Il est mort au mois d'octobre 1628. Son confesseur, voyant que sa

maladie étoit dangereuse, le pressa de se confesser; il s'en

excusa en disant qu'il se confesseroit à la Toussaint, comme il

avoit coutume de le faire: «Mais, monsieur, dit le confesseur,

vous m'aviez toujours dit que vous vouliez faire comme les autres,

en ce qui regarde le christianisme. Tous les bons chrétiens se

confessent avant que de mourir.--Vous avez raison, reprit

Malherbe, je veux donc aussi me confesser, je veux aller où vont

tous les autres, _on ne fera pas un paradis exprès pour moi_, et

il se confessa.» (_Extrait d'un manuscrit du même temps._)

On dit qu'une, heure avant que de mourir, il se réveilla comme en

sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui

servoit de garder d'un mot qui n'étoit pas bien françois à son gré; et

comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu'il

n'avoit pu s'en empêcher, et qu'il avoit voulu jusqu'à la mort

maintenir la pureté de la langue françoise.

MADEMOISELLE PAULET.

Mademoiselle Paulet étoit fille d'un Languedocien qui inventa ce qu'on

appelle aujourd'hui _la Paulette_, invention qui ruinera peut-être la

France[315]. Sa mère étoit de fort bas lieu et d'une race fort

diffamée pour les amourettes. Elle disoit que son père étoit

gentilhomme; sa mère menoit une vie assez gaillarde. Mademoiselle

Paulet avoit beaucoup de vivacité, étoit jolie, avoit le teint

admirable, la taille fine, dansoit bien, jouoit du luth, et chantoit

mieux que personne de son temps[316]; mais elle avoit les cheveux si

dorés qu'ils pouvoient passer pour roux. Le père, qui vouloit se

prévaloir de la beauté de sa fille, et la mère, qui étoit coquette,

reçurent toute la cour chez eux. M. de Guise fut celui dont on parla

le premier avec elle. On disoit qu'il avoit laissé une galoche en

descendant par une fenêtre. Il disoit qu'il lui sembloit avoir

toujours le petit _chose_ de la petite Paulet devant les yeux. M. de

Chevreuse suivit son aîné, et ce fut ce qui la décria le plus, car il

lui avoit donné pour vingt mille écus de pierreries dans une cassette:

elle la confia à un nommé Descoudrais, à qui il la fit escamoter.

[315] Charles Paulet, secrétaire de la chambre du Roi, a été

l'inventeur et le premier fermier de cet impôt, qui consistoit

dans une somme que les officiers de judicature ou de finances

payoient chaque année aux parties casuelles, afin de conserver,

en cas de mort, leurs charges à leurs veuves et à leurs

héritiers; autrement elles auroient été déclarées vacantes au

profit du Roi. Ce droit, établi par un édit du 12 septembre 1604,

fut d'abord de quatre deniers pour livre, et depuis 1618, il

étoit du soixantième denier du tiers du prix de la charge.

[316] On raconte que l'on trouva deux rossignols morts sur le

bord d'une fontaine où elle avoit chanté tout le jour. (T.)

Le ballet de la Reine-mère, dont nous avons parlé dans l'_Historiette_

de madame la Princesse[317], se dansa en ce temps-là. Elle y chanta

des vers de Lingendes qui commençoient ainsi:

«Je suis cet Amphion, etc.»

Or, quoique cela convînt mieux à Arion, elle étoit pourtant sur un

dauphin, et ce fut sur cela qu'on fit ce vaudeville:

«Qui fit le mieux du ballet?

«Ce fut la petite Paulet

«Montée sur le dauphin,

«Qui monta sur elle enfin.»

Mais cela a été un pauvre _monteur_ que ce monsieur le Dauphin. Son

père y monta au lieu de lui. Henri IV, à ce ballet, eut envie de

coucher avec la belle chanteuse. Tout le monde tombe d'accord qu'il en

passa son envie. Il alloit chez elle le jour qu'il fut tué; c'étoit

pour y mener M. de Vendôme: il vouloit rendre ce prince galant;

peut-être s'étoit-il déjà aperçu que ce jeune monsieur n'aimoit pas

les femmes. M. de Vendôme a toujours depuis été accusé du ragoût

d'Italie. On en a fait une chanson autrefois:

«Monsieur de Vendôme (_bis._)

«Va prendre Sodôme; (_bis._)

«Les Chalais, les Courtauraux[318],

«Seront des premiers à l'assaut.

«Ne sont-ils pas vaillants hommes?

«Chacun leur tourne le dos.»

[317] _Voyez_ plus haut, page 101 de ce volume.

[318] Depuis M. de Souvray. (T.)

J'ai ouï conter qu'en une partie de chasse, un bon gentilhomme, oyant

chanter cette chanson, dit: «Ah! que mon cousin un tel, qui est à M.

le Prince, verra de belles occasions à ce siége!--Mais vous, lui

dit-on, n'y voulez-vous point aller?» On le piqua d'honneur, et on lui

fit acheter un cheval pour la guerre de Sodôme.

Le chevalier de Guise fut aussi amoureux de mademoiselle Paulet. M.

Patru, dont le père étoit tuteur de mademoiselle Paulet, car alors le

sien étoit mort, m'a dit qu'un frère qu'elle avoit, qui venoit chez le

père de M. Patru pour apprendre la pratique, y apporta le cartel du

baron de Luz au chevalier de Guise. Il falloit que le chevalier fût

bien familier chez la demoiselle. On disoit alors en goguenardant:

«_Un bon concert à trois._» M. de Bellegarde, M. de Termes et M. de

Montmorency en furent aussi épris. M. de Termes traitoit son amour en

badinant, mais il étoit effectivement amoureux; son frère ne l'étoit

pas autrement, mais il auroit été fâché que son frère eut été mieux

que lui avec elle. Ce M. de Termes fit un vilain tour à mademoiselle

Paulet. Un garçon de bon lieu, de Bordeaux, et à son aise, nommé

Pontac, la vouloit, à ce qu'on dit, épouser. Termes, sans dire gare,

lui donna des coups de bâton. Lui se retira à Bordeaux, et elle ne

voulut jamais depuis voir un amant qui traitoit si cruellement ses

rivaux.

Quelque temps après elle se sépara de sa mère, et se retira pour

quelques jours à Châtillon[319] avec une honnête femme, nommée madame

Du Jardin, chez qui elle demeuroit à Paris. Elle avoit déjà donné

congé à M. de Montmorency qui étoit alors fort jeune. Lui, qui

s'imagina pouvoir entrer plus aisément chez elle à la campagne qu'à

Paris, part seul à cheval pour y aller. Des charbonniers en assez bon

nombre, car c'est le chemin de Chevreuse, où il se fait beaucoup de

charbon, voyant ce jeune homme si bien fait, tout seul, se mirent en

tête qu'il s'alloit battre, l'entourèrent et lui firent promettre

qu'il ne passeroit pas outre. C'étoit si près de Châtillon que

mademoiselle Paulet le reconnut, et pensa mourir de rire de cette

aventure. Il y a apparence que, de peur d'être reconnu, il aima mieux

s'en retourner. Cette madame Du Jardin, qui étoit dévote, se retira

bientôt à la Ville-L'Évêque, où elle étoit comme en religion. Cela

obligea mademoiselle Paulet à prendre une maison en particulier. Ce

fut en ce temps-là que sa mère vint à mourir.

[319] Village par-delà Mont-Rouge, à une lieue de Paris. (T.)

Madame de Rambouillet, qui avoit eu de l'inclination pour cette jeune

fille dès le ballet de la Reine-mère, après avoir laissé passer bien

du temps pour purger sa réputation, et voyant que dans sa retraite on

n'en avoit point médit, commença à souffrir, à la prière de madame de

Clermont-d'Entragues, femme de grande vertu et sa bonne amie, que

mademoiselle Paulet la vît quelquefois. Pour madame de Clermont, elle

avoit tellement pris cette fille en amitié qu'elle n'eut jamais de

repos que mademoiselle Paulet ne vînt loger avec elle. Le mari, fort

sot homme du reste, soit qu'il craignît la réputation qu'avoit eue

cette fille, soit, comme il y a plus d'apparence, car madame de

Clermont n'étoit point jolie, qu'il crût que sa femme donnoit à

mademoiselle Paulet, qui alors pour ravoir son bien plaidoit contre

diverses personnes, le mari, dis-je, avoit traversé longuement leur

amitié, mais enfin on en vint à bout. Ce fut ce qui servit la plus à

mademoiselle Paulet pour la remettre en bonne réputation, car après

cela madame de Rambouillet la reçut pour son amie, et la grande vertu

de cette dame purifia, pour ainsi dire, mademoiselle Paulet, qui

depuis fut chérie et estimée de tout le monde.

Elle retira environ vingt mille écus de son bien, avec quoi elle a

fait de grandes charités. Nous en verrons des preuves en

l'_Historiette_ suivante. Elle nourrissoit une vieille parente chez

elle.

L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son courage, sa fierté, ses yeux

vifs et ses cheveux trop dorés lui firent donner le surnom de

_Lionne_. Elle avoit une chose qui ne témoignoit pas un grand

jugement, c'est qu'elle affectoit une pruderie insupportable. Elle fit

mettre aux Madelonettes une fille qu'elle avoit, qui se trouva grosse.

Depuis, je ne sais quel petit commis l'épousa et devint après un grand

partisan. Après elle en prit une si laide que le diable en auroit eu

peur. Je lui ai ouï dire qu'elle voudroit que toutes celles qui

avoient fait galanterie fussent marquées au visage. Elle n'écrivoit

nullement bien, et quelquefois elle avoit la langue un peu

longue[320]. Elle aimoit et haïssoit fortement, nous le verrons dans

l'_Historiette_ de Voiture. Ce furent madame de Clermont et elle qui

introduisirent M. Godeau, depuis évêque de Grasse, à l'hôtel de

Rambouillet. Il étoit de Dreux, et madame de Clermont avoit Mézières

là tout auprès. Enfin il logea avec elles, et l'abbé de La

Victoire[321] appeloit mademoiselle Paulet madame de Grasse. Un soir

elle alla, déguisée en _oublieuse_, à l'hôtel de Rambouillet. Son

corbillon étoit de ces corbillons de Flandre avec des rubans couleur

de rose; son habit de toile tout couvert de rubans avec une calle[322]

de même. Elle joua des oublies, et on ne la reconnut que quand elle

chanta la chanson.

[320] Portée à la médisance.

[321] Claude Duval, sieur de Coupeauville, abbé de La Victoire,

auprès de Senlis. Tallemant en parle plus bas.

[322] Bonnet aplati qui couvre les oreilles et est échancré

par-devant. (_Dict. de Trévoux._)

Elle ne laissa pas d'avoir des amants depuis sa conversion, mais on

n'a médit de pas un. Voiture dit qu'elle avoit pour serviteurs un

cardinal, car le cardinal de La Valette l'appeloit, en riant, ma

maîtresse; un docteur en théologie[323]; un marchand de la rue

Aubry-Boucher[324]; un commandeur de Malte[325]; un conseiller de la

cour[326]; un poète[327], et un prévôt de la ville[328]. Ce monsieur

de la rue Aubry-Boucher étoit un original. Il prit à cet homme une

grande amitié pour madame de Rambouillet, mais celle qu'il avoit pour

mademoiselle Paulet se pouvoit appeler _amour_. A l'entrée qu'on fit

au feu Roi, au retour de La Rochelle, il s'avisa, car il étoit

capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert, parce

que c'étoit la couleur de la belle. Tous ses verts-galants firent une

salve devant la maison où elle étoit avec madame de Rambouillet,

madame de Clermont et d'autres. La _Lionne_, qui ne prenoit pas

plaisir à être aimée de cet animal-là, en rugit une bonne heure.

Cependant il se fallut apaiser et aller avec ces dames au jardin du

galant, dans le faubourg Saint-Victor, où il leur donna la collation.

Sa femme vint à mourir; il se remaria avec une personne qu'il voulut à

toute force, parce qu'elle avoit de l'air de mademoiselle Paulet. A

soixante ans il alla par dévotion à Rome. Si la _Lionne_ eût été

encore au monde quand la fille de cet homme fit tant l'acariâtre

contre madame de Saint-Etienne[329], comme elle l'auroit dévorée[330]!

[323] C'étoit un impertinent nommé Dubois. (T).

[324] Bodeau, marchand linger. (T.)

[325] Le commandeur de Sillery. (T.)

[326] C'est pour augmenter les diverses conditions. (T.)

[327] Bordier, poète royal pour les ballets, un impertinent qui

la pensa faire devenir folle. (T.)

[328] Saint-Brisson Séguier, un gros dada qui tous les matins

demandoit _l'avoine_: son valet de chambre s'appeloit ainsi. Il y

avoit un vaudeville:

Et le gros Saint-Brisson

Dépense plus en son

Que Guillaume en farine. (T.)

[329] L'abbesse de Saint-Étienne de Reims étoit une demoiselle

d'Angennes. (_Voyez_ plus loin son article à la suite de celui de

madame de Rambouillet, sa mère.)

[330] _Voyez_, sur une pièce de vers intitulée le _Récit de la

Lionne_, une note de l'article CHAPELAIN dans le volume suivant.

J'oubliois une galanterie que madame de Rambouillet fit à

mademoiselle Paulet, la première fois qu'elle vint à Rambouillet. Elle

la fit recevoir à l'entrée du bourg par les plus jolies filles du

lieu, et par celles de la maison, toutes couronnées de fleurs, et fort

proprement vêtues. Une d'entre elles, qui étoit plus parée que ses

compagnes, lui présenta les clefs du château, et quand elle vint à

passer sur le pont, on tira deux petites pièces d'artillerie qui sont

sur une des tours.

Mademoiselle Paulet mourut, en 1651, chez madame de Clermont, en

Gascogne, où elle étoit allée pour lui tenir compagnie. M. de Grasse

(Godeau) y alla exprès de Provence pour l'assister à la mort. Elle ne

paroissoit guère que quarante ans et en avoit cinquante-neuf. Tout le

monde vouloit qu'elle fût beaucoup plus vieille qu'elle n'étoit. Cela

venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure.

LA VICOMTESSE D'AUCHY[331].

La vicomtesse d'Auchy étoit de la maison des Ursins, mais non de la

branche du marquis de Tresnel[332]. Son mari étoit de la maison de

Conflans. Cette femme se pouvoit vanter qu'en tous âges elle avoit

fait bien des sottises. D'abord elle se mit en tête de passer pour

belle, et de se fourrer bien avant dans la cour. L'un et l'autre lui

réussit assez mal, car elle n'avoit rien de beau que la gorge et le

tour du visage. Elle avoit un teint de malade, et ses yeux furent

toujours les moins brillants et les moins clairvoyants du monde.

[331] Maîtresse de Malherbe. Voir précédemment, page 188.

[332] Elle s'appeloit Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy,

ou Ochy. Ce dernier nom paroît être altéré. (_Voir_ la Dédicace à

elle adressée du _Recueil des plus beaux vers de ce temps_;

Paris, Toussaint Du Bray, 1609, in-8º.)

Il y a des vers de Malherbe pour elle où il dit:

«Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards[333].»

[333] Ce vers se trouve dans un sonnet pour la vicomtesse

d'Auchy, sous le nom de Caliste, 1608. (_OEuvres de Malherbe_,

Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 120.)

Madame de Rambouillet disoit qu'il avoit raison, car ses yeux

pleuroient presque toujours, et l'Amour y pouvoit trouver de quoi

tremper ses dards tout à son aise. Je dirai en passant, à propos de

cela, que sur ses vieux jours elle disoit, pour faire accroire aux

gens qu'elle voyoit fort bien: «J'ai fait venir Thévenin[334], il m'a

dit qu'il n'y avoit rien à faire à mes yeux.» Thévenin disoit vrai,

car elle n'étoit plus bonne qu'à envoyer aux Quinze-Vingts. En

récompense, elle étoit toujours fort proprement et fort parée. Pour la

cour, on s'y moqua toujours d'elle. Son mari ne laissa pas d'en

prendre du soupçon, car une jeune femme trouve facilement des galants,

et une vicomtesse n'en chôme pas à Paris. Il la mena donc à la

campagne et l'y tint durant dix ans comme prisonnière, et s'il eût

vécu davantage, elle y fût demeurée davantage aussi, car il avoit

bonne intention de la tenir là toute sa vie. Voyez quelle délivrance!

la voilà en pleine liberté encore jeune.

[334] Oculiste du temps.

Comme elle étoit fort vaine, tous les auteurs et principalement les

poètes étoient reçus à lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa

voix[335], mais il ne faut prendre cela que poétiquement, car elle n'a

jamais eu la réputation de bien chanter. Malherbe, nouvellement arrivé

à la cour, comme le maître de tous, étoit le mieux avec elle. J'ai dit

dans son _Historiette_ comment il la traita un jour, et comme il se

raccommoda avec elle[336]. Après ces dix ans de prison et tout ce que

je viens de dire, ne trouvez-vous pas que c'étoit avec grande raison

que quand elle parloit du temps d'Henri IV, elle disoit: _J'ai ouï

dire?_ Non contente d'être chantée par les autres, elle voulut se

chanter elle-même, et passer dans les siècles à venir pour une

personne savante. En ce beau dessein, elle achète d'un docteur en

théologie, nommé Maucors, des homélies sur les épîtres de saint Paul,

qu'elle fit imprimer soigneusement avec son portrait. Elle en eut tant

de joie qu'elle donna presque tous les exemplaires pour rien au

libraire, qui y trouva fort bien son compte, car la nouveauté de voir

une dame de la commenter le plus obscur des apôtres, faisoit que tout

le monde achetoit ce livre. Un jour Gombauld, par plaisir, lui demanda

comment elle avoit entendu un passage de saint Paul qu'il-lui disoit:

«Hé, répondit-elle, cela y est-il?»

[335] Cette pièce, composée de cinq stances, se trouve dans le

Recueil intitulée: _le Séjour des Muses, ou la Cresme des bons

vers_, Rouen, 1626, in-12, pag. 57. Elle existe aussi dans le

Recueil de Toussaint Du Bray, 1609, pag. 367.

[336] _Voyez_ précédemment, pag. 188 de ce volume.

Quand le Père Campanelli vint à Paris, avant la guerre déclarée, elle

fit tant que ce Père fut quelques jours chez elle à Saint-Cloud, et

cela parce que c'étoit un homme de grande réputation. Cependant elle

ne l'entendoit point, peut-être imaginoit-elle l'entendre, car, à

cause que sa maison étoit originaire d'Italie, elle croyoit en devoir

entendre la langue, et sur ce fondement elle alloit au sermon italien.

Jamais personne n'a été si avide de lectures de comédies, de lettres,

de harangues, de discours, de sermons même, quoique ce soit tout ce

qu'on peut que de les entendre dans la chaire. Elle prêtoit son logis

avec un extrême plaisir pour de telles assemblées. Enfin, pour s'en

donner au coeur-joie et se rassasier de ces viandes creuses, elle

s'avisa de faire une certaine académie où tour à tour chacun liroit

quelque ouvrage. L'abbé de Cerisy, pour contrecarrer Boisrobert, fit

cette académie, croyant qu'elle subsisteroit comme celle du cardinal.

Au commencement c'étoit une vraie cohue. J'y fus une fois par

curiosité. Pagan, parent de M. de Luynes, y lut une harangue, où,

voulant s'excuser sur ce qu'il s'étoit plus adonné aux armes qu'aux

lettres, il parla comme auroit fait feu César, et traita fort les

autres du haut en bas. Habert l'aîné, l'avocat au conseil, dit assez

plaisamment: «Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin, je

trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le _miles gloriosus de

Plaute_.» Or le bon, c'est qu'on disoit que Pagan n'avoit pas fait

cette harangue, et que c'étoit un nomme Montholon, petit-fils du

garde-des-sceaux. Cet homme étoit un des plus grands, faiseurs de

galimatias du monde. Le cardinal de Retz m'a pourtant dit, mais je ne

m'en fie guère à lui, que l'ayant trouvé en Avignon, l'année de la

naissance du Roi[337], il lui montra bon nombre de belles lettres à

toute la cour sur la naissance de M. le Dauphin, qu'il avoit faites

pour M. le vice-légat. Ce Montholon étoit ruiné et s'étoit retiré là

pour y étudier l'art militaire. Il disoit qu'avant, qu'il fût trois

mois, il seroit le plus grand capitaine du monde en théorie. Il n'alla

à l'armée pourtant qu'au siége d'Arras, où il fut tué; il n'avoit plus

de quarante ans.

[337] En 1638.

Pagan, quoiqu'on l'ait accusé de s'être fait faire sa harangue, a fait

un livre. Il est vrai que c'est un livre de cavalier, car il s'appelle

_Les Fortifications du comte de Pagan_[338], qu'il a dédié à don

Hugues de Pagan, duc de Terranove au royaume de Naples; il se dit de

cette maison-là. Au bout de chaque livre il y a, à la manière de

Thucydide, _fin du premier livre des Fortifications du comte de

Pagan_, et bien des couronnes de comte aux vignettes et partout.

L'abbé d'Aubignac[339], qui a toujours de la bile de reste, entreprit

à la première assemblée le pauvre Pagan, car il harangua contre les

orgueilleux; et pour le désigner, il disoit en un endroit qu'il

falloit avoir deux bons yeux, car Pagan étoit borgne, et depuis il est

devenu aveugle: il avoit perdu cet oeil aux guerres de M. de Rohan. Il

fallut y mettre le holà, car les gens s'échauffoient déjà dans leur

harnois. L'abbé lui-même en avoit deux fort méchants, et enfin il est

devenu quasi aveugle.

[338] _Traité des fortifications_, 1645, in-folio, ouvrage

estimé, réimprimé en 1689, in-12. Pagan, né en 1604, mourut le 18

novembre 1665.

[339] François Hédelin, abbé d'Aubignac, auteur de la _Pratique

du théâtre_, et de beaucoup d'autres ouvrages peu estimés, mourut

en 1676.

Il y avoit plus d'un comte pour rire à cette vénérable académie. Le

comte de Bruslon, le bon homme, qui étoit un comte pour rire en la

manière la plus désavantageuse, car ce n'étoit pas manque de

qualité[340], se mit aussi à haranguer à son tour, et ayant trouvé

Mardochée en son chemin, il décrivit si prolixement la broderie du

hocqueton du héraut qui alloit devant lui, que jamais il n'y eut tant

de choses dans le bouclier d'Achille. C'est de lui qu'à la guerre de

Lorraine on fit un couplet qui disoit:

Ce grand foudre de guerre,

Le comte de Bruslon,

Étoit comme un tonnerre,

Avec son bataillon,

Composé de cinq hommes

Et de quatre tambours,

Criant: Hélas! nous sommes

A la fin de nos jours.

[340] Il étoit introducteur des ambassadeurs. (T.)

Maugars[341], célèbre joueur de viole, mais qui étoit un fou de bel

esprit, avoit été au commencement de cette académie, et en fit des

contes au cardinal de Richelieu, à qui il étoit. Pour se venger de

lui, on lui fit refuser la porte. Il étoit enragé de cela, et un jour

qu'il jouoit chez la comtesse de Tonnerre, la vicomtesse d'Auchy y

vint. Il quitta aussitôt ce qu'il avoit commencé, et quoiqu'il ne

chantât pas autrement, tant qu'elle fut là, il ne fit que chanter et

jouer sur sa viole une chanson dont la reprise est:

Requinquez-vous, vieille,

Requinquez-vous donc[342].

[341] Tallemant lui consacre plus loin une _Historiette_ dans ces

_Mémoires_.

[342] C'est le refrain de la quatorzième chanson de Gaulthier

Garguille (pag. 26 de l'édition de 1641, et 27 de la réimpression

de 1758).

Pour achever l'histoire de l'académie de la vicomtesse d'Auchy, je

dirai que L'Esclache, qui montre la philosophie en françois, y parloit

souvent. Cela fit envie à un nommé Saint-Ange, qui prouvoit, à ce

qu'il disoit, la Trinité par raison naturelle, et qui siffloit de

jeunes enfants sur la philosophie et la théologie, et les en faisoit

répondre en françois, de s'introduire aussi chez la vicomtesse.

Plusieurs personnes, hommes et femmes, alloient entendre ces

perroquets.

Mais M. de Paris[343], ayant par hasard quelque affaire avec la

vicomtesse, s'y rencontra un jour que Saint-Ange et ses petits

disciples babilloient. L'Esclache, un peu jaloux, se prit de paroles

avec cet homme; cela ne plut guère à l'archevêque, à qui quelqu'un fit

remarquer, car de lui-même je suis sûr qu'il n'en eût rien vu, qu'en

disputant, on avoit avancé quelques erreurs touchant la religion, et

que d'ailleurs cela n'étoit guère de la bienséance. Il dit donc, en

s'en allant, à la vicomtesse, qu'il lui conseilloit de laisser la

théologie à la Sorbonne, et de se contenter d'autres conférences, et

la vicomtesse lui ayant témoigné que cela la surprenoit, M. de Paris,

après l'avoir fort priée de faire cesser ces disputes, voyant qu'il ne

la pouvoit mettre à la raison, fut contraint de défendre à l'avenir de

telles assemblées. Il fallut donc se contenter de petites compagnies

particulières.

[343] C'étoit le cardinal de Retz, oncle et prédécesseur du

fameux coadjuteur.

Au reste, c'étoit la plus grande complimenteuse du monde après madame

de Villesavin, qu'on appelle vulgairement _la servante très-humble du

genre humain_. Pour attirer le monde, elle faisoit belle dépense, et

traitoit fort bien les auteurs; car son frère, M. d'Armantières, étant

mort, tandis qu'elle étoit en prison, elle devint héritière et ne

donna à son fils durant sa vie que le bien du père.

Elle chassa une fois son maître d'hôtel. Cet homme alla servir je ne

sais quel duc, où il ne trouva pas bien son compte. Etant allé voir la

vicomtesse, il se mit à lui conter comme il servoit chez son maître,

l'épée au côté et le manteau sur les épaules: «Si vous vouliez me

reprendre, ajouta-t-il, madame, je vous servirois ainsi.» Cela lui

sembla beau, et elle le reprit pour être servie comme une duchesse. Je

m'étonne qu'elle ne prît aussi un dais et un cadenas[344], car son

maître-d'hôtel lui eût aussi bien donné cela que le reste.

[344] Le _cadenas_ étoit une espèce de coffret d'or ou de

vermeil, où l'on mettoit le couteau, la cuillère, la fourchette,

etc., dont on se servoit à la table des rois et des princes.

(_Dict. de Trévoux._)

Elle vouloit avoir bien des connoissances et les entretenoit

soigneusement; aussi vouloit-elle qu'on lui rendît la pareille. Un

jour qu'elle avoit pris l'extrême-onction (car elle la prenoit assez

brusquement) et n'étoit pas trop malade, tout-à-coup elle appelle une

de ses femmes, et lui demande si madame la marquise de Rambouillet

avoit envoyé savoir de ses nouvelles durant sa maladie; regardez si

cela s'accorde avec l'extrême-onction.

A propos de cela, on m'a dit qu'un cavalier, je pense que c'est

Grillon[345], comme on lui vouloit donner l'extrême-onction, dit qu'il

n'en vouloit point; que c'étoit un sacrement de bourgeois.

[345] Ou _Crillon_.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 13 / 28 段