Cette femme n'a jamais été très-raisonnable; elle se prenoit fort pour

une autre. Elle vit un jour dans un almanach: _Mort d'un grand._

«Hélas! dit-elle, Dieu sauve mon père!» Une fois, en voulant passer

sur je ne sais quelle palissade, elle se fourra un pieu où vous savez.

Ce pieu n'adressa pas pourtant si bien qu'elle n'en fût blessée. Elle

vouloit, par une ridicule pruderie, que son mari la pansât, afin que

le chirurgien ne vît rien; il s'en moqua, et lui dit qu'elle allât se

faire panser. Elle fit de si terribles lamentations sur la mort d'une

fille bossue qui lui mourut, qu'on eût dit qu'elle avoit tout perdu;

cependant elle avoit encore alors deux garçons et deux filles. Son

mari mourut avant ses fils; c'étoit un homme assez _fichu_. Elle

portoit son portrait couvert d'un crêpe noir dans son sein. Par ses

grimaces elle s'étoit acquis la réputation d'une sainte. Une dame de

Bretagne, dont j'ai oublié le nom, avoit fait mettre le portrait de

son second mari au dos du premier dans une même boîte, et pleuroit

encore tous les jours le défunt. Feu madame de La Case ôta de la

chambre le portrait de son premier mari, M. de Courtaumer, quand elle

se remaria avec La Case, frère de mademoiselle de Pons. Sa fille lui

dit: «Hé! maman, hé! maman, que je le baise encore avant que vous

l'ôtiez.» Elle disoit pour ses raisons que La Case étoit parent du

Roi. Il étoit de la maison de Pons.

Le bon homme avoit voulu épouser auparavant la veuve d'un M. de La

Forest, de Normandie, homme de qualités. Cette femme étoit de

Montgommery, mais un peu trop galante pour un vieux Rodrigue. On en

parla pourtant sérieusement, et pendant qu'on travailloit à l'affaire,

madame couchoit toutes les nuits avec le petit Clinchamp de chez

Monsieur. Enfin M. de Montlouet d'Angenne, comme voisin et ami de M.

le marquis de La Force, lui en donna avis, et le bon homme fut

détrompé par ce moyen.

Après il pensa à une femme de trente-deux ans, veuve du fils de M.

d'Arambure, le borgne, qui avoit commandé les chevau-légers de la

garde d'Henri IV. Cette femme étoit riche; et parce qu'elle n'étoit

fille que d'un trésorier de Navarre[231], il vouloit qu'elle lui

donnât par contrat de mariage quarante mille écus; mais quoiqu'elle

fût fort ambitieuse, elle eut assez de coeur pour ne pouvoir se

résoudre à accepter un mari de quatre-vingts ans.

[231] M. Tallemant, père du maître des requêtes. (T.)

En second veuvage, il devint amoureux de la comtesse d'Adington[232],

veuve depuis un an, aujourd'hui la comtesse de La Suze, dont nous

aurons bien des choses à dire en un autre endroit. En ce dessein il en

parle lui-même à la mère, madame de Châtillon, car le maréchal étoit

mort. Cette dame lui remontra qu'il n'y avoit nulle proportion dans

l'âge, et que cette, jeune veuve pourroit être l'arrière-petite-fille

de celui qui la vouloit épouser. Se voyant désespéré d'avoir la fille,

il s'adressa à la mère; elle le remercie et lui dit qu'elle avoit juré

de ne se remarier jamais. Le bon homme en eut une telle affliction

que sur l'heure il en tomba en défaillance et s'en retourna très-mal

satisfait.

[232] Henriette de Coligny, petite-fille de l'amiral, avoit

épousé en 1643 Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve

après quelques années de mariage, elle contracta une nouvelle

alliance avec le comte de La Suze. On a d'elle des poésies assez

remarquables qui ont été publiées dans un Recueil qui en contient

beaucoup de Pélisson, de mademoiselle de Scudéri et de bien

d'autres.

Il avoit quatre-vingt-neuf ans quand il pressa plus que jamais ses

enfants de le laisser remarier, alléguant que ne pouvant plus courir

le cerf (il l'a couru, jusqu'à quatre-vingt-six ans) et n'ayant plus

d'emploi (car il en eût pris encore volontiers), il lui étoit

impossible de demeurer seul à la campagne; qu'à la cour il avoit des

sujets de fâcherie (l'année auparavant il avoit été trois heures au

soleil sur ses pieds à Fontainebleau, en attendant le cardinal

Mazarin, et se tint un gros quart-d'heure découvert quand il passa).

Il disoit que Dieu n'y seroit point offensé, et que ses enfants n'en

seroient pas plus pauvres. Enfin il raisonnoit assez pour faire une

seconde sottise, et nos ministres[233], qui sont de fort pauvres gens,

disoient qu'il falloit mieux le laisser marier que le laisser brûler.

Ma foi, je pense que c'étoient de grandes ardeurs que les siennes! Ces

vieux fous-là sont ravis du passage de saint Paul, et de pouvoir dire:

_Dieu n'y est point offensé_, comme si le scandale n'offensoit point

Dieu. Hé! n'est-ce point une chose ridicule qu'un homme ne se puisse

contenir à cet âge-là? Pour moi, cela me scandalise, et cela est de

mauvais exemple. Plusieurs vieilles femmes catholiques lui ont voulu

donner de l'argent pour l'épouser, afin d'avoir le tabouret. A la

vérité, c'étoient toutes femmes de la ville, qui, pour l'ordinaire,

ont toutes plus d'ambition que les autres. Mais il n'y voulut jamais

entendre. Il y en a qui ont cru qu'il ne disoit tout cela que pour

obliger ses enfants à lui en offrir vite une Huguenotte. Enfin on lui

proposa la veuve d'un gentilhomme hollandais, nommé Langherac, qui

avoit été ambassadeur en France. Cette femme étoit pourtant Françoise

et soeur du marquis de Gallerande, de la maison de Clermont d'Amboise.

Mais le propre jour qu'il signa les articles, il alla trouver

auparavant madame la maréchale de Châtillon pour lui offrir, mais en

vain, la préférence. Cette madame de Langherac étoit hors d'âge

d'avoir des enfants. On admiroit sa destinée pour le tabouret. Elle

l'avait eu comme étrangère en son pays, et maintenant elle le recouvre

en épousant un homme de quatre-vingt-dix ans, qui est un âge où l'on

songe rarement à se remarier. Il faut aussi admirer la destinée du bon

homme à être cocu au moins une fois en sa vie. Il l'écrivit à madame

de La Forest, mais il y a toutes les apparences du monde que Cumont,

le conseiller, homme d'esprit, qui de tous temps étoit le galant de

madame de Langherac n'aura pas perdu une si belle occasion de coucher

avec une duchesse. C'est ce même M. de Cumont qui étoit si avare qu'il

est mort dans son pourpoint, faute d'une chemisette.

[233] Les ministres protestants de Charenton. Tallemant étoit de

la religion réformée.

On dit que le bon homme, le jour de ses noces, fit demeurer ses gens

dans sa chambre, pour être témoins comme il avoit consommé le mariage.

On ajoute qu'il les fit aussi appeler le lendemain matin. Cette

troisième femme ne dura guère plus d'un an. De regret, le maréchal

quitta La Force, et se retira à une autre maison qu'on appelle

Mucidan, pour y faire le _beau ténébreux_[234].

[234] Allusion à _Dom Quichotte de la Manche_.

Le bon homme, depuis la mort de sa femme, se laissa gouverner par

Castelnau, son second fils; et parce que le marquis n'a qu'une fille,

aujourd'hui madame de Turenne, il fit tous les avantages à ce second

fils et aux siens, et ses belles dispositions ont mis bien des procès

dans la famille, que le marquis, depuis la mort de son père, a tous

gagnés.

Le bon homme, à quatre-vingt-douze ans, eût bien voulu se remarier

pour la quatrième fois, mais le bruit couroit, disoit-on, qu'il devoit

avoir encore deux femmes, et personne ne vouloit être la première.

Cela me fait souvenir d'une madame de Pibrac, à qui le parlement de

Paris fit défense de se remarier pour la septième fois, et elle avoit

été veuve dix-neuf ans après la mort de son premier mari. Il y avoit

soixante-onze ans qu'elle l'avoit épousé.

En 1652, comme si ce bon homme n'avoit pas fait assez d'extravagances

de son chef, à la suscitation de Castelnau, qui tenoit pour certain

que M. le Prince seroit duc de Guyenne, et que par son autorité il

gagneroit tous ses procès, il se déclara pour M. le Prince. Il mourut

bientôt après, non sans témoigner bien du regret d'avoir fait cette

sottise. Il sera assez parlé de cela dans les Mémoires de la régence.

MALHERBE[235].

François de Malherbe naquit à Caen en Normandie, environ l'an 1555; il

étoit de la maison de Malherbe Saint-Aignan, qui s'est rendue plus

illustre en Angleterre, depuis la conquête que le duc Guillaume fit de

cet Etat, qu'au lieu de son origine, où elle s'étoit tellement

rabaissée, que le père de Malherbe n'étoit qu'assesseur à Caen. Le bon

homme se fit de la religion avant que de mourir; son fils, qui

n'avoit alors que dix-sept ans, en reçut un si grand déplaisir qu'il

se résolut de quitter son pays, et suivit M. le Grand Prieur en

Provence, dont il étoit gouverneur, et fut avec lui jusqu'à sa

mort[236].

[235] Tallemant dit plus loin, dans le cours de cette

Historiette: «Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces

_Mémoires_......» Racan ayant pris le parti, après qu'il eut

communiqué tous ces renseignements à Tallemant, de faire imprimer

sa _Vie de Malherbe_, tous les faits rapportés dans cette _Vie_

se retrouvent ici. Mais Tallemant en a ajouté un grand nombre qui

sont en général les plus piquants, et il en a reproduit plusieurs

avec une franchise que Racan, qui s'attendoit bien à ce que son

travail seroit prochainement imprimé, s'est cru forcé d'adoucir.

Nous indiquerons par des notes tous les passages qui ne se

trouvent pas dans la _Vie_ donnée par Racan, et qui fut imprimée

pour la première fois dans un Recueil intitulé: _Divers Traités

d'Histoire, de Morale et d'Eloquence_. Paris, 1672, in-12, publié

par P. de Saint-Glas, abbé de Saint-Ussans. Des bibliographes

avoient cité une édition de cette _Vie_, publiée selon eux en

1651. Personne ne l'a vue, et aux preuves de sa non-existence

données par M. Beuchat dans la _Biographie universelle_ de

Michaud, tom. 36, pag. 497, note, nous pouvons ajouter que si

cette _Vie_ avoit été imprimée en 1651, Tallemant, qui écrivoit

ces _historiettes_ postérieurement à cette époque, n'en auroit

pas reproduit les principaux faits; il se fût borné à y renvoyer.

Evidemment il n'a pu connoître qu'un travail manuscrit de Racan.

[236] Ce M. le Grand Prieur étoit bâtard de Henri II, et frère de

madame d'Angoulême, veuve du maréchal de Montmorency, dont nous

avons parlé dans l'_historiette_ du connétable de Montmorency.

(T.)

Pendant son séjour en Provence, il gagna les bonnes grâces de la fille

d'un président d'Aix, nommé Coriolis, veuve d'un conseiller de ce

parlement, et l'épousa depuis. Il en eut plusieurs enfants, entre

autres une fille, qui mourut de la peste à l'âge de cinq ou six ans,

laquelle il assista jusqu'à la mort, et un fils qui fut tué

malheureusement à l'âgé de vingt-neuf ans, comme nous dirons ensuite.

Les actions les plus remarquables de sa vie sont que, pendant la

Ligue, lui et un nommé La Roque, qui faisoit joliment des vers, et qui

est mort à la suite de la reine Marguerite[237], poussèrent M. de

Sully deux ou trois lieues si vertement, qu'il ne l'a jamais oublié,

et c'était la cause, à ce que disoit Malherbe, qu'il n'avoit jamais pu

rien avoir de considérable d'Henri IV, depuis que M. de Sully fut dans

les finances.

[237] Les oeuvres de ce poète ont été réunies sous ce titre:

_OEuvres du sieur de La Roque de Clairmont en Beauvoisis_,

dédiées à la reine Marguerite, Paris, 1606, petit in-12.

Dans un partage de quelque butin qu'il avoit fait, un capitaine

l'ayant maltraité, il l'obligea à se battre contre lui, et lui donna

d'abord un coup d'épée au travers du corps qui le mit hors de combat.

Depuis la mort de M. le Grand Prieur[238], il fut envoyé avec deux

cents hommes de pied au siége de la ville de Martigues, qui étoit

infectée de contagion, et que les Espagnols assiégeoient par mer, et

les Provençaux par terre, pour empêcher que la maladie ne s'étendît

dans le pays. Ils la tinrent assiégée par ligne de communication, si

étroitement qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le drapeau

noir sur la muraille, avant que de lever le siége.

[238] M. le Grand Prieur fut tué par un nommé Altoviti, qui avoit

été corsaire, et alors capitaine de galère, après avoir enlevé

une fille de qualité, la belle de Rieux-Château-Neuf, qu'Henri

III pensa épouser; ce fut elle qui lui dit qu'il parlât pour lui

un jour qu'il lui parloit pour un autre. Henri III le tenoit

comme espion auprès de M. le Grand Prieur, qui, l'ayant

découvert, alla chez lui en dessein de lui faire affront. Mais

Altoviti, blessé à mort par ce prince, lui donna un coup de

poignard dont il mourut[238-A]. Il est vrai qu'il reçut cent coups

après sa mort, car les gens du gouverneur se jetèrent tous sur

lui.

Un jour ce M. le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de

méchants vers, dit à Du Perrier: «Voilà un sonnet; si je dis à

Malherbe que c'est moi qui l'ait fait, il dira qu'il ne vaut rien;

je vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon.» Du Perrier

montre ce sonnet à Malherbe en présence de M. le Grand Prieur. «Ce

sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'étoit M. le Grand

Prieur qui l'eût fait.» (T.)

[238-A] Le 2 juin 1586.

Son nom et son mérite furent connus de Henri IV par le rapport

avantageux que lui en fit M. le cardinal du Perron[239], car un jour

le Roi lui ayant demandé s'il ne faisoit plus de vers, le cardinal lui

dit que depuis qu'il lui avoit fait l'honneur de l'employer à ses

affaires, il avoit tout-à-fait quitté cette occupation, et qu'il ne

falloit plus que personne s'en mêlât après un gentilhomme de

Normandie, habitué en Provence, qu'on appeloit M. de Malherbe. Il

avoit trente ans quand il fit cette pièce à M. Du Perrier, qui

commence:

Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle.

[239] C'étoit en 1601. Le cardinal n'étoit encore qu'évêque

d'Evreux.

Ses premiers vers étoient pitoyables; j'en ai vu quelques-uns, et

entre autres une élégie qui débute ainsi:

Doncque tu ne vis plus, Générie fut, et la mort

En l'avril de tes ans le montre son effort, etc.

Il n'avoit pas beaucoup de génie; la méditation et l'art l'ont fait

poète. Il lui falloit du temps pour mettre une pièce en état de

paroître. On dit qu'il fut trois ans à faire l'Ode pour le premier

président de Verdun, sur la mort de sa femme[240], et que le président

étoit remarié, avant que Malherbe lui eût donné ces vers.

[240] _Voyez_ les stances à M. le premier président de Verdun

pour le consoler de la mort de sa première femme. (_Poésies de

Malherbe_, Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 239.)

Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disoit que quand on

avoit fait cent vers ou deux feuilles de prose, il falloit se reposer

dix ans. Il dit aussi que le bon homme barbouilla une demi-rame de

papier pour corriger une seule stance. C'est une de celles de l'Ode à

M. de Bellegarde; elle commence ainsi:

Comme en cueillant une guirlande

L'homme est d'autant plus travaillé, etc.[241].

[241] Elle fut composée en 1608. _Voyez_ cette ode, pag. 103 du

volume précité. La strophe dont les deux premiers vers sont

rappelés ici est la cinquième dans l'édition de Barbou.

Le Roi se ressouvint de ce que le cardinal du Perron lui avoit dit,

et il en parloit souvent à M. des Yveteaux, qui étoit alors précepteur

de M. de Vendôme. M. des Yveteaux lui offrit plusieurs fois de le

faire venir; ils étoient de même ville; mais le Roi, qui étoit

ménager, n'osoit le faire, de peur d'être chargé d'une nouvelle

pension. Cela fut cause que Malherbe ne fit la révérence au Roi que

trois ou quatre ans après que M. du Perron lui en eut parlé. Encore

fut-ce par occasion. Etant venu à Paris pour ses affaires

particulières, M. des Yveteaux en avertit le Roi, qui aussitôt

l'envoya quérir. Ce fut en l'an 1605. Comme le Roi étoit sur le point

de partir pour aller en Limosin, il lui commanda de faire des vers sur

son voyage. Malherbe en fit, et les lui présenta à son retour. C'est

cette pièce qui commence ainsi:

O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées, etc.[242].

[242] Edition Barbou, pag. 65.

Le Roi la trouva admirable, et désira de le retenir à son service;

mais, par une épargne, ou plutôt une lésine, que je ne comprends

point, il commanda à M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la

chambre, de le garder jusqu'à ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses

pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointements

avec sa table, et lui entretenoit un laquais et un cheval[243].

[243] Racan, on le pense bien, s'est donné de garde d'entrer dans

ces détails sur la _lésine_ du Roi, et de la laisser même

entrevoir.

Ce fut là que Racan, qui alors étoit page de la chambre sous M. de

Bellegarde, et qui commençoit déjà à _rimailler_, eut la connaissance

de Malherbe, et en profita si bien que l'écolier vaut quasi le

maître.

A la mort de Henri IV, la Reine Marie de Médicis donna cinq cents écus

de pension à Malherbe, qui depuis ce temps-là ne fut plus à charge à

M. de Bellegarde. Depuis il a fort peu travaillé, et on ne trouve de

lui que les odes à la Reine-mère, quelques vers de ballets, quelques

sonnets au feu Roi, à Monsieur et à quelques particuliers, avec la

dernière pièce qu'il fit avant de mourir; c'est sur le siége de La

Rochelle[244].

[244] _Voyez_ l'ode à Louis XIII. Edition Barbou, pag. 258.

Pour parler de sa personne, il étoit grand et bien fait, et d'une

constitution si excellente, qu'on a dit de lui aussi bien que

d'Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agréable.

Sa conversation étoit brusque, il parlait peu, mais il ne disoit mot

qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustique et incivil, témoin

ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avoit mené dîner chez son oncle;

ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute

la civilité imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un

exemplaire de ses _Psaumes_ qu'il venoit de faire imprimer. En disant

cela il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir,

Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne

méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit

mieux que ses _Psaumes_. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire

mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis.

Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Régnier, qui

étoit son ami, et qu'il estimoit pour le genre satirique à l'égal des

anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi:

Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.[245].

[245] RÉGNIER, satire 9.

Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même, critiquèrent tout ce qu'il

fit. Il s'en moquoit, et dit que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs

fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes.

Des Yveteaux lui disoit que c'était une chose désagréable à l'oreille

que ces trois syllabes: _ma_, _la_, _pla_, toutes de suite dans un

vers:

Enfin cette beauté m'a la place rendue[246].

[246] Stances qui commencent par ce vers. Edition Barbou, pag.

28.

«Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis: _pa_, _ra_, _bla_,

_la_, _fla_.

--Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer.

--N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe:

«Comparable à la flamme?»

De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne

l'estimoit-il guère: «Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il

faisoit les trois premiers vers insupportables. Il n'aimoit pas du

tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du

galimatias de Pindare.

Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit beaucoup

de choses à redire, entre autres ce vers où il y a:

......_Euboïcis Cumarum allabitur oris._

ÆNEIDOS lib. 6, vers 2.

lui sembloit ridicule. «C'est, dit-il, comme si quelqu'un alloit

mettre _aux rives françoises de Paris_.» Ne voilà-t-il pas une belle

objection! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il

estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique.

Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de

Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de

mademoiselle de Gournay.

De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'_Aminte_ du

Tasse[247].

[247] Toute cette partie a bien moins d'étendue dans Racan.

A l'hôtel de Rambouillet on amena un jour je ne sais quel homme, qui

disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit sans leur faire mal.

On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui

dit: «Démettez-moi le coude.» Il ne sentit point de mal. Après il se

le fit remettre aussi sans douleur. «Cependant, dit-il, si cet homme

fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, on auroit crié

au _curieux impertinent_[248].»

[248] Cette anecdote ne fait pas non plus partie du récit de

Racan. Il y est fait allusion à la nouvelle de Cervantes insérée

dans son roman, liv. 7, ch. 33. (Voyez l'_Histoire de l'admirable

Don Quichotte_, tom. 2, pag 82, Amsterdam, 1768.)

Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite

conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby[249], Maynard et

quelques autres. Un habitant d'Aurillac, où Maynard étoit alors

président, vint une fois heurter à la porte en demandant: «M. le

président n'est-il point ici?» Malherbe se lève brusquement à son

ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial: «Quel président

demandez-vous? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici.»

[249] François de Cauvigny, sieur de Colomby, parent de Malherbe;

poète très-médiocre, membre de l'Académie française. «Il avoit

une charge à la cour qui n'avoit point été avant lui, et n'a

point été depuis; car il se qualifioit orateur du roi pour les

affaires d'Etat: et c'étoit en cette qualité qu'il recevoit douze

cents écus tous les ans.» (Pellisson, _Histoire de l'Académie_,

tom. I, pag. 289, Paris, 1730.) On trouve quelques détails sur

les ouvrages de Colomby dans la _Bibliothèque françoise_ de

l'abbé Goujet, tom. 16, pag. 105.

Lingendes[250], qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir

la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il

abattoit l'esprit aux gens[251].

[250] Jean de Lingendes, poète assez remarquable pour son temps.

Ses vers sont épars dans les Recueils. Il mourut en 1616.

[251] Omis par Racan.

Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces

vers commençoient ainsi:

Toujours l'heur et la gloire

Soient à votre côté,

De vos faits la mémoire

Dure à l'éternité.

Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi:

Que l'épée et la dague

Soient à votre côté;

Ne courez point la bague

Si vous n'êtes botté.

Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis.

Le Roi lui montra une autre fois la première lettre[252] que M. le

Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il

avoit signé _Loys_ sans _u_, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit

nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi: «Parce qu'il signe _Loys et non

Louys_.» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune

prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit

cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_.

[252] Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de

l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de

la Bibliothèque du roi, puisque Louis XIII n'a signé que

_dauphin_ et non _Loys_; mais elle nous a paru tellement curieuse

que nous la donnons ici avec l'orthographe du jeune prince. Elle

est sans date, mais il devoit être très-enfant, lorsqu'il

l'écrivit:

«PAPA,

«Depuy que vous ete pati, j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay

été a la guere dans sa chambe, je sui allé reconete les enemy, il

été tous a un tas en la ruele du li a maman ou j dorme. Je les ay

bien éveillé ave mon tambour. J'ay été à vote asena papa, moucheu

de Rong ma monté tou plein de belles ames, e tan tan de go canon,

e puy j m'a donné de bonne confiture e ung beau peti canon d'agen,

j ne me fau qu'un peti cheval pour le tire. Maman me renvoie

demain à Sain Gemain où je pieray bien Dieu pou bon papa afin

qu'il vou gade de tou dangé et qu'il me fasse bien sage, e la

gache de vou pouvoi bien to faire tes humbe sevices. J'ay fort

envie de domi papa, Fe Fe Vendome[252-A] vou dira le demeuran, et moy

que je suj vote tes humbe e les obeissan fi papa et seviteu.

«DAUPHIN.»

[252-A] César de Vendôme, fils d'Henri IV et de la belle Gabrielle.

Comme les États-généraux se tenoient à Paris[253], il y eut une grande

consternation entre le clergé et le Tiers-Etat, qui donna sujet à

cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire

s'échauffant, les évêques menaçoient de se retirer et de mettre la

France à l'interdit[254]. M. de Bellegarde avoit peur d'être

excommunié; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit

fort commode, et que devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit

pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux.

[253] En 1614. Ils se tenoient au Petit-Bourbon.

[254] Le sujet de cette querelle étoit un article devenu le

premier de la déclaration du clergé de France de 1682. Le

Tiers-État vouloit que l'on posât ce principe d'éternelle vérité

que l'autorité spirituelle n'a aucun droit sur la puissance

temporelle du Roi, et le Tiers-État fut traité d'hérétique!

(_Voyez_ les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, première série de la

Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France tom. 50,

pag. 258.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 10 / 28 段