duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux
qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des
voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie
femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès que la
duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la Reine qu'elle
la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui fît
seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien
faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais
voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On
fit donc approcher mademoiselle[146] Loiseau, qui vint avec un air
fort délibéré: «Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien
vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?--Oui, madame,
répondit-elle, les ducs en portent[147].» La Reine, oyant cela, se mit
à rire, et dit à la duchesse: «Eh bien! n'eussiez-vous pas mieux fait
de me croire?»
[146] On ne donnoit alors que la qualification de _demoiselle_
aux femmes bourgeoises; celle de _madame_ n'appartenoit qu'aux
femmes de qualité.
[147] Madame de Retz étoit galante. (T.)--Ménage, qui croyoit
cette anecdote plus récente, la rapporte ainsi: «Madame Loiseau,
bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avançoit
fort près du cercle, dit à madame la duchesse de ***:
«Questionnez-la un peu, madame.» «Madame la duchesse de ***,
l'ayant fait approcher, lui dit: «Madame, quel est l'oiseau le
plus sujet à être cocu?» Elle lui répondit «C'est un duc,
madame.» (_Menagiana_, édition de 1762, tom. 1, pag. 264.)
J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant.
Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore
jeune, éperdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un
jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: «Or çà, lui dit-elle,
que feriez-vous pour me témoigner votre amour!--Il n'y a rien que je
ne fisse, répondit-il.--Prendriez-vous bien du poison?--Oui, pourvu
que vous me permettiez d'expirer à vos pieds.--Je le veux,» reprit
elle. On prend jour; elle lui fait préparer une médecine fort
laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui
avoir juré de venir avant que le poison opérât; elle le laissa là deux
bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui
ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce
gentilhomme a été depuis ambassadeur en Turquie.
LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY.
Madame de Moret étoit de la maison de Bueil[148]; n'ayant ni père ni
mère, elle fut nourrie chez madame la princesse de Condé, Charlotte de
La Trémouille. Elle étoit là en bonne école. Henri IV, qui ne
cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, étoit plus fou
sur ce chapitre-là qu'il n'avoit été dans sa jeunesse, la fit
marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais madame la
princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en
figure, si j'ose ainsi dire. Césy, de la maison de Harlay, homme bien
fait, et qui parloit agréablement, mais qui avoit mangé tout son bien,
s'offre à l'épouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne
goûtant pas trop qu'un autre eût un pucelage qu'il payoit, ne voulut
pas permettre que Césy couchât avec sa femme, et la vit dès ce
soir-là[149]. Césy, lâche comme un courtisan ruiné, prétendoit ravoir
sa femme le lendemain, résolu de tout souffrir pour faire fortune;
mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage à
condition que Césy aurait les trente mille écus.
[148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret.
[149] Ce fait, indiqué dans les _Amours du grand Alcandre_, est
rapporté à la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de
l'Estoile, tom. 47, pag. 476 de la première série des _Mémoires
relatifs à l'histoire de France_. Barclay, dans l'ingénieuse
satire de l'Euphormion, rapporte de la manière la plus
spirituelle les conditions du mariage de Jacqueline qu'il désigne
sous le nom de _Casina_. Nous en rapporterons ce passage: _Nescio
quis antistes in candidâ veste connubii legem ad hunc modum
recitavit, novam sanè, et quam ideò in tabulâ descripserat, ne
inter pronunciandum laberetur: Ut tu Olympio hanc Casinam
conjugem tuam nec attigeris, nec osculum retuleris, nisi peregrè
proficiscens et trinundinum abfuturus, ut à sinu curiosam
abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut antè
sextam diei horam uxoris thalamum temerariâ manu recludas; si
quam intereà prolem tibi genuerint Dii, illam protinùs tollas, et
gratuito hærede felicissimam augeas domum. Si hæc faxis, tum tibi
in uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per
exterarum gentium urbes celeberrimis itineribus volitare._
(Euphormionis Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd.
Bat. apud Elzevirios 1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs
recourra à l'ouvrage que nous citons pour y voir les conditions
imposées à l'épouse. La longueur de cette note ne nous a pas
permis de les insérer ici.
Il se maria après avec Béthune, fille de la Reine, aussi laide que
l'autre étoit belle. Ses trente mille écus ne durèrent pas long-temps,
et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, où,
contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas
autrement que le Grand-Seigneur la fît enlever pour la mettre dans le
sérail.
En passant à Turin il laissa sa fille à madame de Savoie[150]. Elle
étoit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce
qu'elle contrefaisoit le bossu[151] qui étoit amoureux de sa
belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle épousa
M. de Courtenay[152]. Le bossu étoit galant. En une collation qu'il
donna à Madame, toute la vaisselle d'argent étoit en forme de guitare,
parce qu'elle aimoit cet instrument.
[150] Chrétienne de France, fille de Henri IV.
[151] Le duc de Savoie.
[152] C'étoit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la
princesse. Les Courtenay, depuis quelques années, ont prétendu
être princes du sang. (T.)
Césy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le
commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de
Marcheville, qui eut bien de la peine à le tirer de là. Il demeura
huit ou neuf ans à Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de
retour à Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il
avoit mis quelque chose à part pour ses vieux jours. Au sortir d'une
maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les après-dînées
faire planter sa chaise[153] sur les degrés de la pompe du Pont-Rouge
pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assuré
qu'au commencement de la régence de la Reine, on compta entre ceux
qu'on disoit être en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je
viens de le dépeindre.
[153] Des chaises des rues. (T.)--Le Pont-Rouge étoit établi
devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune.
Madame de Moret eut un fils qui fut d'église[154]. On l'avoit fort
bien instruit; il étoit bien fait: on dit que de tous les enfants
d'Henri IV, c'étoit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit
l'esprit agréable[155]. Sa jeunesse fut assez déréglée, mais on dit
qu'il avoit fort profité aux voyages qu'il avoit faits durant deux
ans, au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et fut
tué au combat où M. de Montmorency fut pris[156].
[154] Antoine de Bourbon, comte de Moret, né à Fontainebleau en
1607, légitimé en 1608. Il étoit abbé de Savigny, de Saint-Victor
de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta
pas moins les armes.
[155] Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse. M.
de Chevreuse en étoit fort jaloux. En ce temps-là, madame de
Chevreuse et Buckingham prièrent madame de Rambouillet de leur
faire entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son
temps. M. de Moret se trouva par hasard à l'hôtel de Rambouillet,
où ils se devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se
retirer, parce qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son
voisin, pût l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il
put pour la fléchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut
aucunement.
Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses
d'esprit en jeune homme de qualité, Gombauld lui fit cette
épigramme:
Vous choquez la nature et l'art,
Vous qui êtes né d'un crime;
Mais pensez-vous que d'un bâtard
Le jugement soit légitime?
Il étoit d'une comédie que les enfants d'Henri IV jouèrent; il n'y
eut que lui qui fit bien. (T.)
[156] Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de Moret
fut tué sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures
quelques heures après, est la plus générale. D'autres cependant
ont cru qu'ayant été pansé secrètement et guéri de ses blessures,
il passa en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se
faire connoître, vint enfin prendre retraite à l'ermitage des
Gardelles, près de Saumur, sous le nom de frère _Jean-Baptiste_,
et y mourut le 24 décembre 1692. Cette version sent bien le
roman.
J'ai ouï conter à Venise qu'une célèbre courtisane lui voulut faire
payer la qualité, et que, pour l'attraper, il fit dorer des réales
d'Espagne qui ressemblaient à des pistoles; ils étoient convenus à
trois cents. Les nobles vénitiens ne trouvèrent cela nullement bon; il
en pensa arriver du désordre. Ils disoient: «Ne pouvons-nous point
être princes à meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne
descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a guère de
familles nobles qui n'aient eu un doge?»
Henri IV se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dévote.
Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge,
les mains nues: c'étoit pour les montrer, car elle les avoit belles.
Jusque là elle avoit été un peu goinfre, mais fort agréable. Henri IV
fut tué avant qu'elle eût achevé sa farce. Elle joua un autre
personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que
c'étoit pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que
M. de Mayerne, médecin célèbre, qui étoit fort son ami, lui avoit fait
recouvrer la vue d'un oeil, mais il ne paroissoit point que l'autre
fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau. M. de
Vardes se laissa attraper et l'épousa. Il y a six à sept ans qu'elle
est morte empoisonnée par mégarde et sans y porter d'autre
dessein[157]. On a dit que c'étoit un valet qui l'a empoisonnée, et on
soupçonne le mari, qui a retiré chez lui une demoiselle de bon lieu,
qu'il pourroit bien avoir envie d'épouser. J'ai su depuis qu'on avoit
fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donné du sublimé
pour du cristal minéral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcès qui
l'eussent fait mourir subitement.
[157] On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut vers
l'an 1650. Nous avons vainement cherché cette date ailleurs.
LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.
Le dernier connétable de Montmorency[158] n'étoit pas un grand
personnage; on l'accusoit d'être fort brutal: à peine savoit-il lire.
Sa plus belle qualité étoit d'être à cheval aussi bien qu'homme du
monde; il tenoit un teston[159] sur l'étrier sous son pied, et
travailloit un cheval, tant il étoit ferme d'assiette, sans que le
teston tombât; et en ce temps-là le dessous de l'étrier n'étoit qu'une
petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrêmement les
chevaux, et dès qu'un cheval étoit à lui, il ne changeoit plus de
maître, et, n'eût-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une
infirmerie qui étoit à Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe
d'_Equi senectus_ n'étoit pas trop véritable. C'étoit un grand tyran
pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre à un
gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa
propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un lièvre jusque
dans sa salle.
[158] Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency,
maréchal de France en 1566, connétable en 1593, mort à Agde le
1er avril 1614.
[159] Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle étoit
grande comme le sont aujourd'hui les pièces de trente sous.
En Languedoc il devint amoureux, étant déjà âgé, de mademoiselle de
Portes[160], de la maison de Budos; c'étoit une belle fille, mais
pauvre, et qui, quoiqu'elle fût bien demoiselle, n'étoit pas pourtant
de naissance à prétendre un connétable. C'est à cause de cela, et sur
ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout
contourné, qu'on a dit qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser
M. le connétable, et que César, un Italien qui passoit pour magicien à
la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.
[160] Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, née le 13
juillet 1575, mariée le 13 mars 1593, morte à Chantilly le 30
avril 1598.
Ce César disoit qu'il n'avoit point trouvé de si méchantes femmes
qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en étonne pas,
car presque partout ailleurs elles sont comme enfermées, et ne peuvent
pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le
bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu
des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe: «Vous me voulez,
lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave où cinq ou six
coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux
voir dans la plaine Saint-Denis.»
Après la mort de sa femme, le connétable épousa une demoiselle de
Montoison[161], tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main,
car elle n'étoit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si
las, qu'il la relégua à Meru. Depuis sa mort, cette madame la
connétable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand
M. de Luynes voulut faire sa femme surintendante de la maison de la
Reine, la connétable, qui n'avoit point cru la qualité de dame
d'honneur au-dessous d'elle quand elle étoit la première personne de
chez la Reine, se retira, et on mit à sa place madame de La Boissière,
qui avoit été renvoyée d'Espagne au bout d'un an avec tous les
François. Madame de Senecey, dame d'atours, succéda depuis à madame de
La Boissière.
[161] Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont, comte de
Montoison. Ce mariage fut contracté en 1601.
La connétable n'est morte que depuis deux ou trois ans[162]. Le
connétable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu
madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon
La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore,
et feu madame d'Angoulême, femme de M. d'Angoulême le père.
[162] Elle mourut le 14 septembre 1654, âgée de
quatre-vingt-trois ans.
Le connétable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nommé
Montdragon lui dit: «Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne
vous déguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.»
On a dit de lui qu'à l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de
chacune de ses filles: _l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra
il fiore? Cazzo!.._ il prenoit la peine de percer lui-même le tonneau
avant de donner à boire à ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour
ses tantes, ses soeurs, ses cousines, ses nièces, il n'en faisoit
aucun scrupule. On vivoit fort désordonnément chez lui.
MADAME LA PRINCESSE DE CONDÉ[163].
Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que
ce seroit une beauté extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit
gagné cinquante mille livres de rentes à la faveur de madame de
Beaufort, sa nièce, et qui espéroit que cette _aurore_ donneroit dans
les yeux du Roi, fit dessein de la faire épouser à son fils, le
marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de
rente en fonds de terre, et à qui elle avoit fait apprendre toutes les
choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire
quatre honnêtes gens, et que cependant ce n'étoit pas un honnête
homme[164]. En cette intention elle la demande et offre de la prendre
sans aucun bien. Le connétable accepte le parti; mais madame
d'Angoulême[165], bâtarde de Henri II, veuve du frère aîné du
connétable, mais sans enfants, ayant deviné le dessein de la marquise,
rompit le coup, et prit sa nièce chez elle, après la mort de la
connétable, qui arriva bientôt après.
[163] Charlotte-Marguerite de Montmorency, née vers 1593, épousa
le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de
Condé. Elle mourut à l'âge de cinquante-sept ans, à
Châtillon-sur-Loing, le 2 décembre 1650.
[164] On trouvera ci-après des détails sur le marquis de Sourdis
dans l'article de madame Cornuel.
[165] Elle avoit épousé, en premières noces, le duc de Castro,
frère du duc de Parme, Alexandre Farnèse. Elle n'eut point
d'enfants. Puis elle fut maréchale de Montmorency. On lui donna,
quand elle fut veuve, le domaine d'Angoulême, et monseigneur le
duc d'Auvergne lui succéda. On conte une plaisante chose de cette
princesse. Etant venue en hâte de Tours à Paris, elle laissa tout
son train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitôt à
Tours. Ceux qu'elle avoit amenés avec elle à Paris lui disoient:
«Mais, madame, nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez
donc quelqu'un.» Insensiblement on fit un nouveau train à Paris.
Elle écrivoit toujours à Tours: «Je pars la semaine qui vient.»
On tenoit ce train en bon état. Cela dura vingt-huit ans. (T.)
M. de Bassompierre, au bout de quelques années, voulut aussi la
prendre sans bien; mais, quoiqu'il fût bien fait et fort bien avec le
connétable, et que l'affaire fût fort avancée, madame d'Angoulême la
rompit. Bassompierre, depuis, c'étoit avant que M. le Prince fût mis
dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire
accroire qu'il étoit bien avec mademoiselle de Montmorency[166].
[166] Bassompierre dit positivement dans ses _Mémoires_ que la
main de mademoiselle de Montmorency lui étoit accordée par le
connétable, et que le Roi descendit jusqu'à le prier en ami de
renoncer à cette belle alliance. Le récit de Bassompierre est en
partie confirmé par celui de Fontenay-Mareuil. (_Mémoires de
Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire
de France_, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et _Mémoires de
Fontenay_, première série de la même collection, tom. 50, pag.
15.)
La Reine-mère, quelque temps après, fit un ballet[167], dont elle mit
les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de
Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On ne
pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjoué[168]; mais il y en
avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. Il y eut
quelques démêlés entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit
que madame de Moret en fût. La Reine ne le vouloit pas, et elle
vouloit que madame de Verderonne[169] en fût, et le Roi ne le vouloit
pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en
ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta.
Pendant ce petit désordre, elle ne laissoit pas de répéter son ballet.
Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il étoit
en colère, il la faisoit fermer brusquement dès qu'elle venoit pour
passer.
[167] Ce ballet eut lieu au mois de février 1609. (_Lettres de
Malherbe à Peiresc_. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.)
[168] «Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que
mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus
parfait.» (_Mémoires de Bassompierre_, _ibid._, pag. 388.)
[169] La femme d'un président des comptes. Elle étoit demoiselle.
(T.)
Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et,
au lieu de la faire fermer, il sortit lui-même, et alla voir répéter
le ballet. Or, les dames devoient être vêtues en nymphes; en un
endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu
lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand
elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi
a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grâce
qu'effectivement il en fut blessé au coeur et pensa s'évanouir. Depuis
ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa faire à
la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de Rambouillet,
alors la vidame du Mans, étoit de ce ballet: ce fut là qu'elle fit
amitié avec madame la Princesse.
On avoit déjà parlé de marier M. le Prince avec mademoiselle de
Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les
siennes. M. le connétable donna cent mille écus à sa fille. M. le
Prince étoit fort pauvre[170], mais c'étoit un grand honneur que
d'avoir pour gendre le premier prince du sang.
[170] On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille livres
de rente. (T.)
Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les
jeunes gens, quoiqu'il eût cinquante-trois ans ou environ. Il couroit
la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la
Chine.
Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un
soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés. Il
s'en évanouit quasi, et elle dit: «Jésus! qu'il est fou!» Elle se
laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le
portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté
de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le rouler
pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après, madame la
Princesse, croyant que Ferdinand avoit oublié cela, ou bien n'y
songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il
avoit faits en sa vie lui avoit semblé le plus beau. «C'est, dit-il,
un qu'il fallut frotter avec du beurre frais.» Cela la fit rougir.
M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi étoit fort violente,
emmena sa femme à Muret auprès de Soissons. Le Roi ne put être
long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe à une chasse où
elle devoit être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une
autre fois. A quelques jours de là le Roi fait que M. de Traigny, un
seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et madame la
Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par
un trou, il la voyoit tout à son aise. Elle savoit l'affaire, et l'a
avoué à madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa belle-mère,
le Roi, pour la voir en passant, se déguisa en postillon, et avec M.
de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-soeur en ces
quartiers-là, passa auprès du carrosse, où M. de Beneux fut quelque
temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la moitié
du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre[171]. Madame
la Princesse et sa belle-mère[172] furent quinze jours à Roucy, où la
comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils d'une
héritière de Roye, leur prêta quatre mille écus pour leur voyage, et,
depuis, quand la belle-mère fut revenue de Flandre, elle la défraya à
Paris.
[171] Cette anecdote est racontée avec des différences dans les
_Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. 16 de la première
série de la collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de
France_, et dans les _Mémoires des Lenet_, tom. 53, pag. 139 de
la deuxième série de la même collection.
[172] Charlotte-Catherine de La Trémouille, veuve de Henri de
Bourbon, prince de Condé.
Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa
persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit
obligé ses parents à dresser cette requête, et le connétable étoit un
lâche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trésors et
de dignités. Les gens de madame la Princesse, qui étoit fort jeune,
lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il
y avoit: il eût donc fallu empoisonner la reine Marie de Médicis, car
elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner à sa
femme d'avoir signé cette requête. Enfin, il s'enfuit avec elle à
Bruxelles, où il ne se trouva pas trop en sûreté par les menées du
marquis de Coeuvres, depuis maréchal d'Estrées, qui y étoit allé en
qualité d'ambassadeur.
On a dit que c'étoit de son consentement que le marquis de Coeuvres la
devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis maréchal de
France, page de M. le Prince, étoit espion pour le Roi. Le marquis
écrivoit: «Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majesté, je lui ai
payé sa pension.»