cessé de porter des chaînes et des enseignes de diamants, en mettoit
tous les jours pour se parer, et se promenoit en cet équipage sous les
porches de la Place-Royale, qui est près de son hôtel. Tous les
passans s'amusoient à le regarder. A Sully, où il s'étoit retiré sur
la fin de ses jours[129], il avoit quinze ou vingt vieux puants et
sept ou huit vieux reîtres de gentilshommes qui, au son de la cloche,
se mettoient en haie pour lui faire honneur, quand-il alloit à la
promenade, et puis le suivoient. Il entretenoit je ne sais quelle
espèce de garde suisse. Il disoit qu'on se pouvoit sauver en toute
sorte de religion, et a voulu être enterré en terre sainte.
[129] Sully se retira en effet, à la mort de Henri IV, dans la
terre de son nom; mais étant rentré en possession du château de
Villebon qu'il avoit cédé au prince de Condé, il en fit son
habitation principale, et il y est mort. Tallemant, dans cet
article, montre plus qu'ailleurs son esprit mordant et porté au
dénigrement. On voit dans les _Mémoires de Sully_ de l'abbé de
l'Ecluse, Londres, 1747, in-4º, tom. 3, pag. 414, le grand état
que le ministre de Henri IV conserva jusque dans ses terres. Le
château de Sully est un curieux monument du moyen âge; il a été
sous Charles VII la demeure de La Trémouille. Il étoit avant la
révolution flanqué de tours, mais il n'en subsiste qu'une seule
aujourd'hui. On voit au milieu de la cour la statue en marbre que
Rachel de Cochefilet, duchesse de Sully, fit élever à Villebon à
la mémoire de son mari; on regrette que cette statue n'ait pas
encore été placée sur son piédestal, et qu'elle soit encore
couchée dans la caisse qui a servi à la transporter de Villebon à
Sully.
LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES.
M. DE CRÉQUI.
François de Bonne, seigneur de Lesdiguières[130], étoit d'une maison
noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir
fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble,
et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appelé à de plus
grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre.
Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il
emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant
d'aller voir un de ses parents. Or, cette jument, n'appartenant pas à
cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui,
quoique de petite conséquence, dura pourtant si long-temps, comme il
n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé, M. de
Lesdiguières étoit déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il
passoit à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce
pauvre hôtelier, qui y étoit à la poursuite de son procès, ne put
s'empêcher de dire assez haut: «Le diable emporte François de Bonne,
tant il m'a causé de mal et d'ennui.» Un des assistants lui demanda
pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute l'histoire de
la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande étoit un des
domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en fit le
conte; car le connétable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il vouloit
voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois il
s'entretenoit familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il
commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier,
qui, bien étonné, et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter
aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il
avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et
pendant qu'il l'entretenoit du temps passé, on fit venir la partie
adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même
quelque récompense à ce bon homme.
[130] Le connétable de Lesdiguières, né à Saint-Bonne de
Champsaut, le 1er avril 1543, mort à Valence en 1626.
M. le connétable aimoit à se souvenir de sa première fortune, et on en
voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un
superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès,
en son entier, la petite maison où il étoit né, et que son père avoit
habitée.
Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est
morte il n'y a pas long-temps, elle s'appeloit Marie Vignon, et étoit
fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier
de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles.
C'était une assez belle personne, mais il n'y avoit rien
d'extraordinaire. Son premier, galant fut un nommé Roux, secrétaire de
la cour de parlement de Grenoble, qui depuis la donna à M. de
Lesdiguières. Or, ce Roux étoit grand ami d'un Cordelier appelé de
Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir
reçu les ordres. On le soupconnoit aussi de magie, et le peuple croit
encore aujourd'hui que ce Cordelier avoit donné à madame la connétable
des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de
Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand
pouvoir sur lui.
Il n'y avoit pas long-temps que cet amour duroit, lorsque la femme
quitta la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son
galant, mais en un logis séparé où il lui donna grand équipage, et
bientôt après il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette
séparation d'avec sont mari. On dit que les parents de M. de
Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé,
de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui
faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon,
femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appeloit ainsi
alors, fit donner des coups de bâton à cette femme dans la maison même
de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds.
Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée
qu'auparavant.
M. de Lesdiguières étoit obligé de faire plusieurs voyages; elle le
suivit partout, et même à la guerre; on dit pourtant qu'il voulut
faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour
cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui étoit
homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre.
Cependant elle ne perdoit point d'occasion d'avancer ses parents.
Elle fit donner des bénéfices ou des compagnies à sept ou huit frères
qu'elle avoit, maria fort bien deux de ses soeurs. L'une épousa un
gentilhomme de la campagne, et depuis, étant veuve, elle fut
entretenue, car c'est une bonne race, par un prieur proche de Die,
dont elle eut une fille qui est religieuse dans Grenoble, mais que
madame la connétable, cette prude, n'a pas voulu voir. L'autre fut
mariée à un capitaine nommé Tonnier, et après sa mort elle épousa un
président de la chambre des comptes de Grenoble, appelé Le Blanc.
Celle-ci ne voulut point faire honte à ses aînées, et pendant la vie
et après la mort de son second mari, elle eut pour galant un nommé
L'Agneau, qu'elle épousa à l'article de la mort, et après avoir reçu
l'extrême-onction.
La marquise maria aussi les deux filles qu'elle avoit eues du drapier,
l'une à La Croix, maître-d'hôtel de M. de Lesdiguières, et en secondes
noces au baron de Barry. Celle-ci se garda bien de dégénérer, et fut
une digne fille d'une telle mère. L'autre fut mariée trois fois: la
première à un gentilhomme de la campagne dont je ne sais point le nom;
la seconde à un autre gentilhomme nommé Moncizet, avec lequel elle fut
démariée, et pour la troisième fois elle épousa le marquis de
Canillac.
Quant aux filles qu'elle avoit eues de M. de Lesdiguières, nous dirons
ensuite à qui elles furent mariées; mais il faut dire auparavant de
quelle façon leur mère parvint à se faire épouser par M. de
Lesdiguières.
Elle étoit demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières étoit au
siége de quelque place dans le Languedoc. En ce temps-là, un certain
colonel Alard, piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné. Elle en
fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit été
auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, durant un
voyage que M. de Lesdiguières avoit été obligé de faire en Picardie.
Or comme elle ne pensoit qu'à devenir femme de M. de Lesdiguières, et
que la vie de son mari étoit un obstacle insurmontable, elle persuada
à ce colonel de l'assassiner; ce qu'il fit en cette sorte.
Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'était retiré aux champs
depuis quelques années, en un lieu appelé le Port de Gien, dans la
paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monté à
cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied; il arriva de bonne
heure en ce lieu, et ayant rencontré un berger, il lui demanda la
maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit
personne de ce nom-là, mais que s'il demandoit la maison de sire
Mathel, c'était une de ces deux qu'il voyoit seules assez près de là.
Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât
l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent
pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se
promenoit seul le long d'une pièce de terre; le colonel le remercia,
lui donna pour boire et le renvoya. Après il va au marchand, et le
jette par terre d'un coup de pistolet qu'il accompagne de quelques
coups d'épée, de peur de manquer à le tuer.
La justice fit prendre le valet du mort et une servante qui étoit sa
concubine, avec le berger qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir
nommer le meurtrier. On lui demanda s'il le reconnoîtroit bien. Il
répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille de
la prison qui répond sur la grande place appelée Saint-André. Il n'y
fut pas long-temps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut
aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avoit cru
sottement que ce berger n'avoit rien vu.
M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignit que, si
cette affaire s'approfondissoit, sa maîtresse ne fût terriblement
embarrassée; il partit promptement du lieu où il étoit, et, entrant
dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le
Piémontais; et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit,
et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne
pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable étoit
adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier,
qu'il ne se parla plus de cette affaire.
Depuis ce temps-là il fut encore cinq ou six ans sans épouser la
marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles
qu'il en avoit eues. Elles étoient adultérines pourtant[131].
[131] En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse:
«Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez» (T.)
Il en avoit une d'un premier lit qui fut mariée à M. de Créqui. M. de
Lesdiguières d'aujourd'hui, auparavant M. le comte de Saulx, et feu M.
de Canaples, père de M. de Créqui d'à présent, vinrent de ce mariage.
Cette fille étant morte, on prit une étrange résolution, qui fut de
marier les deux filles qu'il avoit eues de madame la connétable, l'une
au comte de Saulx, et l'autre à M. de Créqui[132] son père, afin de
leur conserver tout le bien de M. le connétable. Il est vrai qu'il y
eut quelque intervalle de temps entre ces deux mariages, car l'aînée
de ces filles, mariée au marquis de Montbrun, fut démariée pour
épouser le comte de Saulx dont elle étoit tante; il étoit fils de la
fille du premier lit de M. de Lesdiguières.
[132] Charles, maréchal de Créqui, épousa Madeleine de Bonne,
fille du connétable de Lesdiguières. Il mourut en 1638, à l'âge
d'environ soixante et onze ans.
Ce mariage ne fut pas heureux, et la comtesse de Saulx mourut bientôt
sans enfants. Voilà pourquoi, comme on avoit toujours la pensée de
conserver tout le bien à M. de Créqui et à ses enfants, la cadette ne
pouvant pas être épousée par M. le comte de Saulx, qui étoit veuf de
sa soeur de père et de mère, ni par M. de Canaples, qui étoit marié
avec une parente de MM. de Luynes, soeur de Combalet. Il fallut que M.
de Créqui l'épousât, quoiqu'il fût veuf d'une soeur du premier lit et
beau-frère de celle qui venoit de mourir. Le pape, quand on lui
demanda la dispense pour ce dernier mariage, dit qu'il falloit un pape
tout entier pour donner toutes les dispenses que ceux de cette maison
demandoient. Et il ne laissa pourtant pas de la donner.
Ce mariage du maréchal de Créqui fut encore plus malheureux que les
autres. Sa femme et lui ne vivoient pas bien ensemble, et un nommé
Najère, chef de son conseil[133], le fit résoudre, après la mort du
connétable, à une méchanceté qu'on auroit de la peine à croire, qui
fut de faire persuader à la maréchale, qui n'avoit point d'enfants,
d'en supposer un, afin que la supposition étant découverte, cela
donnât lieu de la cloîtrer et de retenir tout son bien. On persuada
donc à la maréchale cette supposition, comme elle étoit à une maison
des champs, appelée la Tour-d'Aigues. Il se trouva que la fermière
étoit grosse, qui consentit volontiers à donner son enfant à la
maréchale, pour en faire un grand seigneur. Mais le maréchal donna
ordre que celui qui transporteroit cet enfant d'une chambre à l'autre
l'étouffât en chemin, sur quoi la véritable mère, reconnoissant sa
faute, commença dans sa douleur à s'accuser, et sa maîtresse aussi, de
cette supposition. Aussitôt le comte de Saulx survint avec des
commissaires qu'on avoit fait tenir tout prêts, et qui, ayant fait
leurs informations, emprisonnèrent la maréchale. Ce procès pourtant
fut si bien conduit par le conseil et l'adresse de madame la
connétable, que ce mari, qui avoit voulu embarrasser sa femme par
cette accusation, se trouva presqu'aussi embarrassé qu'elle, et fut
obligé de s'accommoder. Après cette belle affaire, il en fit encore
une autre. Il fit enlever la connétable, sa belle-mère, et la tint
long-temps prisonnière au fort de Barreaux, l'accusant faussement de
crime de lèze-majesté et d'avoir intelligence avec le duc de Savoie;
mais le feu roi (Louis XIII) et le cardinal de Richelieu, passant à
Lyon, la mirent en liberté.
[133] Il étoit garde-des-sceaux du parlement de Grenoble.
M. de Créqui ayant été tué en Italie, la maréchale eut sur la fin de
ses jours feu M. d'Elboeuf pour galant durant le séjour qu'elle fit à
Paris. Après elle alla mourir à Bourg en Bresse, et à l'heure de sa
mort elle donna toutes ses pierreries à un gentilhomme du duc pour les
lui porter. Elles étoient en assez bonne quantité, car sa mère lui en
avait donné de belles pour une terre qu'elle lui avoit baillée en
échange. Par son testament elle donna encore à M. d'Elboeuf une belle
terre auprès de Paris.
Ce M. d'Elboeuf étoit un grand abatteur de bois. Il attrapa
plaisamment (il y a trois ou quatre ans) une demoiselle de sa femme,
madame d'Elboeuf, qui est devenue ridicule, de belle qu'elle avoit été
autrefois (elle est soeur de M. de Vendôme)[134]. Elle étoit fort
malade. Elle avoit une demoiselle très-jolie; le mari en étoit épris.
Un jour il vint tout triste, et dit devant cette fille: «Ma femme est
morte, les médecins en désespèrent, ils me l'ont avoué, et de plus un
astrologue, qui a fait son horoscope, et que je viens de visiter
exprès pour cela, assure qu'elle n'en sauroit échapper.» Cette fille
depuis ce moment se mit dans l'esprit qu'elle pourroit bien devenir
princesse, et se laissa faire un petit enfant. Madame d'Elboeuf a
enterré son mari; il est mort cette année, âgé de soixante-un
ans[135], et il disoit: «Faut-il que je meure si jeune!»
[134] Catherine Henriette, légitimée de France, fille de Henri IV
et de Gabrielle d'Estrées, fut mariée au duc d'Elboeuf en 1619,
et mourut en 1663.
[135] Charles de Lorraine, deuxième du nom, duc d'Elboeuf, mourut
le 5 novembre 1657. Cette date et quelques autres,
particulièrement celle que Tallemant a mise à la marge de son
introduction, font connoître principalement l'époque à laquelle
il écrivoit ses Mémoires.
Pour revenir au connétable, voici ce que Bérançon a rapporté de sa
mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des
départs de gens de guerre. «Il faudroit, lui dit Bérançon, que M. de
Créqui fût ici.--Voire, répondit le connétable, nous aurions beau
l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son chemin, il ne viendra
d'aujourd'hui.» Il travailla de fort bon sens, après il fit venir son
curé. «Monsieur le curé, lui dit-il, faites-moi faire tout ce qu'il
faut.» Quand tout fut fait: «Est-ce là tout, dit-il, monsieur le
curé?--Oui, monsieur.--Adieu, monsieur le curé, en vous remerciant.»
Le médecin lui dit: «Monsieur, j'en ai vu de plus malades
échapper.--Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avoient pas
quatre-vingt-cinq ans comme moi.» Il vint des moines à qui il avoit
donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore
autant. Ils lui promettoient paradis en récompense. «Voyez-vous, leur
dit-il, mes pères, si je ne suis sauvé pour quatre mille écus, je ne
le serai pas pour huit mille. Adieu.» Il mourut comme cela, le plus
tranquillement du monde.
J'ajouterai quelque chose de feu M. de Créqui. On lui dit, quand il
voulut attaquer Gavi, forteresse des Génois, que Barberousse n'avoit
pu la prendre. «Eh! bien, répondit-il, _Barbegrise_ la prendra.» Il la
prit en effet.
Il disoit les choses assez plaisamment. Un jour il tomba du haut d'un
escalier en bas, sans se faire autrement de mal. «Ah! monsieur, lui
dit-on, que vous avez sujet de remercier Dieu!--Je m'en garderai bien,
dit-il, il ne m'a pas épargné un échelon.»
Il fit de si grandes pertes au jeu qu'il en pensa perdre l'esprit, et
si le connétable ne lui eût envoyé cent mille écus et promesse
d'autant, il n'en fût point revenu. Il n'y eut que cela qui le remit.
Il étoit fort coquet et il vouloit toujours paroître jeune. Quand le
cardinal de Richelieu, avant que d'être duc, se fit recevoir
conseiller honoraire au Parlement, M. de Créqui fut un de ses
témoins, et lui dit en dînant chez le premier président au sortir de
là: «Monsieur, je vous ai rendu aujourd'hui le plus grand service que
je vous pouvois rendre, en disant mon âge.»
On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des
filoux lui demandèrent la bourse. «Je n'ai rien, leur dit-il, je viens
de perdre.--Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons,
promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira
vous le demander.» Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin,
un de ces honnêtes gens, demanda à lui parler, et lui dit tout bas
qu'il venoit quérir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oublié ce que
c'étoit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit à rire et lui dit:
«Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent.» En
effet, il lui donna les trente pistoles[136].
[136] Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une circonstance
toute pareille, et tint la même conduite.
LA REINE MARGUERITE DE VALOIS.
La reine Marguerite[137] étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle
avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long.
Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle
avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de
trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servoit pour ses
billets doux. Elle parloit _phébus_ selon la mode de ce temps-là, mais
elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a
intitulée: _La Ruelle mal assortie_[138], où l'on peut voir quel étoit
son style de galanteries.
[137] Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses _Mémoires_, ni
dans ceux que M. de Peiresc a laissés à M. Dupuy.
(T.)--Marguerite de France, reine de Navarre, première femme de
Henri IV, née en 1552, morte le 27 mars 1615. On a d'elle des
Mémoires fort curieux, qui ont eu beaucoup d'éditions.
[138] Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.
Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour,
en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le coeur d'un de
ses amants trépassés, car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils
mouroient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendoit tous
les soirs à un crochet qui fermoit au cadenas, derrière le dossier de
son lit.
On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre,
lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit.
Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses
carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le
falloit, et ses manches à proportion. Elle étoit coiffée de cheveux
blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été
chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied
blonds que l'on tondoit de temps en temps.
Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en
manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre
du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y
avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer.
Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il
falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas
d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit
vulgairement _le roi Margot_[139]. Elle a eu quelques bâtards, dont
l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin[140]. Ce roi Margot n'empêchoit
point que la bonne Reine fût bien dévote et bien craignant Dieu, car
elle faisoit dire une quantité étrange de messes et de vêpres.
[139] Margot étoit le nom abrégé et familier que Charles IX
donnoit à sa soeur Marguerite. «En donnant ma soeur Margot au
prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume.» En
effet, les faveurs de la princesse passoient déjà pour être
partagées par un assez grand nombre d'élus.
[140] Bassompierre en a parlé. «Le soir (du 5 août 1628), ce
capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nommé
Père Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.»
(_Mémoires de Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires
relatifs à l'Histoire de France_, t. 21, pag. 162.)
Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne voulut
point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de
Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au
temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère[141], et quand
M. de Souvray[142] et M. de Pluvinel[143] lui menèrent le feu Roi,
elle s'écria: «Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le
Chiron est heureux qui élève cet Achille!» Pluvinel, qui n'étoit guère
plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je
pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure?» M. de
Souvray[144] lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des
vers dans ce temps-là qu'on appeloit _les Visions de la cour_, où l'on
disoit de lui _qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière_.
[141] Marie de Médicis, qui l'avoit remplacée dans la couche de
Henri IV, et au couronnement de laquelle Henri IV exigea qu'elle
parût.
[142] M. de Souvray, ou de Souvré, étoit gouverneur de Louis
XIII.
[143] Il étoit sous-gouverneur et premier écuyer de la grande
écurie. (T.)
[144] Ce M. de Souvray, à ce qu'on prétend, disoit _Bucéphale_ en
lieu de Céphale, en cet endroit de Malherbe (_Ode à la Reine-mère
du Roi, sur sa bienvenue en France_) où il y a:
Quand les yeux même de Céphale
En feroient la comparaison. (T.)
Henri IV alloit quelquefois visiter la reine Marguerite[145], et
gronda de ce que la Reine-mère n'alla pas assez avant la recevoir
à la première visite.
[145] Elle avoit fait bâtir un hôtel à l'entrée de la rue de
Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue à
droite). Les jardins s'étendoient le long de la rivière jusqu'à
la rue des Saints-Pères. La première fois que Henri alla la voir,
il lui dit, en la quittant, qu'_il la prioit d'être plus
ménagère_. «Que voulez-vous, répondit-elle, la prodigalité est
chez moi un vice de famille.»
Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de
lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le
faisoit parler assez souvent.
Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre
autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite
avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce
dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on
épargner la fille de tant de rois.