Ce M. d'Assigny et sa femme[471] ont fait le plus chien de ménage

qu'on ait jamais fait. Il l'a accusée de supposition, et elle, lui,

d'impuissance. Messieurs de Brissac ont hérité de ce fou-là.

[471] Hélène de Beaumanoir, marquise d'Acigné.

LE DUC DE BRISSAC[472].

Son aîné, le feu duc de Brissac, étoit une grosse bête. On appeloit sa

femme le duc _Guyon_: elle se nommoit Guyonne[473]; c'étoit elle qui

faisoit tout. Il aimoit tant les pommes de reinette, que, pour bien

louer quelque chose, il ajoutoit toujours _de reinette_ au bout,

tellement qu'on lui a ouï dire quelquefois: «C'est un honnête homme

_de reinette_.»

[472] François de Cossé, duc de Brissac, mourut à l'âge d'environ

soixante-dix ans, le 3 décembre 1651.

[473] Guyonne Ruelan. (_Voyez_ ci-dessus l'article de

Rocher-Portail, son père, pag. 237 de ce volume.)

BIZARRERIES ET VISIONS

DE QUELQUES FEMMES.

Une fille de Paris fut long-temps recherchée par un homme qui la

vouloit épouser; mais quoique ce fût son avantage, elle ne s'y put

jamais résoudre, et le lui déclara à lui-même plusieurs fois. Cet

homme ne se rebutoit point pour cela, et continuoit de la voir. Un

jour il la trouve seule, il la presse, et ayant rencontré l'heure du

berger, il en obtint plus d'une fois ce qu'elle avoit résolu de ne lui

jamais accorder. Elle devient grosse; il la va voir, et lui dit qu'il

est tout prêt à l'épouser. Cette fille lui répond qu'il est vrai

qu'elle est en danger de se perdre, mais qu'elle le hait plus que

jamais; qu'elle ne comprend point comme quoi elle l'avait laissé

faire, et qu'elle n'en sauroit dire de raison; enfin il n'en put venir

à bout, et cessa de l'importuner. Je n'ai jamais pu savoir le nom de

la fille ni de l'homme, car on ne me les a pas voulu dire, mais la

chose est véritable.

Au commencement de la régence de la feue reine Marie de Médicis, une

mademoiselle Violan devint si folle d'un cavalier, que, sans se

soucier de toute la parenté qui s'en remua, elle prit ce qu'elle put à

son mari, et alla chez cet homme, qui fut si sot que de la garder

trois jours dans son logis. On informe contre lui, on obtient prise de

corps. M. d'Humières, avec quatre cents chevaux, le sauve et le tire

hors de Paris. On décrète contre M. d'Humières. Enfin cette femme

revint, et depuis elle fut aussi folle de son mari qu'elle l'avoit été

du cavalier, et cela a duré tant qu'elle a vécu.

Un garçon de fort médiocre condition de Paris, qui traînoit toujours

une épée, badinoit fort avec les filles de son quartier, et en mettoit

quelques-unes à mal. Un jour, amoureux de la fille d'un mercier, il

trouve moyen, sous de faux donner-à-entendre, de la mener promener au

bois de Vincennes, et lui fait faire bonne collation. On ne fait pas

tant de façons parmi ce petit monde; après il lui dit son besoin et la

presse fort; elle résiste et lui arrache quelques cheveux. Lui,

enragé, met l'épée à la main et la menace de la tuer: «Ah! lâche, lui

dit-elle, mettre l'épée à la main contre une fille!» Ce garçon,

surpris et confus, laisse tomber son épée. Elle fut si touchée de son

étonnement et le prit si fort pour une marque d'amour, qu'après elle

lui laissa tout faire.

Une Italienne, qui est mariée à un gentilhomme en Champagne, eut une

fantaisie de se faire jeter du plâtre sur le visage, comme on fait à

une personne morte pour avoir sa figure en plâtre. Elle crut qu'en se

mettant une canule à la bouche pour respirer, cela ne lui pourroit

faire du mal; elle en pensa pourtant étouffer. Cela fut fait

secrètement. On tire sa figure en cire; elle se fait faire des bras et

des mains, et habille cette figure d'une de ses robes. Après, il lui

vient une autre vision. Elle prend son temps que tout le monde étoit

hors du logis, pour feindre qu'elle se trouvoit fort mal. On met la

figure sur le lit, les rideaux tirés. On va quérir ses beaux-frères,

car elle étoit veuve. Il y en avoit un qui l'aimoit tendrement. Le

médecin qu'ils avoient amené la trouva froide: ce beau-frère est au

désespoir, il croit qu'elle se meurt, quand tout d'un coup il la voit

sortir de sa garde-robe. Cet homme en fut si fort en colère qu'il mit

la figure en mille pièces.

GENS GUÉRIS OU SAUVÉS

PAR MOYENS EXTRAORDINAIRES.

Feu M. le prince de Condé, passant à Saint-Pierre-le-Moutier, près

Nevers, comme le prévôt alloit faire pendre un homme, le pendart eut

assez de jugement pour dire qu'il avoit quelque chose d'importance à

découvrir à M. le duc pour le service du Roi. M. le Prince voulut bien

l'entendre. On fait retirer tout le monde: «Monseigneur dit-il à M. le

Prince, dites, s'il vous plaît, à Sa Majesté que vous avez trouvé ici

un pauvre homme bien empêché.» M. le Prince se mit à sourire, et dit

au prévôt: «Monsieur le prévôt, gardez-vous bien de faire exécuter cet

homme-là que vous n'ayez de mes nouvelles.» Il en fit le conte au Roi

et obtint sa grâce.

Un soldat françois qui étoit au service des Etats des Provinces-Unies,

s'étant trouvé engagé avec quelques autres en je ne sais quel crime,

il fut condamné à tirer au billet avec eux à qui seroit pendu; mais il

ne voulut jamais tirer, et l'officier, selon la coutume, fut obligé de

tirer pour lui, et tira le billet où il y avoit écrit _Potence_. Le

soldat en appelle, dit qu'il n'avoit point donné ordre à l'officier de

tirer pour lui, que ce n'avoit point été de son consentement, et fit

tant de bruit que cela vint aux oreilles de feu M. de Coligny, fils

aîné du maréchal de Châtillon, qui commandoit alors le régiment de son

père, et ce soldat étoit de ce régiment. Cela lui sembla plaisant; il

l'alla conter au prince d'Orange[474], qui, après en avoir bien ri,

fit grâce à ce soldat, qui avoit si bonne envie de vivre.

[474] Henri, père du dernier mort. (T.)

On conte qu'un autre soldat qui servoit aussi les Etats, ayant été

condamné à être pendu, fit demander au même prince d'Orange qu'il lui

fût permis de faire publier par toutes les troupes que s'il y avoit

quelqu'un qui voulût être pendu pour lui, il lui donneroit quatre

cents écus qu'il avoit. La proposition sembla si extravagante, que,

pour en rire, on ne voulut pas refuser ce qu'il demandoit; mais on fut

bien surpris quand un vieux soldat anglois se présenta pour être pendu

au lieu de l'autre. Le prince d'Orange lui demanda de quoi il

s'avisoit. Le soldat lui dit que depuis trente ou quarante ans qu'il

servoit messieurs les Etats, il n'en étoit pas plus à son aise; qu'il

avoit une femme et des enfants, et que, s'il venoit à être tué, il ne

leur laisseroit rien; au lieu que, s'il étoit pendu pour cet autre, il

leur laisseroit quatre cents écus pour leur aider à vivre. Le prince

fut touché de cet excès d'amour paternel. Il donna la vie au criminel,

à condition qu'il laisseroit les quatre cents écus à ce vieux soldat,

qui gagna par cette générosité de l'argent et de l'estime.

Les Anglois sont fort sujets à se pendre. Un homme à Londres se laissa

gagner par un créancier d'un de ses amis qui avoit une prise de corps

contre son débiteur, mais ce débiteur ne sortoit point de chez lui.

Que fait cet homme? Pour le faire sortir, il s'avise de faire

semblant de se pendre à un arbre qui étoit devant la porte de ce

débiteur. L'autre, qui étoit à la fenêtre, court pour l'en empêcher.

Les sergents cachés sortent et le prennent. Celui qui faisoit semblant

de se pendre s'amusa un peu trop à regarder ce qui se faisoit; il

avoit déjà la corde au col; en se tournant, il fait tomber le

tabouret, et demeure pendu. C'étoit de bon matin, et en un quartier

fort reculé; de sorte que ce coquin fut pendu comme il le méritoit. M.

de Fontenay-Mareuil me l'a conté: il étoit alors ambassadeur en

Angleterre.

Henri IV allant à Sédan, M. de Bassompierre, M. de Bellegarde et

autres rencontrèrent un homme de la ville, et lui demandèrent s'il n'y

avoit point de filles de joie à Sédan. «Il n'y en avoit qu'une, dit

cet homme, mais on la doit pendre demain, car on les punit de mort

quand elles sont convaincues.» Nos cavaliers, touchés de compassion,

donnent l'un une bague, l'autre de l'argent à ce bourgeois, à

condition qu'il iroit de leur part prier M. de Bouillon de différer

l'exécution d'un jour seulement. Il le fit. Le lendemain, le Roi y

entra; voilà tous les galants à ses genoux pour demander la grâce de

cette pauvre pécheresse. Le Roi les renvoya à M. de Bouillon, et

l'appelant, lui dit: «Mon cousin, cela dépend de vous; nous ne sommes

plus en France.» M. de Bouillon l'accorda, non sans quelque

difficulté, et mit au bas de la grâce: «Grâce signée en présence du

roi de France.»

Henri III passa à la Croix-du-Trahoir comme on pendoit un homme. Ce

pauvre diable cria: «Grâce, Sire, grâce.» Le Roi, ayant su du greffier

que le crime étoit grand, dit en riant: «Eh bien, qu'on ne le pende

point qu'il n'ait dit son _In manus_.» Le galant homme, quand on en

vint là, jura qu'il ne le diroit de sa vie; qu'il s'en garderoit bien,

puisque le Roi avoit ordonné qu'on ne le pendît point qu'il n'eût dit

son _In manus_. Il s'y obstina si bien, qu'il fallut aller au Roi,

qui, voyant que c'étoit un bon compagnon, lui donna sa grâce.

Feu M. le Prince, ayant pris une petite ville en Languedoc durant les

guerres de la religion, choisit soixante-quatre personnes pour être

pendues. Un jeune homme qui avoit déjà la corde au col, entendant dire

qu'un seigneur avoit été fort blessé, et de quelle manière on le

traitait, dit: «On le tuera; je le guérirois en trois semaines.» M.

Annibal, frère naturel de M. de Montmorency, oyant cela, demanda s'il

étoit chirurgien. Il dit que oui, et obtint qu'on lui donnât la vie, à

condition qu'il guériroit le blessé. Le jeune homme n'avoit garde de

ne point accepter la condition; mais en effet il le guérit. Annibal,

quoique ce garçon fût huguenot, le fait chirurgien de son régiment. Ce

régiment est envoyé en garnison dans les Cévennes, en une place que M.

de Rohan prit à discrétion. Il choisit même nombre de soixante-quatre

pour être pendus. Ce garçon s'y trouve encore; comme on le menoit, il

reconnoît un ministre qu'il avoit vu à Annonay en Vivarais, lieu de sa

naissance, avec un autre ministre assez célèbre, nommé M. Le Faucheur,

qui demeuroit chez le père de ce jeune homme[475], en cette petite

ville-là, lorsqu'il y étoit ministre. Ce ministre se souvint de

l'avoir vu, et dit à M. de Rohan qui il étoit, et en obtint la grâce.

Ce garçon va en conter l'histoire à M. Le Faucheur, qui lui conseilla

de se retirer chez son père, de peur du _tertia solvet_; ce qu'il fit.

[475] Il a fait le _Traité de l'action et de la prononciation de

l'Orateur_. (T.)

LA PRINCESSE D'ORANGE, LA MÈRE[476].

Elle est de la maison de Solms, une fort bonne maison d'Allemagne.

Elle vint en Hollande avec la reine de Bohème, non pas en qualité de

fille d'honneur, mais toutefois nourrie à ses dépens. M. d'Hauterive

de l'Aubespine[477], frère de feu M. de Châteauneuf, depuis gouverneur

de Bréda, se mit à lui en conter[478], et en dit beaucoup de bien au

prince Maurice, qui, craignant que son frère ne s'alliât à quelque

maison qui lui fût à charge, et qui l'engageât dans quelque parti,

lui dit qu'il falloit qu'il l'épousât ou qu'il l'épouseroit lui-même.

Le prince Maurice avoit raison, car il étoit bien las de ses cousins,

les Châtillon, qu'il avoit sur les bras. Ainsi, la voilà femme de

celui qui devoit succéder au prince Maurice, elle qui n'avoit pas sept

mille écus pour tout bien, qui étoit petite et médiocrement jolie.

Elle ne fut pas long-temps à apprendre à faire la princesse, car

Maurice mourut bientôt après[479]. On conte une chose assez notable de

la fin de ce grand homme. Etant à l'extrémité, il fit venir un

ministre et un prêtre, et les fit disputer de la religion; et après

les avoir ouïs assez long-temps: «Je vois bien, dit-il, qu'il n'y a

rien de certain que les mathématiques[480].» Et ayant dit cela, se

tourna de l'autre côté et expira.

[476] Émilie de Solms, fille de Jean-Albert, comte de

Solms-Brunsfelds, femme de Henri-Frédéric de Nassau, prince

d'Orange, mourut en 1675.

[477] François de l'Aubespine, marquis d'Hauterive, gouverneur de

Bréda, mourut en 1670.

[478] On fait deux ou trois plaisants contes de ce M.

d'Hauterive. Il avoit un cuisinier qui épiçoit toujours trop. Il

le menaça long-temps de l'envoyer aux Moluques chercher des

épiceries, puisqu'il aimoit tant à épicer. Enfin cet homme ne se

corrigeant point pour tout cela, il lui commanda de faire des

pâtés et de les porter dans un vaisseau qui alloit aux Indes

orientales. Il feignoit que c'étoit un présent qu'il faisoit à

quelqu'un de ce navire. Cependant il avoit donné le mot au

capitaine de faire boire le cuisinier et de lever pendant ce

temps-là les ancres. Ainsi le pauvre cuisinier fit le voyage, et

après il faisoit tout trop doux, tant il avoit peur d'y

retourner.

Une fois il avoit un valet à tête frisée qui ne faisoit que

coqueter tout le jour. Il le menaça de le faire tondre, s'il ne se

tenoit davantage au logis. Enfin ce garçon ne se pouvant captiver,

un beau matin il fit venir un barbier, et fit tondre le galant si

ras que de six mois il ne sortît de sa garde-robe.

La maison de l'Aubespine, dont est ce M. d'Hauterive, est, je

pense, la meilleure de Paris. L'oncle de M. d'Hauterive et de M.

de Châteauneuf étoit secrétaire d'État, et portoit l'épée. Il

mourut sans enfants. Son frère, qui étoit un vieux conseiller

d'État fut son héritier. D'Hauterive prit l'épée et l'autre la

robe. Étant venu à Paris pour la succession de M. de Châteauneuf,

il donna un jour à dîner à M. de Turenne, et comme on étoit à

table, au lieu de se moucher avec son mouchoir, il se presse une

narine et fait autant de bruit qu'un pistolet. Rumigny, qui étoit

auprès de M. de Turenne, s'écria à ce bruit: «Monsieur,

n'êtes-vous point blessé?» Ce fut un éclat de rire le plus grand

du monde. (T.)

[479] Le prince Maurice mourut le 23 avril 1625.

[480] On conte d'un prince d'Allemagne fort adonné aux

mathématiques, qui, interrogé à l'article de la mort par un

confesseur s'il ne croyoit pas, etc.: «Nous autres

mathématiciens, lui dit-il, croyons que 2 et 2 sont 4, et 4 et 4

sont 8.» (T). C'est mot pour mot ce que dit Sganarelle de Don

Juan, acte 3, scène 2 du _Festin de Pierre_, dans les exemplaires

non cartonnés de l'édition des _OEuvres de Molière_ de 1682.

Notre princesse gouverna enfin son mari, et se méconnut tellement

qu'elle traita avec une ingratitude étrange la reine de Bohème, sans

qui elle seroit morte de faim, et qui avoit travaillé à son mariage

comme si c'eût été sa fille. Mais la feue Reine-mère[481], qui étoit

la plus glorieuse personne du monde, vengea un peu cette pauvre reine,

car elle ne se démasqua ni pour le prince d'Orange ni pour la

princesse. Il est vrai qu'elle ne traita pas trop bien cette reine

même, car elle ne baisa point ses filles. La reine de Bohème en eut un

dépit étrange, et ne la reconduisit que jusqu'à la porte de son

antichambre. La Reine-mère fut si sottement fière, qu'à Anvers, où on

la reçut admirablement bien, elle ne daigna se démasquer que dans la

grande église. Ce fut pourtant elle qui fit le mariage de la princesse

d'Angleterre avec le feu prince d'Orange[482]. Il est vrai qu'elle ne

leur fit pas là un grand service.

[481] Marie de Médicis.

[482] Henriette-Marie Stuart, fille de Charles Ier, épousa

Guillaume, fils de la princesse d'Orange et de Frédéric-Henri

dont l'_Historiette_ suit celle-ci. Ce prince mourut en 1650,

laissant sa femme enceinte d'un fils qui régna en Angleterre sous

le nom de Guillaume _III_.

Pour revenir à la princesse d'Orange, elle traita fort mal son fils,

après la mort de son mari, et elle fut cause que sa belle-fille et sa

fille, qu'elle avoit mariée avec l'Electeur de Brandebourg, ne se

voyoient point quand elles étaient toutes deux en Hollande, car elle

vouloit que l'Électrice passât la première, parce qu'un électeur est

plus qu'un prince d'Orange, et n'avoit point égard à une royauté

abattue, ou du moins qu'on alloit abattre. On n'a jamais vu une femme

si avare; ni elle ni son mari autrefois n'ont jamais assisté ni le feu

roi d'Angleterre[483], ni celui-ci[484], ou du moins ç'a été si peu de

chose que cela ne vaut pas la peine qu'on en fasse mention. Durant la

vie de son fils, elle a pris à toutes mains. Elle tire du roi

d'Espagne, elle tire du roi de France, et est à qui plus lui donne.

Elle, Kunt et Pauw gouvernoient tout.

[483] Charles Ier.

[484] Charles II.

Depuis la mort de son fils, elle et sa belle-fille sont plus mal que

jamais. Il semble qu'elle s'attache entièrement à l'Electeur de

Brandebourg, car elle laisse ruiner le petit prince d'Orange. Quatre

ou cinq Anglois affamés pillent la mère, qui est tutrice. Les États,

et surtout la province de Hollande, ne sont pas fâchés que la maison

de Nassau ne soit plus si puissante[485]. Si cela continue, il sera

gueux, lui qui avoit douze cent mille livres de rente.

[485] A cause de l'entreprise du dernier mort sur Amsterdam;

apparemment il se vouloit faire souverain. On a cru même qu'il

avoit été empoisonné dans sa petite-vérole, d'autres disent que

la limonade l'a tué. (T.)

LE PRINCE D'ORANGE, LE PÈRE[486].

Pour se rendre plus puissant envers les gens de guerre, il laissa,

contre l'ordre, traiter des charges. La première qui fut vendue fut

une enseigne qu'un nommé Chenevy, fils d'un Huguenot, marchand drapier

à Paris, acheta cinq cents écus. Le capitaine qui la lui avoit vendue

se fit habiller d'écarlate lui et ses enfants, et on disoit que

Chenevy l'avoit payé en écarlate.

[486] Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, stathouder de

Hollande, frère du célèbre Maurice de Nassau, né à Delft le 28

février 1584, mort à Munster le 14 mars 1647. Il a laissé des

_Mémoires_ (de 1621 à 1646); Amsterdam, 1733, in-4º.

Le feu cardinal de Richelieu et lui se haïssoient à cause d'Orange;

car le cardinal, pour mettre cette part dans sa maison et se faire

prince, fit surprendre la citadelle, ou pour mieux dire, gagna

Walkembourg qui y commandoit. Le prince d'Orange, moyennant quarante

mille écus que cela lui coûta, fit tuer Walkembourg dans la ville,

chez sa maîtresse, et remit la citadelle en sa puissance. Le cardinal

eût pu la lui ôter par justice, à cause de M. de Longueville, qui tous

les ans fait un acte pour éviter prescription. Il y a de grandes

prétentions; cela vient de la maison de Châlons; mais il eût fallu un

siége, et durant un siége on a le loisir de remuer bien des machines.

Depuis, ils se firent le pis qu'ils purent l'un à l'autre.

Le cardinal lui donna de l'altesse pour le rendre suspect aux

États[487]. L'Angleterre lui en donna sans penser plus loin; lui,

mordit à la grappe, et fit prier Dieu pour lui dans les prières

publiques.

[487] Il ne recevoit auparavant que la qualification

d'_Excellence_.

Les États voulurent qu'on déclarât la guerre à l'Espagne, parce

qu'encore que nous les assistassions, leur pays ne laissoit pas d'être

le théâtre de la guerre. Puis la bataille de Nertlingue avoit fort

affoibli les Suédois. On gagna la bataille d'Avein, et au lieu d'aller

à Namur qu'on eût pris (car l'épouvante étoit si grande qu'on a dit

que le cardinal-infant faisoit tenir un vaisseau prêt pour s'en

aller), on s'en alla pour joindre le prince d'Orange, à qui on avoit

écrit qu'on lui envoyoit les maréchaux de Châtillon et de Brezé pour

faire ce qu'il jugeroit à propos. Lui les fit languir long-temps dans

le siége, et ne se hâta point de sortir. Quand il fut joint, on prend

Diest, qu'il fait traiter de rebelle, disant qu'il étoit baron de

Diest. Après on va à Tillemont. Il y avoit là-dedans des vivres pour

nourrir notre armée toute la campagne. M. de Châtillon, à cause de

cela, fit tout ce qu'il put pour empêcher de la faire emporter

d'assaut, et durant qu'ils disputoient, les Anglois d'un côté, et les

François, à leur exemple, de l'autre, ces derniers la prirent de

force. On saccagea tout, on vola dans les églises mêmes, et depuis,

dans les libelles imprimés durant la négociation de Munster, on à

reproché aux François qu'une abbesse ayant dit qu'elle étoit épouse de

Jésus-Christ, un François avoit répondu en riant: «Eh bien, nous

ferons Dieu cocu.» Il y eut en récompense un Français qui fit une

action de vertu. C'est le fils d'un ministre de Sédan, nommé de Vesne.

Il étoit alors secrétaire de feu M. de Bouillon. Une fille de qualité,

jugeant à sa mine qu'il étoit homme d'honneur, se mit en sa

protection. Il la fit marcher devant lui et la suivit le pistolet à la

main. Le prince d'Orange, M. de Bouillon et d'autres le rencontrèrent

et lui dirent en riant qu'il lui en falloit des plus belles. Il les

laisse dire et la mène en lieu de sûreté. Depuis, de temps en temps,

il reçoit des civilités des parens de cette fille.

Pour affamer notre armée, le prince d'Orange la fit aller à Louvain.

Il avoit vingt mille hommes et nous trente mille. On ne l'attaqua

point de force, exprès pour nous faire consumer nos vivres, comme il

fit.

Tant que le cardinal de Richelieu a vécu, le prince d'Orange n'a rien

voulu faire. Il y en a qui croient qu'il ne vouloit point s'exposer

que son fils ne fût en âge de lui succéder. Même depuis la régence, il

n'a contribué qu'en dépit de lui à nos conquêtes. Il est vrai qu'en

cela il pouvoit alors être d'accord avec les Etats, qui craignoient de

nous avoir pour voisins.

Quand ils envoyèrent leurs vaisseaux à Gravelines, ils ne croyoient

pas que nous les prendrions. Pour Dunkerque, il affoiblit notre armée

en nous obligeant à lui envoyer six mille hommes avec le maréchal de

Gramont; et quant à Hulst, il ne vouloir point passer si le maréchal

de Gassion ne lui eût fait le chemin avec deux mille hommes. Le Sas de

Gand ne fut pris qu'à cause que dix-huit ou vingt François, qui à la

vérité étoient de leurs troupes, passèrent le canal à la nage, tirant

un pont de jonc après eux.

Lorsqu'il fut maître du fort de la Perle, auprès d'Anvers, ceux

d'Anvers se croyoient perdus. Mais les Etats, ou du moins la province

de Hollande, ne voulut pas qu'on prît cette ville à cause d'Amsterdam,

dont la rade est mal assurée, et qu'on quitteroit volontiers pour

transporter tout le commerce à Anvers, comme autrefois, car l'Escaut,

le long du quai d'Anvers, a soixante brasses de profondeur, au lieu

que les grands vaisseaux n'approchent point plus près d'Amsterdam que

de la distance qu'il y a de là au Texel, où il s'en est perdu grand

nombre.

A sa dernière campagne, on lui proposa de donner le commandement à son

fils. Il le fit, mais il s'en repentit aussitôt. C'étoit un grand

fourbe; mais il fit un grand pas de clerc de s'allier avec le roi

d'Angleterre.

M. DE MAYENNE[488].

Le dernier duc de Mayenne, fils du duc de Mayenne de la Ligue, étoit

un homme fort bien fait, plein de coeur, plein d'honneur, et sur la

parole duquel on auroit tout hasardée. Il étoit en grande réputation.

Ce n'étoit pas un homme d'une grande vivacité d'esprit, mais il avoit

un grand sens. Il a été galant. Le tour que fait Hilas dans

l'_Astrée_, par le moyen d'un miroir où il avoit mis son portrait, est

une malice que M. de Mayenne fit à son frère, le comte de Sommerive,

et que le comte de Sommerive ne lui voulut jamais pardonner. Cela

arriva à Soissons, et Dorinde en cet endroit-là est une madame Payot,

femme d'un trésorier de France, au bureau de cette ville-là.

[488] Henri de Lorraine, duc de Mayenne, grand-chambellan de

France, gouverneur de Guienne, fils du ligueur, mort sans

postérité en 1621, à l'âge de quarante-trois ans, au siége de

Montauban.

J'ai vu à Bordeaux une dame qu'on appeloit madame de Tastes, qui avoit

un fils fort bien fait. On disoit qu'il étoit fils de M. de Mayenne.

Ce garçon mourut fort jeune. Je me souviens que comme nous étions

enfants, on joua à Bordeaux une tragédie d'_Ixion_, où l'on

représentoit les enfers. Les autres enfants qui allèrent sur le

théâtre ne vouloient point approcher de ces enfers; celui-là seul alla

hardiment partout. On disoit tout haut: «Voyez, il ne se dément

point.» Cette femme, à ce qu'on m'a dit, quelquefois en l'embrassant,

ne pouvoit s'empêcher de l'appeler _mon petit prince_.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 21 / 28 段