau, conseiller à la cour des aides; les autres à d'Estelan,
fils du maréchal de Saint-Luc; d'autres au sieur Brys, bon poète
du temps. Cette dernière opinion paroît la plus fondée.» (Voyez
_la Bibliothèque historique de la France_, t. 2, nº 32485.)
[522] Le cardinal a affecté de se faire appeler _Monseigneur_.
(T.)
[523] Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua tellement
à amasser du bien qu'il n'en a point joui. Il laissa cent mille
livres de rente à son frère. Ce sont les fils d'un procureur des
comptes. (T.)
En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer à
l'épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du
derrière de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des
laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce
que le peuple l'aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal
de Châtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatère,
gentilhomme d'auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit:
«Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière? Il semble que
vous nous abandonniez au pillage.--Envoyez, dit le maréchal, demander
des gardes à M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de
mes amis; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille d'Anzin.»
M. de Liancourt et M. d'Humières, ayant appris cela, se joignent à
Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois gardes, et mande
au maréchal que si c'eût été le maréchal de Brézé, il ne les auroit
pas eus. Picolomini étoit homme d'ordre; car ayant logé chez un
gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le fouet à
un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de Saint-Simon,
chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour faire le bon
valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde à Montatère, que
c'étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit découvrir quand le Roi
ne seroit pas bien accompagné, et le venir enlever avec cinq cents
chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à la rivière. Voilà la
frayeur qui saisit le Roi; il se met à pester contre Montatère, et dit
qu'il vouloit que dans trois jours il eût la tête coupée, et que
c'étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux autres. Montatère ne se
montre point, quoique ce fût au maréchal de Châtillon qu'il s'en
fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu à la terreur qu'on
avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler Chantilly, qui a de
bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière. Cette colère dura deux
jours, au bout desquels Sanguin, maître-d'hôtel ordinaire, servit au
Roi des poires qu'il avoit eues de Montatère. Le Roi les trouva
bonnes, et demanda d'où elles venoient. «Sire, lui dit-il en riant, si
vous saviez d'où elles viennent, vous n'en voudriez peut-être plus
manger; mangez, mangez, puis je vous le dirai.» Après il lui dit:
«C'est cet homme contre qui vous pestiez tant hier qui me les a
données pour vous les servir.» Il se mit à rire, et dit qu'il en
vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulême fit la paix de
Montatère, à condition qu'il ne parleroit point. En effet, le Roi lui
dit: «Montatère, je te pardonne, mais point d'éclaircissement,» et lui
tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou le cardinal pour lui, de
châtier ceux qui s'enfuirent si vilainement de Paris; car en ce
temps-là le chemin d'Orléans étoit tout couvert des carrosses des gens
qui croyoient n'être pas en sûreté à Paris. Barentin de Charonne en
fut un. Il falloit en faire un exemple, et le condamner à une grosse
amende, riche comme il étoit et sans enfants.
On a su du maréchal de La Meilleraye qu'un homme vêtu à l'espagnole
vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après
bien des allées et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit à parler
sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant
douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se
passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti,
résolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit
l'argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l'on trouvoit des
relations de tout ce qui s'étoit passé. Je ne sais pas précisément
quand cela a commencé et combien cela a duré.
Quand le duc Weimar vint[524] à Paris, le comte de Parabelle, assez
sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de
lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de
Nordlingen[525]. Le duc dit à l'oreille au maréchal de La Meilleraye:
«Qui est ce fat de cordon bleu?» Le maréchal lui dit: C'est une espèce
de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu'il dit.--Pourquoi l'a-t-on donc
fait cordon bleu?--Il n'étoit pas si extravagant en ce temps-là.»
[524] Bernard de Saxe, duc de Weimar.
[525] Où il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impériaux; il
commandoit l'armée suédoise.
Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya
l'évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne
nommé Filesac[526], et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le
prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on
pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit: «Monsieur, j'ai
passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me
faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de
recueils que voilà!--Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps
que vous me marquez.» Ce terme échu, M. de Chartres retourne: le
vieillard lui dit: «On a bien des incommodités à mon âge; je n'ai pu
lire encore que la moitié de mes recueils.» Le prélat voulut gronder
et l'intimider. «Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains
rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la
Sorbonne: vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre
naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez
jamais le pied dans ma chambre.» Un autre, nommé Richer[527],
professeur du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté. On
lui défendit de sortir de son collége; on le lui donna pour prison.
Après, on l'obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal
de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On
le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amené: il
dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'étoit qu'il vouloit entrer,
comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations
contre la violence qu'on lui avoit faite.
[526] Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et curé de Saint-Jean en
Grève, mourut en 1638. Il a laissé un assez grand nombre
d'ouvrages, écrit sans méthode, mais pleins de recherches.
[527] Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et supérieur
du collége du cardinal Le Moine, a été un des plus zélés
défenseurs de nos libertés gallicanes; il résista courageusement
au nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en
1611, faire soutenir chez les Dominicains des thèses sur
l'infaillibilité du pape, et sa supériorité sur le concile. Son
livre, _de Ecclesiasticâ apostolicâ potestate_, composé pour le
premier président de Verdun, a donné lieu à bien des disputes.
Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir
l'Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille; et, pour le faire
donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le
cardinal en donneroit tant; c'étoit plus que cette terre ne valoit: le
duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre.
L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. «Et moi, dit
le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc
voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas
me survendre.--Ah! on m'avoit dit, répondit le duc, que vous en
donneriez tout ce qu'on voudroit.» Cependant il fallut en passer par
là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu'il en donna. M. de La
Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye,
son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu'il lui vendit avec
la terre de Quintin, les cinq cent mille francs qu'a coûté le tout.
Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne vaut. Le
cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour n'avoir
pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas manquer
d'être à un prince, puisqu'elle appartenoit à Mademoiselle, il obligea
M. d'Orléans, comme tuteur, à faire l'échange de Champigny contre le
Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi faire raser
la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de MM. de
Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte
chapelle dépend directement du pape) qu'elle menaçoit ruine. Innocent
X, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué
pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit
magnifique et en font bon état, et son rapport fut contraire au
cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que
c'étoit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que
Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans
les Mémoires de la régence, et qu'elle y est rentrée. Regardez quelle
foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus
obscur de France, de croire qu'un grand bâtiment ajouté à la maison de
son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous
les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'étoit
ni beau ni sain; car avec tous les priviléges qu'il y a mis, on ne s'y
habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal
corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu'il a
eue de conserver une partie de la maison de son père, où l'on montre
la chambre dans laquelle le cardinal est né, et cela pour faire voir
que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte
d'ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a
encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez
grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort
agréable et fort ornée de statues. Il n'y a rien de plus orné ni de
plus embelli de tableaux que les dedans; mais du côté du jardin, la
face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes
en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C'est une
petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu'ils
sauroient l'être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château
ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du
jardin[528]. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une
ville de cartes; l'église est fort agréable; les maisons de la ville
sont toutes d'une même structure, et toutes de pierres de taille.
Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les
partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de
voir Richelieu; il avoit trop d'affaires à Paris; il s'est amusé à
garder une chambre de l'hôtel de Rambouillet[529], et par cette
fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis[530]. Il a bâti à la
ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est
vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a
été fait qu'à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut
acheter la maison où pendoit l'enseigne des _Trois-Pucelles_. Au
commencement, il y alla par la douceur, et Se mit à la raison; mais le
bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c'étoit
l'héritage de ses pères. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre,
par une vengeance honteuse, à la taxe des _aisés_. Après, il eut sa
maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de
Charonne[531], qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de
Charonne. Ce n'est pas qu'il le méritât bien, car il étoit fort riche,
et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles
qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles.
Pensez que ce n'étoit point du consentement du cardinal, qui était
fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n'a point vu de maison
mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu'il
en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour
excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres
comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de
ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne
fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et
qu'il avoit peur qu'on ne criât contre lui d'épargner Barentin, quand
des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna
point bien dans le monde.
[528] Voyez la description que fait La Fontaine du château de
Richelieu dans une lettre adressée à sa femme le 27 septembre
1663. Cette lettre a été publiée en 1820, pour la première fois,
par l'un des trois éditeurs à la suite des Mémoires de Coulanges.
[529] L'hôtel de Rambouillet d'aujourd'hui étoit à M. de Pisani.
Madame de Rambouillet disoit à madame d'Aiguillon: «Madame, s'il
plaisoit à M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son
hôtel, il l'agrandiroit honnêtement.» Le service qu'il lui a
rendu en gagnant Monsieur à la Journée des dupes le méritoit
bien. (T.)
Le vieux hôtel de Rambouillet, acheté par le cardinal de
Richelieu, est devenu le Palais-Cardinal. (_Voyez_ l'article de M.
et de madame de Rambouillet.)
[530] Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son
testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins
l'héritier présomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger,
peu de temps après la mort du feu Roi, on fit mettre:
_Palais-Royal_. Cela fut fort ridicule de changer cette
inscription. En 1647, madame d'Aiguillon prit son temps, et ayant
représenté le tort que cela faisoit à son oncle, on lui permit de
remettre: _Palais-Cardinal_. Le peuple disoit que c'étoit que la
Reine l'avoit donné au cardinal Mazarin. (T.)
[531] Honoré Barentin, maître de la chambre aux deniers. Voyez
_la Chasse aux larrons_, par Jean Bourgoin, sans date, in-8°, p.
88. Cest un livre curieux, écrit sous le règne de Louis XIII, où
l'on voit les commencements de bien des gens devenus depuis de
grands personnages.
A Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas
non plus grand'chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain.
Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne
fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit obligée, aussi bien
qu'à faire faire son tombeau[532].
[532] L'église de la Sorbonne a depuis été ornée du mausolée du
cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conservé
pendant la révolution au Musée des Petits-Augustins, par les
soins de M. Alexandre Le Noir, a été replacé dans la Sorbonne,
quand cette église restaurée a été rendue au culte pour quelques
années.
Le Père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux,
s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille
de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges,
oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui
étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse.
Voici comme cela se découvrit:
M. d'Angoulême, alors veuf (c'est le bâtard de Charles IX), étoit allé
prier le cardinal de souffrir qu'une Ventadour, abbesse de...[533] en
basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son abbaye pour des
libelles qu'elle avoit faits contre lui[534], pût être reçue dans
quelque religion à Paris, afin qu'elle ne fût pas sur le pavé. Le
cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux Jésuites de la
rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le Roi, touché de
compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le cardinal de
Richelieu; que c'étoit le plus scélérat des humains, et qu'il avait
jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre en la place
de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon homme, qui
connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part, et se met
à rêver à ce qu'il avoit à faire. Il conclut de parler sur l'heure à
M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: «Vous nous donnez la
vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.»
[533] Le nom est resté en blanc au manuscrit; ce doit être Marie
de Levis, abbesse d'Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille
de Anne de Levis, duc de Ventadour.
[534] J'ai appris que ce qui donna le plus occasion à la réforme
de quelques monastères de dames, fut la folie d'une madame
Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel,
religieuse à Poissy, qui, non contente de faire l'amour, s'avisa,
avec cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir
danser une entrée de ballet à Saint-Germain devant le Roi. On
crut d'abord que ce ballet venoit de Paris; mais dès le lendemain
on sut l'affaire, et le jour même les six religieuses furent
envoyées en exil. Avant cela elles avoient chacune leur logement
à part et leur jardin, et mangeoient en leur particulier si elles
vouloient. Elles ne purent jamais obtenir de la prieure qu'elle
leur pardonnât et les reçût à faire pénitence, disant qu'elles
gâteroient les autres. (T.).
Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M.
d'Angoulême s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le
cardinal, en riant, dit: «Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce
scélérat; il faut mettre M. d'Angoulême en sa place.» Le Roi se mit à
rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: «Il y a quelque temps
que je m'aperçois que le pauvre Père Caussin s'affoiblit.» M. le comte
d'Alais[535] eut pour cela le gouvernement de Provence.
[535] Louis de Valois, comte de Lauraguais, d'Alais, etc., duc
d'Angoulême après son père, obtint en 1637 la charge de colonel
général de la cavalerie légère, et le gouvernement de Provence.
Un peu après cela, comme M. d'Angoulême couroit un daim avec le Roi
dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: «Bon homme, voyez-vous ce
donjon? il n'a pas tenu à M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.--Par
le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mérité, car il
ne vous l'auroit pas conseillé autrement.»
Le Père Caussin est mort d'une bizarre manière[536]. Il se mêloit
d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce
jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère
croyoit aussi très fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand
on l'assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La
Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent
entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit
quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret.
[536] Le Père Caussin fut exilé à Quimper-Corentin. (Voyez
l'_Histoire du ministère du cardinal Richelieu_, par M. Jay, tom.
2, pag. 71 et suiv.) On trouve dans le même volume, pag. 307, une
lettre très-curieuse du Père Caussin à madame Louise-Angélique de
La Fayette, qui contient le récit des circonstances qui avoient
déterminé celle-ci à se faire religieuse.