Une autre fois il lui disoit: «Vous faites bien le galant; lisez-vous

encore à livre ouvert?» C'étoit sa façon de parler pour dire: Être

toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui.

«Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché-pairie.»

Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays

d'_Adiousias_ (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux de

deçà qu'il appeloit du pays de _Dieu vous conduise_, pour savoir s'il

falloit dire une _cueiller_ ou une _cueillère_. Le Roi et M. de

Bellegarde, tous deux du pays d'_Adiousias_, étoient pour cueillère,

et disoient que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison

féminine. Le pays de _Dieu vous conduise_ alléguoit, outre l'usage,

que cela n'étoit pas sans exemple, et que _perdrix_, _met_[255], _mer_

et autres étoient féminins et avoient pourtant une terminaison

masculine. Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il étoit. Malherbe

le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme il avoit accoutumé;

et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit à peu près

ce qu'on dit autrefois à un empereur romain: «Quelque absolu que vous

soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir, ni établir un mot, si l'usage

ne l'autorise.»

[255] C'est un mot de province pour _huche_. (T.)--La plupart de

nos paysans se servent encore de ce mot.

A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel

étoit le meilleur de _dépensé_ ou de _dépendu_. Il répondit

sur-le-champ que _dépensé_ étoit plus françois, mais que _pendu_,

_dépendu_, _répendu_, et tous les composés de ce vilain mot, étoient

plus propres pour les Gascons.

Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de

cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui

envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il

ne pouvoit se revancher de la bonté de la Reine qu'en priant Dieu que

le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa

mère[256]. Il délibéra long-temps s'il devoit en prendre le deuil, et

disoit: «Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil

orphelin que je ferois!» Enfin pourtant il s'habilla de deuil.

[256] Racan a omis tout ce qui termine cet alinéa.

Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude,

lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville[257], qui

étoit alors présente, comme dame d'honneur de la Reine-mère, et,

après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avoit résisté aux

poursuites amoureuses du feu roi Henri le Grand, il conclut son

panégyrique par ces mots en la lui montrant: «Voilà, monsieur, ce qu'a

fait la vertu.» Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de

Lesdiguières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit: «Voilà,

monsieur, ce qu'a fait le vice[258].»

[257] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. Madame de

Guercheville y est désignée sous le nom de _Scilinde_. La maison

de La Roche-Guyon, une des bonnes de France, étoit tombée en

quenouille. L'héritière, au lieu de se donner à quelqu'un des

grands seigneurs qui la recherchoient, se donna à un gentilhomme

de son voisinage, nommé M. de Silly, qui prit le nom de La

Roche-Guyon. Le fils de cet homme-là épousa une fille de la

maison de Pons. C'est cette madame de Guercheville. Elle demeura

veuve fort jeune avec un seul fils, qui étoit le feu comte de La

Roche-Guyon. Henri IV étant à Mantes, qui est près de ce lieu,

fit bien des galanteries à madame de La Roche-Guyon, qui étoit

une belle et honnête personne. Il y trouva beaucoup de vertu, et

pour marque d'estime, il la fit dame d'honneur de la feue

Reine-mère, en lui disant: «Puisque vous avez été dame d'honneur,

vous le serez.» Entre deux, cette dame avoit épousé M. de

Liancourt, premier écuyer de la petite écurie, et par pruderie

elle se fit appeler madame de Guercheville, à cause qu'on

appeloit alors madame de Beaufort madame de Liancourt. Le comte

de La Roche-Guyon mort sans enfants, M. de Liancourt, en donnant

le surplus en argent, eut la terre de La Roche-Guyon pour les

conventions matrimoniales de sa mère.(T.)--L'abbé de Choisy

rapporte dans ses Mémoires le fait relatif à Henri IV, que

Tallemant s'est contenté d'indiquer ici. (_Voyez_ les _Mémoires

de Choisy_, tom. 63, pag. 515 de la deuxième série de la

Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.)

[258] Voir précédemment l'_historiette_ du connétable, où sa

femme joue un très-grand rôle.

Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix

sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de

gages; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisoit une remontrance

en ces termes: «Mon ami, quand on offense son maître, on offense

Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon,

jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de

votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour

l'expiation de vos péchés.»

Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme

Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes

les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à

Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se

vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne,

plus elle étoit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive

pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis[259].

[259] Racan fait ajouter à Malherbe: «Tel qui pense être issu de

ces grands héros est peut être venu d'un valet-de-chambre ou d'un

violon.»

Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit

souvent à Racan: «Voyez-vous, mon cher monsieur, si nos vers vivent

après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on

dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que

nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un

exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à

nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre

fortune.»

Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en général, et il

disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel: «Ne voilà-t-il

pas un beau début? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils

s'entretuent déjà; après cela, que pouvoit espérer Dieu des hommes

pour se donner tant de peine à les conserver?»

Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand

cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la

volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour

un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoit de récompense

que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les

affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui

excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit

une sottise de faire le métier de rimeur pour en espérer autre

récompense que son divertissement; et qu'un bon poète n'étoit pas plus

utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles.

Pendant la prison de M. le Prince[260], le lendemain que madame la

Princesse, sa femme, fut accouchée de deux enfants morts pour avoir

été incommodée de la fumée qu'il faisoit dans sa chambre au bois de

Vincennes, il trouva un conseiller de province de ses amis en une

grande tristesse chez M. le garde-des-sceaux Du Vair. «Qu'avez-vous?

lui dit-il.--Les gens de bien, lui dit cet homme, pourroient-ils avoir

de la joie après qu'on vient de perdre deux princes du sang»? Malherbe

lui repartit: «Monsieur, monsieur, cela ne doit point vous affliger:

ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de

maître.»

[260] Henri de Bourbon, père du grand Condé.

Allant dîner chez un homme qui l'en avoit prié, il trouva à la porte

de cet homme un valet qui avoit des gants dans ses mains; il étoit

onze heures. «Qui êtes-vous, mon ami? lui dit-il.--Je suis le

cuisinier, monsieur.--Vertu Dieu! reprit-il en se retirant bien vite,

que je ne dîne pas chez un homme dont le cuisinier, à onze heures, a

des gants dans ses mains[261].»

[261] Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan.

Etant allé avec feu Du Moustier et Racan aux Chartreux pour voir un

certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler

qu'ils n'eussent dit chacun un _Pater_; après le Père vint et s'excusa

de ne pouvoir les entretenir. «Faites-moi donc rendre mon _Pater_,»

dit Malherbe[262].

[262] Omis par Racan.

Racan le trouva une fois qui comptoit cinquante sols. Il mettoit dix,

dix et cinq, et après dix, dix et cinq. «Pourquoi cela? dit

Racan.--C'est, répondit-il, que j'avois dans ma tête cette stance, où

il y a deux grands vers et un demi-vers, puis deux grands vers et un

demi-vers.»

Que d'épines, Amour, etc.[263]!

[263] Omis par Racan. Voici la première stance de cette pièce:

Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses!

Que d'une aveugle erreur, tu laisses toutes choses

A la merci du sort?

Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire,

Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire

Sans désirer la mort?

(_Poésies de Malherbe_, édition Barbou, pag. 143.)

Une fois il ôta les chenets du feu. C'étoient des chenets qui

représentoient de gros satyres barbus; «Mon Dieu, dit-il, ces gros

B.... se chauffent tout à leur aise, tandis que je meurs de

froid[264].»

[264] Omis par Racan.

Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au

collége. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, à quoi

ce garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un

gros quart-d'heure, Malherbe lui dit: «Mon neveu, croyez-moi, soyez

vaillant, vous ne valez rien à autre chose.»

Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants; Malherbe

l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants,

pourvu qu'ils fussent gens de bien. «Je ne suis point de cet avis,

répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur

qu'avec trente capucins.»

Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de

Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe: «Hé quoi, madame, a-t-on

encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la

France du maréchal d'Ancre?»

Une année que la Chandeleur avoit été un vendredi, Malherbe faisoit

une grillade le lendemain, entre sept et huit heures, d'un reste de

gigot de mouton qu'il avoit gardé du jeudi. Racan entre et lui dit:

«Quoi! monsieur, vous mangez de la viande, et Notre-Dame n'est plus en

couche.--Vous vous moquez, dit Malherbe, les dames ne se lèvent pas si

matin[265].»

[265] Omis par Racan.

Il alloit fort souvent chez madame des Loges[266]. Un jour, ayant

trouvé sur sa table le gros livre de M. Dumoulin contre le cardinal

du Perron[267], et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule lecture du

titre, il demanda une plume et du papier, et écrivit ces vers:

Quoique l'auteur de ce gros livre

Semble n'avoir rien ignoré,

Le meilleur est toujours de suivre

Le prône de notre curé.

Toutes ces doctrines nouvelles

Ne plaisent qu'aux folles cervelles;

Pour moi, comme une humble brebis,

Sous la houlette je me range;

Il n'est permis d'aimer le change

Qu'en fait de femmes et d'habits.

[266] Marie Bruneau, dame des Loges; c'étoit une femme

très-renommée pour son esprit chez laquelle les gens de lettres

se réunissoient souvent.

[267] _Le Bouclier de la Foi._

Madame des Loges ayant lu ces vers, piquée d'honneur et de zèle, prit

la même plume, et de l'autre côté écrivit ces autres vers:

C'est vous dont l'audace nouvelle

A rejeté l'antiquité,

Et Dumoulin ne vous rappelle

Qu'à ce que vous avez quitté.

Vous aimez mieux croire à la mode:

C'est bien la foi la plus commode

Pour ceux que le monde a charmés.

Les femmes y sont vos idoles;

Mais à grand tort vous les aimez,

Vous qui n'avez que des paroles[268].

[268] Tallemant ne tenoit pas cette anecdote de Racan. C'est

Balzac qui le premier l'a rapportée ainsi: elle est inexacte.

Ménage, dans ses _Observations_ sur Malherbe, l'a rectifiée

d'après le récit même de Racan, qui y jouoit un rôle: «J'ai su de

M. Racan, dit-il, que c'est lui qui avoit fait ces vers que M. de

Balzac attribue à Malherbe, et que Gombaud avoit fait ceux que M.

de Balzac donne à madame des Loges. Madame des Loges, qui étoit

de la religion réformée, avoit prêté à M. de Racan le livre de

Dumoulin le ministre, intitulé _le Bouclier de la Foi_, et

l'avoit obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur

ce livre cette épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs

endroits. L'ayant communiquée à Malherbe, qui l'étoit venu

visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le

livre de Dumoulin, qu'il renvoya en même temps à madame des Loges

de la part de M. de Racan. Madame des Loges, voyant ces vers

écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils étoient de Malherbe;

et comme elle étoit extraordinairement zélée pour sa religion,

elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria

Gombauld, qui étoit de la même religion et qui avoit le même

zèle, d'y répondre. Gombauld, je le sais de lui-même, qui

croyoit, comme madame des Loges, que Malherbe étoit l'auteur de

ces vers, y répondit par l'épigramme que M. de Balzac attribue à

madame des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour une femme

qui parle à un homme.» (Les _OEuvres de François de Malherbe_,

1723, tom. 2, pag. 387.)

Il ne traita guère mieux M. de Méziriac que Desportes. Car un jour que

cet honnête homme lui apporta une traduction qu'il avoit faite de

l'arithmétique de Diophante, auteur grec, avec des commentaires[269],

quelques-uns de leurs amis communs se mirent à louer ce travail, en

présence de l'auteur, et à dire qu'il seroit fort utile au public.

Malherbe leur demanda seulement s'il feroit diminuer le pain et le

vin. Il appeloit M. de Méziriac, _M. de Miseriac_. Il en répondit

presqu'autant à un gentilhomme huguenot, et lui dit, pour toute

réplique à la controverse qu'il avoit débitée: «Dites-moi, monsieur,

boit-on de meilleur vin à La Rochelle et mange-t-on de meilleur blé

qu'à Paris?»

[269] _Diophanti Alexandrini arithmeticorum libri sex, et de

numeris multangulis liber unus, græcis et latinis commentariis

illustratus._ Paris, 1621, in-fol.

Un président de Provence avoit mis une méchante devise sur sa

cheminée, et croyant avoir fait merveilles, il dit à Malherbe: «Que

vous en semble?--Il ne falloit, répondit Malherbe, que la mettre un

peu plus bas[270].»

[270] Dans le feu. (T.)--Cette anecdote ne se trouve pas dans

Racan.

Quand il soupoit de jour, il faisoit fermer les fenêtres et allumer de

la chandelle, autrement, disoit-il, c'étoit dîner deux fois[271].

[271] Également omis par Racan.

Quelqu'un lui dit que M. Gaumin avoit trouvé le secret d'entendre la

langue punique et qu'il y avoit fait le _Pater noster_: «Je m'en vais

tout à cette heure vous en faire le _Credo_.» Et à l'instant il

prononça une douzaine de mots barbares, et ajouta: «Je vous soutiens

que voilà le _Credo_ en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire

le contraire?»

Il avoit un frère aîné avec lequel il a toujours été en procès; et

comme quelqu'un lui disoit: «Des procès entre des personnes si

proches! Jésus, que cela est de mauvais exemple!--Et avec qui

voulez-vous donc que j'en aie? avec les Turcs et les Moscovites? je

n'ai rien à partager avec eux[272].»

[272] _Avec qui voulez-vous donc que j'en aie?_ Ce mot d'un si

bon comique ne se trouve pas dans Racan, dont le récit est

presque continuellement pâle et froid.

On lui disoit qu'il n'avoit pas suivi dans un psaume le sens de David:

«Je crois bien, dit-il, suis-je le valet de David? J'ai bien fait

parler le bon homme autrement qu'il n'avoit fait[273].»

[273] Omis par Racan.

Un jour il dit des vers à Racan; et après il lui en demanda son avis.

Racan s'en excusa, lui disant: «Je ne les ai pas bien entendus, vous

en avez mangé la moitié.» Cela le piqua; il répondit en colère:

«Mordieu, si vous me fâchez, je les mangerai tout entiers. Ils sont à

moi, puisque je les ai faits; j'en puis faire ce qu'il me plaira.»

Il se mettoit en colère contre les gueux qui lui disoient: «Mon noble

gentilhomme,» et disoit en grondant: «Si je suis gentilhomme, je suis

noble.»

Il n'étoit pas toujours si fâcheux, et il a dit de lui-même qu'il

étoit de Balbut en _Balbutie_[274]. C'était le plus mauvais récitateur

du monde. Il gâtoit ses beaux vers en les prononçant. Outre qu'on ne

l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de

l'obscurité de sa voix, avec cela il crachoit au moins six fois en

disant une stance de quatre vers. C'est pourquoi le cavalier Marini

disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poète plus

sec. A cause de sa _crachotterie_, il se mettoit toujours auprès de la

cheminée.

[274] Ce mot n'est pas non plus rapporté dans Racan. La suite de

cet alinéa y manque aussi; mais Balzac a donné également les

détails qu'il renferme.

Il disoit à M. Chapelain, qui lui demandoit conseil sur la manière

d'écrire qu'il falloit suivre: «Lisez les livres imprimés, et ne dites

rien de ce qu'ils disent[275].»

[275] Cet alinéa et le suivant ne se trouvent pas dans la _Vie_

par Racan.

Ce même M. Chapelain le trouva un jour sur un lit de repos qui

chantoit:

D'où venez-vous, Jeanne?

Jeanne, d'où venez-vous?

et ne se leva point qu'il n'eût achevé. «J'aimerois mieux, lui

dit-il, avoir fait cela que toutes les oeuvres de Ronsard.» Racan dit

qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la fin:

Que me donnerez-vous?

Je ferai l'endormie.

Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en colloit les

raisons à la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande[276], et autres de

ses amis, le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il

approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. «Pas plus que le reste,»

dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de

lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient

qu'il avoit trouvé bon tout ce qu'il n'avoit point rayé. «Vous avez

raison,» lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le

reste.

[276] Yvrande étoit un de ses disciples, gentilhomme breton, page

de la grande écurie. (T.)

Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, où il

n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il étoit fort

visité de ceux qui aimoient les belles-lettres, quand les chaises

étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par dedans, et si

quelqu'un heurtoit, il lui crioit: «Attendez, il n'y a plus de

chaises,» disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les

laisser debout.

Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v....., comme un autre se

vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment

le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui

guérissoit de cette maladie dans une chaire; sans doute c'étoit avec

des parfums. Par son crédit, il se fit céder cette chaire par un autre

qui l'avoit déjà retenue, et il écrivoit qu'il avoit gagné une chaire

à Nantes où il n'y avoit pourtant point d'université. On l'appeloit

chez M. de Bellegarde _le Père Luxure_[277].

[277] Omis par Racan.

Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en

conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit

faites[278].

[278] Cet alinéa et le suivant renferment également des détails

que Racan ne donne pas.

Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants.

Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre!

Dans ses _Heures_ il avoit effacé des Litanies tous les noms des

saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: «_Omnes

sancti et sanctæ, Deum orate pro nobis._»

Un soir, qu'il se retiroit après souper, de chez M. de Bellegarde avec

son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul,

homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit

entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court

en lui disant: «Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brûler pour

cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un

_carolus_.»

Le feu archevêque de Rouen[279] l'avoit prié à dîner pour le mener

après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui.

Aussitôt que Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et

comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: «Hé! je

vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.»

[279] François de Harlay, auquel, en 1651, succéda son neveu,

François Harlay de Champvallon, depuis archevêque de Paris.

Un jour, entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux

hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au

diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que

dire: «Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a

l'un ou l'autre à toi.»

Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il

leur répondoit «qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit

auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût

mieux aimé que M. de Luynes ou M. le surintendant lui eût fait cette

promesse.»

Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se

garnir de chemisettes, il étendit encore sur sa fenêtre trois ou

quatre aunes de frise verte, en disant: «Je pense qu'il est avis à ce

froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai

bien que si.»

En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous

noirs, que pour n'en mettre pas plus à une jambe qu'à l'autre, à

mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une écuelle.

Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun

de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit, et

le lendemain il dit à Racan: «J'en ai dans l'_L_,» pour dire qu'il

avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à

celle-là. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant

chemises que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la

panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les

deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoit fait le

froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient

le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point

souffrir le froid.

Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la

bouche qu'il a mis dans l'Épître liminaire de Tite-Live, adressée à M.

de Luynes[280], qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un

vaisseau où l'on n'est que simple passager.

[280] Épître dédicatoire de la Traduction du trente-troisième

livre de Tite-Live.

M. Morand, Trésorier de l'épargne, qui étoit de Caen, promit à

Malherbe et à un gentilhomme de ses amis, qui étoit aussi de Caen, de

leur faire toucher à chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi,

et en cela il leur faisoit une grande grâce. Il les convia même à

dîner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son

carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller à cheval. Après dîner, on

leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision à Malherbe

d'acheter un coffre-fort. «Et pourquoi? dit l'autre.--Pour serrer mon

argent.--Et il coûtera la moitié de votre argent.--N'importe, dit-il,

deux cents livres sont autant à moi que mille à un autre.» Et il

fallut lui aller acheter un coffre-fort[281].

[281] Omis par Racan.

Patrix[282] le trouva une fois à table: «Monsieur, lui dit-il, j'ai

toujours eu de quoi dîner, mais jamais de quoi rien laisser au

plat[283].»

[282] Patrix est gentilhomme; il est de Caen, mais originaire de

Languedoc. (T.)

[283] Omis par Racan.

Il donna pourtant un jour à dîner à six de ses amis. Tout le festin ne

fut que de sept chapons bouillis, à chacun le sien, disant qu'il les

aimoit tous également, et ne vouloit être obligé de servir à l'un la

cuisse et à l'autre l'aile[284].

[284] Omis par Racan.

Pour aborder M. de La Vieuville, surintendant des finances, et lui

rendre grâces de quelque chose, il s'avisa d'une belle précaution. Dès

qu'on disoit à cet homme: _Monsieur, je vous_... il croyoit qu'on

alloit ajouter _demande_, et il ne vouloit plus écouter. Malherbe y

alla, et lui dit: «Monsieur, remercier je vous viens[285].»

[285] Omis par Racan.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 11 / 28 段