Le cardinal de Sourdis (frère du marquis), en courant la poste, prit

l'extrême-onction à Tours, et repartit l'après-dîner. Cette fois-là,

on eut raison, de dire qu'on lui avoit graissé ses bottes[346]. Une

bonne femme, dans la rue Quincampoix, comme on la lui donnoit, dit à

sa servante: «Une telle, ayez soin de faire boire ces messieurs.»

[346] Il avoit été fait cardinal par la faveur de madame de

Beaufort, en la place du maréchal d'Estrées. (T.)

Un jour que la vicomtesse d'Auchy étoit chez madame de Rambouillet,

Voiture se mit en un coin de la chambre à rêver, et puis tout d'un

coup, pour se moquer de cette femme qui faisoit la savante, il lui dit

sérieusement: «Madame, lequel estimez-vous le plus de saint Augustin

ou de saint Thomas?» Elle répondit de sang-froid qu'elle estimoit plus

saint Thomas. Madame de Rambouillet pensa éclater de rire.

M. DES YVETAUX[347].

M. Des Yvetaux se nommoit Vauquelin, et étoit d'une bonne famille de

Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant-général, dont il fut

interdit par arrêt du parlement de Rouen[348]. Il vint à la cour et

fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses vers

étoient médiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose, à tout

prendre, valoit mieux. Il savoit, et avoit de l'esprit; il a eu en un

temps toute la vogue qu'on sauroit avoir.

[347] Nicolas Vauquelin, seigneur Des Yvetaux, mort le 9 mars

1649, âgé de quatre-vingt-dix ans.

[348] Suivant la _Biographie universelle_, on a dit par erreur,

que Des Yvetaux avoit été lieutenant-général, et on l'auroit

ainsi confondu avec son frère qui a rempli cette charge. La

_Biographie_ s'est trompée; Huet, dans ses _Origines de Caen_

(Rouen, 1706, p. 355) dit positivement que Jean Vauquelin, père

de Des Yvetaux, «l'adopta à son tribunal, et lui résigna sa

charge de lieutenant-général.» Il ajoute que le maréchal

d'Estrées «l'exhorta de venir à la cour et de ne pas passer sa

vie à donner des sentences;» que Des Yvetaux fut déterminé à

suivre ce conseil «par une disgrâce qui lui arriva, ayant été

cité au parlement de Rouen pour rendre raison de l'irrégularité

de quelque sentence;» qu'alors il vendit sa charge à Guillaume

Vauquelin, son frère cadet. On voit par là que Tallemant a été

bien instruit de ce qui concernoit le poète Des Yvetaux.

Henri IV le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été

précepteur de M. de Vendôme[349]. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas

qu'il fît du feu Roi[350] un grand personnage. Durant la régence on

lui ôta cette place par intrigue; peut-être la plainte que le clergé

fit contre lui, et qui est imprimée dans les _Mémoires_ ensuite de

ceux de M. de Villeroi, y servit-elle[351].

[349] Il fit pour celui-ci l'_Institution du Prince_ en vers

(T.). Cette pièce a dû être imprimée séparément avant 1612; car,

citée dans le discours adressé à la Reine, dont il va être

question, elle a été ensuite insérée dans les _Délices de la

Poésie françoise_; Paris, Toussainct Du Bray, 1615, p. 417.

[350] Louis XIII.

[351] _Voyez_ le Discours présenté à la Reine-mère du Roi, en

l'année 1612, à la suite des _Mémoires d'État_, par M. de

Villeroi, tom. 5, pag. 199, Amsterdam, 1725.

On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai

pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu

que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusoit aussi d'aimer les

garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a

toujours mené une vie peu exemplaire. Il passoit pour médisant, et

pour aimer le vin. Quelquefois il étoit long-temps sans parler. On dit

que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en

revinrent, jouant toujours aux échecs sans se dire mot pour cela. Ils

avoient une machine dans le carrosse.

Il disoit que les courtisans appeloient _bon temps_ le temps où les

pensions étoient bien payées.

Etant disgracié, il acheta une maison rue des Marais, au faubourg

Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-là, il n'y avoit

rien de bâti au-delà dans le faubourg; on l'appeloit, à cause de cela,

_le dernier des hommes_. Cette maison a l'honneur d'être aussi

extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y

joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait

de même. Il se mit à faire là dedans une vie voluptueuse, mais cachée:

c'étoit comme une espèce de Grand-Seigneur dans son sérail. En

pensions, en bénéfices et en argent, il avoit beaucoup de bien et

pouvoit vivre fort à son aise.

A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de

Rambouillet dit que la première fois qu'elle le vit, il avoit des

chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec

des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un

chapeau de peaux de senteurs, et une chaîne de paille à son cou; et il

sortoit en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent;

mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit

vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeoit sa

nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon qui

court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint

amoureux de madame Du Pin[352], mère de madame d'Estrades, au lieu de

culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher.

Il y a des festons et des lacs d'amour de paille, en je ne sais

combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais

quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le

vieux cuir doré[353], et n'avoit point d'autre tapisserie en été ni

hiver.

[352] Marguerite de Burtio de la Tour, femme de Jacques de

Lallier, seigneur Du Pin. Marie de Lallier, sa fille, épousa en

1637 le comte d'Estrades, qui fut créé maréchal de France en

1675.

[353] On appeloit ainsi des peaux de mouton passées en basanes,

sur lesquelles étoient représentées en relief diverses sortes de

grotesques relevées d'or ou d'argent, de vermillon ou autres

couleurs (_Dictionnaire de Trévoux_). _Voyez_ aussi les

_Recherches sur le cuir doré_, par M. de La Querière; Rouen,

Baudry, 1830, in-8º.

Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui

étoit allée voir son jardin. Un jour il lui écrivit une lettre fort

longue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il

lui disoit: «Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en

mangeoit point), elles ne laissent pas d'être friandes; de même mon

amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant

méprisable;» et au bas il y avoit: «Renvoyez-moi cette lettre, s'il

vous plaît, car je n'en ai point de double.» N'étoit-ce pas là une

bonne lettre à garder?

Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être le

fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé

avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation

chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on

venoit de servir, et que les gens étoient allés avertir la compagnie,

et prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit

cela, il se mit à rire et dit: «Il faut que madame de Saint-Germain

soit venue ici.»

Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit, est celle qu'il a eue

jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de La

Rochelle, un jour que la porte de son grand jardin, qui répond dans la

rue du Colombier[354], étoit entr'ouverte, une jeune femme, grosse

d'enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans; il

s'y rencontra par hasard, et comme il étoit civil, principalement aux

dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même qu'elle étoit

fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort, de la harpe

dans les hôtelleries d'Étampes (présentement son fils fait le même

métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement elle en

joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux, nommé

Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit épousée

par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette femme

avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce qu'il

avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle

accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle le va

remercier; lui, la cajole; elle prend le soin de le blanchir, elle le

visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à

elle de ses valets, la prie d'avoir l'oeil sur eux. Dès qu'elle étoit

habillée, elle venoit passer la journée avec lui: enfin il lui proposa

de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta

ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une entière

confiance en elle. Elle recevoit tout son revenu, faisoit la dépense

telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle. J'oubliois

de dire que ce qui avoit achevé de le charmer, c'est qu'étant tombé

malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut quarante jours

sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit bien son

bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins comment elle

se coifferoit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, à la

françoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine,

déesse, nymphe ou bergère. Elle accoucha dans sa maison de deux

enfants, car celui dont elle étoit grosse quand ils firent

connoissance n'a pas vécu. Le plus âgé de ces deux enfants est une

fille, et l'autre un garçon; nous parlerons d'elle ensuite, car le

pauvre homme eut de grands procès à cause d'elle[355].

[354] Le Pré-aux-Clerc se terminoit à cette rue qui en a porté le

nom jusqu'à la fin du seizième siècle. (_Recherches sur Paris_,

par Sauval, quartier de Saint-Germain-des-Prés, pag. 37.)

[355] «Des Yvetaux, dit Ségrais, avoit épousé une mademoiselle

Dupuis, joueuse de harpe, qui étoit d'Etampes, et qui avoit son

frère qui en jouoit par les cabarets. Souvent ils prenoient la

houlette avec le chapeau et l'habillement de bergers, et

chantoient ensemble des vers que Des Yvetaux lui-même avoit

composés. Il étoit encore vivant quand j'arrivai à Paris, mais je

ne le vis pas; il demeuroit au faubourg Saint-Germain, où il

recevoit grande compagnie sans aller voir personne.» (_Mémoires

anecdotes de Ségrais_; Amsterdam, 1723, p. 115.) Tallemant entre

dans des détails beaucoup plus étendus, et ayant connu

personnellement Des Yvetaux, il mérite plus de confiance que

Ségrais.

M. Des Yvetaux avoit un frère qui étoit lieutenant-général à Caen. Ce

frère fit son fils conseiller, et puis maître des requêtes[356]. Ce M.

le maître des requêtes prétendoit être seul héritier du bon homme, car

il y avoit assez à espérer. Madame de Liancourt[357] lui avoit voulu

donner deux cent mille livres de sa maison et de ses deux jardins, à

condition de l'en laisser jouir sa vie durant[358]. Autrefois M. le

cardinal de Richelieu eut quelque pensée d'y bâtir, mais il trouva que

cela étoit trop loin du Louvre.

[356] Hercule Vauquelin, fils de Guillaume, devint intendant de

Languedoc. (_Voyez_ les _Origines de Caen_, par Huet, au lieu

déjà cité.)

[357] Jeanne de Schomberg, mariée en secondes noces en 1620 à

Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Sa fille,

Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt épousa en 1659 François

VII, duc de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, fils de

l'auteur des _Maximes_. C'est par ce mariage que la terre de

Liancourt ainsi que l'hôtel de ce nom passèrent dans la maison

des La Rochefoucauld.

[358] L'hôtel de Liancourt y touche. (T.)--L'hôtel de La

Rochefoucauld, sur l'emplacement duquel la rue des Beaux-Arts a

été percée en 1828.

Le neveu enrageoit donc de voir la Dupuis gouverner si absolument son

oncle, et, par la faute que font presque toujours les héritiers d'un

vieux garçon ou d'un homme veuf, au lieu d'être complaisant, il

s'amusa à l'aller chicaner sur cette femme. Il en fit tant que le bon

homme, pour le faire crever, maria la fille de la Dupuis avec un autre

neveu, fils d'un autre frère, nommé Sacy, du nom d'une terre. C'étoit

une plaisante chose à voir que cette petite mariée, à qui son propre

frère, qui étoit page du bon homme, portoit la queue; car il a

toujours eu un page jusqu'à son grand procès.

Le maître des requêtes, au désespoir, jette feu et flamme, dit que

cette fille étoit fille de M. Des Yvetaux. Dupuis vivoit pourtant, et

vit même, je pense, encore. Il suborne un nommé Lerinière, frère de la

Dupuis. Cet homme, qui disoit qu'on traitoit sa soeur comme une g....,

appelle Sacy en duel. Sacy se bat et le désarme. Lerinière, non

content de cela, entre dans la maison avec un pistolet, tire sur Sacy

et le manque. Un laquais de Sacy le tue. La veuve du mort fait

informer. Le bailli du faubourg, un fripon nommé Lhermitière, gagné

par le maître des requêtes, condamne fort brusquement Sacy à être roué

et la Dupuis à être pendue. Depuis ils en ont été absous. On fit des

factums ou lettres de part et d'autre qui sont bien faits. Le bon

homme fit le sien lui-même; il s'y moque plaisamment de ce neveu, et

il y montre bien de la vigueur; il avoit pourtant près de

quatre-vingts ans. Ses amis le servirent puissamment, entre autres le

maréchal de Gramont. Ce fut chez lui que le mariage se fit, à cause

des oppositions d'un homme qui disoit avoir promesse de la fille

(notez que ce n'étoit qu'une enfant qui n'avoit jamais vu personne),

et d'un cousin germain de Sacy, qui disoit qu'elle étoit bâtarde. Pour

finir tous ces différends, on fit une transaction par laquelle,

moyennant quatre-vingt mille livres, Sacy et sa femme renonçoient à la

maison. Ils s'en sont fait relever depuis, après avoir recélébré leur

mariage, car cette opposition, qui n'avoit point été levée, étoit une

espèce de nullité. Pour la bâtardise, c'étoit une sottise que d'y

insister, aussi bien que de dire que c'étoit pour couvrir l'honneur de

M. Des Yvetaux qu'ils vouloient montrer qu'il n'y avoit point de

mariage parce qu'il seroit incestueux, et que cette madame de Sacy

étoit sa fille[359]. Le maître des requêtes fut hué à l'audience et

passa pour un grand coquin. Il avoit quelques gentilshommes avec lui

qui se retirèrent quand ils virent M. de Turenne de l'autre côté[360].

La jeune femme parla et parla fort hardiment, car, Dieu merci, elle

n'a pas le caquet mal emmanché. Ils retournèrent dans leurs

prétentions, et la maison leur est demeurée.

[359] Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir Des Yvetaux et lui

faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui

répondit sans s'émouvoir: «M. le curé, il ne faut pas croire tout

ce que l'on dit, il y a bien de la médisance; l'on me disoit

l'autre jour que vous aimiez les garçons, mais je n'en voulois

rien croire.» Le curé, offensé d'un tel compliment, ne jugea pas

à propos de lui parler davantage et s'en alla. (_Extrait d'un

manuscrit du même temps._)

[360] Ce fut Tambonneau, le président, en ce temps-là amoureux de

la Sacy, qui l'y fit aller. (T.)

Durant ce grand procès le bon homme s'accoutuma à s'habiller comme les

autres. A quatre-vingts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a

quelquefois lassé à force de me promener dans son jardin. C'étoit un

petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent,

et, à sa mode, il disoit de jolies choses. Un jour que madame

d'Hautefort[361] vint dans son jardin, il lui dit, d'un ton assez

sérieux: «Madame, voulez-vous bien faire parler de vous? après avoir

maltraité des rois, aimez un petit _bonhommet_ comme moi.»

[361] Marie d'Hautefort fut aimée de Louis XIII, après la

retraite de mademoiselle de La Fayette. Elle épousa en 1646

Charles, depuis maréchal de Schomberg.

Des Yvetaux avoit de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au

comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine, que, s'étant retiré à

Paris après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez

lui, et lui disoit pour raison: «Monsieur, vous avez si bien reçu

autrefois les François en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la

pareille aujourd'hui.» Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de

carrosse, l'autre étoit mort; il en emprunta un au bon homme, qui ne

vouloit pas le reprendre, et disoit: «Vous m'en rendrez un quand vos

affaires seront en meilleur état.»

Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du

luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des

concerts, lui demanda un jour de fête s'il avoit été à la messe. «Il y

auroit, répondit-il, plus de honte à mon âge de mentir, que de

n'avoir point été à la messe. Je n'y ai point été aujourd'hui.» Elle

lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son

chapeau.

Il fut se promener à Rambouillet au faubourg Saint-Antoine[362], et de

si loin qu'il put être ouï du maître du logis, il lui cria: «Monsieur,

je vous révère, je vous adore; mais il ne fait point chaud

aujourd'hui, je vous prie, n'ôtons point notre chapeau.»

[362] A la maison du financier Rambouillet.

Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, étoit une rétention

d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de

Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour

la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de

Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurgien

ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par

le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y

mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis.

Il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a

accoutumé de faire.

Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria

la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un

mouchoir sur le visage, dès qu'il commenceroit à agoniser, afin qu'on

ne vît point les grimaces qu'il feroit.

Il ne fut pas plus tôt mort, que madame de Sacy ne vécut plus bien

avec sa mère. Pour son mari, elle le traita comme un je ne sais qui;

aussi est-ce un fort sot homme[363]. On l'a vu autrefois sur un bidet,

suivi pour tout train de son beau-frère le page. Il alla une fois

chez madame de Montausier qui logeoit alors en ce quartier-là, en

habit de taffetas noir, avec une grande estocade et de grosses bottes.

Je lui ai ouï dire que le bailli du faubourg, qui étoit fort mal quand

le bon homme mourut, eut une si grande appréhension de ne lui survivre

pas pour persécuter les siens, que sa fièvre en redoubla, et qu'il en

fut expédié quelques jours plus tôt.

[363] Elle le connoissoit bien, à ce qu'elle dit, mais elle ne

put éviter de l'épouser: il a bien eu sa revanche depuis. (T.)

Madame de Sacy a été élevée comme vous pouvez penser: elle n'est point

jolie; mais comme elle a l'esprit vif, et qu'elle est fort médisante,

les vieux débauchés, comme le maréchal de Gramont, le marquis de

Mortemart[364] et M. de Turenne même, la trouvoient fort à leur goût.

Le seul Mortemart a persévéré: il lui a montré à chanter[365]; elle

réussit assez bien aux airs italiens. On dit pourtant qu'Ondedei étoit

l'effectif, même sur la fin de la vie du bon homme; mais le marquis

(car nonobstant son brevet, M. de Mortemart c'est _M. le marquis_ sans

queue[366]), est encore aujourd'hui celui dont on parle.

[364] Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, créé duc de

Mortemart par lettres-patentes de décembre 1650, enregistrées au

parlement le 15 décembre 1663. C'est le père de madame de

Montespan.

[365] Il chante aussi bien que qui que ce soit, et s'en pique.

Cela est pourtant ridicule à son âge, et avec son cordon bleu et

son brevet de duc. Il compose même et fait des airs. (T.)

[366] C'est-à-dire que chez madame de Sacy on appeloit M. de

Mortemart, _M. le Marquis_, nonobstant son brevet de duc. «Quand

on dit _monsieur_, sans queue, on entend le maître de la maison.»

(_Dict. de Trévoux._)

A la seconde guerre de Paris, il ne suivit point la cour, et sa femme

fut contrainte de déclarer à la Reine que c'étoit pour une madame de

Sacy qu'il étoit demeuré. Elle vit le plus plaisamment du monde avec

lui, lui parle comme à un je ne sais qui. Il y fut un jour; elle étoit

seule: «Je viens, dit-il, dîner avec vous.--Je n'ai rien à vous

donner, répondit-elle; voyez si cette poule qui est dans ce pot est

cuite.» Il y regarde avec un bâton; elle la lui fait tirer, et ils se

mettent là à manger tous deux fort malproprement. Elle dit qu'il ne

faut point avoir de cuisinier; que pour elle, si sa demoiselle plumoit

mieux une volaille que ses autres gens, elle la lui feroit plumer, et

qu'il faut que chacun fasse ce qu'il fait le mieux. Je ne crois pas

que le marquis donne grand'chose, car il a la réputation d'être fort

avare.

Depuis deux ans cette jeune femme a un ulcère; elle souffre comme un

roué. Mortemart lui a rendu et lui rend encore tous les soins dont il

peut s'aviser. Un certain abbé de Villiers, voisin de la dame, lui a

donné de la jalousie, et tous deux ont fait à l'envi. Ils y vont tous

les jours. Ce qui a fait tant parler, c'est que Sacy, qui aime à

_chopiner_, chassoit tout le monde, hors ces deux hommes. C'est un

fripon fieffé, un félon, un ridicule. En présence de cette femme il

dit ce qu'il fera quand elle sera morte; il querelle déjà la mère. On

dit qu'il n'y a eu que de l'imprudence à la vie de cette femme;

Mortemart n'en a rien eu, à ce que disent ses gens, qui en savent bien

des nouvelles. Ce qu'il y a à dire contre elle, c'est qu'encore

moribonde comme elle est, elle se mêle de changer les officiers de

Mortemart, et entretient toujours la discorde entre le mari et la

femme, car elle lui a fait ôter toute la conduite de la maison. On dit

que Mortemart lui a donné, mais moins que l'abbé de Villiers.

Mortemart fut près de cinq ans amoureux de sa femme comme il l'étoit

avant que de l'épouser. C'étoit une fille de la Reine qu'il prit par

amour[367]. Après il s'enflamma d'une femme-de-chambre de la Reine,

qui est aujourd'hui madame de Niert. Une autre, nommée Villeflin, lui

succéda: elle chantoit; et ensuite est venue madame de Sacy. Il y a

douze ans que cela dure. Il lui rend tous les soins imaginables.

[367] Diane de Grandseigne, duchesse de Mortemart. Elle mourut à

Poitiers en 1666.

M. DE GUISE, FILS DU BALAFRÉ[368].

Quand M. de Guise eut le gouvernement de Provence, après la mort du

Grand Prieur, bâtard de Henri II, il trouva à Marseille une fille dont

il devint amoureux. C'étoit la fille de cette belle Châteauneuf de

Rieux, qui avoit été aimée par Charles IX[369], qu'Henri III avoit eu

quelque envie d'épouser, et qui, après n'avoir pas voulu épouser le

prince de Transylvanie (car il avoit envoyé demander une fille de la

cour de France), épousa Altoviti-Castellane, capitaine de galères. Les

Altoviti sont une famille de Florence, dont une branche a été

transplantée dans le Comtat d'Avignon. Or, cette madame de Castellane

étant accouchée à Marseille, elle fit tenir sa fille sur les fonts par

la ville de Marseille même. On lui donna le nom de Marcelle, une de

leurs saintes, et aussi peut-être parce que ce nom approchoit de celui

de la ville. Insensiblement, quand cette fille, n'ayant plus ni père

ni mère, vint demeurer à Marseille avec une de ses tantes, le peuple

l'appela _mademoiselle de Marseille_, au lieu de mademoiselle

Marcelle. C'était une personne de la meilleure grâce du monde, de

belle taille, blanche, les cheveux châtains, qui dansoit bien, qui

chantoit, qui savoit la musique jusqu'à composer, qui faisoit des

vers, et dont l'esprit étoit extrêmement adroit, fière, mais civile;

c'étoit l'amour de tout le pays. Le Grand prieur en avoit été épris;

plusieurs, personnes de qualité l'eussent épousée; elle quitta tout

cela pour M. de Guise.

[368] Charles de Lorraine, duc de Guise, né le 20 août 1571, mort

en 1640.

[369] Le comte de Tonnerre avoit fait peindre la belle de

Châteauneuf sur un trône, et lui humilié devant elle qui lui

mettoit le pied sur la gorge. (T.)

Cette belle Châteauneuf ne seroit-elle pas la maîtresse de Charles

IX dont Dreux du Radier a vainement cherché le nom? (_Voyez_ les

_Anecdotes des Reines et Régentes_, Paris, 1808, tom. 5, pag. 30.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 14 / 28 段