dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, sous l'année 1614.
(V. ces _Mémoires_, t. 10, pag. 354 et tom. 21 _bis_, pag. 212,
de la 2e série de la Collection des Mémoires relatifs à
l'histoire de France.) Cette partie de Mémoires, sous le titre de
l'_Histoire de la mère et du fils_, a été publiée à Amsterdam,
comme l'ouvrage de Mézerai. M. Monmerqué possède un manuscrit de
ce dernier ouvrage en 2 vol. in-4º, qui porte de nombreuses
corrections de la main du cardinal. Il est intitulé: _l'Histoire
de la mère et du fils, c'est-à-dire de Marie de Médicis, femme du
grand Henri et mère de Louis XIII_. La maison de Luynes a la
prétention de descendre d'une famille Alberti de Florence. On
peut voir dans le Moreri tout l'échafaudage généalogique qui a
été dressé pour établir les temps fabuleux de cette maison.
L'opinion commune, conforme à celle des contemporains, est que le
connétable de Luynes étoit un fort petit gentilhomme. On peut
voir aussi, sur les commencements de sa fortune, les Mémoires de
Fontenay-Mareuil, tom. 50, p. 131, de la 1re série des Mémoires
relatifs à l'histoire de France.
[389] Suivant le cardinal Richelieu, ce chanoine s'appeloit
Guillaume Ségur, et _Aubert_ ou _Albert_ étoit le nom de la
concubine.
[390] C'est ce qui fut cause que le comte Du Lude, après M. de
Brèves, fut gouverneur de M. d'Orléans; puis le maréchal d'Ornano
le fut, et ensuite M. de Bellegarde eut soin de sa conduite, sans
qualité de gouverneur. (T.)
[391] Ordinaire, c'est-à-dire gentilhomme ordinaire de la chambre
du Roi.
La Reine-mère et le maréchal d'Ancre, qui avoient éloigné le grand
prieur de Vendôme, et ensuite le commandeur de Souvré[392]
d'aujourd'hui, puis Montpouillun, fils du maréchal de La Force, parce
que le Roi leur avoit témoigné de la bonne volonté, ne se défièrent
point de ce jeune homme qui n'étoit point de naissance.
[392] Jacques de Souvré, fils de Gilles de Souvré, maréchal de
France. Il devint grand-prieur de France, en 1667. C'est lui qui
a fait bâtir le palais du Temple. Le nom de cette maison
s'écrivoit _Souvré_, nous avons sous les yeux une quittance
signée par le maréchal; mais il est souvent écrit _Souvray_ dans
les Mémoires du temps.
Il avoit deux frères avec lui. L'un se nommoit Brante, et l'autre
Cadenet. Ils étoient tous trois beaux garçons. Cadenet, depuis duc de
Chaulnes et maréchal de France, avoit la tête belle et portoit une
moustache que l'on a depuis appelée une _cadenette_. On disoit qu'à
tous trois ils n'avoient qu'un bel habit qu'ils prenoient tour à tour
pour aller au Louvre, et qu'ils n'avoient aussi qu'un bidet. Leur
union cependant a fort servi à leur fortune.
M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se défaire du maréchal
d'Ancre, afin de l'engager à pousser la Reine sa mère; mais le Roi
avoit si peur, et peut-être son favori aussi, car on ne l'accusoit pas
d'être trop vaillant, ni ses frères non plus, qu'on fit tenir des
chevaux prêts pour s'enfuir à Soissons, en cas qu'on manquât le coup.
On chantoit entre autres couplets celui-ci contre eux:
D'enfer le chien à trois têtes
Garde l'huis avec effroi,
En France trois grosses bêtes
Gardent d'approcher le Roi.
De Luynes, tout puissant, épouse mademoiselle de Montbazon, depuis
madame de Chevreuse[393]: Le vidame d'Amiens, qui pouvoit faire
épouser à sa fille, héritière de Pequigny, M. le duc de Fronsac, fils
du comte de Saint-Paul, aima mieux, par une ridicule ambition, la
donner à Cadenet, et le prince de Tingry donna sa fille à Brante,
qu'on appela depuis cela M. de Luxembourg. Il mourut jeune.
[393] Marie de Rohan, morte le 12 août 1679.
On dit que le connétable disoit, allant faire la guerre aux Huguenots,
qu'au retour il apprendroit l'art militaire de la guerre. M. de
Chaulnes, à Saint-Jean-d'Angeli, s'arma d'armes si pesantes qu'on
disoit qu'il lui avoit fallu donner des potences pour marcher.
Le connétable logeoit au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi étoit fort
familier avec elle, et ils badinoient assez ensemble; mais il n'eut
jamais l'esprit de faire le connétable cocu. Il eût pourtant fait
grand plaisir à toute la cour, et elle en valoit bien la peine. Elle
étoit jolie, friponne, éveillée, et qui ne demandoit pas mieux. Une
fois elle fit une grande malice à la Reine. Ce fut durant les guerres
de la religion, à un lieu nommé Moissac, où la Reine ni elle n'avoient
pu loger, à cause de la petitesse du château. Madame la connétable,
qui prenoit plaisir à mettre martel en tête à madame la Reine, un jour
qu'elle y étoit allée avec elle, dit qu'elle vouloit y demeurer à
coucher. «Mais il n'y a point de lits, dit la Reine.--Hé! le Roi n'en
a-t-il pas un, répondit-elle, et M. le connétable un autre?» En effet,
elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les
fenêtres du château, en s'en allant, car on faisoit un grand tour
autour de la montagne où ce château est situé, elle lui cria: «Adieu,
madame, adieu, pour moi je me trouve fort bien ici[394].»
[394] Marie de Rohan, duchesse de Luynes, étoit surintendante de
la maison de la Reine; devenue veuve en 1621, elle se remaria
avec le duc de Chevreuse, sous le nom duquel elle est célèbre par
ses intrigues, et surtout par l'amitié dont Anne d'Autriche
l'honora. Celle-ci pouvoit bien avoir ses motifs de ne concevoir
aucune inquiétude des empressements du Roi pour la belle
connétable. Nous lisons, t. 13, p. 633, du Recueil manuscrit de
Conrart (Bibliothèque de l'Arsenal, 902, in-fol.), que Louis XIII
disant à madame de Chevreuse qu'il aimoit ses maîtresses de la
ceinture en haut, elle lui répondit: «Sire, elles se ceindront
donc comme Gros Guillaume: au milieu des cuisses.»
Le connétable avoit fait venir de son pays un jeune homme, fils d'un
je ne sais qui, nommé d'Esplan, qui servoit à porter l'arbalète au
Roi. Enfin il fit si bien qu'il devint marquis de Grimault. C'est une
terre de considération du domaine du Roi en Provence. Il épousa
mademoiselle de Mauran de La Baulme, dont il n'eut point d'enfants. Il
étoit quasi aussi bien que les Luynes avec le Roi. Ils firent aussi
venir Modène et Des Hagens. Le connétable eut deux enfants, M. de
Luynes d'aujourd'hui, et une fille qui est fort avant dans la
dévotion[395].
[395] Anne-Marie de Luynes, morte sans alliance.
Au bout d'un an et demi, madame la connétable se maria avec M. de
Chevreuse[396]. C'était le second de messieurs de Guise et le mieux
fait de tous les quatre. Le cardinal étoit plus beau, mais M. de
Chevreuse étoit l'homme de la meilleure mine qu'on pouvoit voir; il
avoit de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a
jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchoit point le péril,
mais, quand il y étoit, il y faisoit tout ce qu'on y pouvoit faire. Au
siége d'Amiens, comme il n'étoit encore que prince de Joinville, son
gouverneur ayant été tué dans la tranchée, il se mit sur le lieu à le
fouiller, et prit ce qu'il avoit dans ses pochettes.
[396] Claude de Lorraine, né le 5 juin 1578, mort le 24 janvier
1657.
Il gagna bien plus avec la maréchale de Fervaques[397]. Cette dame
étoit veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille écus. M. de
Chevreuse fit semblant de la vouloir épouser; elle en devint amoureuse
sur cette espérance, car c'étoit une honnête femme, et s'en laissa
tellement empaulmer, qu'elle lui donnoit tantôt une chose, tantôt une
autre, et enfin elle le fit son héritier. Il envoya son corps par le
messager au lieu de sa sépulture.
[397] Le mari de cette dame, pour guérir une religieuse possédée,
lui fit donner un lavement d'eau-bénite. Elle étoit d'Allègre.
(T.)
Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre[398], on choisit M.
de Chevreuse pour représenter le roi de la Grande-Bretagne, parce
qu'il étoit son parent fort proche, qu'il avoit, comme j'ai dit, fort
bonne mine, et que madame de Chevreuse avoit toutes les pierreries de
la maréchale d'Ancre. Elle accompagna la Reine en Angleterre; Milord
Rich, depuis comte Holland, l'avoit cajolée ici en traitant du
mariage. C'était un fort bel homme, mais sa beauté avoit je ne sais
quoi de fade. Elle disoit des douceurs de son galant et de celles de
Buckingham pour la Reine, que ce n'étoit pas qu'ils parlassent
d'amour, et qu'on parloit ainsi en leur pays à toutes sortes de
personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de
Richelieu s'adressa à elle dans le dessein qu'il avoit d'en conter à
la Reine; mais elle s'en divertissoit. J'ai ouï dire qu'une fois elle
lui dit que la Reine seroit ravie de le voir vêtu de toile d'argent
gris de lin[399]. Il s'éloigna, voyant qu'elle se moquoit de lui.
Après elle revint, et Monsieur disoit qu'on l'avoit fait venir pour
donner plus de moyens à la Reine de faire un enfant.
[398] Henriette-Marie de France, fille de Henri IV, qui épousa
Charles Ier.
[399] Suivant le comte de Brienne, les caprices de la Reine
allèrent plus loin que de vouloir voir le cardinal _vêtu de toile
d'argent gris de lin_. «La princesse, dit-il, et sa confidente
(_madame de Chevreuse sans aucun doute_) avoient en ce temps
l'esprit tourné à la joie pour le moins autant qu'à l'intrigue.
Un jour qu'elles causoient ensemble et qu'elles ne pensoient qu'à
rire aux dépens de l'amoureux cardinal: «Il est passionnément
épris, madame, dit la confidente, je ne sache rien qu'il ne fît
pour plaire à Votre Majesté. Voulez-vous que je vous l'envoie un
soir, dans votre chambre, vêtu en baladin; que je l'oblige à
danser ainsi une sarabande; le voulez-vous? il y viendra.--Quelle
folie!» dit la princesse. Elle étoit jeune, elle étoit femme,
elle étoit vive et gaie; l'idée d'un pareil spectacle lui parut
divertissante. Elle prit au mot sa confidente, qui fut, du même
pas, trouver le cardinal. Ce grand ministre, quoiqu'il eût dans
la tête toutes les affaires de l'Europe, ne laissoit pas en même
temps de livrer son coeur à l'amour. Il accepta ce singulier
rendez-vous: il se croyoit déjà maître de sa conquête; mais il en
arriva autrement. Boccau, qui étoit le Baptiste d'alors, et
jouoit admirablement du violon, fut appelé. On lui recommanda le
secret: de tels secrets se gardent-ils? c'est donc de lui qu'on a
tout su. Richelieu étoit vêtu d'un pantalon de velours vert: il
avoit à ses jarretières des sonnettes d'argent; il tenoit en
mains des castagnettes, et dansa la sarabande que joua Boccau.
Les spectatrices et le violon étoient cachés, avec Vautier et
Beringhen, derrière un paravent d'où l'on voyoit les gestes du
danseur. On rioit à gorge déployée; et qui pourroit s'en
empêcher, puisqu'après cinquante ans, j'en ris encore moi-même?»
(_Mémoires de Brienne_, 1828, t. 1, p. 274-6.)
Elle se mit aussi à cabaler avec M. de Châteauneuf, qui étoit amoureux
d'elle. C'étoit un homme tout confit en galanterie. Il avoit bien fait
des folies avec madame de Pisieux. Il devoit beaucoup. Il n'en fit pas
moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyoit à la portière
du carrosse de la Reine, où elle étoit, à cheval, en robe de satin, et
faisant manége. Il n'y avoit rien de plus ridicule. Le cardinal en
avoit des jalousies étranges, car il le soupçonnoit d'en vouloir aussi
à la Reine, et ce fut cela plutôt qu'autre chose, qui le fit mener
prisonnier à Angoulême, où il ne fut guère mieux traité que son
prédécesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Madame de Chevreuse fut
reléguée à Dampierre, d'où elle venoit déguisée, comme une demoiselle
crottée, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retiroit dans
son oratoire; je pense qu'elles en contoient bien du cardinal et de
ses galanteries. Enfin elle en fit tant que M. le cardinal l'envoya à
Tours, ou le vieil archevêque, Bertrand de Chaux, devint amoureux
d'elle. Il étoit d'une maison de Basque. Ce bon homme disoit toujours
_ainsin_ comme cela. Il n'étoit pas ignorant. Il aimoit fort le jeu.
Son anagramme étoit chaud brelandier[400]. Madame de Chevreuse dit
qu'un jour, à la représentation de la _Marianne_ de Tristan, elle lui
dit: «Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point touchés
de la Passion comme de cette comédie.--Je crois bien, madame,
répondit-il; c'est histoire ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans
Josèphe.»
[400] C'est un sobriquet jouant sur le nom de l'archevêque; mais
comme anagramme, il seroit inexact.
Elle souffroit qu'il lui donnât sa chemise quand il se trouvoit à son
lever. Un jour qu'elle avoit à lui demander quelque chose: «Vous
verrez qu'il fera tout ce que je voudrai, je n'ai, disoit-elle, qu'à
lui laisser toucher ma cuisse à table.» Il avoit près de quatre-vingts
ans. Il dit quand elle fut partie, car il parloit fort mal: «Voilà où
elle _s'assisa_ en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles
qui _m'assommèrent_.» On trouva après sa mort dans ses papiers un
billet déchiré de madame de Chevreuse, de vingt-cinq mille livres
qu'il lui avoit prêtées.
Ce bon homme pensa être cardinal; mais le cardinal de Richelieu
l'empêcha. Il disoit: «Si le Roi eût été en faveur, j'étois cardinal.»
Comme madame de Chevreuse étoit à Tours, quelqu'un, en la regardant,
dit: «Oh! la belle femme! je voudrois bien l'avoir......!» Elle se mit
à rire, et dit: «Voilà de ces gens qui aiment besogne faite.» Un jour,
environ vers ce temps-là, elle étoit sur son lit en goguettes, et
elle demanda à un honnête homme de la ville: «Or çà, en conscience,
n'avez-vous jamais fait faux-bond à votre femme?--Madame, lui dit cet
homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait à monsieur
votre mari, je verrai ce que j'aurai à vous répondre.» Elle se mit à
jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à
dire. J'ai ouï conter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que par
gaillardise elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla
promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en
soie la rencontra. Pour rire elle s'arrête à lui parler, faisant
semblant de le trouver fort à son goût; mais ce rustre, qui
n'entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle
passa le pas, sans qu'il en soit arrivé jamais autre chose.
Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chevreuse s'il répondoit de
sa femme: «Non, dit-il, tandis qu'elle sera entre les mains du
lieutenant criminel de Tours, Saint-Julien.» C'étoit celui qui l'avoit
portée à se séparer de biens d'avec son mari; car M. de Chevreuse
faisoit tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'à quinze
carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux.
Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de
Loches. Elle le reçut fort bien, lui fit bonne chère, et lui dit
qu'ils partiroient le lendemain. Cependant la nuit elle eut des habits
d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à
cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld,
fut mis dans la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M.
d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la
frontière d'Espagne[401]. Dans les informations qu'en fit faire le
président Vigner, il y a, entre autres choses, que les femmes de
Gascogne devenoient amoureuses de madame de Chevreuse[402]. Une fois
dans une hôtellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit
partir avant jour. Ses _drogues_ lui prirent un jour, on fit accroire
que c'étoit un gentilhomme blessé en duel. Un Anglois nommé Craft,
qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre,
parut quelques jours après son évasion à Tours. On croyoit qu'il
l'avoit accompagnée, car cet homme avoit de grandes privautés avec
elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle
passa ainsi en Espagne. On fit un couplet de chanson où on la faisoit
parler à son écuyer[403]:
La Boissière, dis-moi,
Vas-je pas bien en homme?
Vous chevauchez, ma foi,
Mieux que tant que nous sommes.
Elle est
Au régiment des gardes,
Comme un cadet.
[401] Ceci se passoit en 1687, époque à laquelle La Porte,
porte-manteau de la Reine, soupçonné d'avoir servi
d'intermédiaire aux correspondances de cette princesse, fut mis à
la Bastille. (_Voyez_ les _Mémoires de La Porte_, tom. 59 de la
deuxième série des Mémoires relatifs à l'histoire de France.)
[402] Nous lisons l'épisode suivant de la fuite de la duchesse
dans le Recueil précité de Conrart: «Étant arrivée un soir proche
des Pyrénées, en un lieu où il n'y avoit de logement que chez le
curé, qui encore n'avoit que son lit, elle lui dit qu'elle étoit
si lasse qu'il falloit qu'elle se couchât pour se reposer:
parlant néanmoins comme si elle eût été un cavalier; et le curé
contestant et disant qu'il ne quitteroit point son lit; enfin ils
convinrent qu'ils s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se
fit en effet. Le matin les deux cavaliers remontèrent à cheval,
et la duchesse de Chevreuse, en partant, donna au curé un billet
par lequel elle l'avertissoit qu'il avoit couché la nuit avec la
duchesse de Chevreuse et sa fille, et qu'il se souvînt que s'il
n'avoit pas usé de son avantage, ce n'étoit pas à elles qu'il
avoit tenu.»
[403] Sur l'air de la belle Piémontaise dont la reprise est:
Elle est
Au régiment des gardes
Comme un cadet. (T.)
Avant ce voyage d'Espagne, elle en avoit fait un en Lorraine. En moins
de rien elle brouilla toute la cour, et ce fut elle qui donna
commencement au mauvais ménage du duc Charles[404] et de la duchesse
sa femme, car le duc étant devenu amoureux d'elle, et lui ayant donné
un diamant qui venoit de sa femme, et que sa femme connoissoit fort
bien, elle l'envoya le lendemain à la duchesse.
[404] Charles de Lorraine, duc de Guise.
Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses
gens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il étoit
devenu fort sourd et pétoit à table, même sans s'en apercevoir. Quand
il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme
d'Angoulême; il enferma les terres du tiers et du quart: il est vrai
que ce ne sont pas trop bonnes terres; et, pour apaiser les
propriétaires, il leur promit qu'il leur en donneroit à chacun une
clef, qu'il est encore à leur donner.
Il avoit là un petit sérail; à Pâques, quand il falloit se confesser,
le même carrosse qui alloit quérir le confesseur, emmenoit les
mignonnes et les reprenoit en ramenant le confesseur. Il avoit je ne
sais quel brasselet où il y avoit, je pense, dedans quelque petite
toison. Il le montroit à tout le monde, et disoit: «J'ai si bien fait
à ces pâques, que j'ai conservé mon brasselet.» Il avoit soixante-dix
ans quand il faisoit cette jolie petite vie, qu'il a continuée
jusqu'à la mort.
Je ne sais quel homme d'affaires d'auprès Saint-Thomas-du-Louvre ayant
été rencontré par des voleurs, leur promit, parce qu'il n'avoit point
d'argent sur lui, de leur donner vingt pistoles. Ils y envoyèrent,
mais il leur donna plus d'or faux que de bon. Or, M. de Chevreuse,
dont l'hôtel est dans la rue Saint-Thomas, un soir, après souper,
allant seul à pied avec un page chez je ne sais quelle créature, là
auprès, où il avoit accoutumé d'aller, prit, sans y songer, une porte
pour l'autre, et heurta chez cet homme, qui, craignant que ce ne
fussent ses filoux, se mit à crier: Aux voleurs! Le bourgeois sort; on
alloit charger M. de Chevreuse, s'il n'eût eu son ordre. Quelques-uns
pourtant veulent qu'à la chaude il ait eu quelque horion. Pour moi, je
doute fort de ce conte.
Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il
disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins. Il eut pourtant
une grande maladie bientôt après, dans laquelle il fut attaqué
d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disoit qu'il en étoit revenu
aussi gaillard qu'à vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-là avec M.
de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition
qu'il lui donneroit tant de pension par an, de lui fournir tant pour
payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres
tous les ans pour ses mignonnes. Il aimoit plus la bonne chère que
jamais. Sa fille de Jouarre ayant envoyé savoir de ses nouvelles, il
lui manda que sur toutes choses il lui recommandoit de faire bonne
chère et de la faire faire aussi à ses religieuses[405]. Il
n'attendoit, disoit-il, que le bout de l'an pour traiter ses médecins
qui l'avoient menacé d'une rechute, en ce temps-là, comme c'est
l'ordinaire. Mais il ne fut pas en peine de les convier, car il mourut
comme on le lui avoit prédit.
[405] Henriette de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Jouarre, née en
1631, morte en 1694. Elle avoit servi d'intermédiaire à Anne
d'Autriche pour les correspondances que cette Reine entretenoit
avec la maison de Lorraine. (_Voyez_ les _Mémoires de La Porte_,
tom. 59, pag. 335 de la deuxième série de la Collection des
Mémoires relatifs à L'histoire de France.)
M. LE DUC DE LUYNES[406].
M. le duc de Luynes ne ressemble à sa mère en aucune chose. Il a
furieusement dégénéré. Il fut marié de bonne heure avec la fille d'un
Seguier[407], qui portoit le nom de Soret, d'une terre auprès d'Anet,
et madame de Rambouillet disoit, voyant la fille unique de cet homme
épouser le duc de Luynes: «Faut-il que le connétable de Luynes n'ait
fait tout ce qu'il a fait que pour la fille de Soret[408]?»
[406] Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 25 décembre
1620, mort le 10 octobre 1690. On a de lui beaucoup d'ouvrages
ascétiques, dont on trouve l'indication dans le _Dictionnaire des
ouvrages anonymes_ de Barbier, tom. 4, _tables_, pag. 379, Paris,
1827.
[407] Louise-Marie Seguier, marquise d'O, fille unique de Pierre
Seguier, maître des requêtes, marquis de Soret.
[408] Elle avoit raison de parler ainsi, car cet homme étoit le
plus indigne de vivre qui fut jamais. Il avoit été conseiller au
parlement. Son père étoit mort président à mortier; mais il
quitta la robe et prit l'épée, lui qui n'étoit qu'un poltron. Il
épousa la fille du procureur-général de La Guesle, de cet homme
qui pensa mourir de regret d'avoir introduit, quoique
innocemment, le moine qui tua Henri III[408-A]. Or, M. de La Guesle
étoit gentilhomme et avoit un frère qui parvint à commander le
régiment de Champagne. C'étoit beaucoup en ce temps-là. Cet homme
fit quelque fortune et acheta le marquisat d'O. Il n'avoit point
d'enfants. Madame de Soret étoit une de ses héritières, car elle
avoit une soeur. Soret, d'impatience d'avoir le bien de cet
homme, le chicana en toutes choses, et enfin lui fit tirer un
coup d'arquebuse, comme il revenoit de Saint-André, dont un
gentilhomme qui étoit avec lui fut tué. On avéra que Soret avoit
fait le coup. Mais l'oncle de sa femme ne le voulut pas perdre,
et même, Soret étant mort, il fit madame de Soret son héritière,
et la terre d'O lui vint. Depuis on l'appela la marquise d'O.
(T.)
[408-A] Voyez la _Lettre d'un des premiers officiers de la cour
du Parlement, écrite à un de ses amis sur le sujet de la mort du
Roi, dans le Recueil de pièces servant à l'histoire de Henri
III_; Cologne, P. du Marteau, 1663, page 141. On regrette de ne
point trouver cette lettre à la suite du _Journal de Henri III_
dans la Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France.
J'ai vu un roman de la façon de cette femme. Madame de Luynes ne vécut
guère: elle mourut en couches (en 1651). Elle et son mari étoient
également dévots. Ils donnoient beaucoup aux pauvres. Les Jansénistes
faisoient tout chez eux. Il y a eu un Père Magneux, à Luynes-Maillé,
auprès de Tours, qui faisoit enrager tout le monde. Madame de Luynes
envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes
les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux,
ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que, si elle
savoit quelque marque pour les connoître, qu'elle prît la peine de le
leur mander. Il a couru le bruit qu'il se faisoit des miracles à son
tombeau; que son mari et elle se levoient la nuit pour prier Dieu.
Depuis la mort de sa femme, M. de Luynes a mis ses enfants entre les
mains d'une mademoiselle Richer, grande Janséniste, et a pris le
mari, avocat au parlement, pour son intendant. Lui est comme hors du
monde, et a acheté une maison proche de Port-Royal-des-Champs, où il
est presque toujours[409].
[409] Le duc de Luynes, sans doute après que Tallemant eut écrit
cet article, convola en secondes noces avec Anne de Rohan, dont
il eut, comme de sa première femme, un très-grand nombre
d'enfants; et après la mort de celle-ci, il épousa en troisièmes
noces Marguerite d'Aligre.
LE MARÉCHAL D'ESTRÉES[410].