toujours été un homme dissolu et qui n'a jamais eu aucun scrupule. On
dit même qu'il avoit couché avec toutes six. Étant encore marquis de
Coeuvres, il pensa être assassiné à la croix du Trahoir[411] par le
chevalier de Guise, qui étoit accompagné de quatre hommes. Le marquis
sauta du carrosse et mit l'épée à la main. On y courut, et il ne fut
point blessé. On lui donna à commander quelques troupes dans la
Valteline; je crois qu'il étoit en Italie en ce temps-là, et que, le
trouvant tout porté, on se servit de lui. Il battit le comte Bagni,
qui commandoit les troupes du pape. C'est ce Bagni qui étoit encore
nonce ici, il n'y a que deux ans. Pour cet exploit, la Reine-mère le
fit maréchal de France. Un peu devant, on n'avoit pas voulu le faire
chevalier de l'Ordre. Après il alla échouer contre une hôtellerie
fortifiée. Ce n'est pas un grand guerrier. Son grand-père étoit
huguenot, et comme Catherine de Médicis faisoit difficulté de lui
donner emploi à cause de cela, il lui fit dire que son... et son
honneur n'avoient point de religion.
[410] François Annibal d'Estrées, duc, pair et maréchal de
France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. On a de lui: _Mémoires de
la régence de Marie de Médicis_, 1666, in-12. Ils font partie du
tom. 16 de la deuxième série de la Collection des _Mémoires
relatifs à l'Histoire de France_.
[411] On appeloit ainsi le carrefour formé par les rues du Four
et de l'Arbre-Sec, dans la rue Saint-Honoré.
Il avoit été ambassadeur à Rome du temps de Paul V. Il fit assez de
bruit, et le pape étant mort, ce fut par sa cabale et par ses
violences que Grégoire XV fut élu. Ce pape, quand il l'alla voir, lui
dit: «Vous voyez votre ouvrage, demandez ce que vous voulez:
voulez-vous un chapeau de cardinal? je vous le donnerai en même temps
qu'à mon neveu.» Le marquis, étant aîné de la maison, le refusa[412].
Depuis, Bautru le voyant fort vieux, et jouer sans lunettes, lui
disoit: «Monsieur le maréchal, vous avez eu grand tort, vous deviez
prendre le chapeau; ce seroit une chose de grande édification de voir
le doyen du sacré collége livrer chance sans lunettes.» Il a toujours
joué désordonnément. Quelquefois son train étoit magnifique;
quelquefois ses gens n'avoient pas de souliers. Comme il a l'honneur
d'avoir été toujours brutal, il vouloit tout tuer, quand il avoit
perdu, et encore à cette heure, il lui arrive de rompre des vitres. On
dit qu'un jour ayant perdu cent mille livres, il fit éteindre chez lui
une chandelle et cria fort contre son sommelier, de n'être pas
meilleur ménager que cela; que cette chandelle étoit de trop, et qu'il
ne s'étonnoit pas si on le ruinoit. C'est un grand tyran, et qui fait
valoir son gouvernement de l'Ile de France autant que gouverneur
puisse jamais faire. Quand il y envoie son train, il le fait vivre par
étapes. Il à presque toutes les maltôtes et fait tous les prêts. Son
fils, le marquis de Coeuvres, s'en acquittera aussi fort dignement.
[412] Son aîné fut tué au siége de Laon, et lui, qui étoit nommé
à l'évêché de Noyon et au cardinalat, prit l'épée; le chapeau fut
pour son cousin de Sourdis. (T.)
Le maréchal a été marié en premières noces avec mademoiselle de
Béthune, soeur du comte de Béthune et du comte de Charrost. Il en a eu
trois garçons: le marquis de Coeuvres, le comte d'Estrées et l'évêque
de Laon.
En secondes noces, il épousa la veuve de Lauzières, fils du maréchal
de Thémines. Depuis, on l'appela le marquis de Thémines. Il en a eu un
fils qui fut tué à Valenciennes en 1636. On l'appeloit le marquis
d'Estrées. Bautru disoit qu'il n'y avoit pas au monde une seigneurie
qui eût tant de seigneurs, car il y avoit un maréchal d'Estrées, un
comte d'Estrées et un marquis d'Estrées.
Le maréchal, qui en toute autre chose est un homme avec lequel il n'y
a point de quartier, est pourtant fort bon mari, a bien vécu avec sa
première femme et vit bien avec sa seconde. Son fils aîné lui
ressemble en cela, car il a supporté avec beaucoup d'affliction la
mort de la sienne, quoiqu'elle ne fût point jolie; c'étoit la fille de
sa belle-mère.
Le maréchal d'Estrées a une bonne qualité, c'est qu'il ne s'étonne pas
aisément. Il est assez ferme et voit assez clair dans les affaires.
Quand Le Coudray-Genier, peut-être pour se faire de fête, s'avisa de
donner avis au feu Roi qu'à un baptême d'un des enfants de M. de
Vendôme on le devoit empoisonner par le moyen d'une fourchette creuse
dans laquelle il y auroit du poison qui couleroit dans le morceau
qu'on lui serviroit, M. de Vendôme se voulut retirer. Le maréchal le
retint, et lui dit que, puisqu'il étoit innocent, il falloit demeurer
et demander justice. Effectivement, Le Coudray-Genier eut la tête
coupée[413].
[413] Cet événement eut lieu en 1617; on en trouve le détail dans
les _Mémoires de Déageant_; Grenoble, 1668, in-12, pag. 74 et
suiv. Le gentilhomme y est appelé Gignier. Levassor a suivi le
récit de Déageant dans son _Histoire de Louis_ XIII, liv. 2e;
Amsterdam, 1757, in-4º, tom. 1er, pag. 681. Les Mémoires de
Déageant n'ont pas été réimprimés dans la Collection des Mémoires
relatifs à l'histoire de France, mais on les trouve dans le tom.
3 des _Mémoires particuliers_, publiés en 1756 en 4 vol. in-12.
Le maréchal a fait quelques bonnes actions en sa vie. Quand le
cardinal de Richelieu fit faire le procès à M. de La Vieuville, M. le
maréchal d'Estrées demanda la confiscation de trois terres de M. de La
Vieuville et les lui conserva, après lui en avoir envoyé le brevet. M.
de Saint-Simon, qui eut les autres, n'en usa pas ainsi, et depuis il y
a eu procès pour les dégradations qu'il y avoit faites.
Il ne voulut point commander en Provence je ne sais quelles troupes
que le cardinal de Richelieu y envoyoit, que conjointement avec M. de
Guise. Il refusa de prendre le gouvernement de Provence sur lui. M. le
maréchal de Vitry le prit.
Ambassadeur à Rome avant la naissance du Roi (Louis XIV), il y demeura
encore jusqu'à la grande querelle qu'il eut avec les Barberins.
Le maréchal avoit un écuyer nommé Le Rouvray. C'étoit un vieux
débauché, tout pourri de v.....; d'une piqûre d'épingle on lui faisoit
venir un ulcère. Jamais je ne vis un si grand brutal. Une fois, pour
ne pas perdre une médecine qu'il avoit préparée pour un cheval de
carrosse qui n'en eut pas besoin, il la prit et en pensa crever. Cet
homme avoit un valet qui tenoit académie de jeu. C'est le privilége
des écuyers des ambassadeurs. Ce valet fit quelque chose. Le
barisel[414] le prit, il fut condamné aux galères. Comme on l'y menoit
avec beaucoup d'autres, Le Rouvray, avec, un valet-de-chambre du
maréchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs épées, mettent en fuite
vingt-cinq ou trente sbires, qui avoient chacun deux ou trois coups à
tirer, car ils ont, outre leur carabine, des pistolets à leurs
ceintures, et outre cela ils sont munis de bonnes jacques de maille.
Le Rouvray, victorieux, met tous les forçats en liberté. Voilà un
grand affront aux Barberins. Le maréchal fait sauver son homme, et lui
donne, pour le garder à la campagne, huit ou dix soldats françois des
troupes des Vénitiens, car il eut peur qu'on ne lui fît chez lui
quelque violence. Les Barberins emploient un célèbre bandit, nommé
Julio Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu où étoit Le
Rouvray: je pense que c'étoit sur les terres du duc de Parme, à
Caprarole ou à Castro. Le Rouvray, comme il étoit fort brutal, s'évade
et s'en va à la chasse sans ses soldats.
[414] Le barisel, en italien _barigello_, est un officier chargé
de veiller à la sûreté publique et d'arrêter les malfaiteurs. Il
est le chef des sbires. Ses fonctions correspondent à celle que
le chevalier-du-guet remplissait autrefois à Paris.
Les bandits ne le manquent point, et de derrière une haie le tuent et
en apportent la tête au cardinal Barberin. Le maréchal jette feu et
flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas semblant de
s'être mêlé de rien, va trouver Guillet, garçon d'esprit, qui étoit au
maréchal, et lui offre de lui apporter la tête des sept bandits qui
avoient fait le coup, et lui dit: «_Patron miò, è un povero regalato
un piatto de sette teste? Non se c'è mai servito un tale a nessun'
principe._»
Enfin, la chose alla si avant que le maréchal sortit de Rome et s'en
alla à Parme, où il excita le duc de Parme, déjà fort brouillé avec le
Pape, à faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expédition qu'ils
poussèrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ouï dire à
Guillet que leurs dragons firent honnêtement de violences, et que les
paysans leur disoient: «_Illustrissime signor dragon, habbiate pietà
di me._» Dans les écrits que le Pape fit faire contre le maréchal, je
trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car, à cause qu'il
s'appeloit Annibal d'Éstrées[415], on y disoit que c'étoit _Annibal ad
portas_, et ce nom leur fit dire bien des sottises.
[415] Il s'appeloit François-Annibal. (T.)
Le maréchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de
Richelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. Enfin il fit sa paix.
Le reste se retrouvera dans les Mémoires de la Régence.
A l'âge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame
Cornuel, qui, pour aller à quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle
de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser
cette fille: «Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le maréchal, que
voulez-vous faire?--Dame, répondit-il, vous m'avez laissé seul avec
mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.»
LE PRÉSIDENT DE CHEVRY[416],
DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE.
Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le
médecin. Il disoit: «Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse;
s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me
trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!»
[416] Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d'Etat,
intendant et contrôleur-général des finances, président à la
Chambre des comptes de Paris.
Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de
Sully, comme nous ayons dit ailleurs[417]. Ce fut lui qui montra à la
Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à
l'_Historiette_ d'Henri IV. Ce fut avec M. de Sully qu'il commença à
faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps
du maréchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le
maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de
Brantes[418] entretenoit.
[417] Voir précédemment, page 72.
[418] Léon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et de
Piney, frère du connétable de Luynes.
C'étoient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il
disoit qu'il falloit tenir le bassin de la chaise percée à un favori,
pour l'en coiffer après, s'il venoit à être disgracié. Le voilà donc
du côté des plus forts. Madame Pilou[419], qui le connoissoit de
longue main, l'alla voir à La Grange du Milieu, auprès de Grosbois;
c'est une belle maison qu'il a fait bâtir depuis. Elle lui parla de
l'exécution de la maréchale d'Ancre, et disoit que c'étoit une grande
vilainie que d'avoir fait couper le cou à cette pauvre femme. «_Ta,
ta, ta!_ lui va-t-il dire brusquement; vous parlez, vous parlez, sans
savoir ce que vous dites. C'est le commissaire Canto, votre voisin,
qui vous dit toutes ces belles choses-là; c'est de lui que vous tenez
toutes vos nouvelles; je l'eusse tué, moi, le maréchal d'Ancre: M.
d'Angoulême et moi le devions dépêcher à la rue des Lombards.» En
disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa
force dans le côté, qui lui firent si grand mal qu'elle en cria. «Le
voilà mort, dit-il à haute voix, le voilà mort, le poltron; je n'aime
point les poltrons: je le voulois faire sauter une fois avec une
saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant.
J'avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention: j'eusse porté une
épée couverte de crêpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je
lui en eusse donné dans le ventre en faisant semblant de regarder
ailleurs.» Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui
venir faire tous les contes qu'elle savoit du président de Chevry, qui
vivoit encore; elle ne le voulut jamais.
[419] On trouvera ci-après l'_Historiette_ de cette femme
singulière.
Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d'un compte de
finance. Un trésorier de France, de mes amis[420], m'a dit qu'un jour,
travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui
dit d'un ton sérieux: «Monsieur Corbinelli[421], faites ôter ces corps
de cette cour.» Ce trésorier fut bien étonné; mais Corbinelli,
s'approchant, lui dit: «Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez
pas de continuer.»
[420] Perreau, trésorier à Soissons. (T.)
[421] Raphaël Corbinelli. (_Voy._ la note sur lui plus haut, sous
l'article du duc de Guise, fils du Balafré.)
Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale à la marquise
d'Uxelles, dont le cocher avait été tué, d'un coup de fourche par la
tempe, par son écuyer, comme il le vouloit châtier. Ils furent aussi
braver madame de Rohan, à cause qu'elle avoit chassé le sien. Mais M.
de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les
autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au président. Il se
mit à pester de ce qu'on ne l'avoit pas averti, lui qui étoit colonel
du quartier, mais qu'elle n'avoit recours qu'à son commissaire
Canto. «Voyez la belle occasion que vous m'avez fait perdre,
j'eusse..........» Le voilà à dire tous les exploits qu'il auroit
faits.
Comme il étoit contrôleur-général des finances, président des comptes
et officier de l'ordre du Saint-Esprit[422], je ne sais quel flatteur
lui apporta une généalogie où il le faisoit descendre d'un certain
Duretius, qu'il avoit trouvé du temps de Philippe-Auguste. «Mon ami,
lui dit le président, j'ai de meilleurs parens que lui; mon père et
mon grand-père étoient médecins, et par-delà je n'y vois goutte. Si je
te trouve jamais céans, je te ferai étriller de sorte que tu ne
t'avisera de ta vie de faire des flatteries comme celle-là, pour qu'il
t'en souvienne.»
[422] Le président de Chevry fut pourvu de la charge de greffier
des ordres du Roi, le 6 mars 1621.
Un homme lui avoit gagné trente pistoles; il ne vouloit pas les lui
payer. «Il m'a trompé,» disoit-il; et il donne ordre à ses gens de le
frotter s'il revenoit. Cet homme revint; voilà ses gens après, et lui
aussi; mais il ne partit que long-temps après eux; il trouve madame
Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. «Eh bien! lui dit-il, ma
bonne amie, n'avez-vous pas vu comme je l'ai frotté?» Il ne s'en étoit
pas approché de cent pas. Une autre fois cet homme s'étant vanté de
battre les gens du président, celui-ci l'attendoit, et, accompagné de
son domestique, il se promenoit à grands pas avec des pistolets le
long de sa porte de derrière. Madame Pilou, qui logeoit en son
quartier, vient à paroître; c'étoit l'été après souper; il va à elle
le pistolet à la main. «Jésus! s'écria-t-elle!--Ah! ma bonne amie, lui
dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin.» En
cet équipage; il l'accompagna jusque chez elle; ils trouvèrent un
charivari, il ne dit mot; mais, quand le charivari fut passé, il les
appela _canailles_. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin.
J'ai ouï dire qu'un homme de la cour n'étant pas satisfait de lui, et
s'en plaignant assez haut, il le tira à part et lui dit: «Monsieur, si
vous n'êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous
plaira.» L'autre fut un peu surpris; mais, à quelques jours de là,
l'autre n'en ayant pu avoir plus de contentement que par le passé, il
voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l'ayant rencontré
seul, il lui demanda s'il se souvenoit qu'il lui avoit promis de le
satisfaire par les voies d'honneur. Le président lui répondit en
riant: «Mon brave, vous deviez me prendre au mot, cette-humeur là
m'est passée; mais si vous voulez vous battre, allez vous-en arracher
un poil de la barbe à Bouteville, il vous en fera passer votre envie.»
En parlant, il disoit sans cesse à tort et à travers: «_Mange mon
loup, mange mon chien._» Voiture en a fait une ballade[423]. En
parlant à une dame, il l'appeloit quelquefois _mon petit père_.
[423] Nous n'avons pas trouvé cette ballade dans les _OEuvres_ de
Voiture.
La plus grande folie qu'il ait faite, ce fut qu'étant un jour à causer
avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un
ambassadeur d'Espagne vint visiter ce prince. «Ah! je voudrois, dit le
président, lui avoir fait un pet au nez.--Vous n'oseriez, dit le
comte.--Vous verrez,» répond Chevry; et comme l'ambassadeur faisoit la
révérence gravement, le président pète dans sa main et la porte au nez
de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes; mais on fit passer
l'autre pour un fou[424].
[424] J'en doute. (T.)--Cette action, si elle étoit vraie, seroit
digne d'Angoulevent, l'archipoète des pois pilés, ou d'un
saltimbanque des boulevards.
Il étoit de fort amoureuse manière, et faisoit si fort le coq dans son
quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une
certaine dame, il disoit sérieusement qu'il ne trouvoit point bon que
ce cardinal vînt cajoler ses voisines, sans lui en demander
permission, et qu'il l'en avertiroit afin qu'il ne trouvât pas
mauvais, s'il le couchoit sur le carreau malgré son cardinalat.
Une fois pour se ragoûter, il pria une m......... de lui faire voir
quelque bavolette[425] toute fraîche venue de la vallée de
Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la
mène au président, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il
la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire
que le temps étoit nébuleux. «_Nébuleux!_ s'écria-t-il, ah!
vertu-choux, j'ai la v.... Eh! qu'on me donne vite mes chausses.»
[425] Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit ainsi
du nom de leur coiffure. Elle étoit formée d'un linge fin empesé
qui avoit une longue queue pendante sur les épaules.
(_Dictionnaire de Trévoux_.)
Il mourut contrôleur-général des finances et président des comptes. Sa
femme avoit eu beaucoup de bien; lui n'étoit pas gueux et avoit
quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une
grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de président
des comptes. Il a de l'esprit, mais peu de cervelle; il se ruine. Le
président a fait bâtir le palais Mazarin.
Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que son frère Duret[426], le
médecin, qui a fait bâtir la maison du président Le Bailleul près
l'hôtel de Guise, étoit un maître visionnnaire, en un mot, un digne
frère du président de Chevry. Il disoit que l'air de Paris étoit
malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre où
il ne laissa pas de mourir, peut-être pour y faire trop de façons. Il
ne prenoit à dîner que des pressis de viande et autres choses
semblables, parce que, disoit-il, l'agitation du carrosse troubloit la
digestion; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que
le feu lui étoit contraire, et n'en vouloit point voir. Il savoit
pourtant son métier, et s'y fit riche. Les apothicaires le faisoient
passer pour fou, parce qu'il s'avisa que le jeûne étoit admirable aux
malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l'eau claire
et une pomme cuite.
[426] Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que le médecin
Duret fut un des confidents de Marie de Médicis, et fit quelque
temps partie de son conseil privé de régence.
M. D'AUMONT[427].
M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri IV,
gouverneur de Bologne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune
temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes
visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais[428], belle-mère
du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la
Reine-mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avoit tué le
maréchal d'Ancre; il disoit donc de cette madame de Beaumarchais,
qu'elle ressembloit à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle
avoit le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela
n'empêchoit pas que, pour son argent, elle n'eut des galants et de
bonne maison, car M. de Mayenne le dernier de ce nom en fut un. La
vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées[429] est encore plus
plaisante. C'étoit et c'est encore une petite femme sèche et qui a le
nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle étoit en sa jeunesse
toute faite comme une poupée. «Ne croyez-vous pas, disoit-il
sérieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs,
tout habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire?» Il
disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis
un vernis comme aux portraits.
[427] Antoine d'Aumont, marquis de Nolai, baron d'Estrabonne,
chevalier des Ordres, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, mourut à
l'âge de soixante-treize ans, en 1635.
[428] Marie Hotman, femme de Vincent Bouhier, seigneur de
Beaumarchais, trésorier de l'Epargne.
[429] Fille de Montmor, homme d'affaires. (T.)
Un jour qu'il étoit à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil, dont
nous parlerons ailleurs, y vint. Elle étoit grosse, et en entrant elle
se laissa tomber et se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de
sa chute. Le voilà qui se met à rêver: «Nous sommes bien mal bâtis,
dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous
tombons d'ordinaire; il vaudrait bien mieux que nous eussions des
ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux
quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il;
un homme sauteroit par une fenêtre sans se blesser, il passeroit
par-dessus les murs d'une ville.» Et puis, s'engageant plus avant dans
sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en
ville, jusqu'à La Haie en Hollande.
Une autre fois Gombauld contoit en sa présence, à l'hôtel de
Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combauld,
père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et des
agents qui le vouloient mener en prison, jusque là que, quoiqu'il soit
assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper
ce commissaire. M. D'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son
siége, et commence à faire la posture d'un bourreau qui danse sur les
épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour
l'étrangler, et disoit: «Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je
vous pendrai, monsieur le commissaire.»
A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats à Bologne,
un d'eux cria qu'il étoit gentilhomme: «Je le crois, lui dit-il, mais
je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre.»
En mangeant des andouilles mal lavées, il dit: «Ces andouilles sont
bonnes, mais elles sentent un peu le terroir.»
Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empressé chez le
cardinal de Richelieu, de la maison duquel il étoit depuis peu
intendant, et qui regardoit aux meubles et à toutes choses, il disoit
qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac
de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à
une chaise.
Je crois que ce fut lui qui dit, voyant une personne fort maussade,
qu'elle avoit la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un
paquet de linge sale.
Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M.
l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune, portoit une grande barbe.
Il dit qu'il ressembloit à Dieu le Père, quand il étoit jeune.
Il avoit été fort galant. Une fois sa belle-soeur, madame de Chappes,
le trouva déguisé en Minime sur le chemin de Picardie; elle le
reconnut, parce qu'il étoit admirablement bien à cheval et que son
cheval étoit trop beau. Il alloit en Flandre voir une dame. Sur ses
vieux jours, il étoit plus ajusté qu'un galant de vingt ans. Il se
peignoit la barbe, et il étoit si curieux d'être bien botté qu'il se
tenoit les pieds dans l'eau pour se pouvoir botter plus étroit.
C'étoit de ce temps que tout le monde étoit botté; on dit qu'un
Espagnol vint ici et s'en retourna aussitôt. Comme on lui demandoit
des nouvelles de Paris, il dit: «J'y ai vu bien des gens, mais je
crois qu'il n'y a plus personne à cette heure, car ils étoient tous
bottés, et je pense qu'ils étoient prêts à partir.» Maintenant tout le
monde n'a plus que des souliers, non pas même des bottines. Il n'y a
plus que La Mothe-Le-Vayer[430], précepteur de M. d'Anjou, qui ait
tantôt des bottes, tantôt des bottines; mais ce n'a jamais été un
homme comme les autres.
[430] François de La Mothe-le-Vayer, membre de l'Académie
française, mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, en 1672. On a
de lui un grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs jouissent d'une
estime méritée.