M. d'Aumont avoit épousé une fille de Maintenon, de la maison

d'Angennes[431], cousine-germaine de M. le marquis de Rambouillet. Il

n'en a point eu d'enfants. Cette madame d'Aumont est une honnête

femme, mais fort aigre. Après la mort de son mari, elle se piqua

d'honneur en une plaisante rencontre. Elle a une chapelle dans les

Minimes de la Place-Royale, où M. d'Aumont est enterré. Or, un neveu

de son mari, nommé Hurault de Chiverny[432], étant mort, sa veuve, qui

est aussi une honnête femme, mais sage à peu près comme l'autre sur ce

chapitre-là, la pria de trouver bon qu'on mît le corps embaumé dans

cette chapelle. Depuis, cette femme, s'étant retirée en une religion,

obtint des Minimes qu'ils lui laisseraient prendre le coeur de son

mari. Madame d'Aumont alla prendre cela au point d'honneur. Il y en a

eu de grands procès. Enfin des curés de Paris les raccommodèrent, et

cette nièce eut le coeur de son mari.

[431] Louise-Isabelle d'Angennes-Maintenon, veuve d'Aumont,

mourut en 1666, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.

[432] Antoine d'Aumont avoit épousé en premières noces Catherine

Hurault de Chiverny, fille du chancelier.

Mme DE RENIEZ.

Madame de Reniez étoit de la maison de Castelpers en Languedoc, soeur

du baron de Panat, dont nous parlerons en suite. Avant que d'être

mariée au baron de Reniez, elle étoit engagée d'inclination avec le

vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut mariée, et

le baron de Panat étoit le confident de leurs amours. Ils en vinrent

si avant qu'ils se firent une promesse de mariage réciproque. Ils se

promettoient de s'épouser en cas de viduité; «en foi de quoi,

disoient-ils, nous avons consommé le mariage.» Un tailleur rendoit les

lettres du galant et lui en apportoit réponse. Par l'entremise de cet

homme, ces amants se virent plusieurs fois, tantôt dans le village de

Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte venoit toujours déguisés.

Un jour ils se virent dans le château même de Reniez et presqu'aux

yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint d'être incommodée, et

s'étoit fait ordonner le bain, et le vicomte se mit dans la cuve qu'on

lui apporta. Enfin ils en firent tant que le mari scut toute

l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de partir pour un

assez long voyage, puis, revenant sur ses pas, il entra dans la

chambre de sa femme et trouva le vicomte couché avec elle. Il le tua

de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son épée;

mais le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de Panat, qui

couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa soeur, et fut tué à la

porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le lit, tenant

entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle avoit eue du

baron son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et après la fit tuer

par ses valets; elle se défendit du mieux qu'elle put, et eut les

doigts coupés. Le baron de Reniez eut son abolition.

Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de madame de Reniez fut,

après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire.

Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du

baron de Panat.

LE BARON DE PANAT.

Le baron de Panat étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de

Montpellier, de qui on disoit: _Lou baron de Panat puteau mort que

nat_, c'est-à-dire plutôt mort que né; car on dit que sa mère, grosse

depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui,

lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour

morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts; qu'une

servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et

que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna

quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les

coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que

quelque temps après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si

miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire,

il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour

blasphêmes contre Jésus-Christ[433]. Il retira Théophile[434], et

pensa lui-même être pris par le prévôt. C'était un fort bel homme.

Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse et lui demanda

_la courtoisie_. On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant.

Cependant il étoit marié; mais madame de Sully, qui n'étoit pas belle,

ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte.

[433] Vanini fut exécuté à Toulouse, le 19 février 1619.

[434] Théophile Viaud, poursuivi pour la part qu'on l'accusoit

d'avoir prise au _Parnasse des vers satiriques_, fut condamné au

feu, par contumace, suivant un arrêt du parlement de Paris, du 19

août 1623. Arrêté ultérieurement, il subit un long procès, par

suite duquel il ne fut condamné qu'au bannissement. Il est

très-douteux que Théophile ait contribué à la publication du

recueil des poésies obscènes pour lequel il a été poursuivi.

A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant

tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en

terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre

une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après,

elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux

prêtres: «Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue.»

MADAME DE GIRONDE.

Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de

devant ses yeux, la donna à madame de Castel-Sagrat, sa soeur. Cette

fille, dès l'âge de dix ans, fut admirée pour sa beauté et pour la

vivacité de son esprit. Madame de Castel-Sagrat résolut de ne laisser

point échapper un si bon parti, et de la marier à son second fils,

qu'on appeloit le Baron de Gironde, et elle les fit épouser que la

fille n'avoit encore que onze ans, après avoir obtenu des dispenses du

Roi, car ils étoient cousins-germains et huguenots. On dit que madame

de Gironde eut de tous temps de l'aversion pour son mari, qui étoit un

gros homme assez mal bâti; mais cette aversion s'augmenta très-fort

lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la

province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de

la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y

rencontrèrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nommée madame

d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de

Gironde. Le père se donna à celle-ci et le fils à l'autre, et toute la

ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce

fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on

venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Épernon n'en eut aucune

faveur que de bienséance.

La peste vint là-dessus qui interrompit toutes les galanteries, et

madame de Gironde fut contrainte de se retirer à Reniez. Par malheur

pour elle, un avocat du présidial de Montauban, nommé Crimel, se

retira dans le village de Reniez. Cet homme étoit méchant, mais il

avoit de l'esprit. Il fut bientôt familier avec madame de Gironde, qui

en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie; et comme

elle se plaignit à lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la

tête qu'elle se pouvoit démarier, et que l'espérance qu'il lui en

donna la charma, de sorte que, pour le récompenser d'un si bon avis,

elle lui donna tout ce que peut donner une dame.

La peste ayant cessé, elle revint à Montauban, où elle fut plus

admirée et plus cajolée que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron

d'Aubais, le vicomte de Montpeiroux, et plusieurs autres gentilshommes

de qualité, y accoururent et y demeurèrent long-temps pour l'amour

d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donné les

violons, comme il n'y avoit point de lieu commode chez elle, elle alla

d'autorité, avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la

salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il la lui eût refusée,

en disant pour toutes raisons que cet homme lui avoit bien de

l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le

rendre honnête homme.

Cependant l'envie de se démarier s'accroissoit de jour en jour. Pour

cela elle s'avise, pour n'être plus sous la puissance de son mari, de

proposer à Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour

leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mère avoit

sur la maison de Panat. Elle y fut, et Cadaret, un des frères de sa

mère, devint passionnément amoureux d'elle. Cet oncle la porta, plus

que personne, à demander la dissolution de son mariage, et lui fit

raison de ce qu'elle prétendoit. Après, le procès étant commencé, il

l'accompagna à Castres, où on reconnut bientôt qu'il en étoit fort

jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrît qu'elle fût cajolée,

car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule

d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les

autres: le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualité, de la

basse Guyenne, qui étoit à Castres pour un procès; Rapin, jeune avocat

plein d'esprit, et Ranchin, aujourd'hui conseiller à la chambre. Ce

Ranchin a fait beaucoup de vers[435].

[435] Ranchin étoit conseiller à la chambre de l'édit. Ses

poésies, négligées, mais faciles, n'ont pas été réunies. On lui

attribue le joli triolet qui commence par ces vers:

Le premier jour du mois de mai

Fut le plus heureux de ma vie.

Elle parloit avec une liberté extraordinaire de sa beauté et de ses

_mourants_[436]; on la voyoit aller par la ville bizarrement habillée;

car quelquefois on lui a vu un habit de gaze, dans laquelle elle

faisait passer toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas,

et je vous laisse à penser si son _mourant_ Ranchin manquoit à

l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment à un garçon nommé

Cayrol[437], qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne

prétendoit pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses

fort agréablement; mais ses lettres ne répondoient pas à sa

conversation: sa mère écrivoit bien mieux.

[436] Ses _amants_; se _mourant_ d'amour.

[437] Ce Cayrol est ici, et fait des vers pour attraper quelque

chose du cardinal. (T.)

Comme son procès tiroit en longueur, elle alla pour quelque temps à

une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donnée pour ses

prétentions. Là, Marcellus et Rapin l'allèrent voir. Ils arrivèrent

assez tard; mais à peine l'eurent-ils saluée, qu'on entendit heurter

avec violence. C'était un gentilhomme du voisinage, qui venoit

l'avertir que son mari s'avançoit avec vingt ou trente de ses amis

pour l'enlever. Ils se mettent à tenir conseil. Le gentilhomme étoit

d'avis qu'on se sauvât, parce que la maison ne valoit rien. Mais

Rapin, qui ne connoissoit point ce gentilhomme, et qui espéroit qu'on

ne les forceroit pas si aisément, fut d'avis de demeurer. Le baron,

ayant su qu'il y avoit compagnie et qu'on étoit résolu de se défendre,

ne voulut point exposer la vie de ses amis, et s'en retourna.

Cependant Marcellus, qui n'avoit eu qu'un amour de galanterie,

commença à s'engager tout de bon. Elle le repaissoit de belles

paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants

croyait être le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle

voyoit cadet et d'assez bon sens pour conduire une entreprise, elle

lui promit plusieurs fois de l'épouser s'il pouvoit la défaire de

Gironde. Mais il lui répondit que quand avec sa beauté elle auroit une

couronne à lui donner, elle ne l'obligeroit pas à faire une mauvaise

action.

Afin de contenter en quelque sorte Marcellus, qui étoit fort alarmé de

ce qu'elle sembloit favoriser plus que lui un certain chevalier de

Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes: «Je promets au

baron Marcellus de ne me remarier jamais, si je suis une fois libre;

et, si je change de résolution, que ce ne sera qu'en sa faveur.» En

même temps cependant elle écrivoit au chevalier qu'il eût bonne

espérance, et que pour ce misérable (parlant de Marcellus), il

n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais

toutes ces coquetteries ne plaisoient point à son oncle de Cadaret,

qui, par jalousie ou pour être las de la dame, comme quelques-uns ont

dit, se joignit à Gironde et lui aida à l'enlever.

La voilà donc en la puissance de son mari, et prisonnière dans une

tour de Castel-Sagrat. Là, ne trouvant point d'autre moyen d'en

sortir, elle cajole madame de Castel-Sagrat, femme du frère aîné de

Gironde, lui représente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, à

onze ans, à se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle

avoit de l'aversion; que sans doute le mariage seroit déclaré nul, et

que si elle voulait la mettre en liberté, elle épouseroit après M. de

Gasques, son frère, qui peut-être ne trouveroit pas ailleurs un

meilleur parti. Madame de Castel-Sagrat, gagnée, la fait évader; mais

les maris la suivirent et l'assiégèrent dans un château, nommé de

Bèze, où, après avoir résisté quelques jours, elle fut contrainte de

se rendre, et fut ramenée à Castel-Sagrat, où Gironde, peut-être las

de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-être déjà

amoureux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite,

consentit à la dissolution du mariage moyennant deux mille écus pour

les frais qu'il avoit faits.

Pour trouver cette somme, la dame a recours à son fidèle Marcellus, et

lui promet de l'épouser, dès que l'affaire sera achevée. Marcellus en

tombe d'accord, mais pour assurance il demande d'être saisi cependant

de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire dissoudre

le mariage. On la lui met entre les mains, et il part aussitôt pour

aller faire cette somme. A peine fut-il en son pays que sa maîtresse

lui écrit de le venir retrouver en diligence, et de n'oublier pas

d'apporter la dispense dont dépendoit toute l'affaire. Marcellus la va

retrouver à Belaire; aussitôt elle tâche par toutes les caresses

imaginables de retirer sa dispense. Il n'y veut point entendre, et va

loger dans une maison du village. Elle le fait suivre par une

femme-de-chambre et par un garçon de dix à douze ans, qui le prient de

souffrir au moins pour toute grâce que ce garçon puisse faire une

copie de la dispense. Il y consentit enfin de peur de rompre. Mais

comme ce garçon commençoit à copier, cinq ou six hommes armés entrent

dans la chambre en criant: _Tue, tue!_ ils tirent leurs pistolets, qui

apparemment n'étoient chargés que de poudre. Dans ce désordre, le

garçon avec la femme-de-chambre se sauvent avec la dispense. Ces

hommes se retirèrent aussi bientôt après, et laissèrent notre baron

bien camus. A la chaude, il va rendre sa plainte, et, d'amant de

madame de Gironde, devient son plus irréconciliable ennemi. Il la fait

condamner à trois mille livres d'amende. Elle cependant, croyoit avoir

fait d'une pierre deux coups: s'être défaite de Marcellus, et avoir

trouvé le moyen de rompre le mariage, sous le consentement de Gironde

et sans lui donner de l'argent. Pour cet effet, elle change de

religion, et sur l'exposition qu'elle fait au pape qu'elle a été

mariée avec un cousin-germain sans dispense, et même avant l'âge

porté par les lois, elle obtient un rescrit pour la dissolution du

mariage, adressé à l'official de Montauban; mais il se trouva que

cette dispense, dont elle avoit l'original, étoit enregistrée au

présidial d'Agen, de sorte qu'il fallut encore revenir capituler avec

Gironde qui avoit aussi changé de religion; lui s'en tint toujours à

ses deux mille écus. Alors il fallut avoir recours à Gasques, frère,

comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat, qui voulut coucher

avec elle avant que de donner son argent. Gironde se maria quelque

temps après à la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat, dont il étoit

amoureux. Pour elle, bien qu'elle eût couché avec Gasques, elle étoit

encore en doute si elle l'épouseroit, car Rapin lui ayant demandé un

jour si tout de bon elle étoit mariée avec Gasques, elle répondit:

«_Selon_;» c'est-à-dire que si elle étoit grosse, elle l'épouseroit,

mais qu'autrement elle tâcheroit à s'en défendre. Elle se trouva

grosse, épousa Gasques, et peu après mourut en travail d'enfant.

M. DE TURIN.

M. de Turin étoit un conseiller au parlement de Paris, grand

justicier, mais de qui on contoit de plaisantes choses. Il appeloit

son clerc _cheval_, son laquais _mulet_, et sa femme _p....._.

Un gentilhomme, dont il étoit rapporteur, alla une fois pour parler à

lui; il le rencontra en habit court, fait comme un cuistre, qui

revenoit de la cave, avec son martinet à la main. Il ne l'avoit

peut-être jamais vu, ou il ne le reconnut pas, et il lui dit: «Mon

ami, où est M. de Turin?--_Mon ami!_ dit M. de Turin, quel impertinent

est-ce là?» Le cavalier peu accoutumé à souffrir des injures, lui

donne un soufflet et se retire. Il sut après que c'étoit M. de Turin,

et le voilà en belle peine. Le bon homme rapporta le procès comme si

de rien n'étoit, et dit à son clerc: «_Cheval_, apporte-moi le procès

de ce _batteur_.» Il le voit, et trouvant que le cavalier avoit bon

droit, il le lui fait gagner, et l'ayant rencontré sur les degrés du

Palais, il lui donne un petit coup sur la joue en riant, et lui dit:

«Apprenez à ne battre plus les gens: vous avez gagné votre procès.»

L'autre, qui croyoit tout perdu, se pensa mettre à genoux.

Il se trouva chargé du procès d'entre feu M. de Bouillon et M. de

Bouillon La Marck, pour Sédan. Henri IV l'envoya quérir, et lui dit:

«Monsieur de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès.--Hé

bien, Sire, lui répondit le bon homme, il n'y a rien plus aisé; je

vous l'enverrai, vous le jugerez vous-même.» Quand il fut parti,

quelqu'un dit au Roi: «Sire, vous ne connoissez pas le personnage, il

est homme à faire ce qu'il vous vient de dire.» Le Roi sur cela y

envoya, et on trouva le bon homme qui chargeoit les sacs sur un

crocheteur. Le Roi accommoda cette affaire.

Madame de Guise et mademoiselle de Guise, sa fille, depuis princesse

de Conti, le furent solliciter une fois. Il les fit attendre assez

long-temps, et après il se mit à crier tout haut: «_Cheval_, ces

p...... sont-elles encore là-bas?»

Un seigneur qui avoit gagné une grande affaire à son rapport, lui

envoya un mulet qui alloit fort bien le pas. M. de Turin trouva ce

mulet à son retour du Palais; il ne fit autre chose que de prendre un

bâton, et d'en frapper le mulet jusqu'à ce qu'il le vit hors de chez

lui.

On dit qu'un gentilhomme lui fit une fois un grand présent de gibier.

Il laissa descendre cet homme, mais comme il sortoit dans la rue, il

lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tête, en lui

disant qu'il apprît à ne pas corrompre ses juges.

M. DE PORTAIL, M. HILERIN.

M. de Portail étoit aussi un conseiller au parlement de Paris, fort

homme de bien, mais fort visionnaire. Il avoit retranché son grenier,

y avoit fait son cabinet, et ne parloit aux gens que par la fenêtre de

ce grenier[438]. Un jour qu'il avoit rapporté une affaire pour la

communauté des pâtissiers, et qu'il la leur avoit fait gagner, parce

qu'ils avoient bonne cause, les pâtissiers lui voulurent donner un

plat de leur métier, et firent un pâté où ils mirent toute leur

science. Ils heurtent, les voilà dans la cour, et lui, la tête à la

lucarne, leur demande ce qu'ils veulent, et que leur affaire est

jugée. Ils disent qu'ils l'en viennent remercier. «Montez,» leur

dit-il. Les voilà en haut. Ils lui présentent leur pâté; il regarde ce

pâté, et puis il dit entre ses dents: «M. Portail a rapporté un procès

pour la communauté des pâtissiers, ils l'ont gagné, et ils font

présent d'un grand pâté à M. Portail.» Cela dit, il met ce pâté sur sa

fenêtre, et le laisse tomber dans la rue.

[438] Racine avoit sans doute entendu conter cette anecdote quand

il a fait donner audience à son Dandin, des _Plaideurs_, par une

lucarne du toit.

Une autre fois, un procureur qu'il haïssoit, parce que c'étoit un

chicaneur, fut pour lui parler. Il lui demanda par sa lucarne ce qu'il

vouloit. «C'est, monsieur, dit le procureur, une requête que je vous

apporte pour la répondre, s'il vous plaît.--Lisez, lisez-la,» dit M.

Portail. Ce procureur se met à lire nu-tête, comme vous pouvez penser.

La requête étoit longue, et il faisoit très-grand froid, et le bon

homme, par malice, lui faisoit à toute heure des difficultés.

A propos de conseiller au parlement, je mettrai ici un conte de M.

Hilerin, conseiller d'Eglise. Ce bon homme a fait imprimer un livre de

théologie qu'il dédie à la Trinité, et commence l'épître par:

«_Madame._» En un endroit, il prouve la Trinité par un arrêt rendu à

son rapport.

LE COMTE DE VILLA-MEDINA.

Le comte de Villa-Medina, de la maison de Taxis, étoit général des

postes d'Espagne[439]. Cette charge y est tenue par des gens de

qualité, et vaut cent mille écus de rente. C'étoit un homme bien fait,

galant, libéral, vaillant et spirituel. Il écrivoit même en vers et en

prose, mais c'étoit l'un des hommes du monde les plus emportés en

amour. Durant la faveur du duc de Lerme, du vivant de Philippe III,

père du Roi qui règne aujourd'hui[440], il devint amoureux d'une dame

de la cour, et il avoit pour rival le duc d'Uceda, fils du favori. Un

jour il prit une telle jalousie de ce que cette dame avoit parlé à son

rival durant la comédie chez le Roi, qu'au sortir il se mit dans son

carrosse et la battit jusqu'à lui en laisser des marques. Non content

de cela, il lui ôta des pendants de grand prix et des perles qu'il

disoit lui avoir donnés. Il fit bien pis, car, en plein théâtre

public, il donna ces pendants et ces perles à une comédienne nommée

_Gentilezza_, grande courtisane, en lui disant: «Tiens, Gentilezza, je

les viens d'ôter à une telle, la plus grande p..... de Madrid, pour

les donner à la plus honnête femme qui y soit.» Le Roi et le favori

furent outrés de cette insolence, et le comte eut ordre de se retirer.

Il s'en alla à Naples. Pour la dame, elle eut un tel crève-coeur de

l'affront qu'on lui avoit fait, que son mari, par la faveur du duc

d'Uceda, ayant été fait vice-roi des Indes, elle y alla avec lui pour

ne plus paraître à la cour.

[439] Les Taxis sont généraux des postes aussi dans les Etats de

l'Empereur. (T.)

[440] Philippe IV.

Le comte revint après la mort de Philippe III, et, toujours fou en

amour, se mit à galantiser une dame que le jeune Roi aimoit, et étoit

bien mieux avec elle que le Roi même. Un jour qu'elle avoit été

saignée, le Roi lui envoya une écharpe violette avec des aiguillettes

de diamans qui pouvoient bien valoir quatre mille écus. C'est la

galanterie d'Espagne: on y fait des présents aux dames quand elles se

font saigner. Le comte connut aussitôt, à la richesse de l'écharpe,

qu'elle ne pouvoit venir que du Roi, et en ayant témoigné de la

jalousie, la dame lui dit qu'elle la lui donnoit de tout son coeur.

«Je la prends, répondit le comte, et je la porterai pour l'amour de

vous.» En effet, il se la met, et va en cet équipage chez le Roi. Le

Roi conclut par là que le comte avoit les dernières faveurs de cette

belle, et afin de s'en éclaircir, il alla travesti pour l'y

surprendre. Le comte y étoit effectivement, qui le reconnut et qui le

frotta, quoiqu'il fut vêtu en personne de condition. Pour se pouvoir

vanter d'avoir eu du sang d'Autriche, il lui donna un coup de

poignard, mais ce ne fut qu'en effleurant la peau vers les reins. Le

Roi, le lendemain, sans se vanter d'avoir été blessé, lui envoya ordre

de se retirer. Au lieu de suivre l'ordre du Roi, le comte va au palais

avec une enseigne à son chapeau, où il y avoit un diable dans les

flammes avec ce mot, qui se rapportoit à lui:

Mas pinada

Minos arreperiado[441].

Le Roi, irrité de cela, le fit tuer dans le Prado, d'un coup de

mousquet, qu'on lui tira dans son carrosse, et puis on cria: _E por

mandamiento del Rey._

[441] «Plus elle s'élève, moins on peut la retrouver.»

On conte sa mort diversement; d'autres disent que le Roi, en passant

devant la maison d'un grand seigneur de la cour, qui avoit fait

assassiner le galant de sa femme, dit au comte de Villa-Medina, qui

étoit dans le carrosse de S.M.: «_Escarmentar condé_[442],» et que le

comte lui ayant répondu: «_Sagradissima majestad, en amor no aye

scarmiento_,» le Roi, le voyant si obstiné, avoit résolu de s'en

défaire.

[442] «Profitez de l'exemple d'autrui.» (T.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 18 / 28 段