de la foi catholique; de sorte que quand il fut tué à Montauban d'un
coup de mousquet dans l'oeil, comme il regardoit entre des gabions, le
peuple de Paris s'émut, et alla brûler le temple de Charenton. Celui
qui l'avoit tué fut pendu par sa faute. Cet homme fut pris comme il se
sauvoit de la ville avec une fille qui étoit amoureuse de lui. Elle
offrit mille livres de rançon pour eux deux; et comme elle les alloit
quérir, cet impertinent s'alla vanter étourdiment qu'il avoit tué M.
de Mayenne. Quand sa maîtresse revint, elle le trouva pendu. On lui
dit pour raison que le traité de la rançon n'étant point conclu, et
elle ayant dit seulement qu'elle alloit quérir de quoi se racheter, on
avoit pu le traiter comme on avoit fait. La vérité est que le plus
fort fit la loi au plus foible.
M. de Mayenne n'étoit point marié. On parloit de le marier, mais on ne
sait, fier comme il l'étoit, s'il y eût consenti: c'étoit à une soeur
de Combalet. Combalet étoit cadet, mais gentilhomme. Cette fille,
voyant M. de Mayenne mort et M. de Luynes ensuite, eut assez de coeur
pour se faire carmélite; elle vit encore.
MARIS COCUS PAR LEUR FAUTE.
Un marchand de Bordeaux, dont je n'ai pu savoir le nom, étoit amoureux
de la servante de sa femme, et afin de pouvoir coucher avec cette
fille, sans que sa femme s'en aperçût, il obligea l'un des garçons de
la boutique à tenir sa place pour une nuit, après lui avoir bien fait
promettre qu'il ne toucheroit point à madame. Ce garçon, qui étoit
jeune, ne se put contenir et fit quelque chose de plus que le mari
n'avoit accoutumé de faire. Le lendemain, la femme croyant que ç'avoit
été son mari, car il s'étoit revenu coucher auprès d'elle un peu
devant le jour, lui alla porter un bouillon et un couple d'oeufs
frais. Le marchand s'étonne de cet extraordinaire: «Eh! lui dit-elle
en rougissant, vous l'avez-bien gagné.» Par là il découvrit le pot aux
roses. Depuis, il accusa ce garçon de l'avoir volé, et le mit en
procès. Ce garçon dit le sujet de la haine de son maître, et, par
arrêt du parlement de Bordeaux, la femme fut déclarée femme de bien,
et le mari cocu à très-juste titre.
Voici une autre histoire un peu plus tragique. Un gentilhomme de
Beauce, entre Dourdan et Etampes, nommé Baye-Saint-Léger, avoit une
fort belle femme, et cette femme avoit une femme-de-chambre aussi
belle qu'elle. Le mari, comme on se lasse de tout, devint amoureux de
cette fille, la presse; elle résiste, et enfin le dit à sa maîtresse.
La femme dit: «Il faut l'attraper. Dans quelque temps faites semblant
de consentir et lui donnez un rendez-vous.» Or, il arriva que le
propre soir que Saint-Léger avoit rendez-vous de cette fille, un de
ses meilleurs amis vient chez lui. Pour s'en défaire, il le mène
coucher bien plus tôt que de coutume. L'ami en a du soupçon, veut
savoir ce que c'est; il le lui avoue. Ce gentilhomme lui en fait
honte, et lui persuade de lui donner sa place; il va au rendez-vous au
lieu de Saint-Léger. Il y trouve la femme de son ami, qui, pour se
moquer de son mari, avoit joué tout ce jeu-là. Il fait ce pourquoi il
étoit venu. Elle a conté depuis que, de peur de rire, elle se mordoit
les lèvres. C'étoit dans un jardin, et il ne faisoit point clair de
lune. L'ami revient bien satisfait, et le mari se couche auprès de sa
femme. Le récit que lui avoit fait son ami lui avoit fait venir l'eau
à la bouche; il veut en passer son envie. Sa femme lui dit en riant:
«Seigneur Dieu! vous êtes de belle humeur ce soir.--Que voulez-vous
dire? lui dit-il.--«Eh! répondit-elle, ne vous souvenez-vous plus du
jardin?» Le pauvre homme devina incontinent ce que c'étoit. Il ne fit
semblant de rien; mais il en fut si saisi, qu'il en mourut. Elle,
depuis, a été fort abandonnée et est morte de la v......
COCUS PRUDENTS OU INSENSIBLES.
Un président de Paris, dont on n'a jamais voulu me dire le nom, ni la
cour dont il étoit président, ni même s'il vivoit ou s'il étoit mort,
tant on avoit peur que je ne découvrisse qui c'est, un président donc
fut averti par son clerc que sa femme couchoit avec un cavalier.
«Prenez bien garde, dit-il à ce clerc, à ce que vous dites.--Monsieur,
répondit l'autre, si vous voulez venir du Palais quand je vous irai
quérir, je vous les ferai surprendre ensemble.» En effet, le clerc n'y
manqua pas, et le mari, entré seul dans la chambre, les surprend. Il
enferme le galant dans un cabinet dont il prend la clef, et retourne à
son clerc. «Un tel, lui dit-il, je n'ai trouvé personne; voyez
vous-même.» Le clerc regarde et ne trouve point son cavalier. «Vous
êtes un méchant homme, lui dit le président; tenez, voilà ce que je
vous dois, allez-vous-en, que je ne vous voie jamais.» Il le met
dehors; après il revient auprès du cavalier: «Monsieur, c'est ma femme
qui a tort; pour vous, vous cherchez votre fortune, allez-vous-en;
mais si je vous rattrape, je vous ferai sauter les fenêtres.» Pour sa
femme, quand elle fut seule, il lui dit qu'il ne savoit pas de quoi
elle pouvoit se plaindre; qu'à son avis, elle avoit toutes les choses
nécessaires. Elle pleura, elle se jeta à ses pieds, lui demanda
pardon, et lui promit, à l'avenir, d'être la meilleure enfant du
monde. Il le lui pardonna, et depuis elle lui a rendu tous les
devoirs imaginables.
Un conseiller d'État de l'infante Claire-Eugénie avoit une belle
femme, et quoiqu'ils n'eussent guère de bien, leur maison alloit
pourtant comme il falloit, et ils faisoient fort bonne chère, car la
galante en gagnoit. Cela dura assez long-temps sans que le mari
s'informât d'où venoit cette abondance. La femme, étonnée d'une si
grande stupidité, peu à peu, pour voir s'il s'apercevoit de quelque
chose, diminua l'ordinaire. Il ne disoit rien, il faisoit semblant de
ne le pas voir. Enfin, elle retrancha tant, qu'elle le réduisit à un
couple d'oeufs. Alors la patience lui échappa; il prit les deux oeufs
et les jeta contre la muraille, en disant: «Est-ce là le dîner d'un
cocu?» Elle, voyant qu'il entendoit raillerie, remit dès le lendemain
les choses en leur premier état. J'ai ouï faire ce conte d'un
François, et je pense qu'il est de tout pays; mais il n'en est pas
moins bon pour cela.
M. Guy, célèbre traiteur à Paris, ne trouvant ni sa femme, ni un des
principaux garçons, une fois qu'il avoit bien des gens chez lui, alla
fureter partout, et les rencontra aux prises: «Hé! Vertu-Dieu! ce
dit-il, c'est bien se moquer des gens que de prendre si mal son temps,
et ne pouviez-vous pas attendre que nous eussions un peu moins
d'affaires?»
LE COMTE DE CRAMAIL[489].
On a dit _Cramail_ au lieu de _Carmain_. Il étoit petit-fils du
maréchal de Montluc, fils de son fils. Il n'a laissé qu'une fille
mariée au marquis de Sourdis. Il avoit épousé l'héritière de Carmain,
grande maison de Gascogne. Sa femme étoit de Foix par les femmes. Ç'a
été une créature bien bizarre. Elle avoit pensé être mariée à un comte
de Clermont de Lodève, qui étoit un fort pauvre homme. Cependant elle
eut un tel chagrin d'avoir épousé Cramail au lieu de lui, qu'en douze
ans de mariage elle ne lui dit jamais que oui et non; et de chagrin
elle se mit au lit, et on ne lui changeait de draps que quand ils
étoient usés. Elle est morte de mélancolie.
[489] Adrien de Montluc, comte de Cramail, prince de Chabannais,
né en 1568. Mis à la Bastille après la _Journée des Dupes_, il y
demeura enfermé pendant douze ans. Il n'en sortit qu'en 1642, et
mourut le 22 janvier 1646. Il est auteur, entre autres ouvrages,
de la _Comédie des Proverbes_, farce très-gaie, souvent
réimprimée.
Le comte de Cramail vint en un temps où il ne falloit pas grand'chose
pour passer pour un bel esprit. Il faisoit des vers et de la prose
assez médiocres. Un livre intitulé _les Jeux de l'Inconnu_[490] est de
lui, mais ma foi ce n'est pas grand'chose. Il fut un des disciples de
Lucilio Vanini. Il disoit une assez plaisante chose: «Pour accorder
les deux religions, il ne faut, disoit-il, que mettre vis-à-vis les
uns des autres les articles dont nous convenons, et s'en tenir là, et
je donnerai caution bourgeoise à Paris, que quiconque les observera
bien sera sauvé.»
[490] Publié sous le pseudonyme de _Devaux_; Paris, 1630.
A l'arrière-ban, comme on lui eut ordonné de parler aux Gascons pour
les faire demeurer, il commençoit à les émouvoir, quand un d'entre eux
dit brusquement: «Diavle, vous vous amusez à escouter un homme qui
fait de libres.» Et il les emmena tous.
Il a toujours été galant: il étoit propre, dansoit bien, et étoit bien
à cheval. C'étoit un des dix-sept seigneurs[491]. Il fut quinze ans
tout entiers à Paris, en disant toujours qu'il s'en alloit. Pour un
camus, ç'a été un homme de fort bonne mine. J'oubliois qu'une de ses
plus fortes inclinations a été madame Guelin. Il l'aima devant et
après la mort de Henri _IV_. Cela a duré plus de dix ans. Il passoit
pour un honnête homme. On l'avoit souhaité pour gouverneur du Roi,
mais il n'a pas assez vécu pour cela. Je crois qu'il ne l'eût pas été,
quand il eût vécu jusqu'à cette heure[492]. Il fut quinze ans à dire
qu'il s'en alloit. Un de ses amis, nommé Forsais, gentilhomme
huguenot, fut onze ans entiers à faire ses adieux tous les jours.
[491] Voir ci-après l'explication que Tallemant donne de cette
dénomination au commencement de l'_Historiette_ du cardinal de
Richelieu.
[492] Le valet de chambre La Porte dit dans ses _Mémoires_, en
parlant du comte de Cramail: «C'étoit un fort honnête homme,
très-sage, qui avoit si bien acquis l'estime de la Reine, que
j'ai ouï dire à Sa Majesté long-temps auparavant, que si elle
avoit des enfants dont elle fût la maîtresse, il en seroit le
gouverneur.»
Le comte de Cramail avoit un ami qu'on appeloit Lioterais, homme
d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à lui être à
charge, il fut six mois à délibérer tout ouvertement de quelle mort il
se feroit mourir; et un beau matin, en lisant Sénèque, il se donne un
coup de rasoir et se coupe la gorge. Il tombe; sa garce monte au
bruit: «Ah! dit-elle, on dira que je vous ai tué.» Il y avoit du
papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et écrit: «C'est
moi qui me suis tué,» et signe _Lioterais_.
NAINS, NAINES.
L'infante Claire-Eugénie envoya une naine à la Reine dans une cage. Le
gentilhomme qui la lui présenta dit que c'étoit un perroquet, et
offrit à la Reine, pourvu qu'on n'ôtât point la couverture, de peur de
l'effaroucher, de lui faire faire par ce perroquet un compliment en
cinq ou six langues différentes. En effet, elle en fit un en espagnol,
en italien, en françois, en anglois et en hollandois. On dit aussitôt:
«Ça ne sauroit être un perroquet.» Il ôta la couverture et on trouva
la naine. Elle crut assez pour être une fort petite femme, et on la
maria à un assez grand homme, nommé Lavau, Irlandois, qui étoit à la
Reine. Elle fut femme-de-chambre et mourut au bout de quelques années
en mal d'enfant.
Mademoiselle a eu une naine qui étoit la plus petite qu'on eût jamais
vue. Elle n'avoit pas deux pieds de haut, bien proportionnée, hors
qu'elle avoit le nez trop grand. Elle faisoit peur. Les médiocres
poupées étoient aussi grandes. Je crois qu'elle est morte.
Le feu Roi[493] avoit un fort petit nain[494], nommé Geoffroy, mais
fort bien proportionné. Il avoit un portier qui avoit huit pieds de
haut, et on trouva en ce temps-là un paysan qui avoit cent trente-sept
ans, de sorte que ce prince se vantoit d'avoir parmi ses sujets, le
plus grand, le plus petit et le plus vieil homme de l'Europe.
[493] Louis XIII.
[494] La charge et le titre de Nain du Roi ne furent supprimés
qu'en 1662, par Louis XIV. Le 28 août 1660, un musicien nommé
Pierre Pièche reçut du Roi le brevet d'intendant des instruments
musicaux servant au divertissement du Roi. Deux ans après, le 3
mars 1662, le même Pierre Pièche fut nommé musicien et garde des
instruments de la musique de la chambre du Roi: «Et,» dit son
brevet pour cette nouvelle charge, lequel se trouve aux archives
générales du royaume, «affin de n'estre point obligé d'ordonner
un nouveau fonds pour l'appoinctement que Sa Majesté desire estre
affecté à ladicte charge, elle entend que les gages qu'a ledict
Pièche par la mort de Baltazard Pinson, nain, ne soient plus
receus soubs le tiltre de nain, mais qu'ils luy soient dellivrez
soubs le tiltre de musicien et garde des instruments de la
musique de sa chambre, qui, pour cet effect, sera désormais
employé dans les estats de sa maison au lieu dudict tiltre de
nain.»
LE CARDINAL DE RICHELIEU[495].
Le père du cardinal de Richelieu, étoit fort bon gentilhomme. Il fut
grand prévôt de l'hôtel et chevalier de l'Ordre; mais il embrouilla
furieusement sa maison. Il eut trois fils et deux filles; l'aînée fut
mariée à un gentilhomme de Poitou, nommé René de Vignerot, seigneur de
Pont-Courlay, qui étoit un homme _dubiæ nobilitatis_. Il se poussoit
pourtant à la cour, et étoit toujours avec les grands seigneurs. Il
jouoit avec M. de Créqui et M. de Bassompierre. L'autre épousa Urbain
de Maillé, marquis de Brézé, depuis maréchal de France. L'aîné des
garçons étoit un homme bien fait et qui ne manquoit pas d'esprit. Il
avoit de l'ambition et vouloit plus dépenser qu'il ne pouvoit. Il
affectoit de passer pour un des dix-sept seigneurs. En ce temps-là on
appela ainsi les dix-sept de la cour qui paroissoient le plus. On dit
que sa femme, comme un tailleur lui demandoit de quelle façon il lui
feroit une robe: «Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d'un des
dix-sept seigneurs.» Mais, quoiqu'il fît fort le seigneur, et
qu'effectivement il fût de bonne naissance, il ne passoit pas pourtant
pour un homme de qualité. C'est ce qui est cause que le cardinal de
Richelieu a eu tant de foiblesses sur sa noblesse et sur sa
naissance. Ce M. de Richelieu se mit bien auprès d'Henri IV, qui
vouloit tout savoir, en lui contant ce qui se passoit à la cour et à
la ville, car il prenoit un soin particulier de s'en informer. Il fut
tué en duel par le marquis de Thémines, fils du maréchal, à Angoulême,
quand la Reine-mère y étoit[496], et ne laissa point d'enfants. Le
deuxième a été le cardinal de Lyon, et le dernier le cardinal de
Richelieu.
[495] Armand-Jean Du Plessis, cardinal, duc de Richelieu, né à
Paris le 5 septembre 1585, mort dans cette ville le 4 décembre
1642.
[496] Après son évasion du château de Blois, où Louis XIII
l'avoit reléguée, dans la nuit du 21 au 22 février 1619.
Le père avoit fait donner l'évêché de Luçon à son second fils, qui le
quitta pour se faire chartreux. Le troisième fut destiné à l'Eglise,
et eut cet évêché au lieu de son frère. Étant sur les bancs de
Sorbonne, il eut l'ambition de faire un acte sans président; il dédia
ses thèses au roi Henri IV; et, quoiqu'il fût fort jeune, il lui
promettoit dans cette lettre de rendre de grands services, s'il étoit
jamais employé. On a remarqué que de tout temps il a tâché à se
pousser, et qu'il a prétendu au maniement des affaires.
Il alla à Rome et y fut sacré évêque (en 1607). Le Pape[497] lui
demanda s'il avoit l'âge; il dit que ouï, et après il lui demanda
l'absolution de lui avoir dit qu'il avoit l'âge, quoiqu'il ne l'eût
pas. Le Pape dit: «_Questo giovane sara un gran furbo._»
[497] Paul V (Camille Borghèse), élu pape le 16 mai 1605, mort le
19 janvier 1621.
Les États-généraux (de 1614), où il fut député du clergé du Poitou,
lui donnèrent lieu d'acquérir de la réputation. Il fit quelques
harangues qu'on trouva admirables; on ne s'y connoissoit guère alors.
Après la mort d'Henri IV, Barbin, surintendant des finances, qui
étoit son ami, le fit faire (en 1616) secrétaire d'État de la guerre
et des affaires étrangères par le maréchal d'Ancre. Il y a un assez
méchant historien, nommé Toussaint Legrain, qui a mis dans l'histoire
de la régence de Marie de Médicis[498] que le Roi dit à M. de Luçon,
qu'il rencontra le premier dans la galerie après que le maréchal
d'Ancre eut été tué: «Me voilà délivré de votre tyrannie, monsieur de
Luçon.» Le cardinal de Richelieu, quand il fut tout-puissant, ayant eu
avis de cela, crut qu'il lui importoit de faire supprimer cette
histoire. Il en fit rechercher avec soin les exemplaires, et cette
recherche fut cause que tout le monde acheta ce livre, et qu'on a su
ce qu'on n'auroit peut-être jamais appris sans cela[499].
[498] Jean-Baptiste (et non Toussaint) Legrain, auteur de la
_Décade contenant l'Histoire de Louis XIII_, depuis l'an 1610
jusqu'en 1617; Paris, 1619, in-folio.
[499] Voici ce que dit du livre de Legrain, et de manière à le
confirmer en ceci, l'auteur de la _Bibliothèque françoise_,
Sorel, qui bien qu'écrivant après la mort du cardinal, semble ne
pouvoir user de trop de ménagements: «Le maréchal d'Ancre et ceux
de son parti y sont très-maltraités. Les bons serviteurs de la
Reine-mère n'y sont pas même épargnés, tellement qu'autrefois
cela faisoit fort rechercher ce livre, que les uns vouloient
garder par curiosité, et les autres avoient dessein de faire
supprimer. On remarque principalement qu'en ce qui touche
l'évêque de Luçon, qui depuis a été le cardinal de Richelieu, cet
auteur rapporte de lui une lettre adressée au maréchal d'Ancre,
laquelle on prétend être en termes fort soumis, et que cela
montroit bien les déférences qu'on rendoit à un homme duquel
plusieurs attendoient un grand avancement; mais les termes n'en
sont point si bas, que cela pût faire tort à celui qui les
écrivoit, puisqu'on sait bien le langage ordinaire des cours, et
ce que les lois de la bienséance obligent de dire aux personnes
élevées en crédit. On s'est encore arrêté à ce que l'historien
raconte que quand le feu Roi aperçut l'évêque de Luçon dans sa
chambre, quelque temps après la mort du maréchal, il lui dit
quelques paroles fâcheuses qui l'obligèrent à se retirer. Mais
pour ce qu'il n'y a que cet auteur qui en fasse le rapport, on
n'est pas obligé d'y ajouter foi. _De plus on sait que s'il est
vrai que le feu Roi ait dit quelque chose de semblable, ce
n'étoit que selon les impressions qu'on lui avoit suggérées._ Il
a bien reconnu depuis combien les conseils de ce fidèle ministre
lui étoient utiles. Je crois aussi que comme le cardinal de
Richelieu a triomphé de son vivant de la haine et de l'envie, il
étoit fort au-dessus de ces choses, et se soucioit peu de ce qui
étoit dans ce livre, en voyant tant d'autres qui étoient à sa
gloire.» (Edition de 1664, p. 320.)
Du reste, bien que Richelieu dût au maréchal d'Ancre la position
où il se trouvoit déjà, Louis XIII soupçonnoit bien à tort qu'il
en eût quelque reconnoissance à celui-ci. C'est ce que prouve plus
que suffisamment le passage suivant des _Mémoires du comte de
Brienne_: «Le Roi poussé secrètement, par de Luynes son favori, et
depuis long-temps las du joug du maréchal, résolut de s'en
défaire. L'entreprise, quoique toujours très-mystérieusement
conduite, avoit échoué déjà plusieurs fois. Richelieu..., évêque
de Luçon..., étoit logé chez le doyen de Luçon, lorsque Février
remit au doyen un paquet de lettres, en lui recommandant de le
porter à l'instant à son évêque. Il étoit plus de onze heures du
soir. Richelieu venoit de se mettre au lit quand le paquet lui fut
rendu; il l'ouvrit, et parmi ces lettres s'en trouvoit une dans
laquelle on lui donnoit avis que le maréchal d'Ancre seroit
assassiné le lendemain. Le lieu, l'heure, le nom des complices, et
toute l'entreprise, s'y trouvoient si bien circonstanciés, que
l'avis venoit assurément de gens bien instruits: un des conjurés
pouvoit seul avoir écrit ce billet. L'évêque de Luçon ne parut pas
y ajouter foi. Il tomba dans une méditation profonde qui dura
quelques minutes, puis, mettant le paquet sous son chevet: _Rien
ne presse_, dit-il au doyen de son église, _la nuit portera
conseil_. Cela dit, il se recoucha et s'endormit. Le lendemain, à
son réveil, il apprit l'assassinat de son bienfaiteur, et se
repentit, mais trop tard, de l'avoir laissé égorger. Le doyen de
Luçon ne put s'empêcher de lui en faire le reproche. Richelieu
s'excusa mal: comment l'eût-il pu faire? n'étoit-il pas coupable,
en quelque sorte, de la mort du maréchal?» (1828, I, 250-1.)
La Reine-mère ayant été reléguée à Blois, M. de Luçon fut relégué à
Avignon, afin qu'ils n'eussent aucune communication ensemble. Mais
quand feu M. d'Epernon mena la Reine à Angoulême, M. de Luçon l'y fut
trouver. Ce fut là que l'abbé de Rusceillaï, Florentin, et lui,
disputèrent dix ou douze jours de la faveur auprès de la Reine-mère,
et l'abbé l'alloit emporter sur l'évêque, si M. d'Epernon, tout
puissant en cette petite cour, n'eût combattu de toute sa force
l'inclination de la Reine. La drôlerie du Pont-de-Cé vint
ensuite[500]; le baron de Foeneste[501] s'en moque assez plaisamment,
et le nom qu'on a donné à cette belle expédition témoigne assez que ce
ne fut qu'un feu de paille. Bautru, dont nous parlerons plus d'une
fois, y avoit un régiment d'infanterie au service de la Reine-mère, et
il lui disoit un jour: «Pour des gens de pré, madame, en voilà assez;
pour des gens de coeur, c'est une autre affaire.» Il dit encore,
quand, pour assurance d'amitié entre messieurs de Luynes et M. de
Luçon, on fit le mariage de mademoiselle de Pont-Courlay avec
Combalet[502], que les canons du côté du Roi disoient Combalet, et
ceux du côté de la Reine-mère, Pont-Courlay[503].
[500] Le Pont-de-Cé fut attaqué et pris par les troupes du Roi
sur les troupes de la Reine-mère, le 8 août 1620 selon quelques
historiens, le 7 selon d'autres.
[501] _Les Aventures du baron de Foeneste divisées en quatre
parties_, par d'Aubigné, 1630, in-8º. L'édition la plus estimée
est celle de Cologne, chez les héritiers de Pierre Marteau. 1729,
2 vol. in-8º.
[502] C'est aujourd'hui madame d'Aiguillon. (T.)
[503] M. de Luynes voulut obliger le Père Arnould à lui révéler
la confession du Roi; le Père n'y voulut jamais consentir,
quoique sa Société l'y voulût obliger; enfin on fit prendre un
autre confesseur au Roi. (T.)
M. de Luynes, à qui le Père Arnould, Jésuite, confesseur du Roi[504],
commençoit à rendre de mauvais offices auprès du Roi, étant mort, le
Père Suffren, autre Jésuite, confesseur de la Reine-mère, fit une
telle peur au Roi du traitement qu'on avoit fait à la Reine-mère,
qu'il croyoit déjà que le diable le tenoit au collet, car jamais homme
n'a moins aimé Dieu et plus craint le diable que le feu Roi. Ces deux
confesseurs remirent donc bien ensemble la mère et le fils, et par ce
moyen, M. de Luçon se rendit insensiblement le maître des affaires et
eut le chapeau de cardinal (en 1622).
[504] Allusion au mariage de mademoiselle de Vignerot
Pont-Courlay, nièce du cardinal de Richelieu, avec Antoine de
Beauvoir Du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes.
Cette union fut en effet le principal résultat de l'affaire du
Pont-de-Cé.
Quand il fit arrêter à Fontainebleau le maréchal d'Ornano, qui
empêchoit Monsieur de se marier, parce qu'il voyoit bien que la maison
de Guise l'emporteroit sur lui et qu'il n'auroit plus de crédit,
Monsieur, dont ce maréchal étoit gouverneur, alla à dix heures du soir
pester dans la chambre du Roi à qui il fit peur, et lui dit qu'il
vouloit savoir qui le lui avoit conseillé. Le Roi dit que ç'avoit été
son conseil. Monsieur fut trouver le chancelier d'Aligre[505], qui lui
répondit en tremblant que ce n'étoit pas lui. Monsieur revint et pesta
tout de nouveau. Le Roi, ne sachant que lui dire, envoya quérir le
cardinal, qui dit assurément et sans hésiter, que c'étoit lui qui
avoit conseillé au Roi de faire arrêter M. le maréchal d'Ornano, et
qu'un jour Monsieur l'en remercieroit. Monsieur lui dit: «Vous êtes un
j... f.....», et s'en alla après ces belles paroles.
[505] Je mettrai en passant ce que c'étoit que le chancelier
d'Aligre. Il étoit de Chartres et d'assez médiocre naissance. Il
fut du conseil de M. le comte de Soissons le père. C'étoit un
homme fort laborieux, un vrai cul de plomb, et un esprit assez
doux et assez timide. Après la mort de son maître, insensiblement
on le mit du nombre de ceux à qui on pourroit donner les sceaux,
et en effet on les lui donna. Le cardinal de Richelieu ne le
goûta pas, et l'envoya à sa maison de La Rivière, auprès de
Chartres. Comme ce n'étoit pas un grand génie, on disoit qu'on
l'avoit envoyé à la rivière. M. de Marillac eut les sceaux. (T.)