Le cardinal de Richelieu se servoit plus de Senecterre pour espion que

pour autre chose, et en effet il ne lui a jamais fait beaucoup de

bien. Le cardinal Mazarin (car autrefois, durant la vie du cardinal de

Richelieu, Senecterre, Chavigny et M. Mazarin, c'étoient trois têtes

dans le même bonnet) donna à son fils, aujourd'hui le maréchal de La

Ferté, le gouvernement de Lorraine, et à lui la lieutenance de roi

d'Auvergne. Il cajoloit Bullion, comme une maîtresse, et étoit de

toutes ses petites débauches. Il est fort avare et fort inhumain. Il

entreprit un grand procès contre cette petite de Rhodes, aujourd'hui

madame de Vitry. Elle étoit fille de M. de Rhodes et de la comtesse

d'Alais, fille du maréchal de La Chastre, et veuve du fils aîné de M.

d'Angoulême le père[216]. Mais ce mariage-là étoit un mariage _de Jean

des Vignes_[217]. Cependant l'avarice de Senecterre, qui étoit fort

riche, et la compassion qu'on avoit de voir une mère soutenir

l'honneur de sa fille, mettoit tout le monde du côté de la petite. A

Rennes, où l'affaire fut renvoyée, madame de Pisieux, madame de La

Chastre et autres firent une telle cabale avec les femmes des

conseillers et des présidents à qui elles rendirent tous les soins

imaginables, que la fille ne gagna pas seulement son procès, mais

qu'après cela on la mit sur une espèce de char, couronnée de lauriers,

et on la fit aller ainsi par toute la ville. Toutes les femmes étoient

si irritées contre Senecterre, qu'il sortit de la ville plus vite que

le pas, quoique le maréchal de La Meilleraye eût sollicité pour lui.

[216] Cette madame la comtesse d'Alais étoit une grande et grosse

femme. Madame de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit, qu'il

lui sembloit voir le colosse de Rhodes. (T.)

[217] On disoit proverbialement, _faire le mariage de Jean des

Vignes, ou des gens des vignes, tant tenu tant payé_. (Voyez

_l'étymologie ou explication des proverbes françois_, par Fleury

de Bellingen. La Haye, 1656, pag. 68.) On lit dans les _Proverbes

en rimes ou Rimes en proverbes_ de Le Duc, Paris, 1664, in-12:

Mariage de Jean des Vignes,

On en a mal aux eschines.

En 1659 il arriva à Rennes une chose quasi pareille. Un gentilhomme

nommé La Bussière, qui étoit des amis de M. de Lionne, maria sa fille

à un cadet d'un gentilhomme nommé Brécourt: ce cadet s'appelle

Sainte-Sesonne. Le père n'y consentit point. La Bussière meurt et son

gendre aussi. Brécourt veut faire casser le mariage. L'affaire est

envoyée à Rennes. Lionne la recommande à Delorme. La veuve, qui est

bien faite, va avec sa mère, femme intelligente, descend par la Loire

à Nantes; là, elles trouvent un carrosse à six chevaux sans qu'on sût

qui l'envoyoit, et dans les hôtelleries jusqu'à Rennes on ne prit

point de leur argent. Là, tout le monde sollicita pour elles. Les

porteurs de chaises, les laquais, le menu peuple, menaçoient à tout

bout de champ leurs parties. Le jour qu'on plaidoit leur cause, les

laquais s'avisèrent de faire un président, des conseillers, des

avocats, etc., etc. Ils plaidèrent la cause et allèrent aux opinions.

Il n'y en eut qu'un qui ne fut pas pour la veuve; ils le battirent

comme plâtre. A l'audience, comme le président prononçoit, il s'éleva

un grand murmure, comme pour dire: «Président, faites-lui gagner sa

cause.» Elle la gagna sur l'heure. Son fils de quinze mois, ou

environ, fut couronné de lauriers. On cria _haro_ sur les parties, on

les appela _Juifs_; ils eurent de la peine à se sauver. On cria: _Vive

le Roi et madame de Sainte-Sesonne!_ et au logis de son avocat, où

elle dîna, le peuple vint lui donner l'aubade avec des violons, des

tambours et des trompettes. Ce fut la vanité de Delorme qui fit tout

cela. Dans les Mémoires de la régence il sera bien parlé de lui[218].

[218] On a déjà exprimé le regret de la perte de ces Mémoires.

(_Voyez_ la note de la page 2.)

M. de Senecterre a une fort grande maison, et quasi personne dedans.

Un jour il entendit que son fils le maréchal disoit à quelqu'un: «Je

ferai ceci; j'ajusterai cela.» Il se mit à battre du pied

vigoureusement contre terre et à faire claquer ses dents les unes

contre les autres en lui disant: «Tout homme qui fait cela n'est pas

si près à laisser la place aux-autres.»

Il est toujours propre, quoique vieux. Un gentilhomme le cajoloit un

jour sur sa propreté, et lui disoit que madame de Gueménée disoit que

si elle vouloit avoir un galant que ce seroit M. de Senecterre. Le

bonhomme répondit: «Madame de Gueménée fait mieux qu'elle ne dit,

monsieur; elle fait mieux qu'elle ne dit.» On m'a dit qu'une fois il

entra dans sa cuisine; un laquais y faisoit une omelette: il crut que

c'était à ses dépens. Il appela un palefrenier pour donner les

étrivières à ce laquais; le palefrenier dit qu'il les souffriroit

plutôt lui-même. Senecterre, furieux, dépouille ce laquais lui-même et

les lui donne de sa propre main.

Il peut y avoir six ou sept ans qu'étant résolu de se faire tailler,

après s'être fait sonder, il alla dire adieu à M. le cardinal, et,

sans en rien dire à personne, se fit tailler, et fut si bien guéri,

qu'il se remaria deux ans après avec la veuve de Couslinan, dont nous

parlerons ailleurs.

M. D'ANGOULÊME[219].

Si M. d'Angoulême eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui

avoit donnée, c'eût été un des plus grands hommes de son siècle. Il

étoit bien fait, brave, spirituel, avoit de l'acquis, savoit la

guerre, mais il n'a fait toute sa vie que griveller[220] pour

dépenser et non pour thésauriser. Jamais courtisan n'entendit mieux

raillerie. Le cardinal de Richelieu, en lui donnant à commander un

corps d'armée, eut bien la cruauté de lui dire: «Monsieur, le Roi

entend que vous vous absteniez de......» Et en disant cela il faisoit

avec la main la patte de chapon rôti, lui voulant dire qu'il ne

falloit pas griveller. Le bonhomme, comme vieux courtisan, au lieu de

se fâcher, lui répondit en souriant et en haussant les épaules:

«Monsieur, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.»

[219] Les Mémoires de M. de Sully et autres parlent assez de ces

brouilleries et de sa bravoure. On parlera de lui à

l'_historiette_ du cardinal de Richelieu. Il a écrit assez de

choses, mais on ne sait ce que tout cela est devenu. C'étoient

des Mémoires (ils ont été imprimés depuis. (T.)--Le duc

d'Angoulême, auquel cette historiette donne une physionomie si

nouvelle, naquit des liaisons de Charles IX et de Marie Touchet,

le 28 avril 1573. Il fut impliqué dans la conspiration de Biron,

et condamné à mort pour avoir trempé dans celle de d'Entragues.

Henri IV commua sa peine. Il mourut à Paris le 24 septembre 1650,

ayant vécu sous cinq rois, et s'étant distingué dans nombre de

batailles. Ses Mémoires ont été publiés après sa mort sous le

titre de _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour

servir à l'histoire des règnes de Henri III et de Henri IV_,

1662, in-12. Ils ont été insérés dans la Collection des Mémoires

relatifs à l'histoire de France, tom. 44 de la première série.

[220] Expression familière qui se prenoit dans le sens d'un

profit illicite sur des commissions dont on étoit chargé.

Péréfixe, dans son _Histoire de Henri IV_, l'a employée plusieurs

fois. (_Dictionnaire de Trévoux._)

Un jour qu'on disoit à feu Armantières, que M. d'Angoulême savoit je

ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne

savoit que le _narquois_[221].»

[221] Le _narquois_ étoit le jargon que parloient entre eux les

voleurs et les escrocs; on l'appelle plus communément l'_argot_.

(Voyez _le Jargon ou le langage de l'argot réformé_, dans le

Recueil de facéties intitulé: _les Joyeusetés, facéties et

folastres imaginations de Caresmes prenant, Gauthier Garguille_,

etc., Paris, Techener, 1831.)

Le feu Roi lui ayant demandé combien il gagnoit par an à la fausse

monnoie: «Je ne sais, Sire, répondit-il, ce que c'est que tout cela.

Mais je loue une chambre à Merlin à Gros-Bois dont il me donne quatre

mille écus par an[222]. Je ne m'informe pas de ce qu'il y fait.» Un

peu avant que de mourir, il montra à M. d'Aguvry, de qui je le sais,

bon nombre de faux louis d'or qu'il confrontoit à de bons louis. Feu

M. de La Vieuville, alors surintendant des finances pour la seconde

fois, s'amusoit à cela avec lui.

[222] Cela ne dura guère. Il fit évader Merlin, quand on y alla.

(T.)

M. d'Angoulême ne pouvoit s'empêcher de bâtir toujours quelque

maisonnette; mais il se gardoit bien d'achever Gros-Bois; comme il

n'étoit pas riche, cela l'incommodoit, et il en faisoit d'autant plus

volontiers de la fausse monnoie.

Il disoit les choses fort agréablement: il contoit qu'en sa jeunesse,

il étoit amoureux d'une dame, et qu'un jour la servante de cuisine,

qui étoit une vieille fort malpropre, fort dégoûtante, lui ayant

ouvert la porte, il prit occasion de la prier de lui être favorable et

lui voulut donner quelque chose; mais elle, en le repoussant, lui dit:

«Ardez, monsieur, je ne veux point de votre argent; il n'y a qu'un

mot, c'est que madame n'en a jamais tâté que je n'aie fait l'essai

auparavant; c'est comme du bouillon de mon pôt; il faut passer par là

ou par la fenêtre.» Il eut beau tourner, virer, il fallut satisfaire

cette vieille souillon, et il dit qu'il détournoit le nez de peur de

sentir son tablier gras.

Il demandoit à M. de Chevreuse: «Combien donnez-vous à vos

secrétaires?--Cent écus, dit M. de Chevreuse.--Ce n'est guère,

reprit-il, je donne deux cents écus aux miens. Il est vrai que je ne

les paie pas.»

Quand ses gens demandoient leurs gages, il leur disoit: «C'est à vous

à vous pourvoir: quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême[223],

vous êtes en beau lieu; profitez-en si vous voulez.»

[223] L'hôtel d'Angoulême, situé rue Pavée, au Marais, s'appelle

aujourd'hui l'hôtel de Lamoignon, parce qu'il a appartenu sous

Louis XIV aux célèbres magistrats de ce nom.

Après avoir été veuf quelque temps, il voulut épouser madame

d'Hautefort, qui a depuis épousé M. de Schomberg; elle n'en voulut

point. Il trouva pourtant à se marier à quelques années de là. Il

avoit soixante-dix ans, étoit tout courbé et tout estropié de goutte.

En ce bel état il épousa une fille de vingt ans, bien faite et bien

agréable; son père s'appeloit Nargonne: c'étoit un gentilhomme de

Champagne. Il ne jouit guère de la grandeur de sa fille, car allant au

bois de Vincennes avec elle, les chevaux emportèrent le cocher, et cet

homme, brutalement, sans considérer qu'ils étoient du côté des murs du

parc, et qu'il ne pouvoit s'élancer assez loin, s'élança pourtant et

tomba de sorte, entre les roues, qu'il en fut tout brisé, et expira

aussitôt.

Cette pauvre femme étoit obligée de souffrir presque tout l'été un

grand feu à son dos, car le duc vouloit qu'elle fût toujours auprès de

lui. Cela lui avoit tellement échauffé le sang, qu'elle avoit toujours

un érysipèle aux oreilles.

Quand il mourut, en 1650, le gazetier, Renaudot le fils, rapporta

qu'il étoit mort chrétiennement, comme il avoit vécu. M. le comte

d'Alais, ou plutôt madame, traita fort rudement sa veuve. Elle se

retira aux filles Sainte-Elisabeth, où elle est encore logée au

dehors avec son petit train. L'intendant de M. d'Alais lui alla offrir

mille écus pour son deuil. Elle lui demanda de la part de qui: «De la

mienne, dit-il.--J'ai déjà mon deuil, répondit-elle, et si j'ai à

recevoir ce qui m'appartient, j'entends que ce soit de ceux qui me le

doivent et non d'autres.» L'année d'après on transigea avec elle à

huit mille livres par an. Elle eut quelque chose de la cour, car elle

n'a rien de sa maison[224].

[224] Françoise de Nargonne; qui avoit épousé le duc d'Angoulême

le 25 février 1644, mourut, cent trente-neuf ans après son

beau-père Charles IX, le 10 août 1713, à l'âge de quatre-vingt

douze ans. Boursault dit en parlant d'elle, en 1702, dans une de

ses Lettres: «Peut-être depuis les premiers âges où les hommes

vivoient si long-temps, n'y a-t-il eu de bru que madame

d'Angoulême qu'on ait vue dans une pleine santé plus de

six-vingts ans après la mort de son beau-père. Quelque longue que

sa vie puisse être, elle en a toujours fait un si bon usage,

qu'elle mourra avec plus de vertus que d'années.» (_Lettres

nouvelles de M. Boursault_, Luxembourg, 1702, pag. 50.)

LE MARÉCHAL DE LA FORCE[225].

Nompar de Caumont, depuis maréchal et duc de La Force, étoit d'une

bonne et ancienne maison de Gascogne. Il étoit à Paris à la

Saint-Barthélemi, d'où il fut sauvé miraculeusement[226]; car ayant

été laissé entre les morts, un paumier s'aperçut qu'il vivoit, le

retira et le conduisit à l'Arsenal, chez le vieux maréchal de Biron,

son parent. Il reconnut bien ce grand service, et donna une pension à

cet homme qui lui fut bien payée.

[225] Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, né vers 1559,

mort le 10 mai 1652.

[226] On trouve dans le _Mercure_ de novembre 1765, des

_Mémoires_ du maréchal de La Force, où il retrace les événements

dont il fut, dans cette journée, témoin et acteur. Voltaire en a

donné un extrait dans les pièces justificatives, à la suite de la

_Henriade_.

M. le maréchal de Biron lui donna sa fille en mariage. Cette fille

étoit de la religion, pour avoir été élevée auprès d'une tante

huguenote. Elle pouvoit avoir quinze ans et lui dix-huit. La première

nuit de ses noces, elle fit la sotte, et ne voulut jamais laisser

consommer le mariage. Cela mit ce jeune homme si en colère qu'il jura

qu'elle le lui demanderoit. En effet, elle s'ennuya de n'en être plus

sollicitée, et enfin on lui conseilla de dire à son mari: «_Monsou_,

_donnas de la sibade[227] à la caballe._» Il l'appela toujours

_mignonne_, quoiqu'elle ne le fût pas autrement. Cinquante ans après,

il convia ses amis pour renouveler ses noces, et donna ce jour-là le

plus de _sibade_ qu'il put à la _caballe_.

[227] _Sibade_, avoine.

Lorsqu'il commandoit en Allemagne, il y a peut-être vingt-cinq ans, il

galopa jusqu'à Metz pour y voir sa femme, et la prenant par de grandes

peaux qu'elle avoit sous le cou, il la baisoit du meilleur courage du

monde en disant: «Certes, mignonne, je ne vous trouvai jamais si

belle.»

On raconte de cette femme qu'elle aimoit extrêmement les montres et se

tourmentoit sans cesse pour les ajuster au soleil. Un jour elle envoya

un page voir quelle heure il étoit à un cadran qui étoit dans le

jardin; mais l'heure qu'il rapporta ne s'accordant pas à sa montre,

elle lui soutenoit toujours qu'il n'avoit pas bien regardé, et l'y

renvoya par deux ou trois fois; enfin le page, las de tant de voyages,

lui dit: «Madame, quelle heure vous plaît-il qu'il soit?» Elle fut si

sotte que de le faire fouetter.

M. de La Force, comme vous pouvez penser, suivit Henri IV, et à la

régence de la Reine-mère, il se trouva vice-roi de Navarre et

gouverneur du Béarn. Il étoit le maître de tout, disposoit des charges

et tenoit Navarreins. Le comte de Gramont en eut envie, et ne pouvant

être ni vice-roi ni gouverneur, il voulut être sénéchal, chose

au-dessous de lui. Il y eut bien du bruit; mais quoique lui et le

marquis, qui prenoit la querelle pour son père, et le comte, fussent

assez éclairés, Théobon, gentilhomme huguenot, prit si bien son temps

qu'il appelle le comte dans le Louvre, et ils eurent le loisir de se

rendre sur le pré. Le marquis avoit le premier cheval qu'il avoit

rencontré: on n'alloit guère en carrosse en ce temps-là. Mais le comte

avoit un cheval d'Espagne et ne voulut jamais se battre à pied. Le

marquis poussa son cheval, et ayant trouvé qu'il savoit un peu

tourner: «Allons, dit-il, il ne faut plus marchander.» Il désarma

bientôt le comte et alla séparer les autres. Le comte de Gramont,

outre ce cheval d'Espagne, s'étoit de longue main fait accompagner par

un gladiateur célèbre, nommé Termes.

Quand M. de Luynes entreprit la guerre contre les huguenots, M. de La

Force se déclara pour eux. Théobon tenoit Sainte-Foy. Durant ces

guerres on ôta le Béarn à M. de La Force, et le comte de Gramont eut

le gouvernement, mais sans Navarreins, qu'on donna à Poyane. Ce

gouvernement fut réduit au pied des autres gouvernemens; on ôta aussi

au marquis de La Force sa charge de capitaine des gardes-du-corps. En

ce temps-là, madame la duchesse de La Force d'aujourd'hui étoit jeune

et bien faite; ce Théobon en étoit amoureux. Elle l'amusa, et lui

laissa espérer tout ce qu'il voulut jusqu'à ce qu'elle l'eut obligé de

donner sa place au marquis de La Force, son mari, et après elle le

planta là. Cette femme a pourtant de la vertu. Elle a vécu

admirablement bien avec la maréchale de Châtillon, sa soeur, quoique

leur commune mère, madame de Polignac, n'eût jamais voulu consentir au

mariage du marquis de La Force et d'elle, qu'elle n'en eût tiré

auparavant quittance de la tutelle, où elle avoit beaucoup gagné, et

avoit pris tous les meubles. Les parens, voyant que cette femme

vouloit marier cette héritière au fils de Polignac, son second mari,

s'en plaignirent à Henri IV, qui la maria avec le marquis de La Force.

Au siége de Montauban on élut, pour commander dans la place, le comte

d'Orval, comme fils de duc et pair, et aussi pour obliger M. de Sully,

son père. Puis, c'étoit élire en effet M. de La Force, dont ce comte

avoit épousé la fille. Le beau-père étoit lieutenant de son gendre. On

avoit donné au comte d'Orval un vieux capitaine pour se tenir auprès

de sa personne et lui dire ce qu'il falloit faire. Or, un jour, comme

les ennemis avoient attaqué un ouvrage avancé, le comte d'Orval, armé

jusqu'aux dents comme un jacquemart, étoit encore à pied dans le fossé

de la ville, que le vieux capitaine, qui n'étoit pas peut-être plus

échauffé, le retint en lui disant: «Monseigneur, ne hasardez pas votre

personne.» (Depuis, on appela ce vieux capitaine: _Monseigneur, ne

hasardez pas votre personne._) M. de La Force y entra tout à cheval;

de sorte que les mousquetades pleuvoient sur lui. Son second fils,

nommé Castelnau, lui dit en l'arrêtant: «Monsieur, je ne permettrai

pas que vous vous exposiez ainsi.» Le bon homme le repoussa fièrement

et lui dit: «Castelnau, vous devriez faire ce que je fais.»

L'année que les ennemis prirent Corbie, le cardinal de Richelieu

l'avoit toujours dans son carrosse, parce que le peuple l'aimoit[228].

Et quand on leva ici des gens si à la hâte, M. de La Force étoit sur

les degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient dans

la main en disant: «Oui, monsieur le maréchal, je veux aller à la

guerre avec vous.»

[228] En 1636. «On n'entendoit que murmures de la populace contre

le cardinal, qu'elle menaçoit comme étant cause de ces désordres;

mais lui qui étoit intrépide, pour faire voir qu'il

n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse, et se promena sans

gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.»

(_Mémoires de Montglas_, dans la Collection des Mémoires relatifs

à l'histoire de France, deuxième série, tom. 49, pag. 126.)

C'est une race de bonnes gens qui ont presque tous du coeur, mais qui

n'ont point bonne mine. Le bon homme étoit bien fait, mais sa femme

étoit fort laide. Ils n'ont jamais pu se défaire de dire: _Ils

allarent, ils mangearent, ils frapparent_, etc., etc.[229] Rarement

trouvera-t-on une maison où l'on ait moins l'air du monde[230].

[229] Ancienne locution du midi que l'on retrouve dans tout ce

qui reste de manuscrits originaux de Brantôme.

[230] Comme il étoit devant Renty, en Flandre, il dit à M. de

Castelnau, son fils: «Castelnau, vous vous êtes tout rouillé dans

la province.» Ce Castelnau fut commandé pour escorter les femmes

avec douze cents chevaux et dix-huit cents hommes de pied. Le

voilà en bataille; il prononce lui-même le ban que personne, sous

peine de la vie, n'eût à sortir de son rang; il n'eut pas plus

tôt achevé qu'un lièvre vint à partir. Au lieu de retenir ses

gens, il crie le premier: _Ah! lévrier!_ tout le monde le suit,

on prend le lièvre. Après il tâcha de rallier ses gens, et crie:

_Ah! cavalerie!_ plus fort qu'il n'avoit crié _ah! lévrier!_ Mais

il n'y eut jamais moyen, et si l'ennemi eût donné, c'étoit une

affaire faite, tous les équipages étoient perdus. Dans le conseil

de guerre en cette même campagne, il opina ainsi: «Je suis d'avis

que nous nous retirions; j'avois de l'avoine, je n'en ai plus, il

faut s'en aller.» Cet homme-là, cependant, avec cent mille livres

de partage, a si bien fait qu'il a marié trois filles de quatre

qu'il avoit, l'une à M. de Ravailles, aîné de sa maison, premier

baron de Béarn; la seconde au comte de Lauzun, et la troisième au

marquis de Montbrun, tous grands seigneurs. (T.)

Ce n'est pas que le bon homme ne fût courtisan à sa mode, mais ce

n'étoit pas des plus fins. Il fit une chose qui n'étoit guère

d'habile homme. A la mort du cardinal de Richelieu, il s'en alla bien

empressé au Louvre, et, s'approchant du Roi, lui dit tout bas: «Sire,

M. le cardinal de Richelieu est mort certainement, mais on le cache à

Votre Majesté.» Le Roi le lui fit redire pour se moquer de lui, en

faisant semblant de le croire à peine, car il y avoit deux heures

qu'il le savoit.

Quand M. d'Enghien gagna la bataille de Rocroy, le maréchal dit qu'il

souhaiteroit de mourir comme étoit mort le comte de Fontaine, qui,

fort âgé, fut tué à cette bataille.

Ce bon homme se vantoit tout haut de n'avoir jamais connu que sa

femme. Sa tempérance lui conserva une santé admirable, presque jusqu'à

la fin de ses jours. A quatre-vingt-deux ans il se voulut remarier;

depuis cela il n'a rien fait de raisonnable, et il avoit bon nez de

souhaiter de finir comme le comte de Fontaine. Le bon Dieu lui eût

fait une belle grâce, s'il l'eût retiré après avoir dit ce bon mot. Il

y eut bien des disputes, car ses enfants ne se pouvoient résoudre à le

laisser remarier, à cause que cela passoit pour une folie. Enfin, il

épousa madame de La Tabarière, veuve d'un gentilhomme qualifié de

Poitou, et fille de feu M. Du Plessis-Mornay. Ce mauvais exemple fit

remarier bien des vieilles gens, comme madame de Coislin et autres; et

par hasard s'étant rencontré qu'on avoit fait quelques mariages

inégaux en ce temps-là (vers le commencement de la régence), on disoit

qu'il y avoit une influence pour les mariages ridicules.

Cette madame de La Tabarière étoit laide et austère, cependant il

l'appeloit sa _toute mienne_. On disoit que pour lui plaire il ne

lisoit que les livres de M. Du Plessis. Cette femme, soit que ses

purgations eussent cessé, car elle étoit d'âge à cela, ou qu'elle fût

devenue hydropique, s'imagina être grosse, et le crut d'autant plus

qu'on lui avoit prédit qu'elle auroit un fils qui seroit maréchal de

France. Elle avoit espéré l'effet de cette prédiction déjà deux fois,

car elle avoit deux garçons, et elle les avoit vus tous deux commencer

à porter les armes. L'aîné fut noyé au siége de Bois-le-Duc, et

l'autre fut tué malheureusement l'année que les ennemis prirent

Corbie. On faisoit garde dans tous les villages des environs de Paris,

il revenoit avec Tilly, qui est mort depuis peu gouverneur de

Colioure. Ce Tilly étoit ivre, cela lui arrivoit souvent; il alla

donner l'alarme en je ne sais quel village, et un paysan, à

l'étourdie, donna un coup de carabine à La Tabarière, dont il mourut.

La mort de ce second fils la fit résoudre à se remarier. Le maréchal

crut qu'elle étoit grosse, et l'écrivit à tous ses amis. A Charenton

on disoit que c'étoit une nouvelle Sara. Mais le miracle n'étoit pas

autrement nécessaire, car le maréchal pouvoit compter en fils et en

petits-fils plus de vingt-quatre enfants. A la cour on disoit que

c'étoit l'Antechrist. Enfin il se trouva qu'elle étoit presque

hydropique, et au bout de trois mois elle en mourut en partie de

regret. On a dit même que du dépit qu'elle eut de ce qu'on se moquoit

partout de cette belle grossesse, elle fut trois semaines à ne prendre

quasi rien, faisant accroire à sa femme-de-chambre qu'elle étoit dans

un dégoût effroyable. Cette fille n'en dit rien à personne, parce que

sa maîtresse lui disoit toujours que l'appétit lui reviendroit, et que

cela fâcheroit M. de La Force s'il le savoit. Quoi qu'il en soit, les

boyaux se rétrécirent, et elle en mourut.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 9 / 28 段