«Voyez-vous ce petit homme-là? il est parent de Rabelais, et médecin
comme lui.--Je n'ai pas l'honneur, dit Quillet, d'être parent de
Rabelais.--Mais, ajouta le cardinal, vous ne nierez pas que vous ne
soyez du même pays que Rabelais.--J'avoue, monseigneur, que je suis du
pays de Rabelais, reprit Quillet, mais le pays de Rabelais a l'honneur
d'appartenir à Votre Eminence.» Cela étoit assez hardi; mais un M.
Mulot de Paris, qu'il avoit fait chanoine de la Sainte-Chapelle, lui
parloit bien encore plus hardiment. Il est vrai que le cardinal avoit
bien de l'obligation à cet homme; car lorsqu'il fut relégué à Avignon,
Mulot vendit tout ce qu'il avoit, et lui porta trois ou quatre mille
écus, dont il avoit fort grand besoin. Ce M. Mulot n'avoit rien tant à
contre-coeur que d'être appelé aumônier de Son Eminence. Une fois le
cardinal, pour se divertir, car il se chatouilloit souvent pour se
faire rire, fit semblant d'avoir reçu une lettre où il y avoit: _A
monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence_, et la lui donna.
Cela le mit en colère, et il dit tout haut que c'étoient des sots qui
avoient fait cela. «Ouais! dit le cardinal, et si c'était moi?--Quand
ce seroit vous, répondit Mulot, ce ne seroit pas la première sottise
que vous auriez faite.» Une autre fois il lui reprocha qu'il ne
croyoit point en Dieu, et qu'il s'en étoit confessé à lui. Le
cardinal fit mettre un jour des épines sous la selle de son cheval. Le
pauvre M. Mulot ne fut pas plus tôt dessus, que la selle pressant les
épines, le cheval se sentit piqué, et se mit à regimber d'une telle
force, que le bon chanoine se pensa rompre le col. Le cardinal rioit
comme un fou. Mulot trouve moyen de descendre, et s'en va à lui tout
bouillant de colère: «Vous êtes un méchant homme.--Taisez-vous,
taisez-vous, lui dit l'Eminence; je vous ferai pendre, vous révélez ma
confession.» Ce M. Mulot avoit un nez qui faisoit voir qu'il ne
haïssoit pas le vin. En effet, il l'aimoit tant, qu'il ne pouvoit
s'empêcher de faire une aigre réprimande à tous ceux qui n'en avoient
pas de bon; et quelquefois, quand il avoit dîné chez quelqu'un qui ne
lui avoit pas fait boire de bon vin, il faisoit venir les valets, et
leur disoit: «Or çà, n'êtes-vous pas bien malheureux de n'avertir pas
votre maître, qui peut-être ne s'y connoît pas, qu'il se fait tort de
n'avoir pas de bon vin à donner à ses amis?» Il avoit beaucoup
d'amitié pour madame de Rambouillet; et ayant découvert que M. de
Lizieux, quoiqu'il eût du bien de reste, jouissoit toujours d'une
petite terre qui lui avoit été donnée autrefois par le beau-père de
cette dame pour en jouir sa vie durant, il ne le pouvoit souffrir, et
à tout bout de champ il le lui vouloit aller dire; et toutes les fois
qu'il voyoit madame de Rambouillet, la première chose qu'il lui
disoit, c'étoit: «Madame, M. de Lizieux a-t-il rendu cette terre?»
Enfin il falloit que madame de Rambouillet se mît à genoux devant lui
pour obtenir qu'il n'en parleroit jamais. M. de Lizieux avoit oublié
d'où lui venoit cette terre, ou, pour mieux dire, il avoit oublié
qu'il l'avoit. Jamais homme n'a moins su ses affaires que celui-là.
Le cardinal avoit deux petits pages, dont l'un s'appeloit Meniquet, et
l'autre Saint.... J'ai oublié le nom de ce saint-là. Ils rencontroient
admirablement à faire des équivoques sur-le-champ. Le cardinal s'en
divertissoit. Un jour M. de Lansac entre; Son Eminence dit: «Meniquet,
une équivoque sur M. de Lansac.--Monseigneur, il me faut une pistole,
sans cela je ne saurois équivoquer.--Comment, une pistole? dit le
cardinal.--Oui, monseigneur, il m'en faut une, et si je n'équivoque
bien, je me soumets à avoir le fouet...» Le cardinal lui en donne donc
une. Le petit page la met dans sa poche et dit: «_Pistole Lansac_»
(pistole en sac). Le cardinal la trouva si plaisante qu'il lui en fit
donner dix.
On a remarqué que le cardinal de Richelieu avoit puni fort sévèrement
la sédition des _pieds-nus_ en Normandie, parce que cette province a
eu des souverains autrefois, qu'elle le porte plus haut qu'une autre
province, qu'elle est voisine des Anglois, et qu'elle a peut-être
encore quelque inclination à avoir un duc.
On a remarqué aussi que ce fut une grande bévue que de défendre de
peser les pistoles, car on rogna si bien qu'elles ne pesoient plus que
six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l'or
hors de France; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est
vrai qu'il prit le chemin qu'il falloit pour arrêter ce désordre, car
il les décria tout d'un coup. Il fallut après tirer parti des
rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner à
la plus grosse somme qu'il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la
corde du royaume n'eût pas suffi pour les pendre. Quelques
particuliers du conseil, qui avoient de l'or léger, furent cause qu'on
donna ce ridicule arrêt qui défendoit de peser les pistoles. Cela
obligea à faire les louis d'or[547].
[547] Voyez _le Traité historique des monnoies de France_ de Le
Blanc; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv.
Le cardinal de Richelieu ayant harangué au parlement en présence du
Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit, à cause de
l'orateur probablement, car au fond ce n'étoit pas grand'chose[548].
On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette
d'assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M.
Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y
mit de son chef, en étoient. On la lut fort exactement, car le
cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au
soir à ne marquer que le plus gros; dès qu'il sut qu'on avoit été si
long-temps à l'examiner, il rengaîna et ne pensa plus à la faire
imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on lui montrât les marques qu'on
avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fâché. Elle
étoit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catéchisme
ou Instruction chrétienne[549]. Il voyoit bien les choses, mais il ne
les entendoit pas bien. A parler succinctement, il étoit admirable et
délicat. Il n'y a que l'_Instruction des curés_ qui soit de lui;
encore a-t-il pris des uns et des autres; pour le reste, la matière
est de Lescot, et le françois de Desmarest[550]. Il avoit fait une
comédie qui étoit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer. Madame
d'Aiguillon et le maréchal de La Meilleraye firent agir Boisrobert
pour l'en détourner. Le pauvre homme en fut disgracié quinze jours.
Desmarest avoit des peines enragées avec lui. Il falloit se servir de
ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut pas si docile;
il croyoit écrire mieux en prose que tout le reste du monde, mais il
ne faisoit état que des vers. Il a écrit en un endroit de son
Catéchisme ces mots: «C'est comme qui entreprendroit d'entendre _le
More de Térence_ sans commentaire.» C'est signe qu'il avoit bien lu
Térence[551]. Il y a encore deux autres livres de lui; le premier
s'appelle _la Perfection du chrétien_[552]. Dans la préface il dit
qu'il a fait le livre pendant les désordres de Corbie. C'est une
vanité ridicule. Quand cela seroit, à quoi il n'y a nulle apparence,
car il n'en avoit pas le loisir et avoit assez d'autres choses dans la
tête, il ne faudroit pas le dire. M. Desmarest, par l'ordre de madame
d'Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit été son confesseur,
ont un peu revu cet ouvrage. L'autre est intitulé: _Traité enseignant
la méthode la plus aisée et la plus assurée de convertir ceux qui se
sont séparés de l'Eglise_[553]. M. de Chartres et M. l'abbé de
Bourséis l'ont revu. Après eux, madame d'Aiguillon pria M. Chapelain
de refondre une Invocation à la Vierge: il le fit; mais elle n'y
changea rien par scrupule ou par vénération pour son oncle. Beaucoup
de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres, car le
style est assez conforme, autant qu'on en peut juger par un
échantillon, à l'approbation que ce prélat a mise au-devant du livre.
Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matières, et
puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien.
[548] Talon l'aîné, avocat-général, homme de petite cervelle,
alla sottement en présence du Roi au parlement louer le cardinal
de Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui
dit: «Monsieur Talon, vous n'avez rien fait aujourd'hui, ni pour
vous ni pour moi.» (T.)
[549] _Instruction du Chrétien._ La première édition de ce livre,
qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621,
in-8º.
[550] Le Catéchisme a été corrigé depuis par Desmarest, qui l'a
mis en l'état où on le voit aujourd'hui. (T.)
[551] Ce n'est pas dans son Catéchisme intitulé: _Instruction du
chrétien_, que le cardinal commit la singulière erreur que
Tallemant signale ici. C'est dans _les Principaux points de la
Foi catholique, défendus contre l'écrit adressé au Roi par les
ministres de Charenton_; Poitiers, 1617, in-8º. Il y traduit
_Terentianus Maurus_, qui est le nom d'un grammairien, par _le
Maure de Térence_, croyant que cet auteur avoit laissé une pièce
de ce titre dont il étoit question dans le passage qu'il avoit à
traduire.
[552] Paris, 1646, in-4º.
[553] Paris, 1651, in-folio.
Une chose m'a encore surpris de cet homme, c'est qu'il n'avoit jamais
lu les Mémoires de Charles IX[554]. En voici une preuve convaincante.
Quelqu'un lui ayant parlé de _la Servitude volontaire_ d'Etienne de La
Boëtie, c'est un des Traités de ces Mémoires, et un Traité, pour dire
ce que j'en pense, qui n'est qu'une amplification de collége, et qui a
eu bien plus de réputation qu'il n'en mérite; il eut envie de voir
cette pièce: il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue
Saint-Jacques demander _la Servitude volontaire_. Les libraires
disoient tous: «Nous ne savons ce que c'est.» Ils ne se ressouvenoient
point que cela étoit dans les Mémoires de Charles IX. Enfin le fils
de Blaise, un libraire assez célèbre, s'en ressouvint et le dit à son
père; et quand le gentilhomme repassa: «Monsieur, lui dit-il, il y a
un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans être relié, et il en
veut avoir cinq pistoles.--N'importe,» dit le gentilhomme. Le galant
sort par la porte de derrière et revient avec les cahiers qu'il avoit
décousus, et eut les cinq pistoles.
[554] _Mémoires de l'état de la France sous Charles_ IX. Le
_Traité de la servitude volontaire_ a été imprimé pour la
première fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116.
Le cardinal a aussi laissé des Mémoires pour écrire l'histoire de son
temps[555]. Madame d'Aiguillon s'informa depuis de madame de
Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour écrire cette histoire.
Madame de Rambouillet en voulut avoir l'avis de M. de Vaugelas, qui
lui nomma M. d'Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier à
cause de sa religion. Pour Patru, à qui elle en fit parler par M.
Desmarest, il lui fit dire que, pour bien écrire cette histoire, il
falloit renoncer à toute autre chose; qu'ainsi, il seroit obligé de
quitter le palais; qu'elle lui fît donc donner un bénéfice de mille
écus de rente ou une somme une fois payée. Elle lui envoya offrir la
charge de lieutenant-général de Richelieu. Il lui répondit que pour
cent mille écus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de
Paris. Depuis, il m'a juré qu'il étoit ravi de n'avoir pas été pris au
mot, et qu'il auroit enragé d'être obligé de louer un tyran qui avoit
aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug
insupportable. Il n'y a pas plus de quatre ans que M. de Montausier
croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet emploi à M.
d'Ablancourt, car madame Du Vignan, à qui lui et Chapelain en avoient
parlé par rencontre, s'en alla persuadée que la religion n'étoit
d'aucun obstacle à cela, et que madame d'Aiguillon ne pouvoit mieux
faire. Mais cela n'a rien produit, quoiqu'on l'en quittât pour deux
mille livres de pension. On a dit que l'évêque de Saint-Malo, Sancy,
travailloit à l'histoire sur les Mémoires du cardinal de Richelieu,
mais cela n'a point paru. Ce M. de Saint-Malo étoit ambassadeur à la
Porte. Son secrétaire, nommé Martin, trouva le moyen de faire échapper
des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une dame qui lui avoit
promis de l'épouser. Il se sauva avec eux. Sancy en eut cent coups de
latte sous la plante des pieds. Il n'étoit pas évêque alors. On
trouva, après la mort du cardinal, ce qu'on a appelé son _Journal_. Il
est imprimé. Là on voit que beaucoup de ceux qu'on croyoit ses ennemis
lui donnèrent des avis contre leurs propres amis.
[555] On publia d'abord du cardinal l'_Histoire de la mère et du
fils_, qui fut mal à propos attribuée à Mézerai. Ce n'est qu'en
1823 que M. Petitot donna, d'après le manuscrit du dépôt des
Affaires étrangères, les _Mémoires du cardinal de Richelieu_,
compris dans la deuxième série des _Mémoires relatifs à
l'histoire de France_.
Pour l'Académie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment _la
volière de Psaphon_[556], je n'ai rien à ajouter à ce qu'en a dit M.
Pellisson dans l'_Histoire_ qu'il en a faite[557]. Je dirai seulement
que le cardinal étoit ravi quand on lui remettoit la décision de
quelque difficulté. Il en faisoit faire compliment aux académiciens,
et les prioit de lui en envoyer souvent de même. Mais son avarice en
ceci n'a-t-elle pas été ridicule? S'il eût donné à Vaugelas de quoi
subsister honorablement[558], sans s'occuper à autre chose qu'au
Dictionnaire, le Dictionnaire eût été fini de son vivant, car après on
en eût été quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque
lettre avec lui. Il eût fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela
lui coûtoit-il rien? étoit-ce de son fonds qu'il payoit les gens? Cela
eût été utile et honorable à la France[559]. Il a négligé aussi de
faire un bâtiment pour cette pauvre Académie.
[556] Psaphon, habitant de la Lybie, voulant être reconnu pour un
dieu, réunit un grand nombre d'oiseaux, et leur apprit à répéter:
_Psaphon est un grand dieu_. Leur éducation terminée, il les
rendit à la liberté, et les Lybiens, frappés de ce prodige,
décernèrent à Psaphon les honneurs divins.
[557] La première édition de l'ouvrage de Pellisson parut en 1653
(Paris, in-8º), sous le titre de _Relation contenant l'Histoire
de l'Académie françoise_.
[558] Il rétablit la pension de Vaugelas, qui étoit de douze
cents écus; mais Vaugelas n'en fut point payé. (T.)
[559] Il y avoit à Vitré, en Bretagne, un avocat peu employé,
nommé Des Vallées. Cet homme étoit si né aux langues, qu'en moins
de rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le
dictionnaire. En cinq ou six leçons il montroit l'hébreu. Il
prétendoit avoir trouvé une langue-matrice qui lui faisoit
entendre toutes les autres. Le cardinal de Richelieu le fit venir
ici; mais Des Vallées se brouilla avec Demuys, le professeur en
langue hébraïque, et avec un autre; cet autre étoit peut-être
Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit à sa Bible de
Legeay. Le Pailleur, qui étoit de ses amis, lui avoit demandé sur
toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le Pailleur,
en voyant quelques épreuves, demanda si cela étoit corrigé, Des
Vallées dit: «Voire, ce ne sont que des ignorants.» Demuys sut
cela, et le décria. Le cardinal vouloit cependant qu'il fît
imprimer ce qu'il savoit de cette langue-matrice: «Mais vous me
faites divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre.» Le
cardinal le négligea, et le secret a été enterré avec Des
Vallées. (T.)
Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que dans une épître
liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé _héros_ pour
mettre _demi-dieu_. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de
mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le
cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout
desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier,
comme le plus qualifié, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien,
alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres
_au prorata_ de leurs qualités, pour user des termes du président de
La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu
du commissaire Hubert. C'étoit un Auvergnat qui a fait de ridicules
traités de chronologie.
J'ai déjà dit que le cardinal n'aimoit que les vers. Un jour qu'il
étoit enfermé avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il
lui demanda: «A quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir?--A
faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets.--Point du tout,
répliqua-t-il, c'est à faire des vers.» Il eut une jalousie enragée
contre _le Cid_, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs[560]
n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des
pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à
personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois
L'Etoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement
qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers
n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. «Là
là, monsieur de L'Etoile, lui dit-il, comme s'il eût été question
d'un édit, nous le ferons bien passer[561].»
[560] Les pièces dont il fournissoit le sujet à Bois-Robert,
Colletet, L'Estoile, Corneille et Rotrou, à chacun desquels il
distribuoit un acte à faire, et que pour cette raison on appeloit
_les pièces des Cinq-Auteurs_.
[561] Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer
plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit
faite. C'est _Thomas Morus_. En un endroit Anne de Boulen disoit
au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage:
«Sire, des promesses de mariage, les petites filles s'en
moquent.» En un autre, elle moralisoit sur la fragilité des
choses humaines, et disoit au Roi que le trône des rois étoit un
trône de paille: «C'est donc, disoit le Roi, de paille de
diamant.» On appelle une paille certaine marque dans les diamants
qui est un défaut. (T.)
Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les
pensées; il le donna à Boisrobert en présence de madame d'Aiguillon,
qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le
moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus
ridicule. Boisrobert, quelques jours après, voulut prendre ses biais
pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: «Apportez une chaise à
Du Bois (je dirai pourquoi il l'appeloit ainsi), il veut prêcher.» M.
Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du
cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit.
L'Eminentissime déchire la pièce, puis il fit recoller les déchirures,
le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n'en plus parler.
Pour l'ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il
ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer
nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: «Nous nous
incommoderons l'un et l'autre.» Cependant, regardez si cela s'accorde,
il s'assit, et le laissa lire une comédie tout de bout, sans
considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit,
étoit plus basse que lui. Cela s'appelle obliger et désobliger en
même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir
et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu'il ne
l'appelât que _monsieur_.
On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le
vouloit. Il avoit, à ce que dit La Ménardière, dessein de faire à
Paris un grand collége avec cent mille livres de rente, où il
prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eût eu un
logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collége.
C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Ménardière dit qu'il
le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si
fort dans la tête, que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il
avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit,
ajoute La Ménardière, déjà acheté quelque collége. Il laissa une assez
belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon, et le peu de
soin qu'elle en a eu, la laisse fort dépérir. Feu Tourville,
grand-maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à
toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille
livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y
a fait je ne sais quel taudis.
Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela
on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret.
Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il
arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la
Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses
papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à
cet homme: «Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans
la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus
grand tyran qui fut jamais.» Laffemas porte ces lettres au cardinal,
qui aussitôt fait appeler Chéret. «Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous
quand vous êtes venu à mon service?--Rien, monseigneur.--Ecrivez cela.
Qu'avez-vous maintenant?--Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien
étonné, il faut que j'y pense un peu.--Y avez-vous pensé? dit le
cardinal après quelque temps.--Oui, monseigneur, j'ai tant en cela,
tant en telle chose, etc., etc.--Ecrivez.» Quand cela fut écrit:
«Est-ce tout?--Oui, monseigneur.--Vous oubliez, ajouta le cardinal,
une partie de cinquante mille livres.--Monseigneur, je n'ai pas touché
l'argent.--Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ai fait faire
cette affaire.» Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de
bien. Alors il lui montra ses lettres. «Tenez, n'est-ce pas là votre
écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie
jamais.» Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au
cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il
divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût pas terriblement
redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut
assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de
ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque
chose.
Il est temps de parler de M. le Grand[562]. Le cardinal, qui ne
s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il
falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second
fils du feu maréchal d'Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà
un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien
fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoit sa créature, il
seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et
demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez
bien le Roi; enfin son destin l'y entraîna. Le Roi n'a jamais aimé
personne si chaudement; il l'appeloit _cher ami_. Au siége d'Arras,
quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de L'Hôpital mener le convoi,
il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi; et le bon
sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de
ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dît jusqu'aux bagatelles.
Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur
mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer
au conseil.
[562] Henri Coiffier, dit Ruzé, marquis de Cinq-Mars,
grand-écuyer de France.
Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être
grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi
disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal
en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop
jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son
espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le
chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux
assistans: «Il n'est pas gentilhomme, au moins.» Il l'appeloit coquin,
et le menaçoit de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put
auprès du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec
le Roi, l'eût empêché de rendre à Son Eminence ce qu'il lui devoit. La
Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit son
apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il
s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il
répondit que ce seroit signer sa condamnation.
C'est apparemment Fontrailles[563] qui irrita le plus Cinq-Mars contre
l'Éminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici
pourquoi. Fontrailles et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du
cardinal; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le
cardinal sort au-devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé
Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: «Rangez-vous,
rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet
ambassadeur n'aime point les monstres.» Fontrailles grinça les dents,
et dit en lui-même: «Ah! scélérat, tu me viens de mettre le poignard
dans le sein, mais je te l'y mettrai à mon tour, où je ne pourrai.»
Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour
raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné.
Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa
ruiner le cardinal.
[563] Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu devant et
derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine d'un
sot. Il est fort petit et gros. (T.)--Il s'appeloit Louis
d'Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des
choses qui se sont passées à la cour pendant la faveur de
Cinq-Mars. Elle a été publiée avec les Mémoires de Montresor.
(_Voyez_ cette relation dans la deuxième série de la _Collection
des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tom. 54, pag.
409.)