Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus

malheureux en femme que son grand-père. La sienne[74] se gouvernoit

fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point,

voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il

avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de

lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en

suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le

Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois

qui me viendroit dire une chose comme cela.--Ma foi! reprit l'autre,

je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de

votre humeur.»

[74] Elle étoit de Clèves, cadette de madame de Nevers, mère de

M. de Mantoue. (T.)

Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on dit; car un jour

qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit

quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un

ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit

qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en

faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle

qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la

vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon

que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se

préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit

le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à

l'ordinaire.

Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce

qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui

n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à

Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de

Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir

autre chose.

M. de Mayenne, pour attraper sa femme[75], qui s'inquiétoit fort de ce

qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de

chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût

travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe

de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit

par respect.

[75] Madame de Mayenne étoit héritière de Tende (le comte de

Tende, bâtard de Savoie). Elle étoit veuve de M. de Montpézat.

Devenue héritière, M. de Mayenne l'épousa. (T.)

Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de

plusieurs personnes, et entre autres du brave Givry. On dit qu'en

ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se

déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il

fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de

mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il

fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir

d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde[76]

acheva l'aventure[77]. Il est vrai que, de peur de semblable surprise,

elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur

le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur

son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux

pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de

Guise, étoit la Dariolette[78]. A un soupir expressif de la belle, la

mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la

confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela,

durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et Givry vinrent causer

à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de Guise. M.

de Nemours[79], amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune princesse,

nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se retire, et Givry,

qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi, Bellegarde, tu fais

retraite devant cette beauté!» Enfin Givry[80], voyant qu'elle le

quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici, parce que c'est un

des plus beaux billets qu'on puisse trouver:

«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de

parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que

j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre

changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais

périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que

vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du

péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend

m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon

respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois

digne.»

[76] Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet homme

lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle

n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par là

qu'il commença à en devenir amoureux. Six ans devant que de

mourir, elle recouvra ce portrait et le vit à madame de

Rambouillet qui la fut voir ce jour-là même; elle en avoit une

grande joie. (T.)

[77] Dans _les Amours d'Alcandre_ on voit la naissance de cette

galanterie. (T.)

[78] Dariolette étoit la confidente de l'infante Elisenne, mère

d'Amadis de Gaule. Le rôle que joue Dariolette dans l'ancien

roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font

entremetteuses d'amour. Scarron, dans le livre 4 du _Virgile

travesti_, dit de la soeur de Didon que:

En un cas de nécessité

Elle eût été Dariolette.

[79] Celui qui après fut le tyran de Lyon. Il étoit frère de mère

de M. de Guise, tué à Blois. Leur mère, fille de la duchesse de

Ferrare (Renée), qui étoit fille de France, avoit épousé M. de

Guise, puis M. de Nemours. (T.)

[80] Il étoit de la maison d'Anglure. (T.)

En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon,

qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu

dire, qu'il mourroit _devant l'an_, et cela se pouvoit entendre devant

l'année, ou devant la ville de Laon.

Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit aimé autrefois une

dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il

voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si

vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne

puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me

demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui

connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce

n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût

persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en

prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il

l'aimeroit désormais comme sa soeur.

Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que

le prince de Conti capable de l'épouser[81]. C'étoit un stupide.

[81] François de Bourbon-Conti, mort en 1614.

En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer

le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la

Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit

été, si elle eût été sage[82].» On dit que comme elle prioit M. de

Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma soeur,

lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour.--Ah!

le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.»

[82] Henri IV s'étoit en effet senti un doux penchant pour

mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus

d'yeux que pour elle; c'est alors que la beauté délaissée, pour

se consoler, peut-être aussi pour diminuer les reproches qu'Henri

pouvoit se faire, lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille

amoureux figure dans l'_Histoire des amours du grand Alcandre_.

Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit

roman qu'on appelle les _Adventures de la cour de Perse_[83], où il y

a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et

charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle

pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle

soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle

devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort

ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour

cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse

de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon[84] qui regarde sur

l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la

peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le

connétable de Bourbon se retira[85]. «Il faut avouer, dit madame la

comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas jaunir la

muraille de l'hôtel de Guise[86].» Madame la princesse de Conti dit

aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point

fait d'enfants.--En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous

penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.»

[83] _Les Adventures de la cour de Perse, où sont racontées

plusieurs histoires d'amour et de guerre arrivées de notre

temps_; Paris, Pomeray, 1629, in-8º. Jusqu'à présent on avoit

attribué cet ouvrage à Jean Baudouin. (_Voy._ le _Dictionnaire

des Anonymes_ de Barbier.) On s'accorde à regarder la princesse

de Conti comme l'auteur de l'_Histoire des amours du grand

Alcandre_, insérée dans le _Recueil de diverses pièces servant à

l'histoire de Henri_ III; Cologne, P. du Marteau, 1663, in-12.

Cet ouvrage contient le tableau des galanteries de Henri IV, sous

le nom du _grand Alcandre_; la princesse de Conti y est désignée

sous le nom de _Milagarde_. (_Voyez_ le _Recueil_ A B C, vol. S,

pag. 1.)

[84] Le Petit-Bourbon s'élevoit sur l'emplacement où l'on a

construit depuis la colonnade du Louvre.

[85] «Après la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de

jaune la porte et le seuil de son hôtel à Paris, devant le

Louvre. C'étoit la coutume du temps passé, pour déclarer un homme

traître à son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du

sel dans sa maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de

Châtillon.» (_Dictionnaire de Trévoux._)

[86] Elle l'a été depuis. (T.)

Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu,

elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières,

parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre

grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant

eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle

y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec

plaisir un vieux _Jean de Paris_[87], tout gras, qui se trouva dans la

cuisine.

[87] Ancien roman de chevalerie, cent fois réimprimé dans la

Bibliothèque bleue.

PHILIPPE DESPORTES[88].

Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais

il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce

procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit

un peu trop. Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé en

ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au maillet

de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe reviendra, il

n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes prit son

paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers ce

pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à

Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons

qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes

va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de

Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de

la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, soeur de

mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette

maîtresse est appelée _Cléonice_ dans ses ouvrages[89].

[88] Philippe Desportes, né à Chartres en 1546, mort dans son

abbaye de Bonport le 5 octobre 1606.

[89] On lit dans les _Anecdotes historiques et littéraires sur

Philippe Desportes, abbé de Tiron, et ses ouvrages_, par Dreux du

Radier, insérées au _Conservateur_ de septembre 1757: «Cléonice

fut la troisième dame à qui la muse de Desportes fut consacrée à

l'âge de trente-deux ou trente-trois ans. Cette Cléonice étoit

Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie... Il est parlé de cette

demoiselle dans le sonnet de Ronsard, imprimé à la suite des

amours de Cléonice, où il lui donne le nom véritable

d'_Héliette_, et Desportes a fait l'épitaphe d'Héliette de

Vivonne de la Châtaigneraie à la fin de ses _Diverses Amours_.»

Accorde qui pourra les historiens des amours de Desportes.

Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en

réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi:

O nuit! jalouse nuit, etc.[90]!

[90] _OEuvres de Desportes._ Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611,

pag. 518.

Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, ou du

moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde

la chanta.

Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce

titre: _la Conformité des Muses italiennes et des Muses

françaises_[91], où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient

placés vis-à-vis des siens.

[91] N'est-ce pas plutôt _les Rencontres des Muses de France et

d'Italie_, 1604, in-4º? Desportes, s'il éprouva du déplaisir de

ce rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le

déguiser, et répondit de bonne grâce «qu'il avoit pris aux

Italiens plus qu'on ne disoit, et que si l'auteur l'avoit

consulté, il lui auroit fourni de bons Mémoires.»

Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il

étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de

quarante mille livres de rente[92]. M. de Joyeuse le mit si bien avec

Henri III, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il

fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon

nombre de bénéfices.

[92] Desportes étoit chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de

Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et

d'Aurillac. (Dreux de Radier, _loc. cit._)

Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa

Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne

l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi

suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on

disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien

chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât.

Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de

Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se

retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu

même place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral et

lui se brouillèrent; en voici l'occasion:

La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée

mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle.

Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit

qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le

soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne

s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit

plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de

sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que

c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre

_hélas_! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M.

Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût

déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance.

Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes

avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et

que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de

Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en

étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après

avoir fait sa paix avec Henri IV, il se mit à baiser un bracelet de

cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et

dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y

crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué.

M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa

famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et

six soeurs, dont trois ne lui voulurent pas vendre leur part. Il ne

leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement à son

frère.

Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la

mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une

abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de

Chartres.

Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui

apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui

apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se

délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit:

Je bride ici mon Apollon.

Régnier écrivit à la marge:

Faut avoir le cerveau bien vide

Pour brider des Muses le roi;

Les dieux ne portent point de bride,

Mais bien les ânes comme toi.

Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son

livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses.

L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant

ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes

reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à

l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point

imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois,

je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit

allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand

il fut guéri, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du

vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance;

il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours.

Desportes, sous le règne de Henri IV, ne laissa pas d'être en estime;

et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse

de Conti: «_M. de Tiron_ (c'étoit sa principale abbaye), il faut que

vous aimiez ma nièce[93], cela vous réchauffera et vous fera faire

encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La

princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il

en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine

Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que

reine de Navarre.

[93] Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti, quand il

vouloit l'obliger. (T.)

Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa

créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui

écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de _monseigneur_ un

homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui

écrivit _domine_.

Mais il faut reprendre madame de Simier[94]; aussi bien nous ne

saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci.

[94] Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de

Médicis, dont il vient d'être question dans cet article.

Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du

jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut

contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au

Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est échappé, mais

il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier, qui

étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue; cela

ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle envoyoit

assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle les

envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers

elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit

qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier,

elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante,

qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse.

On fit cette épigramme à laquelle elle répondit:

Contre toute loi naturelle,

Vous renversez le droit humain:

La plus jeune[95] est la m.........

Et la plus vieille est la p.....

[95] Mademoiselle de Vitry, sa soeur, qui ne fut point mariée. Il

en est parlé précédemment dans l'_Historiette_ de la princesse de

Conti.

Elle la retourna ainsi:

Selon toute loi naturelle,

C'est conserver le droit humain:

La plus laide est la m.........

Et la plus belle est la p......

Elle fit la _Magdelaine_ en trois parties; c'étoient pour la plupart

des traductions du Tansille[96]. Elle les envoya toutes trois au

cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la

part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la

première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui

demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non,

dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez

morte.»

[96] Tansillo (Louis), poète italien, né à Venosa vers 1510, mort

à Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux

ouvrages sont: _Il Vendemmiatore_, poème dont la première édition

parut à Naples, in-4º, 1534; _le Lagrime di san Pietro_; _il

Podere_, poèmes, et des _Sonetti et Canzoni_.

LE CARDINAL DU PERRON[97].

Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David[98]. Il

changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec

l'abbé de Tiron[99], qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du

Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit

querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce

même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit

avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en

grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus

qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et

aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours

devant Henri III, pour prouver qu'il y avoit un Dieu, et, après

l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire,

qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé

de la cour.

[97] Du Perron (Jacques Davy, cardinal) né le 25 novembre 1556,

d'une famille protestante réfugiée, mort le 5 septembre 1618.

[98] Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'_Avit_ pour

se dépayser et faire croire qu'il étoit d'une maison qui

s'appeloit Avit.

[99] Le poète Desportes, dont l'_Historiette_ précède

immédiatement celle-ci.

Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il

se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de

sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et

il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes

persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le

pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que

pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne

péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna,

car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait

évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri IV en la

religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens,

et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et

disoit: «_Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol

ancora esser cardinale._»

A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay[100], dans

un _Traité de la puissance du pape_[101], dit que le cardinal du

Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de

l'absolution de Henri IV, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna

de l'avancer, comme en effet il fut fait cardinal ensuite. Henri IV

ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il disoit

qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce coup de

gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il

vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal.

[100] Léonor d'Estampes-Valencay, évêque de Chartres, transféré à

l'archevêché de Reims en 1641. Son _Historiette_ se trouve plus

bas.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 3 / 28 段