assez pauvre fille que cette princesse n'osa tenir sur les fonts que
par procureur. Elle la fit nommer Louise comme elle; de Louise on fit
Louisette, et par corruption Lisette. Quand cette fille eut quinze
ans, elle se mit à imiter Mathurine; cette Mathurine avoit été folle,
puis guérie, mais non pas parfaitement. Il y avoit encore quelque
chose qui n'alloit pas bien. Elle continua à faire la folle, et sous
prétexte de folie elle portoit des poulets. Elle y gagna du bien, et
laissa un fils qui a été un admirable joueur de luth; on l'appeloit
Blanc-Rocher. Lisette donc prend un chapeau, une fraise, un pourpoint
et une jupe, et en cet équipage, plus insolente qu'un valet, elle
entre chez toutes les personnes de la cour. Au bout de quelque temps
elle disparoît tout-à-coup, et après quelques années elle revint à
Paris, et voulut se faire passer pour fille d'Henri IV, qui étoit mort
il y avoit déjà plus d'un an, et de la princesse de Conti. Elle se
faisoit nommer _Henriette Chrétienne_, disoit que la princesse de
Conti n'avoit jamais voulu permettre que le Roi la reconnût, qu'à
cause de cela il l'avoit fait nourrir secrètement; qu'il se l'étoit
fait apporter en cachette plusieurs fois et qu'il l'avoit plus aimée
que tous ses autres enfants.
[196] Lisette est un personnage demeuré inconnu, mais nous
croyons vrai le portrait que Tallemant en a tracé. «On n'a pas
toujours besoin de preuves historiques pour croire à
l'authenticité d'un fait, de même qu'il n'est pas toujours
nécessaire de connoître l'original d'un portrait pour en affirmer
la ressemblance.» (_Zuleima_, imité de l'allemand de madame
Pichler, par H. de Châteaugiron; Paris, Firmin Didot, 1826,
in-18.)
[197] Louise Marguerite de Lorraine, veuve de François de
Bourbon, prince de Conti.
Toute la cour se moqua d'elle, car on savoit toutes les amourettes
d'Henri IV, et personne n'ignoroit qu'encore qu'il eût trouvé la
princesse de Conti fort belle la première fois qu'il la vit, il ne
voulut point penser à l'épouser, parce qu'il savoit trop de ses
nouvelles: peut-être aussi ne l'auroit-il pas voulu faire par
politique. Il est vrai, d'un autre côté, que ce qu'il vouloit faire
pour madame de Beaufort étoit encore pis que tout cela. Il étoit
encore constant qu'étant marié il n'avoit jamais eu inclination pour
cette princesse.
Cependant assez de badauds à Paris croyoient ce que cette friponne
disoit. Il y avoit ici en ce temps-là un Flamand nommé M. Migon, homme
fort ingénieux, mais du reste assez simple. Ce bon Flamand connut
Lisette; et comme cette créature avoit le caquet bien emmanché, car
jamais on n'a mieux débité le galimatias, il en fut charmé et
pleinement persuadé de toutes les fables qu'elle débitoit. Or, il
arriva qu'un certain Allemand, qui se faisoit appeler le baron de
Crullembourg, fit accroire à M. des Hagens, favori de M. de Luynes,
qu'il savoit faire l'or. Des Hagens lui donna dix mille écus qu'il lui
avoit demandés pour cela. Crullembourg se met en équipage, loue une
maison à la Place-Royale, croyant que s'il se faisoit valoir il en
tireroit encore bien d'autres. M. des Hagens ne donna pourtant point
son argent sans en parler à M. d'Ornano, alors gouverneur de Monsieur,
et qui depuis fut maréchal de France, car il lui communiquait tous ses
desseins. D'Ornano, qui connoissoit Migon, lui conseilla de le mettre
avec Crullembourg comme témoin et comme participant de tout ce qu'il
entreprendroit. Voilà donc Migon avec Crullembourg. Il n'y fut pas
plus tôt qu'il pense à Lisette, qu'il croyoit princesse, et dont il
avoit grande compassion: il la loge avec lui en intention de lui faire
avoir si bonne part à l'or qu'on feroit, qu'elle auroit de quoi se
marier selon sa naissance. M. de Chaudebonne, qui connoissoit fort
Migon, mena un soir cette fille chez madame la marquise de
Rambouillet, sa bonne amie, qui alors logeoit à la Place-Royale,
pendant qu'elle faisoit bâtir l'hôtel de Rambouillet. Elle n'avoit
rien d'extraordinaire en son habillement, hors qu'elle avoit un
chapeau avec des plumes. Dès que madame de Rambouillet la vit, elle la
reconnut, et lui dit qu'elle l'avoit vue ailleurs. «Ah! répondit-elle,
madame, c'est cette malheureuse Lisette qui m'a perdue d'honneur. Elle
étoit fille de ma nourrice et ma soeur de lait.» Madame de Rambouillet
lui fit toutes les objections qu'on lui pouvoit faire, et entre
autres, que si le feu Roi se l'eût fait porter pour la voir, comme
elle disoit, que cela se seroit su, et que les rois ne pouvoient rien
faire sans témoins.
Au commencement, la princesse de Conti, qui étoit déjà veuve, laissa
dire cette fille; mais voyant que le monde en étoit trop imbu, et que
quelques-uns ne savoient qu'en croire, elle la fit prendre et la fit
mettre en prison dans l'abbaye Saint-Germain. On donna le fouet à
Lisette, mais elle soutint toujours à la princesse de Conti même
qu'elle étoit sa fille. Cette princesse, qui étoit bonne, se contenta
de ce châtiment et ne la voulut point mettre en justice. Lisette au
sortir de là courut tout le royaume. Elle est encore en vie et parle
comme elle faisoit en ce temps-là. Elle étoit petite, mais bien faite.
Pour le visage, elle l'avoit médiocrement beau. Pour Crullembourg, au
bout de trois mois il fit un trou dans la nuit[198].
[198] Expression proverbiale qui a le même sens que _faire un
trou dans la lune_.
MADAME DE VILLARS[199].
C'étoit une des soeurs de madame de Beaufort. Elle avoit épousé le
neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur
nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle, qui ne s'était point
marié, lui avoit laissé beaucoup de bien; il n'y a jamais eu un si
pauvre homme. Lui et sa femme ont mangé huit cent mille écus d'argent
comptant, et soixante mille livres de rente en fonds de terre, dont
il n'en est resté que dix-sept qui étoient substitués. Il avoit eu une
terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il avoit
reçu du cardinal de Richelieu pour le Hâvre-de-Grâce, la lieutenance
de roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le marché il eut
un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de Provence, où
il trouva plus de crédit qu'ailleurs, parce qu'il étoit de ce pays-là.
[199] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. (T.)
Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Hâvre. Elle
y fit (il est vrai que cela n'étoit pas son apprentissage) le coup le
plus effronté qu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin,
nommé le Père Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Arville,
oncle de Céleste, dont nous parlerons ailleurs, qui peut-être s'étoit
fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de
biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Hâvre.
C'étoit un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine,
homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avoit rien à reprendre. Il
prêcha l'Avent au Hâvre. Dès le premier sermon, madame de Villars
devint passionnément amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle
s'ajustoit tous les jours le mieux qu'il lui étoit possible. Elle
quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portoit au Hâvre. C'étoit
une espèce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de
gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec
ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle
portoit toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux,
elle s'alloit toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque, et
la gorge fort découverte, car c'était ce qu'elle avoit de plus beau;
pour les traits du visage, ils n'étoient pas merveilleux: elle avoit
les yeux petits et la bouche grande; mais sa taille, ses cheveux et
son teint étoient incomparables. En ce temps-là elle étoit encore fort
jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle? elle
envoie à Rome pour faire avoir au Père Henri de La Grange la
permission de la confesser; elle expose qu'elle avoit été touchée de
ses sermons, qu'ayant jusqu'alors été trop avant dans le monde, elle
croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion.
En même temps elle se tue de dire partout que les prédications de ce
bon Père seroient cause qu'elle changeroit de vie. A Rome elle obtint
facilement la permission qu'elle demandoit, et l'ayant fait signifier,
elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui étoit
chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir
l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se
confesser de ses vieux péchés, car elle avoit dit qu'elle vouloit
faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire
faire de nouveaux. Le bon Père fait des signes de croix et la tance
sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut
pour l'exciter, et lui montre peut-être ce qu'elle ne lui pouvoit
montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse
demi-folle.
Au sortir de là il demande permission aux supérieurs de se retirer.
Elle en a avis et fait garder les portes; il trouve pourtant moyen de
s'évader. Elle le sait, monte secrètement à cheval et court après.
Elle l'attrape dans un bois, descend et le presse de revenir; il se
dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante
délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre
son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle
en vomissoit, mais ce n'étoit pas du sien, tout cela se faisoit par
artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire
traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle écrivit en vain au
Père de La Grange, et voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, elle se
guérit toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il étoit à
Rouen; lui qui savoit que cette folle y étoit aussi, disoit sa messe
le premier, et se tenoit caché. Un jour elle y alla de si bonne heure
qu'elle le rencontra; pour elle, elle étoit déguisée en bourgeoise. Il
fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa
messe; ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le
jour même.
Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-là, faute
d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset;
c'est celui qui a bâti Ruel; c'étoit le Montauron de ce temps-là. Elle
fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en
fit des reproches, et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui
montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des
diamants non enchâssés qu'elle tenoit alors dans une boîte; mais elle
laissa tomber les diamants et ne fit que lécher les bords de la boîte.
Sur cela on fit un conte quelque temps après: on disoit que feu
Comminges, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la
servoit auprès de M. de Bassompierre dont elle s'étoit éprise, lui
ayant rapporté que M. de Bassompierre ne correspondoit point à sa
passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui étoit avare, la
prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en
avoit, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restoit,
et qu'après il les emporta tous[200].
[200] Comminges, père de Comminges reçu capitaine des gardes de
la Reine en survivance, et gouverneur de Saumur, étoit un homme
d'esprit qui partageoit souvent avec les galants qu'il servoit,
car il étoit bien fait. (T.)
Madame de Villars étoit la plus grande escroqueuse du monde. Quand il
fallut sortir du Hâvre pour ne point faire crier toute la ville, car
elle devoit à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs
créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous
en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'argent, mais
qu'elle avoit en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins
de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en
donneroit pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le
reste payable en tel temps. Elle disoit cela à chacun d'eux avec
protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il
se gardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du
monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à
l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre; mais quand ils y
furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de
pommes.
Elle vit encore, mais gueuse.
MADAME LA COMTESSE DE SOISSONS.
Le père de madame la comtesse étoit d'une maison de Piémont qu'on
appeloit Montafié. Son père avoit épousé Jeanne de Coesme, du pays du
Maine. Il n'eut qu'elle d'enfants; on l'appeloit mademoiselle de Lucé.
Son bien de France pouvoit être de vingt mille livres de rentes ou
environ.
Le prince de Conti[201] épousa cette madame de Montafié[202], et M. le
comte de Soissons[203] devint amoureux de mademoiselle de Lucé, qui
passoit alors pour une des plus belles personnes de la cour; et en
effet, sans qu'elle avoit les yeux un peu trop hors de la tête, elle
eût été parfaitement belle. Elle en usa comme elle devoit. M. le comte
avoit beau être prince du sang, spirituel, beau, et de bonne mine,
sans le sacrement il n'y avoit rien à faire. Feu M. de Guise s'en
éprit aussi. On croit que cela ne servit pas peu à faire conclure M.
le comte. Il l'épousa, et par sa qualité il tira du duc de Savoie, le
bossu, qui ne l'eût pas fait autrement, cinq à six cent mille écus
pour le bien que sa femme avoit en Piémont, dont le bossu s'étoit
saisi, parce qu'il n'avoit à faire qu'à une fille, et qui encore
demeuroit en France. Ainsi mademoiselle de Lucé étoit bien plus riche
pour M. le comte que pour un autre.
[201] Troisième fils de Louis Ier, prince de Condé.
[202] La comtesse de Montafié, première femme de François de
Bourbon, prince de Conti, mourut le 26 décembre 1601, et sa fille
épousa le comte de Soissons le lendemain. (_Voyez_ le Père
Anselme, tom. 1, pag. 334 et 350.)
[203] Charles de Bourbon, comte de Soissons, dernier fils de
Louis de Bourbon, premier du nom, prince de Condé, né en 1566,
mort en 1612.
Elle vivoit bien avec M. le comte, à quelques petites querelles près
qu'ils eurent souvent pour des femmes de chambre. Car madame la
comtesse s'est toujours laissée empaumer par quelqu'un, et M. le
comte, qui étoit soupçonneux, ne le trouvoit nullement bon. Ils se
raccommodoient aussi facilement qu'ils s'étoient brouillés. Elle avoit
un mauvais mot dont elle n'a jamais pu se défaire, c'est qu'elle
disoit toujours _ovec_ pour _avec_, et cela sembloit le plus vilain du
monde à une personne de sa condition. Il y a une autre chose que je
lui pardonnerois encore moins, c'est de n'avoir rien laissé à
mademoiselle de Vertus[204], qui a été assez long-temps avec elle, et
qui est une fille de mérite[205].
[204] Catherine Françoise de Bretagne, soeur de la duchesse de
Montbason, se retira à Port-Royal. Elle y devint l'amie de madame
de Longueville. Ce fut elle qui se chargea d'annoncer à cette
princesse la mort de son fils. (_Voyez_ la lettre de madame de
Sévigné du 20 juin 1672.) Sa vieillesse se passa dans les
souffrances les plus aiguës, car elle est morte le 21 novembre
1691, et le 36 janvier 1674, madame de Sévigné écrivoit à sa
fille: «Ce Port-Royal est une Thébaïde, c'est un paradis, c'est
un désert où toute la dévotion du christianisme l'est rangée.....
Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des douleurs
inconcevables et une résignation extrême.»
[205] Anne de Montafié, comtesse de Soissons, mourut à Paris dans
l'hôtel de Soissons, le 17 juin 1644.
MADEMOISELLE DE SENECTERRE.
Mademoiselle de Senecterre[206] fut fille d'honneur de Catherine de
Médicis. Après la mort de sa maîtresse, elle s'en retourna en
Auvergne, son pays; mais ayant été nourrie à la cour, et étant d'un
esprit qui n'aimoit guère le repos, elle revint bientôt à Paris, et
s'alla loger dans un petit logis sur le quai des Augustins, où elle
vivoit assez petitement, car elle étoit pauvre. Plusieurs personnes la
visitoient; elle avoit de l'esprit et savoit toutes les nouvelles. Feu
M. de Nemours[207], le bonhomme qu'on avoit nommé auparavant le prince
de Genevois, qui étoit un des plus galants de la cour et le premier
qui se soit adonné à faire des galanteries en vers, et qui se soit mis
en peine de se rendre capable de faire des desseins de carrousels et
de ballets, y alloit assez souvent comme voisin.
[206] Madeleine de Saint-Nectaire (on prononçoit _Senneterre_)
mourut fort âgée en 1646.
[207] Henri de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui épousa
Anne de Lorraine, fille de Charles, duc d'Aumale, et mourut en
1632.
En ce temps-là il faisoit quelquefois des voyages à Turin, où il
demeuroit deux à trois ans tout de suite. Durant ces voyages, une
grande partie de l'hôtel de Nemours demeuroit vide. La première fois
qu'il y alla, depuis que mademoiselle de Senecterre étoit de retour, à
Paris, elle lui demanda permission de loger à l'hôtel de Nemours
pendant son absence, ce qu'il lui accorda facilement. Etant là, elle
eut la connoissance d'un cadet de feu M. de Bouillon La Mark, nommé le
marquis de Bresne. Ce cadet-là ne faisoit point de honte à son aîné.
Il n'étoit pas plus habile que lui; mais il étoit bien fait et jeune,
et mademoiselle de Senecterre étoit laide et vieille. (Elle avoit
peut-être pu passer en sa jeunesse, et je ne doute pas qu'elle n'ait
fait comme les autres de la cour des Valois.) Cependant je ne sais
quelle tentation du malin le prit, mais la pucelle s'en plaignit
hautement, et le marquis de Nesle, qui étoit son ami, prit la querelle
pour elle, et on fut très-longtemps sans les pouvoir accommoder lui et
le marquis de Bresne.
Mademoiselle de Senecterre, qui étoit naturellement intrigante et qui
avoit besoin de se pousser, voyoit le plus de monde qu'elle pouvoit.
Elle fit donc soigneusement sa cour à madame la comtesse de Soissons,
qui étoit veuve, et sut si bien ménager cet esprit facile, qu'elle fut
reçue dans la maison, et peu de temps après y fit aussi entrer son
frère en qualité de gouverneur de feu M. le comte. Senecterre avoit
aussi grand besoin que sa soeur d'une semblable fortune, car il étoit
logé chez Codeau, marchand linger de la rue Aubry-le-Boucher, qui le
logeoit, le nourrissoit, lui, un cheval et un laquais, à tant par an.
Cet homme a été plus de huit ans depuis la fortune de Senecterre sans
pouvoir être payé.
Elle a fait un roman où il y a assez de choses de son temps. On l'a
imprimé depuis sa mort[208]; il n'est pas trop mal écrit, mais elle
affecte un peu trop de paroître savante. C'est le vice de la plupart
des femmes qui écrivent.
[208] Ce roman a pour titre: _Orasie, où sont contenues les plus
mémorables aventures et les plus curieuses intrigues qui se
soient passées en France vers la fin du seizième siècle, par une
dame illustre._ Paris, Ant. de Sommaville, 1646, 4 vol. in-8º.
Elle a vécu fort long-temps, mais elle revint en enfance quelques
années avant de mourir.
M. DE SENECTERRE[209].
On avoit fait un couplet de son père ou de son grand-père durant le
siége de Metz:
Senecterre
Fut en guerre;
Il porta sa lance à Metz,
Mais
Il ne la tira jamais.
François de Guise, qui défendit Metz, fit ce couplet pour se venger de
la hablerie de cet homme qui n'étoit qu'un parleur[210].
[209] Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Ferté-Habert,
chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général au gouvernement
de Champagne, ambassadeur en Angleterre et à Rome, mourut le 4
janvier 1662, âgé de quatre-vingt-neuf ans.
[210] François, père de Henri, étoit dans la ville de Metz
lorsque Charles-Quint l'assiégea; ainsi c'est sur lui que le duc
de Guise fit la plaisanterie rapportée par Tallemant.
M. de Senecterre est d'une bonne maison d'Auvergne, mais fort
incommodée; avant d'entrer chez M. le comte de Soissons, il ne
jouissoit pas de deux mille livres de rente, tant son bien étoit
engagé. Chez ce prince il fit si bien ses affaires, qu'en peu de temps
il devint fort riche. Sa soeur même y acquit beaucoup de bien. Il
étoit bien fait, et même encore à cette heure c'est un beau vieillard
et propre, quoiqu'il ait bien près de quatre-vingts ans.
Madame la comtesse le trouva fort à son gré. Sa soeur, qui avoit
beaucoup de pouvoir sur son esprit, servit puissamment à cette
amourette. Cependant madame la comtesse, quoique belle, n'avoit, ni
durant la vie de son mari, ni après, fait parler d'elle en aucune
sorte. On dit pourtant que quand madame de Senecterre mourut,
Senecterre dit: «Bon, bon, j'épouserai peut-être une princesse.» En
effet, on assure qu'il l'avoit épousée et qu'il en eut une fille, qui
est présentement à Faremoutier en Brie, dont une parente de Senecterre
est abbesse. Elle est religieuse et a avec elle une soeur, sa cadette,
qui peut avoir vingt ans et qui est une belle fille; mais elle ne veut
point prendre l'habit qu'on ne fasse donner une abbaye à sa soeur, et
qu'on ne la fasse coadjutrice[211].
[211] Celle-ci est fille d'une mademoiselle de Dampierre, de
bonne maison, qui étoit belle comme un ange. La Ferté en étoit
aussi amoureux, mais le bon homme étoit horriblement jaloux. On
l'a mariée depuis en Auvergne. (T.)
Madame la comtesse étoit bien faite, mais une pauvre femme du reste.
Elle avoit des oreillers dans son lit de toutes les grandeurs
imaginables. Il y en avoit même pour son pouce[212]. Elle se laissoit
gouverner absolument au frère et à la soeur, qui lui mirent dans
l'esprit que ce lui seroit un grand avantage que de s'allier avec le
cardinal de Richelieu. En effet, on voit par le _Journal_ de ce
cardinal, qui a été imprimé, que plusieurs fois l'un et l'autre lui
portent la parole de la part de madame la comtesse au sujet du mariage
de M. le comte avec madame de Combalet, et en ce temps-là madame la
comtesse faisoit toutes les caresses imaginables à cette princesse
nièce, et lui donnoit tous les divertissements dont elle pouvoit
s'aviser. Madame de Combalet en recevoit trois visites pour une, et
sans cesse des petits présents et des régals.
[212] Elle ne fermoit jamais les mains, parce que cela rendoit
les jointures rudes; elle avoit les mains belles. (T.)
«Elle en parla, dit le _Journal_[213], à M. le comte, qui lui répondit
en ces mots: «Elle est venue d'une personne de petite condition, et je
suis d'une naissance la plus relevée qu'on puisse être[214].» M. le
comte étoit glorieux d'une sotte gloire. Il étoit soupçonneux,
bizarre, et d'une petite étendue d'esprit, mais homme de coeur,
d'honneur et de foi. Le cardinal de Richelieu le reconnoît pour tel
dans ce Journal, où l'on voit aussi que Senecterre et sa soeur lui
donnent cent avis contre ce prince. Un jour, voyant qu'il étoit trop
fier pour certaines dames, elle lui dit plaisamment qu'au pays de
_Dames_ il n'y avoit point de prince. Il étoit bien fait et dansoit
fort bien. Il étoit bien devenu plus civil depuis qu'il commanda en
Picardie; il avoit bon besoin de gagner la Noblesse, car le traitement
qu'il fit faire au baron de Coupet parut une étrange violence à tout
le monde. Ce jeune homme avoit ouï médire de madame de Chalais, et, en
provincial, n'avoit pas considéré qu'on n'en avoit parlé qu'avec des
gens beaucoup au-dessus de lui. L'ayant donc trouvée aux Tuileries, il
lui dit des sottises. Elle, qui en ce temps-là, étoit servie par M. le
comte, voulut s'en venger, et fit sentir à ce prince qu'elle désiroit
cette satisfaction. M. le comte envoya Beauregard, son capitaine des
gardes, donner des coups de bâton à Coupet dans son logis. Depuis,
Coupet se battit contre Beauregard. Ce Coupet étoit fils d'un
secrétaire de M. de Lesdiguières, qui acheta une terre, se fit riche
et se fit anoblir. Son fils porta les armes et passoit partout pour
gentilhomme. M. le comte, pour s'excuser, disoit que ce n'étoit pas un
gentilhomme. Le feu Roi trouva cela fort mauvais et disoit: «Je
voudrois bien savoir si je ne puis pas faire un gentilhomme moi, et si
le père de Coupet, ayant été anobli par un roi de France, ne doit pas
passer pour noble.»
[213] _Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait
durant le grand orage de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré
des Mémoires écrits de sa main_, 1649, in-8º.
[214] Il est vrai qu'après qu'on avoit parlé de le marier avec la
reine d'Angleterre, c'étoit furieusement descendre. Il avoit eu
quelque inclination pour elle fondée sur l'espérance de
l'épouser, et ce fut pour elle que Malherbe fit, au nom de M. le
comte, ces vers qui commençoient ainsi:
Ne délibérons plus, etc. (T.) MALHERBE, _Stances_, livre 5.
Enfin, Senecterre en fit tant que M. le comte le chassa. Il avoit
chassé auparavant le chevalier de Senecterre[215], son fils, qui
étoit un garçon de coeur et de bonne mine; mais on dit qu'à la
valeur près, il ressembloit assez à son père. Il alla au siége de
La Mothe, où il fut tué. M. le comte l'accusoit de lui avoir fait
une infidélité, car on dit qu'au lieu de servir simplement son
maître auprès de madame de Montbazon, il en prenoit sa part, comme
vous verrez plus au long dans l'_historiette_ de cette belle.
[215] Gabriel, dit _le Chevalier de Saint-Nectaire_, tué au siége
de La Mothe, en Lorraine, le 30 mai 1634.