M. le Prince passa avec sa femme à Milan. En ce temps-là l'armement du

Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le

Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette

armée.

Après la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme à la cour de

France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la

petite vérole, et qu'il lui demeura une grosse couture à chaque joue,

qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la défigurèrent fort

long-temps; enfin, ses coutures se guérirent. Elle devint grasse et

fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit

encore que durant sa grande fleur, dès qu'il venoit une beauté

nouvelle, on disoit aussitôt: «Elle est plus belle que madame la

Princesse;» mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue

pourtant que madame des Essars[173], depuis la maréchale de L'Hôpital,

qui succéda à madame de Moret, mais simplement comme une belle

courtisane plutôt que comme une maîtresse, et madame Quelin[174], qui

eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi, à bien

examiner tous les traits, étoient plus belles que madame la Princesse,

mais que madame la Princesse avoit tout une autre grâce.

[173] Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri IV en

eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de

Fontevrault, l'autre de Chelles.

[174] Madame Quelin eut depuis pour galant un maître des comptes

qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-là que M.

Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un

procès pour un nommé Nicolas Fouquelin. Le président de Harlay,

qui aimoit à rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se

divertir, toutes les fois qu'il pouvoit faire venir cela à

propos, il faisoit redire le fait à ce bonhomme, afin d'avoir le

plaisir de lui entendre dire _Nicolas Fouquelin_. Quelin,

conseiller à la grand'chambre, dit qu'il est fils de Henri IV. Il

est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de

l'île Notre-Dame pour n'être pas fils d'un particulier: mais il

n'a que cela de royal. (T.)

Quand M. le Prince fut arrêté, il fallut par bienséance demander à

entrer en prison avec lui; sans cela peut-être n'eussent-ils point eu

d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince[175] y sont nés,

et avant cela le mari et la femme n'étoient pas trop bien ensemble. Au

sortir de là elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y

dépensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mangé son

revenu jusqu'en l'an 1650.

[175] Le grand Condé.

Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en coûta deux mille écus

pour une poupée, la chambre, le lit, tous les meubles, le déshabillé,

la toilette et bien des habits à changer, pour mademoiselle de

Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant.

Le cardinal de La Valette étoit un galant homme, mais fort laid.

Pompeo Frangipani[176], seigneur romain qui étoit à la cour, disoit

que c'étoit justement un _viso di Cazzo_[177]. M. d'Aumont disoit

qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La Valette, on

lui relevoit aussi les lèvres, tant il les avoit grosses. Ce cardinal

étoit galant, libéral, et avoit beaucoup d'esprit. Il étoit enjoué,

jusqu'à se mettre sous un lit en badinant avec des enfants; cela lui

est arrivé bien des fois à l'hôtel de Rambouillet. Mais il étoit

quelquefois un peu emporté, et une fois il alla dire le diable, en

présence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient l'amour. Il

disoit, car il avoit l'esprit délicat et n'étoit pas ignorant, que le

cardinal de Richelieu avoit des galanteries de pédant; et sa plus

grande joie étoit de venir en rire avec madame de Rambouillet, en qui

il avoit une confiance entière. Le cardinal de Richelieu vivoit avec

lui tout autrement qu'avec les autres, car il lui avoit, comme nous

dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on puisse avoir à un

homme. Il le traitoit civilement et respectueusement; et comme M. de

La Valette n'avoit rien dans la tête que la guerre, il le satisfaisoit

en cela. Ce cardinal étoit brave, mais il ne savoit point la guerre.

M. de Montmorency donnoit aussi beaucoup à madame la Princesse, et le

cardinal lui ayant manqué après ce frère, elle se trouva bien mal à

son aise. Le cardinal fut le seul qui ne l'abandonna pas à la disgrâce

de M. de Montmorency. Madame de La Trémouille dit qu'elle étoit de

leurs divertissements; que madame la Princesse et M. le cardinal,

quand ils vouloient parler seuls, étoient dans un cabinet la porte

ouverte; que tout le monde les voyoit: les autres dansoient et

jouoient.

[176] Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thémines

maréchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrêté M.

le Prince: «_Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato._» Comme on

lui demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et

madame de Guémenée étoient des personnes admirables?: _Sono

bellissime_, dit-il, _ma quel Pontgibault è un bel cavaliere_. On

parlera ailleurs de Pontgibault. (T.)

[177] C'est une injure d'Italie, comme _visage de bois flotté_

ici. (T.) «On dit par injure à une personne que c'est un plaisant

visage, _un visage de bois flotté_, un visage de cuir bouilli, un

visage à étui, quand il est noir, rude, couperosé.» (_Dict. de

Trévoux._)

Madame la Princesse étoit une des plus lâches personnes qui aient

jamais été. Elle disoit à madame d'Aiguillon: «Jésus! madame, que je

serai aise de vous céder, si vous épousez Monsieur!» Elle donna la

serviette à feue Madame, qui la prit en tournant la tête d'un autre

côté. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle étoit la plus

civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trémouille à je ne

sais quelle fête au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, où

personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: «J'ai

amené madame de La Trémouille; je n'irai nulle part où elle ne puisse

pas entrer.» On fit sur elle un vaudeville que voici:

La Combalet et la Princesse

Ne pensent point faire de mal,

Et n'en iront point à confesse

D'avoir chacune un cardinal[178];

Car laisser lever leur chemise

Et mettre ainsi leur corps à l'abandon,

N'est que se soumettre à l'église,

Qui, en tout cas, leur peut donner pardon.

[178] Voir ci-après l'article du cardinal de Richelieu et de

madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nièce.

Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse

avoit eu entrée chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part

à ses bonnes grâces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en

est rien. On a cru cela à cause que, qui a un galant en peut bien

avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'eût pas souffert, ou du

moins que cela eût mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame

la Princesse n'eût pas enduré volontiers les galanteries d'un homme de

la ville.

Cependant madame de La Trémouille dit qu'un jour elle vit sortir

madame la Princesse fort en désordre d'une ruelle de lit où elle étoit

avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise

opinion d'elle.

Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un

jour il disoit qu'il voudroit être _montagne_. «Et moi, je voudrois

être _soleil_, dit madame de Rambouillet.--_Soleil, soleil_,

reprit-il, ne l'est pas qui veut.» Comme s'il étoit plus aisé d'être

_montagne_ que _soleil_!

Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait;

c'étoit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal étoit meilleur dans le

sérieux que dans la raillerie.

M'en allant en Touraine,

J'acheterai à Tours

Des pruneaux de Touraine,

De bons pruneaux de Tours;

Puis, revenant en Beauce,

J'irai à Chartres en Beauce,

Et puis à Orléans,

Voir monsieur d'Orléans.

J'ai appris depuis peu de madame de La Trémouille une chose que madame

de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue

d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la

dernière faveur à madame la Princesse, qui l'en refusa. De désespoir,

il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, où il y avoit des

pestiférés. Il mena avec lui un confident, à qui il donna un billet

pour la belle, qu'il avoit apporté tout fait. Le confident n'entra

point. Elle a dit à madame de La Trémouille que de sa vie elle ne fut

si embarrassée. Il en sortit par son ordre. Le reste est aisé à

deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon[179] aussi fortement

qu'il avoit aimé sa mère.

[179] Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville,

si célèbre dans l'histoire de la Fronde.

MADEMOISELLE DU TILLET.

Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais mariée; mais on dit

qu'elle n'en étoit pas plus pucelle pour cela. Sa soeur avoit épousé

le président Séguier[180], qui étoit tout le conseil de M. d'Epernon.

Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa

meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, étoit

fort adroite et fort née pour la cour. Elle étoit de toutes les

intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois après la mort

d'Henri IV, une certaine demoiselle Coetman[181], une petite bossue,

qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fête, l'accusa

d'avoir été d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner

Henri IV. Ravaillac, qui étoit d'Angoulême, dont M. d'Epernon étoit

gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc,

mais quelques années avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit

point que la Reine-mère fût du complot; mais on ajoutoit dans le monde

que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de

preuves, _et pour assoupir une affaire qui n'étoit pas bonne à

ébruiter_[182], la Coetman fut condamnée à mourir entre quatre

murailles; elle fut mise aux Filles repenties, où on lui fit faire une

petite _logette_ grillée dans la cour, et elle y est morte quelques

années après.

[180] Pierre Séguier, deuxième du nom, seigneur de Soret,

président à mortier au parlement de Paris, avoit épousé Marie du

Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussière,

greffier en chef du Parlement.

[181] Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman, femme

d'Isaac de Varenne.

[182] Le passage imprimé en lettres italiques est biffé dans le

manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore

à le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rétablir.

Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre

mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle

retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une

suivante. Sigogne[183] en a fait une espèce de satire qu'on appelle

_le Combat d'Ursine et de Perrette_. On appeloit cette madame de

Poyanne, madame de Poyanne _de la Loupe_. Elle avoit une grosse loupe

au front. C'était une espèce de gendarme. Depuis elle se fit épouser,

je ne sais comment, par le père de feu M. de Bouillon La Mark, et, qui

pis est, quoiqu'elle fût pauvre, elle fit si bien que sa fille épousa

le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-là.

[183] Sigogne est un poète satirique dont les oeuvres n'ont pas

été recueillies, et dont aucune biographie n'a parlé. _Le Combat

d'Ursine et de Perrette_, parodie de la dispute de madame de

Poyanne et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxième

partie du _Cabinet satirique_. Cette pièce y est suivie d'une

_Réponse_, par Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un

grand nombre de satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes,

Maynard, Régnier et d'autres poètes du temps d'Henri IV et de

Louis XIII. Colletet avoit l'intention de consacrer un article à

Sigogne dans ses _Vies des poètes françois_ (manuscrit dépendant

de la Bibliothèque particulière du roi); mais cette notice devoit

trouver place dans la partie non terminée de cet ouvrage, et le

nom de Sigogne n'y figure qu'à la table.

Mademoiselle du Tillet étoit une diseuse de vérités; elle ne

ressemblait pas mal en cela à madame Pilou[184], aussi bien qu'en

laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mère, que c'étoit une

vache qui avoit fait un veau. «La sotte couvée, quelle nous a faite

là, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!»

[184] Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit à la cour,

quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces Mémoires

des détails fort curieux sur cette femme singulière.

Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de

madame du Fargis à M. le comte de Cramail: «Que dites-vous de cela,

mademoiselle? dit-il à mademoiselle du Tillet;--Monsieur,

répondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai

que, durant le siége de Paris[185], tous les passages étoient bouchés,

tout commerce étoit interdit, mais les lettres d'amour alloient et

venoient toujours.»

[185] En 1591.

Elle dit une plaisante chose à feu madame de Sourdis, fille du comte

de Cramail: «Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous l'amour

avec M. l'évêque de Maillezais, votre beau-frère?--Jésus!

mademoiselle, que me dites-vous? lui répondit madame de Sourdis.--Ce

que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir

l'argent de la famille; votre belle-mère en usoit ainsi avec son

beau-frère, qui étoit tout de même évêque de Maillezais.» Le comte de

Cramail disoit du marquis de Sourdis: «Il peut bien faire sa fortune,

car sa femme ne la lui fera jamais.» Elle n'étoit pas belle.

Madame de La Noue, soeur de la maréchale de Thémines, et une de ses

parentes, eurent quelques paroles en présence de mademoiselle Du

Tillet. «Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien

l'une à l'autre.--Madame ma mie[186], lui dit mademoiselle Du Tillet,

en vérité ce n'est pas autrement _bille pareille_. Madame de La Noue

est belle et jeune, et vous n'êtes ni l'une ni l'autre.»

[186] Elle disoit _madame ma mie_ à la Reine même. (T.)

LE MARÉCHAL D'ANCRE[187].

Il étoit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-père fut

secrétaire d'Etat du grand-duc Côme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagné

cinq ou six mille écus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants.

Son fils aîné étoit père de Concini dont nous parlons. Ce garçon, en

sa jeunesse, s'adonna à toutes les débauches imaginables, mangea tout

son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères

défendoient à leurs enfants, c'était de hanter Concini.

N'ayant plus rien de quoi vivre à Florence, il s'en alla à Rome, où il

servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y étoit alors; mais il

ne voulut pas le suivre et demeura à Rome, d'où il revint à Florence.

Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Médicis, dont le

mariage étoit conclu avec Henri IV, il y entra en qualité de

gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mère

avoit une femme de chambre appelée Léonora Dori, fille de basse

naissance, mais qui étoit adroite, et qui connut incontinent que sa

maîtresse étoit une personne à se laisser gouverner. En effet, elle

prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce

qu'elle vouloit. Concini, qui avoit de l'esprit, s'attacha à cette

Léonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se résolut à

l'épouser. Elle déclara son intention à la Reine, qui n'avoit garde de

ne la pas approuver. Ainsi ils se marièrent, quoique le Roi en eût

fait difficulté assez long-temps.

[187] Concini Concino, maréchal d'Ancre, tué par ordre du Roi, le

24 avril 1617.

Henri IV ayant été assassiné, ce fut alors que le pouvoir de la

Léonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine,

que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient[188].

Quant à lui, c'étoit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez

passable; il étoit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il

méprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il

étoit libéral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses

gentilshommes suivants: _Coglioni di mila franchi_. C'étaient leurs

appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec

M. de Bellegarde, qui avoit prétendu à être galant de la Reine-mère,

et il se sauva à l'hôtel de Rambouillet, car M. de Rambouillet étoit

de ses amis, pour de là tenir la campagne; il monta au deuxième étage,

et se fit découdre sa fraise par une fille qui avoit été à sa femme.

Cette fille a rapporté qu'il étoit extraordinairement pâle. On ne sait

pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'étoit peut-être pour n'être

point reconnu par ceux que la Reine avoit envoyés après lui. Ils

furent raccommodés.

[188] Toutes les médisances qu'on en a faites sont publiques. Un

jour comme la Reine-mère disoit: «Apportez-moi mon voile;» le

comte du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, dit en riant:

«Un navire qui est _à l'ancre_ n'a pas autrement besoin de

voiles.» (T.)

Il n'a jamais logé dans le Louvre, mais il couchoit souvent dans un

petit logis qu'on vient d'abattre[189], qui étoit au bout du jardin

vers l'abreuvoir; à la vérité il y avoit un petit pont, pour entrer

dans le jardin, qu'on appeloit vulgairement le Pont-d'Amour.

[189] C'étoit l'ancienne capitainerie du Louvre, construite sur

la partie du jardin de l'Infante qui est la plus rapprochée de la

place de la colonnade du Louvre, et qui paroît avoir fait partie

du Petit-Bourbon, hôtel du connétable. Tallemant écrivoit ceci en

1657.

Quand il fut assassiné par l'ordre du Roi sur le pont du Louvre[190],

on dit que M. de Vitry, capitaine des gardes, dans le transport où il

étoit, le passa, et que M. Du Hallier, son frère, lui donna le premier

coup[191]. M. de Vitry alla ensuite prendre les clefs de l'appartement

de la Reine. Les gens de la populace, le lendemain, le déterrèrent de

Saint-Germain-l'Auxerrois, le traînèrent par les rues, et

contraignoient ceux qu'ils rencontroient à les suivre et à leur donner

de quoi boire. Le Roi, du balcon du Louvre, leur faisoit signe de la

main de continuer, et la Reine entendoit tout cela.

[190] Du côté de la rue du Coq.

[191] On lit dans les _Mémoires de Brienne_, publiés en 1818,

tom. I, pag. 255: «Lorsque le coup fut décidé, on délibéra pour

savoir qui l'on en chargeroit. Dubuisson le père, qui avoit soin

de gouverner les oiseaux du Cabinet du Roi, fut choisi pour en

faire la proposition au baron de Vitry, et eut ordre de l'assurer

de la charge de maréchal de France pour récompense du grand

service qu'il rendroit à Sa Majesté. En effet, Du Hallier, son

frère, que nous avons vu depuis maréchal de l'Hôpital, et les

autres gentilshommes qu'il avoit mis du complot, ayant tué sur le

pont du Louvre le maréchal d'Ancre, Vitry reçut _le jour même_ le

bâton vacant par sa mort.»

On voit par le récit de Brienne que les assassins de Concini,

avides des récompenses qui étoient le prix de cette horrible

expédition, se disputèrent l'honneur infâme d'avoir porté le

premier coup. Du reste, ce service profita surtout aux deux frères

Vitry et Du Hallier. Longues années après l'assassinat, en 1651,

on fit graver un portrait du premier, au bas duquel on lit: «Il

fut long-temps capitaine des gardes-du-corps du feu roi Louis

XIII, qui s'en servit habilement pour étouffer la naissance d'une

guerre civile, contre la personne du maréchal d'Ancre, qui

divisoit tous les François; arrachant des mains de cet ambitieux

favori les prétextes aux mécontentements. Cet _incomparable coup

de justice_ de ce _grand prince_ marquera à jamais qu'il étoit

divinement inspiré pour le salut de son Etat et le repos de ses

sujets.» (Ce portrait fait partie du _cabinet_ des estampes à la

Bibliothèque du roi.)

L'hôtel des ambassadeurs extraordinaires au faubourg Saint-Germain

étoit à lui[192]; c'était où il logeoit. On y trouva pour deux cent

mille écus de pierreries. M. de Luynes eut sa confiscation: Anet,

Lesigny, etc. Il avoit un fils d'environ treize ans, qu'on laissa

aller en Italie, où il est mort jeune. Il y pouvoit avoir quinze ou

seize mille livres de rente, de ce que son père et sa mère y avoient

envoyé durant leur faveur. Il eut aussi une fille qui mourut à cinq ou

six ans; on l'avoit déjà demandée en mariage.

[192] Rue de Tournon. Il sert aujourd'hui de caserne à la garde

municipale.

Revenons à la maréchale d'Ancre[193]. Quoiqu'elle eût été si

long-temps avec la Reine, elle n'en savoit pas mieux son monde. En

Italie, elle ne voyoit personne, et dès qu'elle fut en France, elle

s'enferma, car elle étoit fort bizarre; de sorte qu'elle ne savoit

point vivre à la mode de la cour, et j'ai ouï dire à madame de

Rambouillet qu'elle embarrassoit fort la maréchale, lorsqu'elle

l'alloit voir, et que quelquefois cette femme, croyant lui faire bien

de l'honneur, ne la traitoit pas selon sa condition. C'étoit une

petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agréable,

et qui, quoiqu'elle eût tous les traits du visage beaux, étoit laide à

cause de sa grande maigreur.

[193] Léonore Dori, dite Galigai, née à Florence, brûlée à Paris

le 8 juillet 1617.

Comme elle étoit mal saine, elle s'imagina être ensorcelée, et, de

peur des fascinations, elle alloit toujours voilée, pour éviter,

disoit-elle, _i Guardatori_[194]. Elle en vint jusqu'à se faire

exorciser. On se servit de cela contre elle dans son procès, et aussi

de trois coffres remplis de boîtes pleines de petites boulettes de

cire. Car en rêvant, elle avoit accoutumé de faire de petites

boulettes de cire qu'elle mettoit dans ces boîtes. M. Perrot, père du

président de même nom, se moquoit fort de ces accusations, et il

fallut que sa famille, par politique, l'enfermât de peur qu'il n'allât

au Palais faire quelque chose qui eût déplu à la cour et qui n'eût pas

sauvé cette femme. Le Parlement, qui ne croit point aux sorciers,

condamna la maréchale comme sorcière; cela a fait dire qu'on ne

l'avoit fait que pour couvrir l'honneur de la Reine. Quand on lui

demanda de quels charmes elle s'étoit servie pour gagner l'esprit de

la Reine, «Pas d'autre chose, dit-elle, que du pouvoir qu'a une habile

femme sur une _balourde_.» Je doute qu'elle ait dit cela.

[194] Superstition du moyen âge; sort que l'on croyoit être jeté

par le simple regard; on l'appeloit _jettatura_. Il falloit, pour

l'éviter, rompre l'air entre l'oeil du magicien et l'objet qu'il

considéroit. Les habitans de nos campagnes ne sont pas encore

guéris de ces chimères.

Dans son procès elle se nomme Léonora Galigai, quoique effectivement

elle s'appelât Dori. Cela vient de ce qu'à Florence, quand une famille

est éteinte, pour de l'argent on peut avoir la permission d'en prendre

le nom, et c'est ce qu'elle a fait. On dit qu'elle mourut

très-chrétiennement et très-courageusement[195].

[195] On ne peut indiquer aux lecteurs une source plus curieuse

pour tous les faits qui composent cet article, que la _Relation

exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal d'Ancre_.

On la doit à Michel de Marillac, et on regrette de ne pas la voir

reproduite dans la Collection des _Mémoires relatifs à l'histoire

de France_. Elle a été imprimée à la suite de l'_Histoire des

plus illustres favoris_, par P. Dupuy; Leyde, Jean Elzevier,

1659, in-12.

LISETTE[196].

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 7 / 28 段