Le cardinal haïssoit Monsieur; et craignant, vu le peu de santé que le

Roi avoit, qu'il ne parvînt à la couronne, il fit dessein de gagner la

Reine, et de lui aider à faire un dauphin. Pour parvenir à son but, il

la mit, sans qu'elle sût d'où cela venoit, fort mal avec le Roi et la

Reine-mère, jusque-là qu'elle étoit très-maltraitée de l'un et de

l'autre. Après il lui fit dire par madame Du Fargis, dame d'atour, que

si elle vouloit, il la tireroit bientôt de la misère dans laquelle

elle vivoit. La Reine, qui ne croyoit point que ce fût lui qui la fît

maltraiter, pensa d'abord que c'étoit par compassion qu'il lui offroit

son assistance, souffrit qu'il lui écrivît, et lui fit même réponse,

car elle ne s'imaginoit pas que ce commerce produisît autre chose

qu'une simple galanterie.

Le cardinal, qui voyoit quelque acheminement à son affaire, lui fit

proposer par la même madame Du Fargis[506] de consentir qu'il tînt

auprès d'elle la place du Roi; que si elle n'avoit point d'enfants,

elle seroit toujours méprisée, et que le Roi, malsain comme il étoit,

ne pouvant pas vivre long-temps, on la renverroit en Espagne; au lieu

que si elle avoit un fils du cardinal, et le roi venant à mourir

bientôt, comme cela étoit infaillible, elle gouverneroit avec lui, car

il ne pourroit avoir que les mêmes intérêts, étant père de son enfant;

que pour la Reine-mère, il l'éloigneroit dès qu'il auroit reçu la

faveur qu'il demandoit.

[506] Le cardinal donnoit des rendez-vous à madame Du Fargis chez

le cardinal de Bérulle à Fontainebleau et ailleurs, de peur de

faire trop d'éclat, si c'étoit chez lui-même, et aussi à cause

que ce cardinal passoit pour un béat. Bérulle croyoit que c'étoit

pour quelque autre chose; il parla aussi d'amour à madame Du

Fargis, et lui mit le marché au poing.

Ce fut la cabale des Marillac qui fit Bérulle, leur ami, cardinal

et ministre. Le feu Roi disoit que c'étoit le plus vilain homme

botté de tout le royaume. Malleville disoit qu'en trois semaines,

qu'il fut au cardinal de Bérulle à l'Oratoire, il apprit plus de

fourberies qu'en tout le reste de sa vie. Il avoit bien de

l'hypocrisie; on l'a vu passer dans le fond d'un carrosse, par le

milieu du Cours, son Bréviaire à la main, lui qui ne pouvoit quasi

lire au grand soleil, tant il avoit la vue courte. (T.)

La Reine rejeta bien loin cette proposition; mais on ne voulut pas le

rebuter. Le cardinal fit tout ce qu'il put pour la voir une fois dans

le lit, mais il n'en put venir à bout. Il ne laissa pas d'avoir

toujours quelque petite galanterie avec elle. Mais enfin tout fut

rompu quand il découvrit que La Porte, un des officiers de la Reine,

alloit recevoir les lettres qui venoient d'Espagne, et que le duc de

Lorraine avoit parlé à elle, déguisé, au Val-de-Grâce. Il y avoit un

peu de galanterie parmi. On accusoit aussi la Reine d'intelligence

avec le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. Le cardinal fit

arrêter La Porte, et le garde-des-sceaux Seguier interrogea

non-seulement la Reine au Val-de-Grâce, mais même il la fouilla en

quelque sorte, car il lui mit la main dans son corps, pour voir s'il

n'y avoit point de lettres, ou du moins y regarda-t-il, et approcha sa

main de ses tétons[507]. M. de La Rochefoucauld dit que le cardinal

étoit fort amoureux de la Reine, et que, de rage, il vouloit la faire

répudier.

[507] Les Mémoires de madame de Motteville, ceux du duc de La

Rochefoucauld (première partie), et ceux de La Porte, offrent

beaucoup de détails sur cette affaire. Les pièces de ce singulier

procès, acquises tout récemment par la Société des Bibliophiles

françois, vont bientôt être rendues publiques.

De désespoir, elle avoit une fois résolu de s'enfuir à Bruxelles. Le

prince de Marsillac, jeune homme de vingt ans, depuis M. de La

Rochefoucauld de la Fronde, la devoit mener en croupe. Madame de

Hautefort étoit de la partie; madame de Chevreuse, déjà exilée à

Tours, devoit se sauver en Espagne, si on lui envoyoit des Heures

reliées de rouge; et si on lui en envoyoit de vertes, elle ne devoit

bouger. La Reine résolut de ne point partir. Madame de Hautefort, par

mégarde, ou ayant oublié ce dont elles étoient convenues, envoya les

Heures rouges. Cela fut cause que madame de Chevreuse se déguisa en

homme, et alla chez le prince de Marsillac, qui lui donna des gens

pour la conduire. Cela fut cause aussi qu'on le tint quelque temps en

prison. Depuis, le cardinal le prit en amitié, et lui offrit de le

recevoir au nombre de ses amis. Le prince de Marsillac n'osa

l'accepter sans le consentement de la Reine, qui ne le lui voulut pas

permettre.

Depuis, le cardinal a toujours persécuté la Reine, et, pour la faire

enrager, il fit jouer une pièce appelée _Mirame_, où l'on voit

Buckingham plus aimé que lui, et le héros, qui est Buckingham, battu

par le cardinal. Desmarets fit tout cela par son ordre, et, contre les

règles, il la força de venir voir cette pièce[508].

[508] _Mirame_ fut représentée en 1641, à l'ouverture de la

grande salle du Palais-Cardinal. Mirame, héroïne de la pièce,

méprise l'hommage du roi de Phrygie, et lui préfère Arimant,

favori du roi de Colchos. Cette allusion à la reine Anne

d'Autriche et aux sentiments que le comte de Buckingham avoit osé

témoigner ne nous semble pas avoir été indiquée jusqu'à présent.

La Reine-mère, durant cette intrigue, eut une telle jalousie de la

Reine, qu'elle rompit hautement avec le cardinal, et chassa madame

d'Aiguillon et M. de La Meilleraye, qui étoit son capitaine des

gardes[509]. La Reine-mère, qui vouloit dominer, et qui avoit fait

élever le Roi, à dessein de le rendre incapable de faire son métier

lui-même[510], avoit eu peur que la Reine n'eût du pouvoir sur son

esprit; et pour empêcher cette princesse de s'appliquer à gagner

l'affection de son mari, elle mit auprès d'elle madame de Chevreuse et

madame de La Valette[511], deux aussi folles têtes qu'il y en eut à la

cour. La princesse de Conti avoit eu aussi ordre de la Reine-mère de

prendre garde à tout ce qu'on feroit chez la Reine; et celle-ci, qui,

quoique vieille, avoit encore l'amour en tête, étoit bien aise qu'on

fît galanterie. Ce fut elle qui apprit à la Reine à être coquette.

[509] Il arriva une chose assez bizarre en ce temps-là. Le jour

que le cardinal alla à Luxembourg, où la Reine et lui rompirent,

le procureur-général Molé, qu'il avoit dessein de faire premier

président, n'ayant pas trouvé M. le cardinal chez lui, alla le

chercher à Luxembourg. Par malheur le cardinal, descendant par le

grand escalier, le vit qui montoit par le petit. Il crut que cet

homme venoit offrir son service à la Reine-mère, et il ne s'en

désabusa que long-temps après, qu'il le fit premier président. Il

fut trompé au jugement qu'il fit de lui et du président Mélian.

Ce Mélian, président des enquêtes, avoit plus de réputation qu'il

n'en méritoit. Le cardinal le fit procureur-général, et il se

trouva que ce n'étoit nullement un habile homme, et au contraire,

le procureur-général qui fut premier président, parce qu'il ne

passoit pas pour un grand clerc, se trouva plus habile qu'on ne

croyoit. (T.)

[510] Elle ne baisa pas une fois le Roi en toute la régence. (T.)

[511] Mademoiselle de Verneuil, soeur de M. de Metz. Cette madame

de La Valette étoit fort bien avec la Reine-mère. La Verneuil, sa

mère, dit un jour à la Reine: «Madame, mais qu'est-ce que ma

fille a donc pour vous plaire? Cela me surprend, car le feu Roi

étoit un fort bon homme, mais il a bien fait les plus sots

enfants du monde.» Madame de Verneuil devint si grosse, que

Bautru, en l'allant voir, vouloit payer à la porte comme pour

voir la baleine. Elle ne s'amusa plus qu'à faire des ragoûts

quand elle vit Henri IV mort. Elle ne lui a pas été infidèle:

c'est la seule. (T.)

En ce temps-là on parla du mariage de la reine d'Angleterre. Le comte

de Carlisle et le comte d'Holland, qui furent envoyés ici pour en

traiter, donnèrent avis à Buckingham, favori du Roi, qui avait le

roman en tête, qu'il y avoit en France une jeune reine galante, et que

ce seroit une belle conquête à faire; dès-lors il y eut quelque

commerce entre eux par le moyen de madame de Chevreuse, à qui le comte

d'Holland en contoit; de sorte que quand Buckingham arriva pour

épouser la reine d'Angleterre, la Reine régnante étoit toute disposée

à le bien recevoir. Il y eut bien des galanteries; mais ce qui fit le

plus de bruit, ce fut que quand la cour alla à Amiens, pour

s'approcher d'autant plus de la mer, Buckingham tint la Reine toute

seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame Du

Vernet[512], soeur de feu M. de Luynes, dame d'atour de la Reine, mais

elle étoit d'intelligence, et s'étoit assez éloignée. Le galant

culbuta la Reine, et lui écorcha les cuisses avec ses chausses en

broderies; mais ce fut en vain, car elle appela tant de fois, que la

dame d'atour, qui faisoit la sourde oreille, fut contrainte de venir

au secours. Quelques jours après, la Reine régnante étant demeurée à

Amiens, soit qu'elle se trouvât mal, soit qu'elle ne fût pas

nécessaire pour accompagner la reine d'Angleterre à la mer, car cela

n'eût fait que de l'embarras, Buckingham, qui avoit pris congé de la

Reine comme les autres, retourna quand il eut fait trois lieues; et

comme la Reine ne songeoit à rien, elle le voit à genoux au chevet de

son lit. Il y fut quelque temps, baise le bout des draps, et s'en va.

[512] Cette madame Du Vernet fut chassée pour cela; mais comme

elle avoit gagné du bien, feu M. de Bouillon La Marck l'épousa.

On disoit que ce Du Vernet avoit été violon, et avoit montré à

danser aux pages du connétable de Montmorency en Languedoc.

Cependant ils le firent gouverneur de Calais. (T.)

Le cardinal prit soupçon de toutes les galanteries de Buckingham, et

empêcha qu'il ne revînt en France ambassadeur extraordinaire, comme

c'étoit son dessein; ne pouvant faire mieux, il y vint avec une armée

navale attaquer l'île de Ré[513]. A son arrivée, il prit un

gentilhomme de Saintonge, nommé Saint-Surin, homme adroit et

intelligent, et qui savoit fort bien la cour. Il lui fit mille

civilités; et lui ayant découvert son amour, il le mena dans la plus

belle chambre de son vaisseau. Cette chambre étoit fort dorée; le

plancher étoit couvert de tapis de Perse, et il y avoit comme une

espèce d'autel où étoit le portrait de la Reine avec plusieurs

flambeaux allumés. Après, il lui donna la liberté, à condition

d'aller dire à M. le cardinal qu'il se retireroit, et livreroit La

Rochelle, en un mot, qu'il offroit la carte blanche, pourvu qu'on lui

permît de le recevoir comme ambassadeur en France. Il lui donna aussi

ordre de parler à la Reine de sa part. Saint-Surin vint à Paris, et

fit ce qu'il avoit promis. Il parla au cardinal, qui le menaça de lui

couper le cou s'il en parloit davantage. Depuis, quand la Reine apprit

la mort de Buckingham, elle en fut sensiblement touchée. Au

commencement elle n'en vouloit rien croire, et disoit: «Je viens de

recevoir de ses lettres.»

[513] On a su du cardinal Spada, alors nonce en France (il l'a

dit à M. de Fontenay-Mareuil, quand celui-ci étoit ambassadeur à

Rome), que la France et l'Espagne étoient sur le point de se

liguer pour attaquer l'Angleterre. C'étoit le cardinal de

Bérulle, alors général de l'Oratoire, et non encore cardinal, qui

pressoit cette alliance. Le comte d'Olivarès avertit le duc de

Buckingham du dessein, et cela le fit venir dans l'île une

campagne plus tôt qu'il n'avoit résolu. L'Espagne vouloit que les

Huguenots brouillassent toujours la France. (T.)

Durant le siége de La Rochelle, feu M. le Prince, comme on étoit en

peine de déchiffrer des lettres en chiffres, se ressouvint qu'il avoit

vu à Alby un jeune homme appelé Rossignol, qui avoit du talent pour

cela. Il en donna avis au cardinal, qui le fit venir. Il rencontra

d'abord, et dit à Son Eminence: «L'espérance des Rochellois n'est que

du vent: ils s'attendent à un secours par mer.» Les Anglais leur en

promettoient. Le cardinal fit fort valoir cette science, et il tâcha

le plus qu'il put de faire croire qu'il n'y avoit point de chiffres

que Rossignol ne déchiffrât. Cela ne lui fut pas inutile contre les

cabales.

A ce même siége, M. de La Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou,

eut ordre d'assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours

il assembla quinze cents gentilshommes, et dit au Roi: «Sire, il n'y

en a pas un qui ne soit mon parent.» M. d'Estissac, son cadet, lui

dit: «Vous avez fait là un pas de clerc; les neveux du cardinal ne

sont encore que des gredins, et vous allez faire claquer votre fouet;

gare votre gouvernement.» Dès l'été suivant, le cardinal le lui fit

ôter pour le donner à un homme qui n'eût pas tant de crédit, ce fut à

Parabelle.

Le cardinal apparemment avoit déjà en tête ce que je vais rapporter.

Au voyage de Lyon, où le Roi fut si mal, la Reine-mère demanda en

grâce au Roi qu'il chassât le cardinal. Il lui promit de le chasser

dès que la paix d'Allemagne seroit faite, mais qu'il avoit affaire de

lui jusque là. Le Roi, étant guéri, part et va à Rouane. La Reine-mère

étoit demeurée à Lyon, à cause qu'elle avoit mal à un pied. De Rouane,

le Roi lui écrivit qu'elle se guérît, qu'il lui donneroit bientôt

contentement, que la paix d'Allemagne étoit faite, et qu'il en

envoyoit la ratification.

La Reine-mère fut si aise de cette nouvelle, qu'à la chaude elle fit

brûler quelques fagots comme pour faire une espèce de feu de joie. Le

cardinal sut qu'elle avoit fait ce feu, et il se douta de quelque

chose. Il presse le Roi. Le Roi lui confesse tout; la Reine-mère vient

à Rouane. Le cardinal, comme elle communioit à l'église, s'approcha

d'elle, et fit signe à Saint-Germain qui, comme aumônier, étoit auprès

d'elle, de se retirer. Il la conjura de lui pardonner: elle le rebuta:

«Madame, lui dit-il, j'en ferai bien périr avec moi.» C'est de là

qu'est venue la rupture sans rime ni raison de la paix de Ratisbonne.

A Lyon, tout le monde, c'est-à-dire toutes les cabales, étoient contre

le cardinal. Au retour, il fit arrêter le maréchal de Marillac, et le

garde-des-sceaux fut mené à Angoulême, et M. de Châteauneuf eut les

sceaux. Cela irrita furieusement la Reine-mère. Le cardinal lui fit

parler plusieurs fois, et comme le premier président de Verdun lui

eut dit que Son Eminence en avoit pleuré cinq fois différentes: «Je ne

m'en étonne pas, dit-elle, il pleure quand il veut.» Bonneuil,

introducteur des ambassadeurs, homme dévot, mais qui étoit toujours

dans l'adoration du ministère, et qu'on appeloit vulgairement _le

dévot de la cour_, dit aussi à la Reine-mère qu'il avoit vu le

cardinal si abattu et si changé, qu'on ne le connoissoit plus. Elle

dit qu'il se changeoit comme il vouloit, et qu'après avoir paru gai,

en un instant il paroissoit demi-mort. Il y eut pourtant je ne sais

quelle réconciliation. Peu de temps après se fit la grande cabale des

deux reines, de Monsieur et de toute la maison de Guise. Le cardinal,

désespéré, se vouloit retirer, mais, le cardinal de La Valette lui

remit le coeur au ventre. M. de Rambouillet gagna Monsieur, et comme

on croyoit le cardinal perdu, le Roi se déclara pour lui. C'est ce

qu'on a appelé la _Journée des dupes_. Ce fut à la Saint-Martin, au

retour de La Rochelle.

Madame Du Fargis fut chassée à cause de ses cabales, et non à cause de

ses galanteries. Elle s'étoit jointe à Vaultier et à Beringhen,

aujourd'hui premier écuyer de la petite écurie. Elle fut quelque temps

cachée aux environs de Paris, mais on la découvrit bientôt, et il

fallut aller plus loin[514].

[514] La Reine régnante avoua qu'on lui pouvoit faire un méchant

tour en cette occasion; car elle avoit été au Val-de-Grâce, où

l'ambassadeur d'Espagne, Mirabel (contre la défense qu'on lui

avoit faite d'aller plus au Louvre comme il faisoit, car il y

alloit sans cesse, et auparavant la Reine-mère l'admettoit au

conseil), avoit été parler à elle, et elle en avoit quelque

reconnoissance. Sur cette affaire de l'ambassadeur d'Espagne, au

commencement elle dit bien des sottises: que son frère la

vengeroit, etc., et a toujours eu intelligence avec lui. Elle ne

pouvoit cacher le chagrin qu'elle avoit des prospérités de la

France, quand c'étoit au préjudice de sa maison. (T.)

Je mettrai ici ce que j'ai appris de Vaultier. Un Cordelier, nommé le

Père Trochard, qui suivoit partout M. de La Rocheguyon, l'avoit pour

domestique, comme un pauvre garçon; madame de Guercheville le fit

médecin du commun chez la Reine-mère, à trois cents livres de gages.

Or, quand elle fut à Angoulême, et que Delorme l'eut quittée à

Aigre[515], aux enseignes qu'il disoit en son style qu'elle lui avoit

dit des paroles plus _aigres_ que le lieu où elles avoient été dites,

elle eut besoin d'un médecin. Il ne se trouva que Vaultier, que

quelqu'un, qui en avoit été bien traité, lui loua fort. Il la guérit

d'un érysipèle, et ensuite il réussit si bien et se mit si bien dans

son esprit, qu'il étoit mieux avec elle que personne. D'où vint la

grande haine du cardinal contre lui.

[515] Aigre est un bourg de la province de Saintonge, qui fait

aujourd'hui partie du département de la Charente.

On a fort médit du cardinal de Richelieu, qui étoit bel homme, avec la

Reine-mère. Durant cette galanterie, elle s'avisa, quoiqu'elle eût

déjà de l'âge, de se remettre à jouer du luth. Elle en avoit joué un

peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle: voilà tout le monde à

jouer du luth. Le cardinal en apprit aussi, et c'étoit la plus

ridicule chose qu'on pût imaginer, que de le voir prendre des leçons

de Gaultier. Ce Gaultier étoit un grand homme, bien fait, mais qui

avoit de grosses épaules; il faisoit fort l'entendu. Il étoit d'Arles;

sa mère gagnoit sa vie à filer; et on disoit qu'il ne l'assistoit

point.

Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu'il feignoit d'avoir de se

réconcilier avec la Reine-mère encore une fois, envoya quérir

Vitray[516], aujourd'hui imprimeur du clergé, homme de bon sens et qui

faisoit profession d'amitié avec Vaultier, et lui dit qu'il le prioit

de porter les paroles de part et d'autre. Vitray lui dit qu'il le

prioit de l'en dispenser; que souvent on sacrifioit de petits

compagnons pour apaiser les puissances. «Non, reprit le cardinal, ne

craignez rien.--Puisque vous voulez donc, dit Vitray, que j'aie cet

honneur, ne me donnez point à deviner; dites-moi les choses

sincèrement.--Allez dire à Vaultier cela et cela,» ajouta le cardinal.

Il y eut bien des allées et des venues; enfin la chose en vint à ce

point que le cardinal fit dire à Vaultier, par Vitray, qu'il falloit

faire une entrevue chez Vitray même, et que, de peur de trop d'éclat,

le Père Joseph iroit au lieu de lui. Vaultier répondit: «C'est un

piége; après, le cardinal ne manquera pas d'avertir la Reine-mère de

cette conférence, et de lui dire que j'ai commerce avec lui ou avec

ses gens. Je ne saurois, ajouta-t-il, empêcher la Reine d'aller à

Compiègne.» Or, le cardinal ne demandoit pas mieux que la Reine fît la

sottise d'aller à Compiègne, quoiqu'il fît semblant du contraire,

qu'il eût offert toutes choses à Vaultier, et qu'il eût résolu d'aller

jusqu'au chapeau de cardinal. Car la Reine-mère vouloit régner, et ne

se contentoit pas de donner des charges et bénéfices, et d'avoir

autant d'argent qu'elle en vouloit. La princesse de Conti, et par elle

toute la maison de Guise et M. de Bellegarde, la portoient sans cesse

à perdre le cardinal. Elle va donc à Compiègne; on l'y arrête, et on

ordonne à Vaultier de retourner à Paris. En chemin on le prend et on

le mène à la Bastille. Le cardinal fait dire à Vitray qu'il étoit fort

content de son entremise; qu'il n'avoit qu'à voir son ami tant qu'il

voudroit. Vitray répondit: «Je m'en garderai bien, c'est un homme qui

a eu le malheur de tomber dans la disgrâce du Prince: je le servirai

assez sans le visiter.» Le cardinal lui manda qu'il y allât librement,

qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui. Il y fut donc. Vaultier lui

dit: «Me voilà bien bas, mais je serai quelque jour le premier médecin

du Roi.» Cela est arrivé, mais non pas comme il l'entendoit, car il

croyoit que ce seroit du feu Roi, et ç'a été d'un roi qui n'étoit pas

encore au monde. Nous l'avons vu, riche de vingt mille écus de rente,

vivre comme un gredin et prendre de l'argent des malades qu'il voyoit.

A la fin, il en eut honte et n'en prit plus.

[516] Son nom s'écrit ordinairement _Vitré_.

Pour achever ce que je sais de la Reine-mère, j'ajouterai qu'elle ne

se put garantir à Bruxelles même des finesses du cardinal pour

l'éloigner de là, car elle étoit assez près pour faire toujours des

cabales contre lui. Il lui fit accroire que si elle rompoit avec les

Espagnols, il la feroit revenir. Elle feignit donc d'aller à Spa, et

deux mille chevaux hollandois la vinrent prendre. Après, il ne se

soucia plus d'elle. On dit qu'en ce temps-là elle n'avoit autre but

que de jouir de Luxembourg et du Cours qu'elle avoit fait

planter[517], sans se mêler de rien. Ainsi elle sortit sottement de

Bruxelles, où elle étoit bien traitée par les Espagnols qui lui

donnoient douze mille écus par mois, dont elle étoit fort bien payée,

et depuis cela ne fit qu'errer et vivoter misérablement.

Saint-Germain[518] ne savoit rien du dessein de la Reine-mère. Le

cardinal-infant en étoit persuadé, et lui donna pour vivre une prévôté

de douze mille livres de rente; peut-être vouloit-il l'avoir pour le

faire écrire contre le cardinal. Cet homme revint à Paris à la mort du

cardinal de Richelieu, car il avoit autant de revenu que cela en une

autre prévôté en Provence, et n'a point voulu jouir de celle de

Flandre, afin qu'on ne le pût pas accuser de commerce avec l'ennemi.

Il vit ici chez sa soeur, à qui il donne douze mille livres de

pension. Il a encore trois mille livres de rente d'ailleurs, et quand

il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel

emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette

soeur. Il ne veut point disposer de ses deux prévôtés, parce qu'il dit

que c'est usurper le droit des collateurs.

[517] Le Cours-la-Reine, aux Champs-Élysées.

[518] Celui qui a tant écrit contre le cardinal. Il s'appelle de

Mourgus, et est de Paris. (T.)

Le cardinal, pour avoir l'amirauté et être absolu aussi bien sur mer

que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d'Espagne de

la flotte des Indes s'étoient perdus vers Bayonne, et fit savoir cette

nouvelle au Roi. Au même temps plusieurs personnes apostées disoient à

Sa Majesté que, faute d'avoir quelqu'un qui prît soin des naufrages,

on perdroit toute la charge de ces galions, et qu'il seroit nécessaire

de faire un maître et surintendant de la navigation, et tout d'un

trait ils se mirent à examiner qui pourroit bien s'acquitter comme il

faut de cet emploi; et après avoir nommé bien des gens, ils ne

trouvoient que M. le cardinal capable de cette charge; de sorte qu'ils

persuadèrent au Roi de lui en parler. Sa Majesté le proposa au

cardinal, qui d'abord dit qu'il n'étoit déjà que trop occupé, qu'il

succomberoit sous le faix, et se fit bien prier pour la prendre. Cette

charge rendoit celle d'amiral inutile ou superflue: aussi M. de

Montmorency fut bien aise de traiter de celle d'amiral de Ponent. M.

de Guise, pour celle de Levant, fit plus de cérémonies, et enfin on

lui ôta et l'amirauté et le gouvernement de Provence.

Pour montrer la grande puissance du cardinal, on faisoit un conte dont

Boisrobert divertit Son Eminence[519]. Le colonel Hailbrun, Ecossois,

homme qui étoit considéré, passant à cheval dans la rue Tiquetonne, se

sentit pressé. Il entre dans la maison d'un bourgeois, et décharge son

paquet dans l'allée. Le bourgeois se trouve là, et fait du bruit; ce

bon homme étoit bien empêché. Son valet dit au bourgeois: «Mon maître

est à M. le cardinal.--Ah! monsieur, dit le bourgeois, vous pouvez

ch... partout, puisque vous êtes à Son Eminence.» C'est ce colonel qui

disoit en son baragouin que quand la balle avoit sa commission, il n'y

avoit pas moyen de l'échapper.

[519] Il lui prenoit assez souvent des mélancolies si fortes

qu'il envoyoit chercher Bois-Robert, et les autres qui le

pouvoient divertir, et il leur disoit: «Réjouissez-moi, si vous

en savez le secret.» Alors chacun bouffonnoit, et, quand il étoit

soulagé, il se remettoit aux affaires. (T.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 23 / 28 段