pensée en plusieurs lieux différens, et il vouloit qu'on le trouvât
bon: «car, disoit-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau
qui aura été sur ma cheminée?» Mais Racan lui disoit que ce portrait
n'étoit jamais qu'en un lieu à la fois, et que cette même pensée
demeuroit en même temps en diverses pièces[286].
[286] Omis par Racan.
On lui demanda une fois pourquoi il ne faisoit point d'élégies: «Parce
que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien
pourra bien marcher[287].»
[287] Omis par Racan.
Il s'opiniâtra fort long-temps à faire des sonnets irréguliers (dont
les deux quatrains ne sont pas de même rime). Colomby n'en voulut
jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux,
mais il s'en ennuya bientôt; et comme il disoit à Malherbe que ce
n'étoit pas un sonnet, si on n'observoit les règles du sonnet: «Eh
bien, lui dit Malherbe, si ce n'est pas un sonnet, c'est une
sonnette.» Enfin il les quitta, comme les autres, quand on ne l'en
pressa plus, et de tous ses disciples il n'y a eu que Maynard qui ait
continué à en faire.
Il avoit aversion pour les fictions poétiques, si ce n'étoit dans un
poème épique; et en lisant une élégie de Régnier à Henri IV, où il
feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, et se
plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il
demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, qu'il avoit
demeuré toujours en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'étoit
point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place.
Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé
depuis, où il y avoit, parlant de la vie d'un homme des champs,
Le labeur de ses bras rend sa maison prospère,
Racan lui répondit que Malherbe avoit bien dit
Oh! que nos fortunes prospères, etc.
Malherbe, qui étoit présent: «Eh bien, mordieu, si je fais un pet, en
voulez-vous faire un autre?»
Quand on lui montroit des vers où il y avoit des mots qui ne servoient
qu'à la mesure ou à la rime, il disoit que c'étoit une bride de
cheval attachée avec une aiguillette.
Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez mauvais
vers qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que
de les lui lire, que des considérations l'avoient obligé à les faire.
Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: «Avez-vous été
condamné à être pendu, ou à faire ces vers? car, à moins que de cela,
on ne vous le sauroit pardonner.»
Il se prenoit pour le maître de tous les autres, et avec raison.
Balzac, dont il faisoit grand cas, et de qui il disoit: «Ce jeune
homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en
France,» lui apporta le sonnet de Voiture pour _Uranie_, sur lequel on
a tant écrit depuis. Il s'étonna qu'un aventurier, ce sont ses propres
termes, qui n'avoit point été nourri sous sa discipline, qui n'avoit
point pris attache de lui, eût fait un si grand progrès dans un pays
dont il disoit qu'il avoit la clef[288].
[288] Omis par Racan.
Il ne vouloit point qu'on fît des vers en une langue étrangère, et
disoit que nous n'entendions point la finesse d'une langue qui ne nous
étoit point naturelle; et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui
faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace
revenoient au monde, ils donneroient le fouet à Bourbon[289] et à
Sirmond[290].
[289] Nicolas Bourbon, dit le Jeune, dont les OEuvres furent
recueillies en 1630, sous le titre de _Poematia_, et qui fut
appelé en 1637 à l'Académie françoise, quoiqu'il n'eût jamais
écrit d'une manière un peu supportable qu'en latin.
[290] Sirmond (Jean), également de l'Académie françoise, avoit
composé quelques pièces latines qui lui avoient donné du renom.
Elles furent rassemblées sous le titre de _Carminum libri duo,
quorum prior heroïcorum est, posterior elegiarum_, 1654, in-8º.
Quand il eut fait cette chanson qui commence:
Cette Anne si belle, etc.[291],
qui est une chanson pitoyable, Bautru la retourna ainsi:
Ce divin Malherbe,
Cet esprit parfait,
Donnez-lui de l'herbe:
N'a-t-il pas bien fait?
[291] Poésies de Malherbe. Edition Barbou, 1764, pag. 216.
Pour s'excuser, il disoit tantôt qu'on l'avoit trop pressé, tantôt que
c'étoit pour les empêcher de lui demander sans cesse des vers pour des
récits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder à
l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison à dire[292].
[292] Omis par Racan.
On a aussi retourné ces couplets où il y a à la reprise:
Cela se peut facilement,
et puis
Cela ne se peut nullement[293];
mais c'étoient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que
Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La parodie en est plaisante.
Elle est dans le _Cabinet satirique_. C'est Berthelot qui l'a
faite[294].
[293] Poésies de Malherbe; Barbou, pag. 94.
[294] Cette parodie, fort piquante en effet, se trouve aussi dans
le commentaire de Ménage sur Malherbe. Quand on l'aura lue, on
s'expliquera pourquoi nous ne l'avons pas rapportée ici. En voici
une stance: ce n'est pas la meilleure, mais c'est la seule que
nous puissions décemment citer:
Etre six ans à faire une ode,
Et faire des lois à sa mode,
Cela se peut facilement
Mais de nous charmer les oreilles
Par _sa merveille des merveilles_,
Cela ne se peut nullement.
«Malherbe, dit Ménage, pour réponse à ces vers, fit donner des
coups de bâton à Berthelot, par un gentilhomme de Caen, nommé la
Boulardière.»
Il avoit pour ses écoliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby[295]. Il
en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant
faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby
avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de génie pour la
poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit mieux des vers,
mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre
de poésie, voulant dire l'épigramme, auquel il n'étoit pas propre,
parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il
avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que
bien souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes
licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand poète. Il
disoit à Racan qu'il étoit hérétique en poésie. Il le blâmoit de rimer
indifféremment aux terminaisons en _ant_ et en _ent_, en _ance_ et en
_ence_. Il vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les
oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le composé, comme
_temps_ et _printemps_, _jour_ et _séjour_; il ne vouloit pas qu'on
rimât les mots qui avoient quelque connivence ou qui étoient opposés,
comme _montagne_ et _campagne_[296], _offense_ et _défense_, _père_ et
_mère_, _toi_ et _moi_; il ne vouloit pas non plus qu'on rimât les
mots dérivés d'un même mot, comme, _admettre_, _commettre_,
_promettre_, qui viennent tous de _mettre_; ni les noms propres les
uns avec les autres, comme _Thessalie_ et _Italie_, _Castille_ et
_Bastille_, _Alexandre_ et _Lisandre_; et sur la fin il étoit devenu
si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit même de la peine à souffrir
qu'on rimât les verbes en _er_ qui avoient tant soit peu de
convenance, comme, _abandonner_, _ordonner_, _pardonner_, et disoit
qu'ils venoient tous trois de _donner_. La raison qu'il en rendoit est
qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots éloignés,
qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers
n'avoient presque qu'une même signification. Il s'étudioit fort à
chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit
qu'elles lui faisoient trouver des pensées nouvelles, outre qu'il
disoit que cela sentoit un grand poète de tenter les rimes qui
n'avoient point encore été rimées. Il faut entendre cela
principalement pour les sonnets où il faut quatre rimes. Il ne vouloit
point qu'on rimât sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les
Parisiens n'en prononcent que l'_u_, comme s'il y avoit _bonhur_,
_malhur_, et de le rimer à _honneur_ il le trouvoit trop proche. Il
défendoit de rimer à _flame_, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit
avec deux _m_, _flamme_, et le faisoit long en le prononçant, de
sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec _épigramme_.
[295] Ces deux derniers ne sont pas grand'chose. (T.)
[296] Il l'a rimé lui-même. (T.)
Il reprenoit Racan de rimer _qu'ils ont eu_ avec _vertu_ ou _battu_,
parce, disoit-il, qu'on prononçoit à Paris les mots _eu_ en deux
syllabes.
Au commencement que Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme
nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au
troisième vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles
qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, où il y en a deux ou trois où
le sens va jusqu'au quatrième vers, et aussi en cette stance du psaume
_Domine, Deus noster_:
Sitôt que le besoin excite son désir,
Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir?
Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre
N'entretiennent-ils pas
Une secrète loi de se faire la guerre,
A qui de plus de mets fournira ses repas[297]?
[297] _Voyez_ dans les _Poésies de Malherbe_ la paraphrase du
psaume 8, pag. 60 de l'édition Barbou.
Il demeura presque toujours en cette espèce de négligence durant la
vie d'Henri IV, comme il se voit encore dans une des pièces qu'il fit
pour lui, lorsqu'il étoit amoureux de madame la Princesse.
Que n'êtes-vous lassées,
Mes tristes pensées, etc.[298].
[298] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 149.
Mais à une autre pièce qu'il fit pour ce prince amoureux, il a
observé de finir exactement le sens au troisième vers; c'est:
Que d'épines, Amour, etc.[299].
[299] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 143.
Le premier qui s'aperçut que cette observation étoit nécessaire aux
stances de six, ce fut Maynard, et c'est peut-être la raison pourquoi
Malherbe l'estimoit l'homme de France qui faisoit mieux les vers.
D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se
rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise
aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers; mais
quand Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix on en fît
encore un au septième vers, il s'y opposa, et ne l'a presque jamais
observé. Sa raison étoit que ces stances ne se chantent presque
jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit
point en trois reprises; c'est pourquoi il suffiroit d'en faire une au
quatrième vers.
Malherbe vouloit que les élégies eussent un sens parfait de quatre
vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se pouvoit; à quoi
jamais Racan ne s'est accordé.
Il ne vouloit pas que l'on nombrât en vers avec ces nombres vagues de
cent et de mille; comme _mille_, ou _cent tourments_, et disoit assez
plaisamment, quand il voyoit _cent_: «Peut-être n'y en avoit-il que
quatre-vingt-dix et neuf.» Mais il disoit qu'il y avoit de la grâce à
nombrer nécessairement comme en ce vers de Racan:
Vieilles forêts de trois siècles âgées.
C'est encore une des censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre, et
néanmoins il n'a osé le faire que depuis la mort de Malherbe.
A propos de nombres, quand quelqu'un disoit: «Il a les fièvres,» il
demandoit aussitôt: «Combien en a-t-il de fièvres[300]?»
[300] Omis par Racan.
Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre dans la
prose, et il disoit que de faire des périodes nombreuses, c'était
faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que la
traduction des Epîtres de Sénèque n'étoit point de lui, parce qu'il y
a quelque nombre dans les périodes.
On voit par une de ses lettres que c'étoit un amoureux un peu rude. Il
a avoué à madame de Rambouillet, qu'ayant eu soupçon que la vicomtesse
d'Auchy[301] (c'est _Caliste_ dans ses OEuvres) aimoit un autre
auteur, et l'ayant trouvée seule sur son lit, il lui prit les deux
mains d'une des siennes et de l'autre la souffleta jusqu'à la faire
crier au secours. Puis quand il vit que le monde venoit, il s'assit
comme si de rien étoit. Depuis il lui en demanda pardon[302].
[301] Son _Historiette_ suit immédiatement celle-ci.
[302] Ce fait très-curieux ne se trouve pas dans la _Vie_ donnée
par Racan.
Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces mémoires, dit que,
sur les vieux jours de Malherbe, s'entretenant avec lui du dessein
qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour
être le sujet de leurs vers, Malherbe nomma madame la marquise de
Rambouillet, et lui madame de Termes qui étoit alors veuve[303]. Il se
trouva que toutes deux avoient nom Catherine, l'une Catherine de
Vivonne, et l'autre Catherine Chabot. Le plaisir que prit Malherbe en
cette conversation lui fit venir l'envie d'en faire une églogue ou
entretien de bergers sous les noms de Mélibée pour lui et d'Arcan pour
Racan. Il lui en a récité plus de quarante vers. Cependant on n'en a
rien trouvé parmi ses papiers.
[303] Racan a aimé madame de Moret, sa parente, car on voit dans
ses vers qu'il parle de cet oeil qu'elle perdit ou qu'elle
feignit d'avoir perdu. Voyez l'_Historiette_ de madame de Moret.
(T.)
Le jour même qu'il fit le dessein de cette églogue, craignant que ce
nom d'Arthénice, s'il servoit pour deux personnes, ne fît de la
confusion dans cette pièce, il passa toute l'après-dînée avec Racan à
retourner ce nom-là. Ils ne trouvèrent que _Arthénice_, _Eracinthe_ et
_Carinthée_. Le premier fut jugé le plus beau; mais Racan s'en étant
servi dans la pastorale qu'il fit peu de temps après, Malherbe laissa
les deux autres et prit _Rodanthe_.
Madame de Rambouillet dit qu'elle n'a jamais ouï parler de
_Rodanthe_[304], mais qu'un jour Malherbe lui dit: «Ah! madame, si
vous étiez femme à faire faire des vers, j'ai trouvé le plus beau nom
du monde en tournant le vôtre.» Elle ajoute que quelque temps après il
lui dit qu'il étoit fort en colère contre Racan, qui lui avait volé
ce beau nom, et qu'il vouloit faire une pièce qui commenceroit ainsi:
Celle pour qui je fis le beau nom d'Arthénice,
afin qu'on sût que c'étoit lui qui l'avoit trouvé dans ses lettres.
Elle dit que dans cette petite élégie qui commence:
Et maintenant encore en cet âge penchant
Où mon peu de lumière est si près du couchant, etc.,
Malherbe vouloit parler d'elle, quand il dit:
«Cette jeune bergère à qui les Destinées
«Sembloient avoir donné mes dernières années, etc.»
[304] On lit dans les _OEuvres de Malherbe_ une chanson adressée
à la marquise de Rambouillet, sous le nom de _Rodanthe_, pag. 234
de l'édition déjà citée.
Elle m'a assuré que ce sont les seuls vers qu'il ait faits pour
elle[305].
[305] _Voyez_ le fragment pour madame la marquise de Rambouillet,
1624 ou 1625, dans les _Poésies de Malherbe_, pag. 254 de
l'édition Barbou. Tallemant paroît avoir cité de mémoire les vers
que madame de Rambouillet disoit avoir été faits pour elle; nous
croyons devoir les rétablir ici:
Celle belle bergère, à qui les Destinées
Sembloient avoir gardé mes dernières années,
Eut en perfection tous les rares trésors
Qui parent un esprit et font aimer un corps.
Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes;
Sitôt que je la vis, je lui rendis les armes,
Un objet si puissant ébranla ma raison.
Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison,
Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire
Tant que ma servitude espéra du salaire;
Mais comme j'aperçus l'infaillible danger
Où, si je poursuivois, je m'allois engager,
Le soin de mon salut m'ôta cette pensée;
J'eus honte de brûler pour une âme glacée,
Et sans me travailler à lui faire pitié,
Restreignis mon amour aux termes d'amitié.
Elle m'a conté que Malherbe ne l'ayant pas trouvée, s'étoit amusé un
jour à causer chez elle avec une fille, et qu'on tira par hasard un
coup de mousquet dont la balle passa entre lui et cette demoiselle. Le
lendemain il vint voir madame de Rambouillet, et comme elle lui
faisoit quelque civilité sur cet accident: «Je voudrois, lui dit-il,
avoir été tué de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu, et puis on
m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet
l'auroit fait faire[306].»
[306] Cette curieuse anecdote et les détails qui la précèdent
n'ont point été donnés par Racan.
M. Racan soutient pourtant que c'est pour elle qu'il fit cette
chanson:
Chère beauté, que mon âme ravie, etc.[307]
et cette autre ou Boisset mit un air:
Ils s'en vont ces rois de ma vie,
Ces yeux, ces beaux yeux[308], etc.
[307] Cette chanson paroît avoir été adressée à la marquise de
Rambouillet sous le nom de _Rodanthe_. On est d'autant plus porté
à le croire que l'on y retrouve les mêmes images sur la froideur
de sa maîtresse, que dans les fragments cités plus haut.
Voici la seconde stance:
En tous climats, voire au fond de la Thrace,
Après les neiges et les glaçons,
Le beau temps reprend sa place,
Et les étés mûrissent les moissons;
Chaque saison y fait son cours;
En vous seule on trouve qu'il gèle toujours.
[308] _Poésies de Malherbe_, pag. 101. Ces vers sont indiqués
dans toutes les éditions de Malherbe comme étant adressés à la
vicomtesse d'Auchy. (Voyez l'_Historiette_ de cette dame à la
suite de l'article sur Malherbe.)
Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que Malherbe, changea son
amour poétique en un véritable et légitime amour. C'est ce qui donna
lieu à Malherbe de lui écrire une lettre où il y avoit des vers qui
sont ceux où il est parlé de madame de Rambouillet, pour le divertir
de cette passion; parce qu'il avoit appris que madame de Termes se
laissoit cajoler par le président Vignier, qu'elle a épousé
depuis[309]. Et quand il sut que Racan étoit décidé de se marier en
son pays du Maine, il le manda aussitôt à madame de Termes par une
lettre qui est imprimée.
[309] Catherine Chabot, fille de Jacques, marquis de Mirebeau,
veuve de César-Auguste de Saint-Lari, baron de Termes, se remaria
à Claude Vignier, président au parlement de Metz; elle mourut en
1662.
Environ en ce temps là son fils fut assassiné à Aix, où il étoit
conseiller. Malherbe ne vouloit pas qu'il le fût: cela lui sembloit
indigné de lui. Il ne s'y résolut qu'après qu'on lui eut représenté
que M. de Foix, nommé à l'archevêché de Toulouse, étoit bien
conseiller au parlement de Paris, lui qui étoit allié de toutes les
maisons souveraines de l'Europe. Voici comme ce pauvre garçon fut tué.
Deux hommes d'Aix ayant querelle prirent la campagne; leurs amis
coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie;
chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit
insolent, les autres ne le purent souffrir, ils se jetèrent dessus et
le tuèrent. Celui qu'on en accusoit s'appeloit Piles. Il n'étoit pas
seul sur Malherbe, les autres l'aidèrent à le dépêcher[310]. Or on
soupçonnoit celui pour qui Piles[311] étoit, d'être de race de Juifs;
c'est ce que veut dire Malherbe en un sonnet qu'il fit sur la mort de
son fils. Ce sonnet n'est pas imprimé.
[310] On n'a vu ce fait rapporté nulle part ainsi et avec autant
de détails. Ceux des contemporains qui ont parlé de la mort
tragique du fils de Malherbe se sont tous accordés à dire qu'il
avoit été tué en duel.
[311] Piles est Fortia, et les Fortia passent pour être venus des
Juifs. (T.)
Une satire virulente de Philippe Desportes contre François de
Fortia, trésorier des parties casuelles, et des épigrammes de Jean
de Baïf, où Fortia n'étoit pas plus ménagé, auront sans doute
donné lieu au bruit alors répandu que la famille de Fortia étoit
juive d'origine. Ces pièces existent encore dans un manuscrit de
la Bibliothèque du Roi, nº 7652, t. 3, p. 3, et 2220 du fonds
Colbert. On ne peut les attribuer qu'à l'esprit de vengeance;
François de Fortia ne s'étant sans doute pas montré fort empressé
d'acquitter des assignations sur le trésor que Charles IX avoit
accordées aux deux poètes trop libéralement et sans consulter
l'état de ses finances. Des quatre frères de François, l'aîné,
Jean de Fortia, avoit embrassé l'état ecclésiastique, et étoit
aussi prêtre de la métropole de Tours; Pierre, le plus jeune,
étoit abbé de Saint-Acheul, et mourut en 1580, comme on le voit
dans le _Gallia Christiana_, t. 10, pag. 1328. D'ailleurs, dès la
fin du seizième siècle, toutes les branches de cette maison firent
sans difficulté leurs preuves pour être admises dans l'ordre de
Malte, où l'on exigeoit quatre degrés de noblesse dans chacune des
lignes paternelles et maternelles. M. le comte de Fortia de Piles,
membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, auquel la
littérature et l'histoire doivent d'importantes publications, est
aujourd'hui le dernier rejeton de cette famille noble et ancienne.
On lui parla d'accommodement, et un conseiller de Provence, son ami
particulier, lui porta paroles de six mille écus; il en rejeta la
proposition. Depuis, ses amis lui firent considérer que la vengeance
qu'il désiroit étoit apparemment impossible, à cause du crédit de sa
partie, et qu'il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on
lui présentait. «Hé bien! dit-il, je suivrai votre conseil, je
prendrai de l'argent, puisqu'on m'y force, mais je proteste que je
n'en garderai pas un teston pour moi, j'emploierai le tout à faire
bâtir un mausolée à mon fils.» Il usa du mot de _mausolée_, au lieu
de celui de _tombeau_, et fit le poète partout.
Depuis, ce traité n'ayant pas réussi, il alla exprès au siége de La
Rochelle en demander justice au Roi, dont n'ayant pas eu toute la
satisfaction qu'il espéroit, il disoit tout haut à Nesle, dans la cour
du logis où le Roi logeoit, qu'il vouloit demander le combat contre M.
de Piles. Des capitaines aux gardes et autres gens qui étoient là
sourioient de le voir à cet âge-là parler d'aller sur le pré, et
Racan, qui y étoit, et qui commandoit la compagnie des gendarmes du
maréchal d'Effiat, comme son ami, le voulut tirer à part pour lui dire
qu'on se moquoit de lui, et qu'il étoit ridicule à l'âge de
soixante-treize ans de se vouloir battre contre un homme de
vingt-cinq; mais Malherbe, l'interrompant brusquement, lui dit: «C'est
pour cela que je le fais. Je hasarde un sol contre une pistole.»
Le bon homme gagna à ce voyage la maladie dont il mourut à son retour
à Paris, un peu devant la prise de La Rochelle[312].
[312] Malherbe mourut en 1628, à l'âge de soixante-treize ans.
Il n'étoit pas autrement persuadé de l'autre vie, et disoit, quand on
lui parloit de l'enfer et du paradis: »J'ai vécu comme les autres, je
veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres.»
On eut bien de la peine à le résoudre à se confesser; il disoit pour
ses raisons qu'il n'avoit accoutumé de se confesser qu'à Pâques. Il
observoit pourtant assez régulièrement les commandements de l'Eglise,
et ne mangea de la viande ce samedi d'après la Chandeleur[313] que
par mégarde; même il demandoit d'ordinaire permission d'en manger
quand il en avoit besoin, et alloit à la messe toutes les fêtes et les
dimanches. Il parloit toujours de Dieu et des choses saintes avec
respect, et un de ses amis lui fit un jour avouer, en présence de
Racan, qu'il avoit une fois fait voeu, durant la maladie de sa femme,
d'aller, si elle en revenoit, d'Aix à la Sainte-Baume à pied et tête
nue. Néanmoins il lui échappoit quelquefois de dire que la religion du
prince étoit la religion des honnêtes gens.
[313] Voir précédemment, pag. 171.
Yvrande acheva de le résoudre à se confesser et à communier, en lui
disant: «Vous avez toujours fait profession de vivre comme les
autres.--Que veut dire cela? lui dit Malherbe.--C'est, lui répondit
Yvrande, que quand les autres meurent ils se confessent communément,
et reçoivent les autres sacrements de l'Eglise.» Malherbe avoua qu'il
avoit raison, et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois
qui l'assista jusqu'à la mort[314].
[314] On raconte différemment ce qui se passa à sa mort.