On a une pièce imprimée qui s'appelle la _Gloria di niquea_[443]. Elle

est de la façon du comte de Villa-Medina, mais d'un style qu'ils

appellent _parlar culto_, c'est-à-dire Phébus. On dit que le comte la

fit jouer à ses dépens à Aranjuez. La Reine et les seules dames de la

cour la représentèrent. Le comte en étoit amoureux, ou du moins par

vanité il vouloit qu'on le crût, et, par une galanterie bien

espagnole, il fit mettre le feu à la machine où étoit la Reine, afin

de pouvoir l'embrasser impunément. En la sauvant comme il la tenoit

entre ses bras, il lui déclara sa passion et l'invention qu'il avoit

trouvée pour cela[444].

[443] Le sujet de cette pièce est emprunté de l'Amadis de Gaule.

[444] C'est Elisabeth de France, fille de Henri IV, épouse de

Philippe IV, qui fit naître chez le comte cette passion si

espagnole. C'est dans son propre palais que ce seigneur, que

Tallemant nous fait, le premier, bien connoître, avoit reçu la

reine et la cour. C'est sa propre habitation et les riches

ornements qui la décoroient que Villa-Medina livra aux flammes

pour tenir la Reine embrassée. La Fontaine a dit à son sujet

(liv. IX, fable 15):

J'aime assez cet emportement;

Le conte m'en a plus toujours infiniment:

Il est bien d'une âme espagnole,

Et plus grande encore que folle.

On m'a conté (et cela vient d'une demoiselle Bertaut, mère de madame

de Mauteville[445], qui fut fort jeune en Espagne, quand on y mena

madame Elisabeth de France), on m'a conté qu'un grand seigneur

d'Espagne traita le Roi et la Reine sous des tentes magnifiques, et

tapissées par dedans des plus belles tapisseries du monde, en un

vallon fort agréable où la cour devoit passer, et qu'après que le Roi

et la Reine furent partis, on entendit un grand bruit. C'étoit qu'on

crioit au feu, car ce seigneur avoit mis le feu à tout ce qui avoit

servi à cette magnificence, comme s'il eût cru profaner les mêmes

choses en les faisant servir à d'autres. Philippe II, qui avoit une

jeune femme et qui étoit fort soupçonneux, crut aussitôt qu'il y avoit

de l'amour sur le jeu. Pour s'en éclaircir, à un jeu de canes, il

demanda à la Reine, quel de tous les seigneurs de sa cour qui

s'exerçoient à ce jeu, lui sembloit faire le mieux. «C'est, lui

dit-elle, celui qui a de si grandes plumes.» C'étoit le même. Le Roi

répondit: «_Pue de ben tener alas, per que buela muy alto_[446].» Cela

servit apparemment, avec autre chose, à la faire empoisonner.

[445] Véritable orthographe du nom de l'auteur des _Mémoires pour

servir à l'histoire d'Anne d'Autriche_, qu'on écrit plus souvent

MOTTEVILLE (Voir la _Biographie universelle_, tom. XXX, p. 293.)

[446] «Il peut bien avoir des ailes puisqu'il vole si haut.»

M. VIÈTE[447].

M. Viète étoit un maître des requêtes, natif de Fontenay-le-Comte en

Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus né aux mathématiques; il les

apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui

s'en mêlât. Il en fit même plusieurs traités d'un si haut savoir qu'on

a eu bien de la peine à les entendre, entre autres, son _Isagogé_, ou

_Introduction aux mathématiques_[448]. Un Allemand, nommé

Landsbergius, si je ne me trompe, en déchiffra une partie, et depuis

on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris touchant ce grand

homme. Du temps d'Henri IV, un Hollandois, nommé Adrianus Romanus,

savant aux mathématiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un

livre où il mit une proposition qu'il donnoit à résoudre à tous les

mathématiciens de l'Europe; or en un endroit de son livre il nommoit

tous les mathématiciens de l'Europe, et n'en donnoit pas un à la

France. Il arriva, peu de temps après, qu'un ambassadeur des Etats

vint trouver le Roi à Fontainebleau. Le Roi prit plaisir à lui en

montrer toutes ses curiosités, et lui disoit les gens excellents

qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. «Mais, Sire, lui

dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathématiciens, car Adrianus

Romanus n'en nomme pas un françois dans le catalogue qu'il en

fait.--Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent, homme: qu'on

m'aille quérir M. Viète.» M. Viète avoit suivi le Conseil, il étoit à

Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoyé chercher le livre

d'Adrianus Romanus. On montre la proposition à M. Viète, qui se met à

une des fenêtres de la galerie où ils étoient alors, et avant que le

Roi en sortît, il écrivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en

envoya plusieurs à cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit

tant qu'il lui plairoit, car c'était une de ces propositions dont les

solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions à Adrianus

Romanus, qui, sur l'heure, se prépare pour venir voir M. Viète. Arrivé

à Paris, il trouva que M. Viète étoit allé à Fontenay. A Fontenay, on

lui dit que M. Viète est à sa maison des champs. Il attend quelques

jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il étoit en ville. Il

fait comme Apelles qui tira une ligne. Il laisse une proposition;

Viète résout cette proposition. Le Hollandois revient; on la lui

donne, le voilà bien étonné; il prend son parti d'attendre jusqu'à

l'heure du dîner. Le maître des requêtes revient; le Hollandois lui

embrasse les genoux; M. Viète, tout honteux, le relève, lui fait un

million d'amitiés; ils dînent ensemble, et après il le mène dans son

cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre

étranger, nommé Galtade[449], gentilhomme de Raguse, se fit faire

résident de sa république en France pour conférer avec M. Viète. Viète

mourut jeune, car il se tua à force d'étudier[450].

[447] François Viète, né en 1540, mort en 1603. Un de nos plus

célèbres mathématiciens.

[448] _Isagoge in artem analyticam._

[449] C'est plutôt Marin Getkalde, de Raguse, qui a publié

_l'Apolonius ressuscité_.

[450] On lit dans la _Biographie universelle_ de Michaud un

article très bien fait sur François Viète.

LE CHANCELIER DE BELLIÈVRE[451],

LE CHANCELIER DE SILLERY[452],

M. ET Mme DE PISIEUX, M. ET Mme DE MAULNY.

Pomponne de Bellièvre fut envoyé ambassadeur en Suisse. Il faut boire

en dépit qu'on en ait. On l'enivra. C'étoit dans un lieu public; en

sortant, il saluoit les piliers. «Monsieur, ce sont des piliers,» lui

dit-on. Il ne laissoit pas toujours de saluer, et disoit: «A tous

seigneurs tous honneurs.»

[451] Pomponne de Bellièvre, né en 1529, mort le 5 septembre

1607.

[452] Nicolas Brulart de Sillery, mort en 1624, âgé de

quatre-vingts ans.

Un peu après qu'il eut été fait garde-des-sceaux, quelqu'un, qui ne

savoit pas son logis, le demanda à un savetier. Ce savetier dit: «Je

ne sais où c'est.» Cet homme va plus bas, on lui dit: C'est vis-à-vis

ce savetier. «Oh hé! compère, dit-il au savetier, vous ne connoissez

donc pas vos voisins?--Je ne connois point, répondit le savetier, les

gens avec qui je n'ai point bu.» Cet homme conta cela au

garde-des-sceaux, qui envoya convier le savetier à souper. Le galant

dit qu'il ne manqueroit pas. En effet, il prend ses habits des

dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont

il avoit rompu un pied, il va chez le garde-des-sceaux, il met son vin

à l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut

servi le second: «Oh hé! dit-il, monsieur, je ne vois point mon

chapon.» M. de Bellièvre demande ce qu'il vouloit dire; il le lui

conte et ajoute: «En voilà le pied que j'ai rompu de peur qu'on ne me

le changeât. Il vaudra bien tout ce que vous avez là, et mon vin est

bien aussi bon que le vôtre; nous en usons ainsi entre nous.» On

apporta la bouteille et le chapon. Le garde-des-sceaux ne but plus et

ne mangea plus que de ce qu'avoit apporté le savetier, et ils firent

la plus grande amitié du monde.

Un jour, étant chancelier, qu'il tenoit un enfant sur les fonts, le

curé lui demanda le nom. Il répondit avec une gravité de chef de la

justice: «_Pomponne._» Le curé, qui n'avoit jamais été régalé de ce

nom-là, le lui fit répéter. Il dit une seconde fois et aussi

sérieusement: «_Pomponne._--Ha! monsieur, reprit le curé, ce n'est pas

une cloche que nous baptisons; c'est un enfant.»

C'étoit un homme d'une grande douceur. On dit qu'il ne s'est jamais

mis en colère. Pour éprouver sa patience, ou plutôt son flegme, on

alluma derrière lui un grand feu durant les grandes chaleurs pendant

qu'il dînoit. Il ne dit autre chose sinon: «On est céans de l'avis de

ceux qui disent que le feu est bon en tout temps.»

Pour les accommoder lui et M. de Sillery, à qui on donnoit les sceaux,

on fit un mariage. Le fils du chancelier épousa la fille du

garde-des-sceaux, qui étoit une demoiselle fort galante, et dans les

_visions de la cour_, on mit que pour les mettre d'accord on avoit

pris une fourche.

M. de Sillery Brulart fut chancelier après lui. On conte de lui une

chose qui marque une grande douceur et une grande patience. Un jour,

je ne sais quelle femme l'attendit à sa porte et lui chanta pouille.

Il appela un homme qui étoit avec elle, et lui demanda s'il la

connoissoit. «Oui, monsieur, lui répondit cet homme, c'est ma

femme.--Et combien y a-t-il que vous êtes avec elle?--Il y a dix ans,

monsieur.--Vous devez, reprit-il, vous être bien ennuyé, car il n'y a

qu'une demi-heure que j'y suis, et j'en suis déjà bien las.»

C'est lui qui a bâti Berny; M. de Gèvres, secrétaire d'Etat, père de

M. de Fresne, bâtissoit en même temps Sceaux, et chacun vouloit

accroître sa terre. Henri IV leur défendit à tous deux d'acheter des

héritages par-delà le chemin d'Orléans qui les sépare[453].

[453] Le château de Berny étoit en effet placé à l'autre côté du

chemin d'Orléans, sur la paroisse d'Antony. Il ne reste plus de

cette terre que quelques murs du parc.

Le chancelier de Sillery maria son fils, M. de Pisieux, en secondes

noces à mademoiselle de Valençay d'Etampes, soeur de feu M.

l'archevêque de Reims dont nous parlerons ailleurs. Ce fils étoit un

pauvre homme, mais il a gouverné quelque temps, étant secrétaire

d'Etat.

M. de Pisieux n'ayant point eu d'enfants de son premier mariage, le

chancelier ne souhaitoit rien tant que de voir sa belle-fille grosse.

Elle fut quelque temps sans le devenir, et enfin elle s'avisa de

feindre qu'elle l'étoit, peut-être pour tirer quelque chose du bon

homme. Car, comme vous verrez, c'était et c'est encore une assez

plaisante créature. On fit toutes les façons imaginables de peur

qu'elle ne se blessât, et comme elle fut au neuvième mois, on dit tout

d'un coup: «Madame de Pisieux n'est plus grosse, mais madame de

Clermont d'Entragues, qu'on ne disoit point être grosse, est

accouchée.» Voilà une assez plaisante rencontre. Effectivement, cette

dernière ne s'en douta point, jusqu'à ce que, sentant les tranchées

(c'était d'un premier enfant), elle crut avoir la colique, et envoya

quérir un apothicaire pour se faire donner un lavement. Mais, cet

homme ayant voulu savoir où était son mal, reconnut ce que c'étoit.

Elle se moquoit de lui, le mari arrive; l'apothicaire lui dit que sa

femme étoit prête à accoucher. Le voilà bien étonné; il envoie quérir

une sage-femme, et madame de Clermont accouche d'un enfant bien formé

et bien venu.

Madame de Pisieux a été belle, mais toujours extravagante. Son

beau-père et son mari ont été tous deux ministres d'Etat, et quoiqu'on

ce temps-là on ne fît pas de si prodigieuses fortunes qu'on a fait

depuis, leur maison ne laissa pas de devenir puissante. Cette femme

cependant ne put s'abstenir de faire l'amour par intérêt. Elle se

donna à Morand, trésorier de l'épargne. Cet homme étoit fils d'un

sergent de Caen. Elle le porta à acheter la charge de trésorier de

l'ordre qu'avoit M. de Pisieux[454], et ce bon homme disoit: «M.

Morand n'en vouloit donner que tant; mais ma femme l'a tant fait

monter, l'a tant fait monter, qu'il est venu jusqu'à ce que j'en

voulois.» Elle a fait cent folies à Berny avec cet homme. On, dit

qu'elle l'enchaînoit et qu'elle lui faisoit tirer un petit char de

triomphe le long des allées. Elle avoit des ragoûts en mangeaille que

personne n'a jamais eus qu'elle. On m'a assuré qu'elle mangeoit du

point coupé. Alors les points de Gênes, ni de Raguse, ni d'Aurillac,

ni de Venise, n'étoient point connus; et on dit qu'au sermon elle

mangea tout le derrière du collet d'un homme qui étoit assis devant

elle.

[454] Le cordon demeura à Pisieux. (T.)

M. de Châteauneuf recherchoit madame d'Achères, alors mademoiselle de

Valençay. Mais, durant cette recherche, madame d'Achères découvrit

qu'il y avoit grande galanterie entre M. de Châteauneuf et madame de

Pisieux. Elle vit par-dessus l'épaule de sa soeur quelques mots assez

doux dans une lettre; cela lui donna du soupçon. Elle ôte au laquais

de M. de Châteauneuf la réponse de madame de Pisieux. C'étoit un

billet qui parloit fort clairement. Depuis, elle ne voulut plus

entendre au mariage, et quand madame de Pisieux l'en pressa, elle lui

dit: «Ma soeur, connoissez-vous votre écriture?» et en même temps lui

donna sa lettre. Après cela, on ne parla plus de cette affaire.

Elle fit une amitié étroite avec madame du Vigean, qui alors logeoit à

l'hôtel de Sully, que son mari avoit acheté de Gallet qui le fit

bâtir. Madame de Pisieux demeuroit bien loin de là; après avoir été

tout le jour ensemble, elles s'écrivoient le soir; et madame de

Pisieux obligeoit l'autre à ne voir personne l'après-souper en son

quartier, et cela par jalousie. Enfin madame d'Aiguillon l'emporta sur

elle.

Quand M. de Pisieux mourut, elle joua plaisamment la comédie. Il n'y

avoit pas long-temps qu'il lui avoit donné un soufflet. Cependant elle

fit l'Artemise, et d'une telle force, que tout le monde y alloit comme

à la farce. Le marquis de Sablé mourut peu de temps après. On crut que

sa femme, qui l'aimoit encore moins que celle-ci n'avoit aimé le sien,

en feroit de même; mais on fut bien attrapé, car elle ne dit pas un

mot de son mari.

Madame de Pisieux n'est pas bête. Jamais il n'y a eu une si grande

friande. Depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte elle mangea, il n'y a que

cinq où six ans, pour dix-sept cents livres de ce veau de Normandie

que l'on nourrit d'oeufs[455]; car, outre le lait de la mère, on leur

donne dix-huit oeufs par jour. Elle avoit été contrainte de vendre

Berny à feu M. le premier président de Bellièvre; mais il lui reste

encore une belle maison en Touraine, qu'on appelle le Grand Pressigny.

Il y a des meubles pour toutes les quatre saisons[456]. M. de Chavigny

y passa. Le marquis de Sillery pria sa mère de le recevoir de son

mieux. Elle lui fit une chère admirable; elle lui changea même de

meubles à son appartement. «Je voulois, lui dit-elle, vous montrer

qu'il m'en est encore demeuré un peu.»

[455] On appelle le lieu où l'on le nourrit _Rivière_. (T.)

[456] Depuis Cazindre a acheté cette terre, et elle a vécu de six

mille livres que le Roi (1647) lui donna. (T.)

Son fils, le marquis de Sillery, dit qu'elle a un mari de conscience.

C'est un certain grand nez. «Elle a voulu, dit le marquis, tâter d'un

grand nez après un camus.» M. de Pisieux avoit le nez court, mais je

pense que la bonne dame en avoit tâté de toutes les façons. C'est une

grande hâbleuse. Elle a eu pourtant le sens de s'habiller modestement,

quoiqu'elle fût encore fraîche.

Elle a une fille mariée avec le marquis de Maulny, fils du maréchal

d'Étampes, son proche parent. C'est une fort jolie personne, mais il

falloit être bien hardi pour l'épouser: c'étoit une terrible éveillée.

On en fait un conte assez gaillard. Sa mère lui faisoit apprendre en

même temps à écrire, à dessiner, à danser, à chanter, à jouer du luth,

et même à jouer des gobelets. On lui montroit l'italien, l'espagnol et

l'allemand. Or ils menèrent un jeune Allemand au Grand-Pressigny, qui

étoit beau garçon, mais fort innocent. Un jour que la demoiselle étoit

sur son lit, elle lui dit en allemand: «Un tel, mettez-vous là, auprès

de moi. Il s'y met..... «Ah! mademoiselle, lui dit cet adolescent,

vous me perdez.--Voire, voire, répondit-elle, vous vous moquez... Je

dirai que vous m'en avez priée.» On dit que l'Allemand ne fit pas

comme Joseph. On dit qu'un jour le cardinal de Richelieu pria madame

de Pisieux de la faire chanter. Elle étoit encore fille; elle,

peut-être par bizarrerie, ou bien ne prenant point de plaisir à faire

la chanteuse, après s'être bien fait prier, se mit à chanter une

chanson de laquais, où il y a à la fin:

J'ai grand mal au _vistannoire_,

J'ai grand mal au doigt.

Le cardinal trouva cela assez ridicule, et dit à la mère: «Madame, je

vous conseille de bien prendre garde au _vistannoire_ de mademoiselle

votre fille.»

M. le marquis de Maulny a pourtant si bien fait qu'on n'a point parlé

de sa femme. On dit qu'il l'a souffletée quelquefois. Il ne l'a guère

perdue de vue au commencement. L'abbé de Gramont, depuis le chevalier,

en fit un vaudeville où il y avoit:

Je laisserai madame de Maulny

Avecque son mari.

On dit que d'abord elle s'en est donné au coeur joie, quand elle l'a

pu, mais sans galanterie, en partie pour faire enrager son mari; mais

qu'enfin, lasse d'être épiée et peu estimée, elle a pris le frein aux

dents, est devenue une bonne ménagère, fait fort bien aller toute sa

maison, et ne laisse pas de se mettre toujours proprement.

Je ne sais quel sot galant de Champagne s'avisa de lui écrire un assez

ridicule _poulet_. Elle l'attacha à la tapisserie, et tous ceux qui

vinrent le lurent. Jamais pauvre galant ne fut tant moqué.

Il a pris quelquefois des visions à son mari de quitter l'armée et de

s'en aller au galop pour coucher une nuit avec elle. Ce n'étoit point

pour la surprendre, car quand il l'a pu il l'en a avertie. Ce n'est

point aussi qu'il l'aime fort, car on dit qu'il ne l'aime pas; il faut

donc dire qu'il aime la chair, et qu'il y a de la sensualité en son

fait, car c'est un grand abatteur de bois. Il y a cinq ou six ans

qu'elle devint grosse: «J'en tiens, ce dit-elle, mais je l'ai bien

gagné.»

Maulny a l'honneur d'être un des plus grands brutaux qui soient au

monde. Depuis peu (mai 1658) il l'a bien fait voir. Il a une terre en

Bourgogne auprès de Brinon-l'Archevêque, château dépendant de

l'archevêque de Sens. Un jour il envoya ses gens pour acheter au

marché de Brinon des oeufs et du beurre. Le marché n'étoit point

encore ouvert; on leur dit qu'ils attendissent. Ces gens vont

rapporter à Maulny qu'on a refusé de leur vendre, etc. Je crois qu'il

y avoit déjà eu quelque petite chose entre l'archevêque et lui,

peut-être un peu de jalousie, car l'archevêque est galant. Quoi qu'il

en soit, Maulny, lui huitième, va à Brinon, n'y trouve point

l'archevêque, qui étoit allé à une paroisse là auprès, appelée

Saint-Florentin, tenir son synode. Il rencontre un fermier à la petite

porte du château qu'il maltraite. Un Suisse vient, et un autre homme;

il donne un coup d'épée à l'un au travers du corps, et un coup de

pistolet à l'autre: je pense qu'ils en sont morts. L'abbé de Nesmond,

à ce qu'on m'a dit, y survint; il étoit là pour ce synode; il lui

voulut faire quelque remontrance. Maulny le maltraite de paroles.

L'abbé ne s'effarouche point de cela, et lui persuade de s'en

retourner et d'écrire à M. de Sens. Maulny écrit; mais à peine là

lettre est-elle partie, qu'il monte à cheval et va faire mille

insolences, à l'archevêque tenant son synode. On dit qu'il lui proposa

de se battre en lui disant: «Vous êtes gentilhomme et d'une race assez

vaillante.» On se mit entre eux. Voilà tous les Montespan, tous les

Bellegarde, tous les Terme, tous les Gondrin, tous les d'Antin à

cheval, et le maréchal d'Albret, leur parent, aussi. L'autre assemble

ses amis de son côté, mais en petit nombre. Enfin on l'obligea,

prenant la chose du côté de la conscience, à venir dans la cathédrale

de Sens sur un échafaud, sans manteau, chapeau, épée, ni gants,

entendre la messe, et après, demander pardon à son archevêque. Ce

qu'il fit _di muy malæ ganæ_.

LE CAMUS[457],

MAITRE DES REQUÊTES.

Le Camus, le riche, étant petit garçon, alla voir un lion que l'on

montroit dans un jeu de paume sur un théâtre. Il n'étoit pas bien à sa

fantaisie. Il voulut passer par un bout du théâtre, et montoit avec

une échelle, quand le lion, qui étoit à l'autre bout (et le théâtre

avoit toute la largeur du jeu de paume), en un saut fut à cet enfant,

et avec sa queue l'amène de l'échelle sur le théâtre, le manteau

entortillé autour de la tête. Il le tenoit déjà sous lui, quand d'en

bas un page, peut-être plutôt pour faire niche au lion que pour

secourir l'enfant, lui donna un coup de gaule. Le lion saute vers le

page, et on tira le petit garçon en bas en danger de lui rompre le

col; il en fut quitte pour une saignée.

[457] C'est celui qu'on appelle _Patte-Blanche_. Il se pique

d'avoir de belles mains.

M. d'Aubigny, de la maison des Stuarts, cadet du duc de Lenox[458],

logeant au faubourg Saint-Germain dans une maison des Jacobins

réformés, qui avoit une entrée dans leur jardin, l'été, un soir, sans

savoir que deux dogues d'Angleterre, qui gardent leur enclos, eussent

été lâchés une demi-heure plus tôt que de coutume, il entre sous un

berceau qui n'étoit pas loin de son logement. Les chiens le sentent et

lui coupent chemin. Il ne perdit point pourtant le jugement, et,

sachant que cette sorte de chiens principalement ne se jettent point

sur ceux qui ne témoignent point de peur, il ne fuit point, et avertit

un homme qui étoit avec lui, puis il se met à les caresser en anglais.

Il y en eut un qui s'apprivoisa aussitôt; l'autre gronda toujours,

cependant il eut le loisir de gagner la porte. Ces mêmes chiens

attrapèrent la jambe d'un voleur de fruits qui se sauvoit par-dessus

le mur, le tirèrent à bas et l'étranglèrent. Les moines jetèrent le

corps par-dessus le mur dans la rue: il n'en fut autre chose (1650).

[458] Il a le bien de France, et s'est fait d'église. Il est à

cette heure chanoine de Notre-Dame, et bon ami des jansénistes.

(T).

Un homme de Marseille reçut en bonne compagnie une cassette. Il crut

que c'étoit des essences, et ne la voulut point ouvrir devant je ne

sais combien de femmes qui étoient chez lui, de peur d'être obligé

d'en trop donner. Il se retire sur un balcon qui donnoit sur un

jardin. En ouvrant, le feu prend à une fusée qui eut assez de force

pour faire tomber la cassette dans le jardin, où tout l'artifice et

tous les pistolets qui étoient dedans jouèrent sans faire mal à

personne. Voyez quel fracas cela auroit fait, s'il eût ouvert devant

ces dames.

On dit qu'un chanoine de Notre-Dame de Paris étant à l'extrémité, ses

gens s'emparoient de tout ce qu'ils pouvoient attraper. Un singe qu'il

avoit se saisit à l'instant du bonnet carré du chanoine et se le mit

sur la tête. Le malade, qui voyoit cela, se mit tellement à rire,

qu'il se creva un abcès qu'il avoit dans la gorge, et il en guérit.

L'abbé de Beauveau, évêque de Nantes, poursuivit un jour, en caleçon,

ses tenailles à la main, un cordelier contre lequel il s'étoit mis en

colère, jusque dans le marché de Nantes, qui est proche de l'évêché.

Une fois qu'il partoit, tous les ouvriers à qui il devoit vouloient

avoir de l'argent. Son cordonnier lui alla présenter ses comptes. «Je

n'ai point d'argent, lui dit-il.--Mais, monseigneur, de quoi

nourrirai-je mes enfans?--Je n'ai point d'argent,» répéta-t-il. Le

cordonnier rognonnoit. L'évêque prend la pelle du feu et lui en donne

sur le dos plus de quatre coups. Au sortir de là, le cordonnier trouve

le menuisier, à qui il dit qu'il venoit d'être payé. «Je m'y en vais

donc, dit l'autre.--Oui, oui, reprit-il, il y fait bon.» Le menuisier

va. «Je n'ai point d'argent.--Mais monseigneur, vous avez bien payé le

cordonnier.--Veux-tu que je te paie en même monnoie?--Je ne demande

pas mieux?» Il le battit tout comme l'autre. Il ne craint que le

maréchal de La Meilleraie.

MADAME D'ALINCOURT[459].

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 19 / 28 段