Un garçon de Paris, nommé M. de Marcognet, fils d'un maître des

requêtes appelé Langlois, fit amitié avec feu M. d'Alincourt, père de

M. le maréchal de Villeroi, et devint en même temps amoureux de madame

d'Alincourt, qui étoit belle, et dont jusque là on n'avoit encore rien

dit. Il la servit fort long-temps sans en avoir la moindre faveur, et

il ne se pouvoit vanter que d'être un peu plus obstiné que ses rivaux.

Las de cette vaine recherche, il résolut de tout hasarder, et ayant

remarqué plusieurs fois que la dame, qui étoit alors à Lyon, dont son

mari étoit gouverneur, se retiroit fort souvent toute seule dans un

cabinet qui étoit tout au bout d'un assez grand appartement, et que

ses femmes se tenoient dans un lieu assez éloigné, ayant remarqué tout

cela, il résolut de l'y surprendre pour voir s'il ne trouveroit point

l'heure du berger. Dans ce dessein, étant à la chasse avec M.

d'Alincourt, il se laisse tout exprès tomber dans un bourbier afin

d'avoir prétexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa chasse;

Marcognet, de retour, change d'habit, va chez madame d'Alincourt, et

la trouve où il vouloit. Après lui avoir conté son accident, il lui

dit à quel dessein il s'étoit laissé tomber dans le bourbier, et qu'il

étoit résolu de jouer de son reste. Après cela, il va fermer toutes

les portes. Je vous laisse à penser si cette femme fut étonnée. Il la

jeta sur un lit de repos; elle se défendit autant qu'on se peut

défendre; mais comme il étoit beaucoup plus fort qu'elle, à la fin il

en vint à bout, moitié figue, moitié raisin; elle n'avoit osé crier de

peur de scandale; peut-être aussi que le dessein de cet homme lui

avoit semblé une grande marque d'amour. Il lui fit après toutes les

satisfactions imaginables. Elle le menaçoit de le faire poignarder.

«Il ne faut point d'autre main que la vôtre pour cela, lui dit-il,

madame;» et lui présentant un poignard: «Vengez-vous vous-même, et je

vous jure que je mourrai très-content.»

[459] Jacqueline de Harlay, fille du baron de Sancy, mariée à

Charles de Neufville, marquis d'Alincourt, gouverneur de Lyon,

etc., le 11 février 1596.

Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas

tant de peine que celui-ci.

M. D'ALINCOURT.

Pour M. d'Alincourt, ce n'étoit pas un grand personnage. Il s'amusoit,

à la mode de certains gouverneurs de frontières, à vouloir que tous

les courriers fussent lui parler. Une fois, le comte de

Clermont-Lodève, grand seigneur du Rouergue, autrefois assez connu à

la cour sous le nom de marquis de Cessac, couroit la poste sur la

route de Languedoc. Il fallut aller chez M. d'Alincourt à Lyon, car

les maîtres de la poste ne donnent point de chevaux autrement, et on

les châtiroit s'ils y avoient manqué. Le comte n'étoit point connu du

gouverneur, qui, faisant le grand seigneur, demanda ce qu'on disoit à

Paris: «On y disoit vêpres, monsieur, quand je suis parti.» Voyant

qu'on ne parloit pas autrement de s'asseoir, il prend un fauteuil

qu'il gâta un peu avec ses bottes crottées; il en donne un autre à un

gentilhomme qui étoit avec lui, se couvre, et se met à se chauffer:

c'étoit l'hiver. Il cause avec son compagnon, comme s'il n'y eût

qu'eux dans la chambre, et quand il eut bien chaud, il fait la

révérence à M. le gouverneur, qui étoit si surpris qu'il n'eut pas le

mot à dire. Il le fut encore bien plus quand, en Languedoc, il vit que

M. de Montmorency faisoit mettre à table ce gentilhomme-là, même

beaucoup au-dessus de lui: alors il apprit qui il étoit.

Une fois ce M. d'Alincourt s'avisa de vouloir tâter mademoiselle de La

Moussaye, une grande, vieille et vilaine fille. Elle lui donna un beau

soufflet. C'étoit une originale que cette mademoiselle de La Moussaye,

tante de La Moussaye, petit-maître. Jamais il n'y eut une créature

plus mal bâtie, si malpropre: vous eussiez dit une Bohémienne; de

grands vilains cheveux noirs gras. Elle avoit pour toute

femme-de-chambre un grand laquais. Avec tout cela elle ne manquoit pas

d'esprit et disoit les choses assez plaisamment. Une jolie femme, feu

madame d'Harambure, disoit que de toutes les vilaines bêtes, elle ne

pouvoit souffrir que La Moussaye. Elle demeuroit avec mademoiselle

Anne de Rohan.

FAURE, PÈRE ET FILS.

M. Faure étoit un bourgeois de Paris, riche de deux cent mille écus.

C'étoit un des plus grands avares qu'on ait jamais vus. Il y avoit

trois bûches dans la cheminée de sa belle chambre. Ces bûches avoient

trempé dans l'eau, de sorte que le fagot qu'on mettoit dessous brûloit

tout seul et ne faisoit que les faire suer seulement. La compagnie

étant retirée, si le feu du fagot les avoit un peu trop séchées, on

les remettoit dans l'eau.

Je l'ai vu venir, un jour d'été, par le plus beau temps du monde, chez

M. Conrart, son parent, avec son chapeau de pluie: «Eh quoi! mon

cousin, lui dit M. Conrart, avez-vous eu peur de la pluie

aujourd'hui?--Je vous assure, dit le bon homme, que j'ai regardé à

l'almanach, et il nous menaçoit d'orage.» Pour moi jamais en ma vie je

n'ai vu un tel chapeau de cocu qu'étoit le sien. Le plus beau qu'il

eût étoit à peu près comme ceux de ces crieuses de vieux chapeaux. Cet

homme, mal satisfait du siècle, comme toutes les vieilles gens, se mit

à déclamer contre la vénalité des charges, lui qui a un fils qui, avec

son argent, avoit eu bien de la peine à entrer au Parlement, tant il

avoit mal répondu.

Notre bourgeois, devenu veuf, prit la peine de se jouer à sa servante.

Elle devint grosse, et accoucha d'un enfant qui vécut, au grand regret

du bon homme; car, quand il fut question de fournir pour la

nourriture, il dit que son valet y avoit travaillé aussi bien que lui;

le valet fut assez sincère pour l'avouer, et le maître lui retranchoit

tant de ses gages pour donner à la mère de l'enfant. On a même dit

qu'ils le faisoient élever par moitié.

Le fils devint amoureux de la veuve d'un lieutenant de l'artillerie,

nommé La Barre: cette femme n'avoit que quarante ou cinquante mille

livres de bien, mais elle étoit belle et jeune et n'avoit point eu

d'enfants. En récompense elle est si capricieuse, qu'elle pourroit

quasi passer pour folle. Son premier mari en avoit été si jaloux

qu'il la faisoit garder quand il étoit à l'armée. Elle ne sortoit

point, et ne faisoit tout le jour que donner des chaises, comme s'il

fût venu compagnie, et puis elle les remettait comme si la compagnie

étoit sortie; et en rangeant et dérangeant des siéges, elle passoit

toute la journée. Cela a peut-être contribué à la rendre si peu

raisonnable.

Faure l'épousa clandestinement. Son père en fit du bruit, mais enfin

on l'apaisa et on confirma le mariage. Ce ne fut pas sans donner

auparavant de bien mauvaises heures à la pauvre femme; car cet homme

alla à la Pissotte[460], où ils avoient été mariés, et trouva moyen de

déchirer du registre du curé le feuillet où étoit l'acte de la

célébration de leur mariage, et l'ayant en son pouvoir, il lui faisoit

tous les jours des frayeurs épouvantables. Pour se récompenser du peu

de bien qu'il avoit eu de sa femme, il lui fit porter quatre ans

durant la robe du deuil de son premier mari, car il n'attendit pas le

bout de l'an pour l'épouser. Depuis, elle a toujours été fagotée à peu

près de même. Il la tient comme prisonnière, et elle n'est guère mieux

en secondes qu'en premières noces.

[460] On appeloit alors de ce nom le village de Vincennes, qui

n'a été pendant long-temps qu'un hameau dépendant de la paroisse

de Montreuil. Il y avoit une chapelle qui fut érigée en

succursale, en 1547, et ne devint paroisse que vers l'année 1669.

On n'y comptoit encore en 1709, que cinquante feux et deux cent

vingt-huit habitants. (Voyez l'_Histoire du diocèse de Paris_,

par l'abbé Lebeuf, Paris, 1755, tom. 5, pag. 94 et suivantes)

VANITÉ DES NATIONS.

Un Espagnol, voyant le feu roi Louis XIII ôter son chapeau à plusieurs

personnes qui étoient dans la cour du Louvre, dit à l'archevêque de

Rouen, avec qui il étoit: «Hé quoi! votre roi ôte son chapeau à ses

sujets?--Oui, dit l'archevêque, il est fort civil.--Oh! le Roi mon

maître tient bien mieux son rang; il n'ôte son chapeau qu'au

Saint-Sacrement; _y de muy mala gana_.[461]»

[461] Et même mal volontiers. (T.)

Dans la suite des ambassadeurs que le feu roi de Portugal envoya au

feu roi d'Angleterre, il y avoit un homme qui trouvoit le prince de

Galles, aujourd'hui le roi d'Angleterre en titre, fort à son goût. «Eh

bien! que vous en semble? lui dit quelqu'un.--_Por Dios_, répondit-il,

_que parece un Portughez._»

Les Italiens croient qu'il n'y a qu'eux de sages, et pour dire les

gens de deçà les monts, ils disent: _delle bestie oltramontane_. Un

Italien regardoit une fois dîner le roi Jacques d'Angleterre, et

voyant que ce Roi avoit Buckingham, beau garçon, auprès de sa chaise

et lui faisoit force caresses, il va dire d'un ton sérieux à un autre

Italien: «_Signor mio, sta gente non e mica barbara._»

Les Béarnois, pour venir à quelque chose de moins général, se

ressentent un peu du voisinage des Espagnols, et ils ont plusieurs

proverbes qui font assez voir la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes.

En voici quelques-uns:

Lous Biarnez sount su l'autre gent

Comme l'or el su l'argent.

Qui a bist Pau

N'a maj bist un tau.

Qui a bist Oleron

A bist tout lou mond[462].

Ortez

Grand cose es.

Qui a bist Morlas

Po ben dire hélas!

[462] Notez que ce sont toutes bicoques. (T.)

Feu Galant le père, avocat fameux, soutenoit à feu M. de Châteauneuf

que tous les Béarnois étoient fous. En ce temps-là, un M. de Lescun

fut député à la cour par les églises de Béarn; cet homme avoit

beaucoup de vivacité et parloit facilement; le conseil en fut charmé.

«Ah! dit M. de Châteauneuf à Galant, vous ne sauriez que dire cette

fois-là.--Attendez, monsieur, attendez,» répondit Galant. Or, s'en

allant en poste, ce Lescun se battit avec son postillon; Galant le

sut, et alla trouver M. de Châteauneuf. «Eh bien! monsieur, n'avois-je

pas raison de dire: _attendez_?»

AVOCATS.

Filleau, aujourd'hui avocat du Roi à Poitiers, plaidant ici pour je ne

sais quelle confrérie du Rosaire, dit que les grains de chapelet

étoient autant de boulets de canon qu'on tiroit pour prendre le ciel.

Lambin et Massac, en leur jeunesse, allant se promener, rencontrèrent

une vieille qui chassoit des ânes; et se voulant railler d'elle:

«Adieu, lui disent-ils, la mère aux ânes.--Adieu, dit-elle, mes

enfants.»

Un avocat huguenot, nommé Perreaux, qui a fait cette ridicule préface

au-devant du livre de M. de Rohan, _Des Intérêts des Princes_[463],

plaida une fois pour des marchands portugais; c'étoit avant la révolte

du Portugal, et commença ainsi son plaidoyer: «Messieurs, je parle

pour haut et puissant prince roi des Espagnes...» et dit tous les

titres de Sa Majesté Catholique. Depuis, on l'appela l'avocat du roi

d'Espagne.

[463] Il y a plusieurs éditions de ce livre. La plus recherchée

est celle que les Elzévirs ont donnée en 1641.

La Martellière ne plaidoit guère bien non plus, mais il avoit bonne

tête pour les affaires. Il commença le plaidoyer pour l'Université

contre les Jésuites par la bataille de Cannes. Cela fit un plaisant

effet, car Dempster, professeur en éloquence, avoit publié, un jour

devant, une épigramme latine où il disoit que La Martellière, leur

avocat, n'étoit point de ces orateurs qui parlent de la bataille de

Cannes. Il en coûta vingt écus à La Martellière pour supprimer cette

épigramme.

Un jour il avoit cité toutes les coutumes du royaume; et quoiqu'il eût

harangué fort longuement, il continuoit encore. Le président de Harlay

lui dit «La Martellière, n'êtes-vous pas las? Vous vous êtes promené

par toutes les provinces de France.»

Un jeune avocat nommé Crétau plaidait pour son père, aussi avocat:

«Messieurs, dit-il, je parle pour monsieur mon père, maître Pierre

Crétau, avocat en la cour.--Couvrez-vous, dit M. de Harlay, le fils de

M. Crétau.». Ce jeune homme dit bien des sottises. Taisez-vous, lui

dit-il, le fils de M. Crétau; laissez parler votre père, il en sait

bien autant que vous.»

A Toulouse, un jeune avocat commença son plaidoyer par le roi Pyrrhus.

Il y avoit alors un président fort rébarbatif qui lui dit: «Au fait,

au fait.» Quelqu'un eut pitié du pauvre garçon, et représenta que

c'étoit une première cause. «Eh bien! dit le président, parlez donc,

l'avocat du roi Pyrrhus.»

Une fois Langlois plaida fort bien je ne sais quelle requête civile.

Patru, qui l'avoit ouï, lui dit: «On ne pouvoit mieux plaider cette

requête.--Oh! lui répondit-il, nous sommes malheureux, nous autres,

nous n'avons point de loisir. Si j'en eusse eu le temps, j'eusse fait

voir que les requêtes civiles étoient fondées dans saint

Augustin.--Vous avez raison, lui répliqua Patru en se moquant, c'est

grand dommage que vous n'ayez pu instruire le barreau d'une si belle

chose et si utile.» Cet homme ne plaide bien qu'à cause qu'il n'a pas

le loisir de mal plaider. Quand il a fait un exorde bien ennuyeux, il

dit qu'il a fait un exorde _à la cicéronienne_. Il se croit le plus

éloquent ou plutôt le seul éloquent homme du monde.

Le président de Verdun tourmentoit une fois Desnoyers, afin qu'il

abrégeât, et il n'avoit encore rien dit, sinon: «Messieurs, je suis

appelant d'une sentence du juge de Chauleraut...--Qu'est-ce que

Chauleraut? dit le président.--Messieurs, c'est pour abréger,

répondit-il, c'est-à-dire Châtellerault.» On abrège ainsi en écrivant.

Comme on plaidoit une cause de mariage, dans la déduction du fait on

trouva des choses capables d'envoyer en bas celui qui étoit poursuivi.

Sut l'heure, selon la coutume, on lui donna un avocat pour conseil; ce

fut Desnoyers. Ensuite on trouva à propos d'envoyer cet homme en

prison; mais quand on s'en voulut saisir, on ne le trouva plus. Le

premier président demande à Desnoyers où il étoit: «Il s'en est en

allé, messieurs, répondit Desnoyers.--Et pourquoi?--Parce que je le

lui ai conseillé. Vous m'aviez donné pour conseil à cet homme; je lui

ai donné le meilleur conseil que je lui pouvois donner.»

Une fois il étoit chargé d'une cause à la grand'chambre contre

l'avocat du Roi des eaux-et-forêts, qui n'étoit qu'un jeune fou; mais,

pour faire l'entendu, il avoit pris une requête civile contre des

arrêts rendus, il y avoit soixante ou quatre-vingts ans. Quand ce fut

donc à Desnoyers à parler, il dit: «Messieurs, depuis soixante ou

quatre-vingts ans que ces arrêts sont rendus, personne ne s'est avisé

de prendre requête civile à l'encontre; et pourtant voyons quels gens

ont été avocats du Roi depuis ce temps-là. Il y a eu M. Marion, M.

etc., etc. _Ago tibi gratias, Domine_, continua-t-il, _qui ista

abscondisti sapientibus, et revelasti parvulis._» Tout le monde se mit

si fort à rire, qu'il lui fut impossible de poursuivre, et il fallut

remettre la cause au lendemain.

Un autre avocat plaidoit pour la veuve d'un homme qui avoit été tué

d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il fit la posture d'un

homme qui en couche un autre en joue. Le premier président de Harlay

lui dit: «Avocat, haut le bois, vous blesserez la cour.»

Un avocat en plaidant se mit à parler d'Annibal, et étoit fort

long-temps à lui faire passer les Alpes: «Hé, avocat, lui dit-il,

faites avancer vos troupes.»

A un autre, qui parloit de la multitude de chevaux qu'avoit Xercès:

«Dépêchez-vous, lui dit-il, avocat, cette cavalerie fourragera tout le

pays.»

J'ajouterai quelque chose du président de Harlay.

M. Fortia ne vouloit pas qu'il fût de ses juges en une certaine

affaire, et, par l'avis de M. Forget, lui alla chanter des injures,

afin qu'il lui en dît aussi, et qu'on eût lieu de le récuser. Le

président le laissa dire, et ne dit jamais autre chose, sinon:

«Jésus-Christ!» Fortia de retour, Forget lui demande le succès. «Il

n'a rien fait, dit-il, que dire Jésus-Christ! Jésus-Christ!--T'es le

diable, dit Forget; il te connoît bien.» On disoit que Fortia étoit de

race de Juifs.

Une fois Fortia avoit vendu du bien d'Eglise. Le premier président

lui dit: «Puisque vous avez vendu le corps, vous pouvez bien vendre

les biens[464].»

[464] Cette erreur a déjà été réfutée. (_Voyez_ la note page 193

de ce volume.)

Le Clerc, surnommé _Torticoli_, conseiller aux requêtes, étoit fort

son ami, et pria qu'on le voulût ouïr en un procès qu'il avoit. «Tu

diras quelque sottise, lui dit le président.» Il vient. «Messieurs,

dit-il, mon grand-père, mon père et moi sommes décidés à la poursuite

de cette affaire.--«Monsieur Le Clerc, dit le président, Dieu vous

fasse paix; je le disois bien que vous diriez quelque sottise.»

M. de Kerveno, gentilhomme breton, dit au feu Roi: «Sire, mes ancêtres

et moi sommes tous morts au service de Votre Majesté.»

M. de Harlay ouvroit toujours l'audience à sept heures en été, et

l'hiver avant huit. Il renvoyoit à l'expédient[465] toutes les causes

qu'il pouvoit y renvoyer, et pour le reste il en paraphoit deux pages,

et faisoit dire aux procureurs des communautés: «Chargez vos avocats,

car je prendrai ces feuilles, tantôt par le bout, tantôt par le

milieu.» C'étoit un grand justicier.

[465] _L'expédient_ étoit un arbitrage sommaire auquel on

renvoyoit les causes d'une légère discussion. On obligeoit ainsi

les avocats à en passer par l'avis d'un confrère plus ancien.

Martinet, plaidant pour une mère, la comparoit à la brebis d'Esope que

le loup, qui étoit au-dessus d'elle, accusoit de troubler l'eau.

Gaultier, en lui répliquant, commença ainsi: «Messieurs, on nous vient

faire ici des contes au vieux loup.» Ce Gaultier dit que, pour se

rendre immortel, il veut faire imprimer deux cents de ses plaidoyers.

Il a quelque chose de bon quand il ne plaide qu'en procureur[466].

[466] Cet avocat étoit si mordant qu'on l'appeloit _Gaultier la

Gueule_. C'est de lui que Despréaux a dit:

Je ris quand je vous vois, si foible et si stérile,

Prendre sur vous le soin de réformer la ville,

Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant

Qu'une femme en furie, ou Gaultier en plaidant. (_Satire_ IX.)

On plaida, il y a dix ans, une cause à la Tournelle, dont voici le

fait. Un tailleur de Coulommiers épousa une fille qui prit la peine

d'accoucher le soir de ses noces. Cet homme la presse de dire qui

étoit le père de cet enfant; elle confesse que c'est son propre

cousin-germain. Le mari rend sa plainte, et le procureur du Roi se

rend partie. Depuis, cet enfant meurt. On conseille au mari, puisque

aussi bien il ne pouvoit pas faire rompre le mariage (et cela me fait

croire qu'il avoit couché avec elle, et qu'elle ne se délivra qu'après

que le mariage eut été consommé), on lui conseille donc d'exposer par

une requête qu'il confesse qu'il s'est joué avec sa femme six mois

avant que de l'épouser, mais que comme il pensoit que les enfants ne

pouvoient venir à bien à ce terme-là, il n'avoit pas cru que ce fût de

lui; que depuis, l'enfant étant mort, il avoit bien vu que c'étoit

qu'il ne pouvoit vivre, étant venu avant le temps, et qu'il

reconnoissoit qu'il étoit produit de ses oeuvres, qu'il se contentoit

de sa femme, et qu'il demandoit que silence fût imposé aux autres

parties, car, outre le procureur du Roi, le père de la fille s'étoit

joint à son gendre. Martin, surnommé _Cochon_, il y en a un autre,

surnommé _Dindon_, plaida cette cause pour le tailleur, car le

procureur du Roi ne voulut pas donner les mains; et sur appel, le

Parlement en fut saisi. En déduisant le fait, il dit qu'on ne devoit

pas trouver étrange qu'un homme qui voit accoucher sa femme le premier

soir de ses noces, se laisse emporter à ses premiers mouvements, et

principalement étant persuadé qu'un autre étoit le père de cet enfant;

«car, ajouta-t-il, messieurs, on lui mit cela si avant dans la tête,»

et en disant cela il faisoit les cornes avec les deux doigts du milieu

et les porta vers sa tête, comme on fait pour marquer l'endroit du

corps dont on parle. L'audience se mit à rire, mais le président de

Nesmond s'en mit en colère. L'avocat dit encore quelque gaillardise,

dont le président s'irritoit de plus en plus. «Enfin, dit-il,

messieurs, que voulez-vous? c'est un pauvre tailleur qui a mal pris

ses mesures.» Alors le président fut contraint de rire lui-même.

Cependant, admirez le jugement de l'avocat: il faisoit rire à la

vérité, mais c'étoit de sa partie. M. Talon, avocat-général, se leva

et dit qu'il n'y avoit aucune difficulté; que, puisque le mari se

contentoit, les autres n'avoient rien à dire; et que, pour la femme,

on ne devoit point avoir égard à l'aveu qu'elle avoit fait, car les

femmes ne sont comptées pour rien[467]; «et cela est si vrai,

ajouta-t-il, que les rabbins disent, pour montrer qu'elles ne doivent

point être considérées, qu'au jour du jugement les femmes

ressusciteront dans le corps de leurs maris, et les filles dans le

corps de leurs pères, et partant je conclus que les parties soient

mises hors de cour et de procès.» Ces conclusions furent suivies.

[467] La sienne pouvoit compter pour quelque chose, car elle le

faisoit souvent enrager. (T.)

Un autre avocat, nommé Rosée, dit au président, qui lui disoit:

«Rosée, il faudra répondre à tout cela.--Monsieur, la mèche est sur le

serpentin.»

Cet homme a une maison à Vaugirard; des dames y allèrent pour lui

parler d'une affaire qui pressoit; il en trouva une à sa fantaisie, et

lui dit qu'elle avoit des yeux de velours et des joues de satin. Elles

lui demandèrent pourquoi il ne faisoit pas faire des allées plus

larges. Il leur répondit que c'étoit bien assez qu'on s'y pût promener

trois. «Mais nous n'y pouvons passer deux de front.--Cela m'arrive

tous les jours, reprit-il, car j'ai à ma main droite l'appelant, et à

ma main gauche l'intimé[468].»

[468] Les sacs du procès. (T.)

M. Louët, depuis conseiller au parlement de Paris, étant lieutenant

particulier à Angers, allant en habit décent recevoir le président

Barillon, père du dernier mort, le trouva à sa fenêtre jouant du

flageolet. Le président ne le voyant point, M. Louët quitte sa robe et

se met à danser; le président se retourne et lui demande ce que cela

vouloit dire: «C'est, lui dit-il, monsieur, que je danse à la note

qu'il vous plaît de me sonner.»

LE MARQUIS D'ASSIGNY[469].

Le marquis d'Assigny étoit frère de feu M. le duc de Brissac. C'étoit

un Don Quichotte d'une nouvelle manière. Il lui est arrivé plusieurs

fois d'envoyer dans les forêts de Bretagne pour l'avertir, quand il

viendroit en certains endroits, où il passoit exprès, qu'une dame

étoit retenue par force dans un château, ou quelqu'autre aventure de

chevalerie; et content d'avoir fait semblant d'y aller, il retournoit

par un autre chemin à sa maison.

[469] Charles de Cossé, marquis d'Acigné.

Il dépêchoit quelquefois des gentilshommes à M. le cardinal de

Richelieu, ou du moins on les voyoit partir, afin de faire accroire

qu'il avoit part aux affaires. Une fois Le Pailleur en rencontra un

sur le chemin de Paris, qui avoit été nourri page de notre marquis.

Cet homme, qui n'étoit pas moins fou que son maître, lui disoit: «Ah!

monsieur, l'admirable homme que M. le marquis! au retour de la chasse,

il ne m'a pas permis de rentrer dans le château; il m'a donné ce

paquet que vous voyez»; et, en disant cela, il lui montra un paquet de

lettres gros comme la tête. «Faites diligence, m'a-t-il dit, car il y

va du service du Roi. Il faut avouer, ajouta ce pauvre fou, qu'on

apprend bien à vivre chez Monsieur. Que penseriez qu'il fait pour nous

aguerrir? Il fait que quelqu'un, comme nous venons de nous mettre à

table, vient crier: _Aux armes, les ennemis approchent._ Aussitôt

chacun court à ses armes, et nous courons quelquefois une demi-lieue

jusqu'à ce qu'on nous vient dire qu'ils se sont retirés. Deux autres

gentilshommes et moi sommes toujours auprès de Monsieur, de peur qu'il

ne s'engage trop avant parmi les ennemis; aussi nous tient-il pour les

plus vaillants. Après, nous retournons dîner.» Le Pailleur disoit que

ce bon gentilhomme parloit si sérieusement, qu'on ne savoit s'il

croyoit qu'effectivement les ennemis parussent, quand on venoit donner

l'alarme.

Ce monsieur le marquis traitoit un jour bon nombre de gentilshommes.

Ses propos de table étoient toujours de quelque bel exploit de guerre.

Ce jour-là on parla fort des neuf preux, et entre autres d'Alexandre,

d'Annibal et de César[470]. Un de la troupe, plus éveillé que les

autres, et peut-être, aussi, las d'entendre tant de fariboles, se mit

à dire qu'on faisoit trop d'honneur à ces gens de ne parler point de

leurs vices; qu'Alexandre étoit un ivrogne, qu'il avoit tué Clytus,

etc. etc.; César un débauché, un tyran, et Annibal un f.... borgne. A

peine eut-il prononcé ces blasphèmes, que le marquis se lève et lui

fit signe de le suivre dans un coin de la salle; là, il lui dit: «Je

ne sais pas de quoi vous vous avisez de m'offenser de gaîté de coeur

comme cela.» L'autre, le voyant parler si sérieusement, eut quelque

frayeur, et crut que c'étoit tout de bon. Il lui répond qu'il n'a

jamais eu intention de le fâcher, et qu'il ne sait pas en quoi il lui

peut avoir déplu. «Pourquoi est-ce donc, continua le marquis, que vous

dites du mal d'Alexandre, d'Annibal et de César?--Ah, monsieur, dit le

gentilhomme qui entendoit raillerie, je ne savois pas, ou Dieu me

damne! qu'ils fussent ni de vos parents ni de vos amis; mais je

réparerai bien le tort que je leur ai fait;» et tout d'un temps, avant

que de se remettre à table, il se fait apporter à boire, et boit à

Alexandre et à tous les autres, et se fit faire raison.

[470] Les autres sont: Josué, David, Charlemagne, Artus, Godefroi

de Bouillon. (T.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 20 / 28 段