camus et petit, de fort bonne mine et fort aimable, la charmèrent.
Cette galanterie dura quelques années; mais quoiqu'on crût qu'elle lui
avoit accordé les dernières faveurs, elle vivoit pourtant d'un air si
noble, qu'on pouvoit croire qu'elle prétendoit à l'épouser, car il
étoit encore à marier. Elle eut enfin quelque soupçon, et lui du
dégoût. Elle eut assez de fierté pour le prévenir et pour rompre la
première. Il part et vient à la cour. Elle fit ces deux couplets de
chanson, et y mit un air:
Il s'en va ce cruel vainqueur,
Il s'en va plein de gloire;
Il s'en va méprisant mon coeur,
Sa plus noble victoire;
Et malgré toute sa rigueur,
J'en garde la mémoire.
Je m'imagine qu'il prendra,
Quelque nouvelle amante;
Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,
Je suis la plus galante.
Le coeur me dit qu'il reviendra,
C'est ce qui me contente.
Pour le temps, je ne crois pas qu'on en pût trouver de meilleurs, et
même aujourd'hui on ne voit guère rien de plus achevé. Voyant qu'il ne
revenoit point, le chagrin la prit, elle tomba malade, et cette
maladie dura un an. Elle vendit, car elle n'avoit point de bien, tout
ce qu'elle avoit de bijoux; M. de Guise en fut averti, et qu'elle
cachoit sa nécessité à tout le monde; il lui envoya offrir dix mille
écus. Elle dit au gentilhomme qui disoit les avoir tout prêts, qu'elle
remercioit M. de Guise, qu'elle ne vouloit rien prendre de personne,
et encore moins de lui que d'un autre; qu'elle n'avoit guère à vivre,
et qu'en cet état-là elle se pouvoit passer de tout le monde. Il y a
apparence que cela augmenta son mal; elle mourut la nuit suivante, et
on ne lui trouva qu'un sou de reste. La ville la fit enterrer à ses
dépens dans l'abbaye de Saint-Victor. Vingt-cinq ou trente ans après,
comme on regarda dans le tombeau où on l'avoit mise, on y trouva son
corps tout entier; le peuple vouloit que ce fût une sainte, quand un
vieux religieux alla regarder le registre, et trouva que c'étoit la
maîtresse de M. de Guise.
Au combat contre les Rochellois, le feu se prit au vaisseau de M. de
Guise. Feu M. de La Rochefoucauld lui vint dire: «Ah! monsieur, tout
est perdu.--Tourne, tourne, dit-il au pilote, autant vaut rôti que
bouilli.»
On conte des choses assez plaisantes de ses amourettes[370]. Il étoit
couché avec la femme d'un conseiller du parlement, quand le mari
arriva de grand matin à l'improviste. Le galant se sauve dans un
cabinet, mais il oublie ses habits. La femme ôte vite le collet du
pourpoint et ce qu'il y avoit dans les pochettes. Le mari demande à
qui étoient ces habits. «Une revendeuse, lui dit-elle, les a apportés,
elle dit qu'on les aura à bon marché; regardez s'ils vous sont bons;
ils vous serviront à la campagne.» Il met l'habit, et étant pressé
d'aller au palais, il prend sa soutane par-dessus et s'en va. Le
galant prend ceux du mari et s'en va au Louvre. Henri IV le regarde,
et M. de Guise lui conte l'histoire. Le Roi envoie un exempt ordonner
au conseiller de le venir trouver. Le conseiller, bien étonné, vient;
le Roi le tire à part, lui parle de cent choses, et en causant lui
déboutonnoit sa soutane sans faire semblant de rien. L'autre n'osoit
rien dire; enfin tout d'un coup le Roi s'écrie: «Ventre saint-gris!
voilà l'habit de mon cousin de Guise.»
[370] Je sais cela d'un parent de la dame, mais il ne l'a jamais
voulu nommer. (T.)
Une autre fois il dit à feu M. de Gramont qu'il avoit eu les dernières
faveurs d'une dame qu'il lui nomma (le fils lui ressemble bien). M. de
Gramont, quoique grand causeur, n'en dit rien. Quelques jours après
M. de Guise l'ayant rencontré, lui dit: «Monsieur, il me semble que
vous ne m'aimez plus tant; je ne vous avois dit que j'avois eu tout ce
que je voulois d'une telle, qu'afin que vous l'allassiez dire, et vous
n'en avez pas dit un mot.»
Une autre fois il fit bien pis, car ayant recherché une dame fort
long-temps, et enfin étant couché avec elle, le matin de bonne heure
il avoit de l'inquiétude et ne faisoit que se tourner de côté et
d'autre; elle lui demanda ce qu'il avoit: «C'est, dit-il, que je
voudrois déjà être levé pour l'aller dire.»
Il contoit qu'un soir M. de Créqui lui donna une haquenée pour se
retirer, et que cette haquenée, qui avoit accoutumé de porter son
maître chez une dame, ne manqua pas d'y aller; que là on le prit pour
M. de Créqui, et que, sans trop de lumière, on le mena, son manteau
sur le nez, par un escalier dérobé, dans une chambre où on le laissa;
puis que la dame y vint et qu'il profita de l'occasion. Il en donnoit
un peu à garder.
Il avoit épousé la fille de M. Du Bouchage, frère de M. de Joyeuse, le
favori. Elle étoit veuve de M. de Montpensier[371], dont elle n'avoit
eu que feue Madame[372]. Cette madame de Guise étoit une fort honnête
femme et fort dévote. Or le feu comte de Fiesque étoit un grand dévot
et l'ami de madame de Guise. On demandoit un jour à M. de Guise: «Que
feriez-vous si vous les trouviez couchés ensemble?--Je ferois sonner,
dit-il, toutes les cloches des environs de l'hôtel de Guise, comme si
les _pardons_ étoient chez nous.»
[371] Un M. de Montpensier, aîné du père de celui-ci, mais qui
n'eut point d'enfants, par je ne sais quelle bizarrerie, étant
prince et marié, alloit toujours vêtu de long. (T.) C'est-à-dire
en habit long, en robe et simarre.
[372] Première femme de Gaston, duc d'Orléans, et mère de
mademoiselle de Montpensier.
De Florence, où il s'étoit retiré du temps du cardinal de Richelieu,
il écrivoit au maréchal de Bassompierre dans la Bastille: «Je suis
_ici_ pour n'être pas _là_.»
Le comte de Fiesque d'aujourd'hui passant à Florence, M. de Guise lui
dit: «Comte, dis un peu à M. le Grand-Duc (c'était en sa présence)
combien il y a de lapins dans la garenne de Saint-Germain, car il ne
me veut pas croire.--Mais, monsieur, dit le comte, le moyen de dire
cela?--Eh! reprit M. de Guise, à cinq ou six près, cela n'importe.»
Il étoit grand rêveur et grand menteur. Boisrobert soutient pourtant
qu'il y avoit de l'affectation, et qu'il l'y avoit surpris: en voici
un exemple qui pourroit bien être de ce nombre, mais qui ne laisse pas
d'être fort joli et fort obligeant. Le Fouilloux[373] avoit dit à M.
de Guise une épigramme de Gombauld qui lui avoit plu extrêmement. Le
duc se promène quelque temps, et puis tout-à-coup appelant le
gentilhomme: «N'y auroit-il point moyen, lui dit-il, de faire en sorte
que j'eusse fait cette épigramme?»
[373] On conte de ce Fouilloux qu'étant nouveau venu de sa
province de Saintonge, les filles de la Reine le prirent pour un
bon campagnard; il n'étoit pourtant pas si niais. Elles lui
demandèrent bien des choses à quoi il répondit en innocent. «Eh!
ma compagne, qu'il est bon! se disoient-elles l'une à
l'autre.--Mais à quoi vous divertissez-vous dans votre
voisinage?--Eh! dit-il, je nous entre-f.....» Les voilà toutes à
fuir: depuis elles ne se jouèrent plus à lui. (T.)
Il avoit pourtant de qui tenir pour être rêveur, car sa mère l'étoit
honnêtement. Un jour elle entendit fort louer les ouvrages de
Malherbe, qui étoit nouvellement arrivé à la cour. Quelque temps
après, elle vit un homme en quelque lieu qu'elle prit pour Malherbe,
et le pria extrêmement de la venir voir. C'étoit un orfèvre qui crut
qu'elle vouloit quelques pierreries, et lui dit qu'il lui apporteroit
donc de ses ouvrages. «Monsieur, je vous en prie,» ajouta-t-elle, et
lui fit bien des civilités. Cet homme va le lendemain à l'hôtel de
Guise, mais il ne fut pas plus tôt dans la chambre qu'elle reconnut sa
bévue.
M. de Guise dit un jour à son cocher: «Mène-moi partout où tu voudras,
pourvu que j'aille chez M. le Nonce et chez M. de Lomenie.» Il alla
d'abord chez le dernier, qu'il prit toujours pour M. le Nonce, et il
ne vouloit pas souffrir que M. de Lomenie le conduisît.
Il mentoit, et souvent à force de dire un mensonge, il croyoit ce
qu'il disoit. Un jour lui, M. d'Angoulême et M. de Bassompierre
jouoient à qui diroit la plus grande menterie. M. de Guise dit:
«J'avois une levrette qui, courant après un lièvre, se jeta dans des
ronces; une ronce coupa le corps de la levrette par le milieu, et la
partie de devant alla happer le lièvre.» M. d'Angoulême dit qu'il
avoit un chien courant qui arrêtoit les hérons, puis qu'on les
terrassoit, et que des masses il avoit fait bâtir Gros-Bois. «Pour
moi, dit M. de Bassompierre, je me donne au diable si ces messieurs ne
disent vrai.»
M. de Guise étoit libéral. Le président de Chevry lui envoya par
Corbinelli[374], son commis, cinquante mille livres qu'il lui avoit
gagnées. Il y avoit dix mille livres en écus d'or. Quand tout fut
compté, il voulut donner quelque chose à Corbinelli, et il lui donna
le plus petit sac, sans songer que c'étoit l'or. Corbinelli,
sur-le-champ, n'y fait pas non plus de réflexion; mais, arrivé chez
lui, il fut surpris en voyant ces écus d'or. Il retourne auprès de M.
de Guise, et lui dit qu'il s'est trompé. M. de Guise lui répondit: «Je
voudrois qu'il y en eût davantage; il ne sera pas dit que le duc de
Guise vous a ôté ce que la fortune vous avoit donné[375].»
[374] Raphaël Corbinelli, père de Jean Corbinelli, qui a été plus
célèbre par l'amitié que lui portoit madame de Sévigné, que par
les ouvrages qu'il a laissés. Raphaël, secrétaire du maréchal
d'Ancre, fut enveloppé dans sa disgrâce. (_Voyez_ le _Mercure
français_, tom. 4, deuxième partie, pag. 205.)
[375] _Variante du manuscrit_: «Les gens de notre maison ne se
repentent jamais de leurs libéralités.»
LE CHEVALIER DE GUISE,
FRÈRE DU PRÉCÉDENT.
On dit que le chevalier de Guise allant un jour voir une dame à qui il
demanda s'il ne l'incommodoit point: «Non dit-elle, monsieur, je
m'entretenois avec mon _individu_.» Voilà un étrange style! Peu de
temps après, il se leva, et croyant que c'étoit quelque homme
d'affaires avec qui elle s'entretenoit: «Madame, lui dit-il, je ne
veux pas vous interrompre, vous pourrez, quand il vous plaira,
reprendre où vous en étiez avec votre _individu_.»
On dit qu'une fois qu'il vouloit entrer dans une chambre, et qu'il eut
dit que c'étoit le chevalier de Guise: «Mais il y a encore quelqu'un
avec vous.--Non, dit-il, je vous jure, nous ne sommes qu'un.»
Le chevalier se confessa une fois d'aimer une femme et d'en jouir. Le
confesseur, qui étoit un jésuite, dit qu'il ne lui donneroit point
l'absolution, s'il ne promettoit de la quitter. «Je n'en ferai rien,»
dit-il. Il s'obstina tant, que le Jésuite dit qu'il falloit donc aller
devant le Saint-Sacrement demander à Dieu qu'il lui ôtât cette
obstination; et, comme ce bon Père conjuroit le bon Dieu, avec le plus
grand zèle du monde, de déraciner cet amour du coeur du jeune prince,
le chevalier s'enfuyant le tira par la robe: «Mon père, mon père, lui
dit-il, n'y allez pas si chaudement; j'ai peur que Dieu ne vous
accorde ce que vous lui demandez.»
Le chevalier répondit pourtant fort bien à feu M. de Rohan, qui,
parlant de livres devant la Reine, dit que pour M. le chevalier de
Guise, il n'avoit pour tout livre que les Quatrains de Pibrac. «Il a
raison, dit-il, madame, c'est qu'il sait bien que je suis _juste et
droit et en toute saison_[376].»
[376] Il y a dans les Quatrains:
Sois juste et droit et en toute saison;
De l'innocence prends en mais la raison.
Il étoit brave, beau, bien fait, et d'une bonne mine; et quoiqu'il eût
l'esprit fort court, sa maison, son air agréable, sa valeur et sa
bonté (car il étoit bienfaisant) le faisoient aimer de tout le monde.
Véritablement il tua un peu en prince, et à la manière de son frère
aîné[377], le baron de Lux[378] le père; car il ne lui donna pas le
temps de descendre de son carrosse, et ce bon homme avoit encore un
pied dans la portière. Il disoit que le baron s'étoit vanté d'avoir su
le dessein qu'avoit le Roi de faire tuer M. de Guise à Blois[379]. La
Reine-mère en fut terriblement irritée, et ne vouloit voir pas un de
sa race. Le baron étoit bien avec le maréchal d'Ancre, et de plus il
sembloit que messieurs de Guise voulussent faire entendre aux gens
qu'il n'étoit pas permis d'être participant d'aucun dessein contre la
grandeur de leur maison. Enfin cela s'apaisa. Pour le fils du baron de
Lux, il le tua de galant homme.
[377] M. de Guise ne donna pas loisir à Saint-Paul de mettre
l'épée à la main. (T.) C'est ce qu'on appelle un assassinat.
[378] Edme de Malain, baron de Lux, lieutenant du Roi en
Bourgogne.
[379] Ce n'étoit qu'un prétexte; on vouloit se défaire à tout
prix du baron de Lux. On lit de très-curieux détails sur cette
affaire dans les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag.
199 de la première série de la Collection des Mémoires relatifs à
l'histoire de France.
Il se mit étourdiment sur un canon qu'on éprouvoit; le canon creva et
le tua.
LE BARON DU TOUR.
Le baron Du Tour n'étoit pas de si bonne maison qu'il le vouloit faire
accroire. Son grand-père ou son bisaïeul avoit changé le nom de
_Cochon_[380], qui étoit le nom d'un bourgeois de Reims dont il
sortoit, en celui de Maupas. Il a été ambassadeur en Angleterre. Mais
comme c'était un homme fort dévot, il en partit un jour _incognito_
pour se trouver à une dévotion de sa famille, et s'en retourna de
même. Il étoit grand aumônier. Tous les jours on lui mettoit cent sols
dans sa pochette, et quand il avoit tout donné, s'il rencontroit un
pauvre, il lui donnoit ou ses gants, ou son mouchoir, ou son cordon.
Il mourut dans l'habit de Saint-François, après avoir été surnommé _le
père des pauvres_, qui lui firent faire un tombeau à leurs dépens.
Cependant un homme comme je viens de le représenter se battoit en duel
à dépêche-compagnon. Il étoit brave au dernier point. Au siége
d'Amiens, je ne sais quel rodomont d'Espagnol envoya demander à faire
le coup de pistolet en présence du Roi. Le baron Du Tour se trouva là
tout armé et la visière baissée, et comme chacun se regardoit pour
attendre l'ordre du Roi, il monta à cheval, sans toucher les étriers,
et avant qu'on l'eût reconnu, l'Espagnol étoit à bas. Avant cela, il
fit belle peur à feu M. de Guise à Reims, car il mit l'épée à la main
pour défendre Saint-Paul, et sans quelqu'un qui l'arrêta, il alloit
venger son ami. L'évêque du Puy, ci-devant premier aumônier de la
Reine[381], et madame de Joyeuse de Champagne, dont nous parlerons
ailleurs, étoient ses enfants.
[380] Il s'appeloit Cauchon, et il prit un surnom, comme c'étoit
alors l'usage. Charles Cauchon de Maupas, baron Du Tour, étoit né
en 1566. Son père étoit grand-fauconnier de Henri IV, lorsque ce
prince n'étoit que roi de Navarre. Il devint conseiller d'État,
et fut chargé de plusieurs ambassades. On a publié à Reims, en
1638, quelque poésies du baron Du Tour.
[381] Henri de Cauchon de Maupas Du Tour, évêque du Puy en 1641,
fut transféré en 1661 à l'évêché d'Évreux. On a de lui une _Vie_
de saint François de Sales et d'autres ouvrages.
M. DE VAUBECOURT.
Voici un homme qui ne ressemble pas trop au baron Du Tour. M. de
Vaubecourt de Champagne, grand-père de celui d'aujourd'hui, étoit
brave, mais cruel. Quand il prenoit des prisonniers, il les faisoit
tuer par son fils[382] qui n'avoit que dix ans, pour l'accoutumer de
bonne heure au sang et au carnage. Cela me fait souvenir d'un
gentilhomme d'auprès de Saumur, qui, quand il est bien en colère
contre quelque paysan, lui dit: «Je ne te veux pas battre, je ne te
battrois pas assez, mais je te veux faire battre par mon fils.» Ce
fils de M. de Vaubecourt en fut payé, car il eut une jambe emportée
devant Javarin en Hongrie.
[382] Qui est gouverneur de Châlons et l'a été de Perpignan, et
qui est lieutenant de roi des Trois-Évêchés. (T.)
Celui dont nous parlons étoit gouverneur de Châlons. Il rançonnoit
tous les villages et prenoit tant de chacun pour les exempter de gens
de guerre. Il mettoit familièrement des étiquettes sur des sacs qui
portoient le nom de chaque paroisse, avec un bordereau de ce qui lui
étoit encore dû. La maison-de-ville lui emprunta de l'argent, il
l'envoya, sans daigner ôter ces étiquettes. Le lieutenant de Châlons,
parlant un jour avec lui des désordres des gens de guerre, lui disoit
bonnement: «Monsieur, il y a long-temps qu'on en use ainsi. Vous
souvient-il d'un régiment que vous aviez en votre jeunesse, qu'on
appeloit _happe-tout_?» Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de
mourir, il se fit apporter tout son or sur son lit, et disoit en
passant les mains dedans: «Hélas! faut-il que je vous quitte[383]!» Sa
femme étoit dévote, et, croyant faire quelque chose pour le salut de
son mari, comme il étoit en pamoison, elle lui fit vêtir l'habit de
Saint-François. Quand il revint et qu'il se trouva en cet habit, il se
mit à renier comme un diable, et disoit: «Voulez-vous que j'aille en
paradis en masque?» et trépassa en ce bon état.
[383] Ceci rappelle les regrets que Brienne fait si bien exprimer
au cardinal Mazarin dans sa dernière maladie. (_Mémoires de
Brienne_, 1828, tom. 2, pag. 127.)
ROCHER PORTAIL.
Rocher Portail s'appeloit en son nom Gilles Ruelland; il étoit natif
d'Antrain, village distant de six lieues de Saint-Malo. Il servoit un
nommé Ferrière, marchand de toiles à faire des voiles de navires[384],
et ne faisoit autre chose que de conduire deux chevaux qui portoient
ces voiles à une veuve de Saint-Malo, associée à Ferrière.
Il disoit que la première fois qu'il mit des souliers à ses pieds (il
avoit pourtant de l'âge), il en étoit si embarrassé qu'il ne savoit
comment marcher. Comme il étoit naturellement ménager, il épargnoit
toujours quelque chose, et son maître ayant pris une sous-ferme des
impôts et billons de quelque partie de l'évêché de Saint-Malo, lui et
quelques-uns de ses camarades sous-affermèrent quelques hameaux. Il
n'avoit garde de se tromper, car il savoit, à une pinte près, ce qu'on
buvoit en chaque village de cette sous-ferme, soit de cidre, soit de
vin.
Son maître vint à mourir. Lui se maria en ce temps-là avec la fille
d'une fruitière de Fougères, femme-de-chambre de madame d'Antrain. La
veuve associée de son maître, considérant que M. de Mercoeur tenoit
encore la Bretagne et que M. de Montgommery, qui étoit du parti du
Roi, avait Pontorson, conseille à Gilles Ruelland de faire trafic
d'armes et de tâcher d'avoir passe-ports des deux partis. Elle prend
trois cents écus qu'il avoit amassés et lui donne des armes pour cela.
En peu de temps il y gagna quatre mille écus; mais la paix s'étant
faite, il fallut changer de métier. Il disoit en contant sa fortune,
car il n'étoit point glorieux, que quand il se vit ces quatre mille
écus, il croyoit, tant il étoit aise, que le Roi n'étoit pas son
cousin.
[384] On appelle ces toiles de la noyale. (T.) Elles prennent
leur nom de Noyal-sur-Vilaine, bourg situé auprès de Vitré, où on
les fabrique.
Il arriva en ce temps-là que des gens de Paris ayant pris la ferme des
impôts et billons, on leur donna avis qu'il y falloit intéresser
Rocher Portail, qu'il connoissoit jusques aux moindres hameaux des
neufs évêchés. Pour lui, il a avoué depuis ingénument qu'on lui
faisoit bien de l'honneur; qu'à la vérité, pour Rennes et Saint-Malo,
il en savoit tout ce qu'on peut en savoir, et un peu de Nantes; mais
que pour le reste il n'en avoit connaissance aucune. Il s'abouche avec
ces gens-là: «Vous êtes quatre, leur dit-il, je veux un cinquième au
profit et non à la perte, mais je ferai toutes les poursuites à mes
dépens.» Ils en tombèrent d'accord. En moins de quatre ans, il les
désintéressa tous et demeura seul. Il eut ces fermes-là vingt-quatre
ans durant, au même prix, et, au bout de ces vingt-quatre ans, on y
mit six cent mille livres d'enchère, qui fut couverte par lui.
Regardez quel gain il pouvoit y avoir fait. Il fit encore plusieurs
autres bonnes affaires, car il étoit aussi de tout. Il portoit
toujours beaucoup d'or sur lui, et avoit toujours quatre pochettes. Il
récompensoit libéralement tous ceux qui lui donnoient avis de quelque
chose.
Avec cela il étoit heureux. En voici une marque. Il alla à Tours, où
le Roi étoit. A peine y fut-il que des gens de Lyon le viennent
trouver, lui disent qu'ils pensoient à une telle affaire, qu'ils
n'ignoroient pas que, s'il vouloit y penser, il l'empêcheroit, mais
qu'il leur feroit un grand préjudice, et, pour le dédommager, ils lui
offroient dix mille écus. La vérité est qu'il n'y pensoit pas, mais il
feignit d'être venu pour cela à la cour, et ne les en quitta pas à
moins de trente mille écus.
On l'appela Rocher Portail, du nom de la petite terre qu'il acheta et
où il fit bâtir. Il acquit encore la baronie de Tressan et la terre de
Montaurin. Il laissa deux garçons, et plusieurs filles toutes bien
mariées. La dernière eut cinq cent mille livre en mariage, et épousa
M. de Brissac, dont nous parlerons ailleurs[385]. Il mourut un peu
avant le siége de La Rochelle. C'étoit un homme de bonne chère et aimé
de tout le monde. Le Pailleur[386], à qui Rocher Portail a conté tout
ce que je viens d'écrire, dit que cet homme, malgré toute son
opulence, avoit encore quelques bassesses qui lui étoient restées de
sa première fortune; car, dans une lettre qu'il écrivoit à sa femme,
qu'elle donna à lire au Pailleur (Rocher Portail n'avoit appris à lire
et à écrire que fort tard, et il faisoit l'un et l'autre
pitoyablement), il parloit d'un veau qu'il vouloit vendre et d'autres
petites choses indignes de lui.
[385] François de Cossé, duc de Brissac, mort le 3 décembre 1651,
avoit épousé Guyonne Ruelan, fille de Gilles, sieur du Rocher
Portail, et de Françoise de Miolaix. De ce mariage sont sortis
les ducs de Brissac et les comtes de Cossé.
[386] _Voyez_ dans l'article de la maréchale de Thémines, des
détails curieux sur Le Pailleur.
Il y avoit en ce temps un tanneur, Le Clerc, à Meulan, où il y a
d'excellentes tanneries, qui devint aussi prodigieusement riche, sans
prendre aucune ferme du Roi, car il ne se mêla jamais que de son
métier et de vendre des bestiaux.
Il se nommait Nicolas Le Clerc, et, quoiqu'il se fût fait enfin
secrétaire du Roi, on ne l'appela jamais autrement. Il maria une de
ses filles à M. de Sanceville, président à mortier au parlement de
Paris; une autre à M. Des Hameaux, premier président de la chambre des
comptes de Rouen; et les autres de même. Il laissa un fils fort riche,
qu'on appela M. de Lesseville, d'une terre auprès de Meulan, que le
père avoit achetée. Il étoit maître des comptes, à Paris, et est mort
depuis peu; il avoit soixante mille livres de rente.
LE CONNÉTABLE DE LUYNES[387],
M. ET MADAME DE CHEVREUSE ET M. DE LUYNES.
M. le connétable de Luynes étoit d'une naissance fort médiocre. Voici
ce qu'on en disoit de son temps[388]. En une petite ville du Comtat
d'Avignon, il y avoit un chanoine nommé Aubert[389]. Ce chanoine eut
un bâtard qui porta les armes durant les troubles. On l'appeloit le
capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se
nommoit ainsi. Ce capitaine Luynes étoit homme de service. Il eut le
gouvernement du Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux
mille hommes des Cévennes à M. d'Alençon en Flandre. Au lieu de
_Aubert_, il signa _d'Albert_. Il fit amitié avec un gentilhomme de
ces pays-là nommé Contade, qui connoissoit M. le comte Du Lude[390],
grand-père de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils aîné de ce
capitaine Luynes fut reçu page de la chambre, sous M. de Bellegarde.
Après avoir quitté la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire[391] chez
le Roi. C'était quelque chose de plus alors que ce n'est à cette
heure. Il aimoit les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au
Roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches.
[387] Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 5 août 1578, mort le
14 décembre 1621.