[101] Il ne paroît pas que Léonor d'Estampes ait publié sur cette

matière un traité _ex professo_; c'est plutôt dans une

déclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'évêque de

Soissons, qu'il aura avancé ce fait. (_Voyez_ la _Bibliothèque

chartraine_ de Liron. Paris, 1719, in-4º, pag. 245.)

Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut

jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la

prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu

mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il

dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit:

_M. saint Augustin_, _M. saint Jérôme_, etc.: «Vraiment, dit-il, il

paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les

Pères, car il les appelle encore _monsieur_.»

L'ARCHEVÊQUE DE SENS,

FRÈRE DU PRÉCÉDENT[102].

Son frère, qui fut archevêque de Sens après lui, étoit un fort

ridicule personnage. Avant la mort de son frère on l'appeloit

l'_Ambigu_, car il n'étoit ni d'église, ni de robe, ni d'épée, ni

ignorant, ni savant. Il faut lire la pièce que Bautru fit contre lui,

qu'il a intitulée _l'Ambigu_[103]. Quand son frère alla à Rome, il fut

long-temps à décider s'il l'y mèneroit ou non, et il disoit

plaisamment que cet homme étoit si _ambigu_, qu'il rendoit ambiguës

toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevêque,

pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues

de Quinte-Curce et le traité _de Amicitiâ_ de Cicéron; mais il ôta sur

ce point-là l'_ambiguité_ où l'on avoit été jusques alors, car il

persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette

langue. Ces traductions pourtant furent estimées de toute la cour;

mais c'étoit en un temps où l'on peut dire que l'on donnoit la

réputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu

leur procès, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut

approchoient encore moins de leurs aînés que cet _ambigu_ du cardinal.

[102] Du Perron (Jean Davy), archevêque de Sens, mort en 1621.

[103] «M. de Bautru a fait une satire contre l'_Ambigu_. L'Ambigu

étoit frère de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas,

disait-il, décider s'il étoit jour ou nuit lorsqu'il vint au

monde. Il étoit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut

né, dit à la mère: «Madame, votre fils est une fille, et votre

fille est un garçon.» On le nomma _Lysique_, afin qu'on ne pût

distinguer si c'étoit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un

ouvrage en lumière, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il

fût auteur, parce que c'étoit une traduction.» (_Menagiana_,

édit. de 1762, tom. 1, pag. 339.)

LE DUC DE SULLY[104].

On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un Écossais nommé Bethun, et non

de la maison des comtes de Béthune de Flandre. Il y avoit un Écossois

archevêque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'être

allié de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de

l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il réputoit à déshonneur d'être

parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir à MM. de

Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi[105] lui manda par M. du

Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit

si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de Guise

n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il étoit un ingrat, lui

qu'il avoit élevé de rien, de s'aller offrir contre un prince du sang

à ceux qui avoient tâché d'ôter la couronne et la vie à son

bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moitié de ce que le Roi lui

avoit donné charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que

c'étoit une pitié, car comme dans la prospérité il étoit insolent, de

même il étoit lâche et failli de coeur dans l'adversité.

[104] J'ai tiré la plus grande part de ceci d'un manuscrit qu'a

fait feu M. Marbault, autrefois secrétaire de M.

Duplessis-Mornay, sur les Mémoires de M. de Sully, dont il montre

presque partout la fausseté pour les choses qui concernent

l'auteur. J'ai extrait de cet écrit ce qu'on n'oseroit publier,

quand on l'imprimera. (T.)--Si nous avions besoin de prouver que

les _Mémoires de Tallemant_ ne sont pas une reproduction

fastidieuse des autres Mémoires du temps, il nous suffiroit de

citer à l'appui de notre assertion l'article _Sully_. Certes, ce

ministre y est peint sous un jour tout nouveau. Est-il également

vrai? Nous sommes très-portés à croire qu'un peu de passion a pu

parfois rembrunir le tableau; mais il ne nous paroît pas moins

constant par les mots cités par Tallemant, de Henri IV sur Sully,

mots qui portent évidemment le cachet de ce prince, que, fort

attaché à son ministre dont il appréciait l'habileté, Henri IV

regardoit son dévoûment et ses services comme loin d'être

complètement désintéressés.

[105] Henri III.

Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques

assignations où il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent

à lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrité. Ce

qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement à

Châtellerault est faux[106]: M. le comte lui eût passé l'épée au

travers du corps. Quoiqu'il fût gouverneur du Poitou, il n'y avoit

pourtant nul crédit.

[106] _Mémoires de Sully_, liv. 22.

Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence à feu M.

de Guise[107], et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations

contre cela[108]. Il blâme M. d'O[109], qui pourtant avoit les mains

nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea

son bien.

[107] _Mémoires de Sully_, liv. 7.

[108] _Mémoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de

Chiverny_, 1636, in-4º.

[109] _Mémoires_, liv. 4 et 7.

Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point été

surintendant[110]. M. de Sancy fut chassé pour avoir dit au Roi, au

siége d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec

madame de Beaufort, en présence de M. de Montpensier, que «p.....

pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri II[111] que celle de

madame d'Estrées, qui étoit morte au bordel;» et pour avoir dit aussi

à madame la duchesse[112] même, qui disoit qu'un gentilhomme de ses

voisins avoit mis ses enfants sous le poêle en épousant celle dont il

les avoit eus, «que cela étoit bon pour un héritage de cinq ou six

mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit

jamais à bout, et que toujours un bâtard seroit un fils de p.....» A

la vérité ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit

considérer que M. de Sancy étoit homme de bien, et qu'il lui avoit

rendu de grands services.

[110] _Mémoires_, liv. 7.

[111] Marguerite de France, reine de Navarre, épouse divorcée de

Henri IV. Tallemant lui consacre un article peu après.

[112] La duchesse de Beaufort, Gabrielle.

Il avoit en effet soudoyé à ses dépens les Suisses en grand nombre

qu'il amena à Henri IV[113]. Il mourut pauvre avec un arrêt de défense

dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arrivé d'être pris par les

sergents; il se laissoit mener jusqu'à la porte de la prison, puis il

leur montroit son arrêt et se moquoit d'eux.

[113] Harlay de Sancy, pour procurer des secours à Henri IV, mit

en gage chez des Juifs de Metz un très-beau diamant. Cette pierre

a été réunie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la

confondre avec le Pitt ou le Régent, qui est d'un poids beaucoup

plus considérable.

Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri IV. Las de porter

le flambeau à pied, il trouva moyen d'avoir une haquenée. Le Roi le

sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours _pa la mort_; on

l'appela _Palamort_. C'étoit un assez plaisant homme. Il trouva une

fois madame de Guémenée sur le chemin d'Orléans; elle venoit à Paris.

Il s'ennuyoit d'être à cheval, car il faisoit mauvais temps; il lui

dit: «Madame, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, je m'offre à

vous escorter.--Je vous rends grâces, lui dit-elle.--Ah! madame,

répliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonnée au

besoin;» et en disant cela, il baisse la portière, et, quoi qu'elle

dît, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac étoit

ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de

Médicis, il se mit tout nu dans une niche où il n'y avoit point de

statue; il y a là une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se

fit Père de l'Oratoire, et on l'appeloit le Père _Palamort_. Il

n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice,

saint Martin et autres.

L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit

également Père de l'Oratoire.

Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'eût fait mettre

M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y

avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrôler les passe-ports

au siége d'Amiens, et puis il fut envoyé dans les élections pour

prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce

qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de même en toutes

rencontres. Comme il étoit assez ignorant en fait de finances, il mena

avec lui un nommé Ange Cappel, sieur du Luat[114], une espèce de fou

de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps après, pour flatter M.

de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_, dont M. de

Lesdiguières fut fort en colère. Du Luat en fut mis en prison. Quand

on voulut l'interroger et qu'on lui dit: «Promettez-vous de dire la

vérité?--Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour

l'avoir dite.» Il donnoit des avis très-pernicieux, et disoit, entre

autres sottises, qu'il ne falloit qu'un _lait d'amendes_ pour

restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes.

Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il

étoit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et

des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe[115].

[114] Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre

intitulé: _l'Abus des Plaideurs_, Paris, 1604, in-folio. Il nous

a été impossible de découvrir dans aucune bibliothèque de Paris,

et dans aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: _Le

Confident_, dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans

la _Biographie universelle_ de Michaud; on trouve aussi des

renseignemens sur lui dans les _Remarques_ sur le chapitre 11 de

la _Confession de Sancy_. (Voyez le _Recueil de diverses pièces

servant à l'histoire de Henri_ III. Cologne, P. Marteau, 1699, t.

2, p. 555.)

[115] Cette facétie orne le frontispice de _l'Abus des

Plaideurs_. On répondit à Cappel par un quatrain lourd et

grossier, attribué à Rapin, que cite la _Biographie_. Ce donneur

d'avis obtint le 27 septembre 1612 un arrêt du conseil qui lui

accordoit le vingtième denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit

sur le _ménage du domaine_ du roi. Une copie collationnée de cet

arrêt existe dans le manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de

Béthune, p. 64.

M. d'Incarville, contrôleur général des finances, n'étoit point un

voleur, comme le dit M. de Sully[116]; c'était un honnête homme et

homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle

alloit être reine ne s'accorde guère avec ce que M. de Sully conte du

voyage de Clermont, où il donna des coups de bâton au cocher par son

commandement; elle l'eût fait chasser bien vite.

[116] _Mémoires_, liv. 12.

Voici ce qui se passa à la maladie de madame de Beaufort. Elle dépêcha

Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de

trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver

à Fontainebleau. Elle espéroit que cela le feroit venir aussitôt, et

qu'en faveur de ses enfants, il l'épouseroit avant qu'elle mourût. En

effet, aussitôt que Puypeiroux fut arrivé, le Roi le fit repartir pour

lui aller faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il

vouloit passer pour n'être point vu, et incontinent il monta à cheval,

et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux, à qui il fit de

terribles reproches. Auprès de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier

de Bellièvre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant

cela, il vouloit aller à Paris pour la voir en cet état, si M. le

chancelier ne lui eût remontré que cela étoit indigne d'un roi. Il se

laissa vaincre à ses raisons, et retourna à Fontainebleau.

M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il

n'en avoit point, quoiqu'il fût surintendant des finances. Il alloit

au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand

maître de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en eût. Le marquis

de Coeuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des

jeunes gens qui en eurent, le dernier à cause de sa mauvaise vue,

l'autre en rendoit quelque autre raison[117]. Ils se cachoient, quand

ils rencontroient le Roi. Bassompierre disoit que quand il pleuvoit

ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des visites

avec elles. Arnauld le Péteux[118] a été le premier garçon de la ville

qui en ait eu, car les hommes mariés en eurent avant lui. Le Roi ne

trouva pas bon que Fontenay-Mareuil[119] en eût un, on lui dit qu'il

s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on ne

savoit ce que c'étoit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit une

haquenée; du temps d'Henri IV même cela étoit ainsi; on trottoit après

le Roi.

[117] «J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval, qu'il

n'y a point eu de carrosse à Paris avant la fin de la Ligue... La

première personne qui en eut étoit une femme de sa connoissance

et sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue

Saint-Antoine, nommé Fayereau, et qui s'étoit fait séparer de

corps et de biens d'avec Bordeaux, maître des comptes, son

premier mari.» (_Antiquités de Paris_, tome 1er, p. 191.)

[118] On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y donne

la raison du surnom bizarre qu'il portoit.

[119] Ceci doit être entendu de Louis XIII et non de Henri IV.

François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, élevé auprès du

dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans à la mort

de Henri IV. Il épousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux.

Fontenay-Mareuil s'est rendu célèbre dans la carrière des

ambassades; il a laissé des _Mémoires_ importants qui ont été

publiés pour la première fois dans la première série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tomes

50 et 51.

Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure,

fit un inventaire de ses biens qu'il donna à Sa Majesté, jurant qu'il

ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'épargne de

son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais

aussitôt il se mit à faire de grandes acquisitions, et tout le monde

se moquoit de son bel inventaire. Le Roi témoigna assez, ce qu'il en

pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronché dans la cour du Louvre,

en le voulant saluer, comme il étoit sur un balcon, il dit à ceux qui

étoient auprès de lui, qu'ils ne s'en étonnassent pas, et que si le

plus fort de ses Suisses avoit autant de _pots de vin_ dans la tête,

il seroit tombé tout de son long.

Il se fait écrire _monseigneur_ par La Varenne[120]; on ne donnoit

point du _monseigneur_ en ce temps-là au surintendant des finances, et

il n'étoit que cela alors. D'ailleurs La Varenne étoit trop fier pour

en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui écrivit depuis, à

propos du différend de leurs gendres[121] en Bretagne, pour la

préséance; quoique M. de Sully fût duc et pair, l'autre lui écrivit

ainsi: _Le différend qui est entre nos gendres..._ Cela pensa faire

enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier

Seguier, dont la fille a épousé le petit-fils de M. de Sully, lui

ayant écrit une fois, à propos de quelques démêlés, en ces mots: _Pour

conserver la paix dans nos familles_, il s'en mit en colère, et dit

que le mot de famille n'étoit bon que pour le chancelier, qui n'étoit

qu'un citadin.

[120] Grand m... du roi (T.)--Cette assertion de Tallemant sur

les fonctions secrètes de La Varenne ne paroît pas dénuée de

vraisemblance. Son premier office avoit été celui de cuisinier

chez Madame: il excelloit à piquer les viandes. Quand il eut fait

fortune et quand Guillaume Fouquet (c'étoit son nom) eut gagné le

marquisat de La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit:

«La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère

qu'à piquer les miens.» Il fut fait porte-manteau du Roi, puis

conseiller d'état et contrôleur général des postes; toutefois ces

différentes charges ne le détournèrent jamais du soin de ses

missions amoureuses. Mais l'âge du Roi diminuoit chaque jour

l'importance du rôle de son confident; aussi La Varenne ayant

obtenu une grâce nouvelle du prince, comme le chancelier de

Bellièvre faisoit quelques difficultés d'en sceller l'expédition,

La Varenne lui dit: «Monsieur, ne vous en faites pas tant

accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon maître avoit

vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le

vôtre.»

[121] M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour. (T.)--Henri,

duc de Rohan, épousa en 1605 Marguerite de Béthune-Sully, et

Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit épousé Catherine

Fouquet, fille du marquis de La Varenne.

Jamais il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six

seigneurs des plus qualifiés de la cour, et de ceux que le Roi voyoit

de meilleur oeil, l'allèrent un après-dîner visiter à l'Arsenal. Ils

lui déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il

leur répondit que cela étoit bien aisé, et s'étant tourné devant et

derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la

porte sur lui.

Un trésorier de France, nommé Pradel, autrefois maître-d'hôtel du

vieux maréchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison

de M. de Sully, qui lui ôtoit ses gages. Un jour il le voulut faire

sortir de chez lui par les épaules, mais cet homme prit un couteau de

dessus la table, car le couvert étoit mis, et lui dit: «Vous aurez ma

vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.»

Enfin, après bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta

l'histoire, et déclara que, dans le désespoir où le mettoit M. de

Sully, il ne se soucioit point d'être pendu, pourvu qu'il se fût

vengé; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort;

mais, quelques plaintes que fît M. de Sully, il fallut payer Pradel.

Un Italien, venant de l'Arsenal, où il avoit eu quelques rebuffades du

surintendant, passa par la Grêve, où l'on pendoit quelques

malfaiteurs. «_O beati impiccati! s'écria-t-il, che non avete da fare

con quel Rosny._»

Il étoit si haï que par plaisir on coupoit les ormes qu'il avoit fait

mettre sur les grands chemins pour les orner. «C'est un _Rosny_,

disoient-ils, faisons-en un _Biron_[122].» Il avoit proposé au Roi,

qui aimoit les établissements, d'obliger les particuliers à mettre des

arbres le long des chemins; et comme il vit que cela ne réussissoit

pas, il fut le premier à s'en moquer.

[122] Par allusion au supplice du maréchal de Biron, décapité le

31 juillet 1602.

M. de Sully dit en un endroit de ses _Mémoires_ que M. de Biron et

douze des plus galants de la cour ne pouvoient venir à bout d'un

ballet qu'ils avoient entrepris, et qu'il fallut lui faire commander

par le Roi de s'en mettre. C'étoit une de ses folies que la danse.

Tous les soirs, jusqu'à la mort d'Henri IV, un nommé La Roche, valet

de chambre du Roi, jouoit sur le luth les danses du temps, et M. de

Sully dansoit tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en

tête, qu'il avoit d'ordinaire quand il étoit dans son cabinet. Les

spectateurs étoient Duret, depuis président de Chevry, et La Clavelle,

depuis seigneur de Chevigny[123], qui, avec quelques femmes d'assez

mauvaise réputation bouffonnoient tous les jours avec lui. Ces gens

lui applaudissoient, quoique ce fût le plus maladroit homme du

monde[124]. Il montoit quelquefois des chevaux dans la cour de

l'Arsenal, mais de si mauvaise grâce que tout le monde se moquoit de

lui.

[123] Duret de Chevry, sur lequel on verra plus bas un article

dans ces Mémoires, et La Clavelle de Chevigny avoient été

secrétaires de Sully. (Voyez l'_avertissement_ qui précède les

_Mémoires de Sully_, Tome 1er, p. 3, de la 2e série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_.)

[124] Tout ceci contraste fort avec le caractère d'austérité de

convention qu'on a prêté à Sully. Il est surtout une pointe qui

traîne dans tous les _ana_ historiques et qui se trouve révoquée

en doute par le récit de Tallemant. Si l'on en croit les

conteurs, après la mort de Henri IV le prince de Condé témoigna

un jour le désir que le marquis de Rosny, fils de

l'ex-surintendant, figurât dans un ballet qu'il montoit. Sully

lui aurait répondu avec cette sévérité théâtrale que la tradition

lui prête: «Rosny est marié, il a des enfants, ce n'est plus à

lui à danser.--Je vois bien ce que c'est, auroit repris le

prince, vous voulez faire de mon ballet une affaire

d'Etat.--Nullement, monsieur, lui répondit Sully, tout au

contraire: je tiens vos affaires d'Etat pour des ballets.» Cela

est bien digne, mais Tallemant est plus naturel, et il étoit

rapproché des sources.

A propos de ballet, M. le Prince en dansa un, et le Roi commanda à M.

de Sully de donner une ordonnance pour cela. M. de Sully enrageoit,

et, comme pour se moquer, il mit en bas: «Et autant pour le brodeur.»

Pour le faire enrager encore plus, M. le Prince se fit payer le double

en disant qu'il y en avoit la moitié pour le brodeur. Il alla avec

toute sa maison chez M. d'Arbault, trésorier de l'Épargne, et n'en

sortit qu'il n'eût reçu l'argent. Le Roi ne fit qu'en rire, et dit que

M. de Sully méritoit bien cela.

Sully gardoit lui-même la porte de la salle à double rang de galeries

qu'il avoit fait faire à l'Arsenal pour les ballets.

C'étoit à Duret, son m........, qu'on présentoit les gants[125]. Il

parle dans ses _Mémoires_ d'un nommé Robin qu'il rebuta[126]; c'est

qu'il s'étoit adressé à lui-même, et non pas à Duret.

[125] _Présenter, donner les gants_, locutions tirées de l'ancien

usage de donner une paire de gants à celui qui apportoit le

premier une bonne nouvelle, et par extension faire un cadeau en

échange d'un service, d'une faveur. Cet usage venoit d'Espagne,

où il s'appeloit la _paraguante_.

[126] Livre 9.

La chambre de justice ne fut établie que pour perdre M. de Sully et

découvrir ses malversations; et cela étoit mené par des gens qu'il

avoit mis dans les finances. Il s'opposa tant qu'il put à la

recherche, et ce fut lui qui fit la composition des financiers. M. de

Bellegarde s'en étant rendu le solliciteur, il fit si bien qu'il

réduisit à fort peu de chose ce qui devoit revenir de cette

composition, pour faire accroire au Roi qu'il avoit été mal conseillé,

et que, pour un petit profit, il avoit perdu la bonne volonté de ses

officiers. Ceci arriva en 1606, et le roi, sachant les pots-de-vin

qu'il prenoit, et croyant qu'il avoit part aux intérêts d'avance qu'on

payoit aux trésoriers de l'Epargne, faisoit état de donner la

surintendance à M. de Vendôme, quand il auroit plus d'âge; lorsque Sa

Majesté mourut, elle étoit sur le point de l'y établir.

Son triomphe d'Ivry et les grandes sommes qu'il tira des prisonniers

de guerre qu'il fit, sont les plus plaisants endroits de son

livre[127]. Toutes ces extravagances sont peintes dans une grande

salle à Villebon, dans le pays Chartrain.

[127] _Mémoires_, liv. 3.

C'étoit le plus sale homme du monde en paroles. Un jour, je ne sais

quel gentilhomme fort bien fait alla dîner avec lui. Madame de Sully

sa seconde femme[128], qui vit encore, le regardoit de tous ses yeux.

«Avouez, madame, lui dit-il tout haut, que vous seriez bien attrapée

si monsieur n'avoit point de...» Il ne se tourmentoit pas autrement

d'être cocu; et en donnant de l'argent à sa femme, il disoit: «Tant

pour cela, tant pour cela, et tant pour vos f...» Il fit faire un

escalier séparé qui alloit à l'appartement de sa femme, et lui dit:

«Madame, faites passer les gens que vous savez par cet escalier-là,

car si j'en rencontre quelqu'un, sur mon escalier, je lui en ferai

sauter toutes les marches.»

[128] Sully, veuf d'Anne de Courtenay, se remaria à Rachel de

Cochefilet, veuve elle-même en premières noces de Châteaupers.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 4 / 28 段