voyant qu'il étoit nécessaire de prendre un poste contre l'ordre et à
la chaude, fit commandement à M. de Pisani d'y aller. Il y va.
Quelqu'un avertit le Roi que le marquis étoit trop âgé pour un
semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: «Il est si bien
fait, si propre et si bien à cheval, que je l'ai pris pour un jeune
homme; courez après lui et prenez sa place.» Le marquis répondit:
«J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus
près une autre fois.» Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa
cour et tous les officiers de son armée étoient aussi ardents à le
servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le
boute-selle.
Quelque sévère qu'il fût, on a remarqué que les jeunes gens l'aimoient
fort et se plaisoient extrêmement avec lui. Ils lui portoient un tel
respect qu'ils n'osoient paroître devant lui, s'ils n'étoient
tout-à-fait dans la bienséance. Il aimoit les gens de lettres,
quoiqu'il ne fût pas autrement savant. M. de Thou a laissé par écrit
en des Mémoires à la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle à
écrire[58].
[58] Jacques-Auguste de Thou dit dans ses _Mémoires_ que l'année
1599 lui fut funeste, par la perte qu'il fit des trois hommes
illustres qui étoient ou ses alliés ou ses meilleurs amis.
«C'étoient le comte de Schomberg, le chancelier de Chiverny, et
_le marquis de Pisani_, qui moururent tous trois en ce temps-là.»
(Pag. 336 de l'édition d'Amsterdam, 1713.)
Quand on crut que Malte seroit assiégée pour la seconde fois, le
marquis de Pisani, Timoléon de Cossé, et Strozzi, qui mourut depuis
aux Tercères, se jetèrent dans la place comme volontaires.
Il avoit été fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants
de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise
de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui
écrivoit, mais par malheur on les a laissé perdre.
Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape
Clément VIII ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi.
Henri IV lui donna la cornette blanche à commander. Il le fit
gouverneur de feu M. le Prince[59], qu'il venoit de déclarer héritier
présomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le
lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit régner après
lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit
l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les
appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le
Prince. M. de Haucourt étoit le sous-gouverneur; mais la peste étant
survenue à Paris, il eut ordre de le mener à Saint-Maur, où il demeura
avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils étoient ensemble à la
chasse, et qu'un paysan, auprès duquel ils passoient, se fut mis le
ventre à terre, sans que le jeune prince le saluât, même de la tête,
le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: «Monsieur, il n'y a
rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous; mais si
lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos semblables
seriez en danger de mourir de faim.»
[59] Henri II, prince de Condé.
Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis
madame la marquise de Rambouillet, alors âgée de huit ans, la prit par
la tête et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier
très-sévèrement, car les princes sont des animaux qui ne s'échappent
que trop. On en a fait la guerre bien des fois à cette demoiselle,
comme si elle étoit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue
toute sa vie pour les femmes.
M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et
trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la
princesse (Charlotte de La Trémouille) et le marquis n'étoient jamais
d'accord ensemble. Il avoit résolu de quitter cet emploi à la première
occasion, et sans doute il eût demandé son congé à la dissolution du
mariage du Roi, mais il mourut à Saint-Maur un peu devant, et le Roi
donna le comte de Belin pour gouverneur à M. le Prince, avec ce
témoignage honorable pour M. de Pisani: «Quand j'ai voulu, dit-il,
faire un roi de mon neveu, je lui ai donné le marquis de Pisani; quand
j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin.» Ce
comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et
ils firent de belles galanteries ensemble.
Depuis, il peut y avoir quatorze à quinze ans, mademoiselle de
Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, étant allée à
Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinité de gens vinrent
au château pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de
Pisani, dont ils avoient ouï parler à leurs pères.
Le marquis de Pisani étoit fier. Le maréchal de Biron le fit prier de
mettre à prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi
bien il n'alloit plus à la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre,
répondit que s'il savoit où il y en a encore trois de même, il en
donneroit deux mille écus de la pièce pour les mettre à son carrosse.
En ce temps-là on n'alloit pas si communément à six chevaux.
On a dit que le marquis de Pisani avoit rapporté d'Espagne, qui est un
pays à simagrées, certaine affectation de ne point boire; mais madame
de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reçut à la
bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui
conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il
s'accoutuma à boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit
se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il
mangeoit beaucoup de fruits.
M. DE BELLEGARDE[60],
ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III.
Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan)
disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'étoient point: la
première, que c'étoit un poltron; la seconde, qu'il étoit fort galant;
la troisième, qu'il étoit fort libéral. A la vérité, il ne recherchoit
pas le péril, mais il ne manquoit nullement de coeur; dans la suite
nous en verrons des preuves. Il avoit le port agréable, étoit bien
fait, et rioit de fort bonne grâce. Son abord plaisoit; mais hors
quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'étoit
rien qui vaille. Ses gens étoient toujours déchirés, et hors que ce
fût pour quelque entrée, ou pour quelque autre chose semblable, il
n'eût pas voulu faire un sou de dépense; mais dans les occasions
d'éclat, la vanité l'emportoit. Il n'étoit point trop bel homme de
cheval, à moins que d'être armé, car cela le faisoit tenir plus droit.
Il étoit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que
faire de dire que sa beauté lui servit fort à faire sa fortune auprès
de Henri III. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-là, à qui on
reprochoit qu'il ne s'avançoit pas comme Bellegarde. «Hé! dit-il, il
n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez...» Il avoit la voix
belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et cessa
de chanter d'assez bonne heure.
[60] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand-écuyer de
France, né vers 1563, mort le 13 juillet 1646.
Une dame d'Auvergne, soeur de madame de Senneterre, de la maison de La
Chastre, se mit en tête d'être galantisée par ce M. de Bellegarde,
dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez près
du lieu où elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez
elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il
repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit à
Paris; elle étoit effroyablement changée; il ne voulut pas croire que
ce fût elle, et craignoit que le monde ne s'imaginât que cette
femme-là ne pouvoit jamais avoir été passable.
Jamais il n'y eut un homme plus propre; il étoit de même pour les
paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une
forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit à se promener,
et, en se promenant, il pétoit; Yvrande, garçon d'esprit, qui étoit à
lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde
l'aperçut à la fin: «Ah! vous voilà, lui dit-il, y a-t-il long-temps
que vous y êtes?--Dès le premier, monsieur, dès le premier.» M. de
Bellegarde se mit à rire, et cela acheva de le guérir.
Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui étoit archevêque de
Reims, vint fort frisé dîner chez M. de Bellegarde, le même Yvrande
alla dire tout bas ces quatre vers à M. le Grand (on appeloit ainsi M.
de Bellegarde):
Les prélats des siècles passés
Etoient un peu plus en servage,
Ils n'étoient bouclés ni frisés,
Et......... rarement leur page.
Malgré toute cette grande propreté dont nous venons de parler, dès
trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps
cette incommodité augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis XIII,
qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect.
Le Roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre
s'en excusa. «Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant à tout le
monde de se moucher, la première fois que M. de Bellegarde y sera.» Le
Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venoit ce conseil, et
dit au Roi: «Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodité, mais vous
la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de
Bassompierre.» Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empêcha
que cette brouillerie n'allât plus loin.
Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde à Nancy, où il devoit aller
de la part du Roi, un conseiller d'état du duc de Lorraine revenoit
d'un petit voyage à neuf heures du soir. Il se présenta aux portes
pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: «_C'est M. le Grand._» On crut
que c'étoit M. de Bellegarde. Voilà les tambours, les trompettes,
grande quantité de flambeaux, des gens qui venoient demander _où est
M. le Grand_. «Le voilà qui vient,» disoient les valets. Le duc
l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien étonné de tant
d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutumé de n'ouvrir à personne à
cette heure-là. Le duc lui dit: «Où est M. Le Grand?--Monseigneur,
c'est moi, je suis _le Grand_.--Vous êtes un _grand_ sot,» lui dit le
duc, et il le quitta là, fort en colère de la bévue de ses gens.
Pour en revenir à ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de
coeur, je rapporterai ce que M. d'Angoulême, bâtard de France[61], dit
de lui dans ses _Mémoires_ au combat d'Arques: «Parmi ceux, dit-il,
qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut nommer M. de
Bellegarde, grand-écuyer, duquel le courage étoit accompagné d'une
telle modestie, et l'humeur d'une si affable conversation, qu'il n'y
en avoit point qui parmi les combats fît paroître plus d'assurance, ni
dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de
plumes, qui demanda à faire le coup de pistolet pour l'amour des
dames; et comme il en étoit le plus chéri, il crut que c'étoit à lui
que s'adressoit le cartel, en sorte que, sans attendre, il part de la
main sur un genêt, nommé _Frégouze_, et attaque avec autant d'adresse
que de hardiesse ce cavalier, lequel tirant M. de Bellegarde d'un peu
loin, le manque; mais lui, le serrant de près, lui rompit le bras
gauche, si bien que, tournant le dos, le cavalier chercha son salut,
en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des
siens[62].»
[61] Voir ci-après son _Historiette_.
[62] _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour servir à
l'histoire du règne de Henri III et Henri IV._ (T.)--Tallemant
cite ces Mémoires d'après la première édition qui en fut publiée
à Paris, en 1662. (_Voyez_ la _Collection des Mémoires relatifs à
l'Histoire de France_, première série, tom. 44, pag. 566.) On y
remarque quelques différences de langage.
Il fit bien au combat de Fontaine-Françoise, et à La Rochelle. On
l'avoit donné à _Monsieur_, depuis M. d'Orléans, pour lui servir de
conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de
Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empêcher qu'on ne se
battît. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en étoit
assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent à eux. Ces gens-là
s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les
rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui
emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxième et le délivre.
Quant à sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine
Anne d'Autriche fut sa dernière amour. Il disoit quasi toujours: «Ah!
je suis mort.» On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle
feroit à un homme qui lui parleroit d'amour: «Je le tuerois,
dit-elle.--Ah! je suis mort,» s'écria-t-il. Elle ne tua pourtant pas
Buckingham, qui fit quitter la place à notre courtisan d'Henri III.
Voiture en fit un pont-breton[63], qui disoit:
L'astre de Roger
Ne luit plus au Louvre;
Chacun le découvre,
Et dit qu'un berger,
Arrivé de Douvre,
L'a fait déloger.
[63] Espèce de chanson du temps.
Un jour Du Moustier[64] le trouva de la plus méchante humeur du monde;
il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y
en avoit point trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les
couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne
suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.»
Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit
qu'apparemment il tenoit cela d'Henri III, dont M. Bertaut, le poète,
alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute
pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri III étoit sur son lit
assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des
Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres,
où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment
ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.»
Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses
artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah!
dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah!
le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en
savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut,
Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit
M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur,
dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant
mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit
que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que
ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se
surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les
choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour;
mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin,
lui dit: «Bertaut, comme vous voilà fait! Combien avez-vous de
pension?--Tant, Sire.--Je vous donne le double, et soyez mieux
habillé[65].»
[64] Peintre de portraits dont on lira l'_Historiette_ plus bas.
[65] La _Biographie universelle_, tom. II, pag. 228, donne pour
acteurs à cette scène Henri IV et Desportes, ce qui n'a nulle
vraisemblance, car Desportes, titulaire de plusieurs abbayes,
jouissoit d'un revenu considérable (voir ci-après son
_Historiette_), et n'avoit pas besoin qu'on doublât son revenu
pour être vêtu convenablement.
Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un
assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui
l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se
puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon
s'appeloit Benoise[66]; il le prit en affection et le fit secrétaire
du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes
bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour
essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une
feuille ces mots: _Trésorier de mon épargne._ Le Roi ayant trouvé
cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la
somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance
et en fut payé.
[66] De là est venu M. Benoise de Paris. (T.)
On dit que Fernel[67] dit à Henri II, qu'il falloit se résoudre à voir
la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop
foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de
la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois
cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier
enfant fut si malsain, qu'il ne put vivre jusques à vingt ans. Les
autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments.
[67] Célèbre médecin et mathématicien, né en 1497, mort le 26
avril 1558.
Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier
gentilhomme de la chambre sous Charles IX; Henri III étant parvenu à
la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on
l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une
charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est
point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le
Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc
à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne
maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et
cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La
duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit
veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de
Dampierre[68], de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher
d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été
dame d'honneur de la reine Elisabeth[69]. On conte d'elle une chose
assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur
de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau
matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi
n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du
respect pour elle.
[68] Madame de Dampierre étoit tante de Brantôme, qui en a parlé
fréquemment dans ses _Mémoires_.
[69] Elisabeth d'Autriche, femme de Charles IX. Brantôme en a
tracé un charmant portrait dans ses _Dames Illustres_ (Tom. 5 de
l'édition Foucault de 1823).
Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, ne laissa pas
d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné,
épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle
et bien faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au
Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse
de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette
réformation, et mourut comme une sainte.
Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau,
où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son
gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de
Bellegarde avoit acheté à madame de Mercoeur pour en faire une duché,
et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la duché
devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en avoit
alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier, et ne
laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de Montespan. Feu
M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de Bellegarde acheta
Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison de L'Hospital, à
laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur cela que M. de
Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la soeur et s'appelle
Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement Montespan), prétend
être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères, les marquis d'Antin
et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce sont de pauvres
garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi son frère.
Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du
cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis
XIII), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut
bientôt après.
M. DE TERMES[70].
M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de
Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de
commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer.
C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du
monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval.
Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit
les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses
jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien.
[70] Frère de Roger de Saint-Lary, maréchal de France et duc de
Bellegarde.
Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la
galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla
familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du
bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit
au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le
laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les
crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit
bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé
Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de
rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse.
Il se mit jambe de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit étroite, et
en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre fille de la
feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains, supérieure des
carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son pourpoint,
comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que belle, mais il
n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a toujours eu de la
vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On en fait
aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de Termes avec
l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. Cette folle
épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président du
parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait
cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant,
semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens,
madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous
appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous
appellent-ils pas madame de Termes?--Hé! mademoiselle, dit l'autre,
c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.--Jésus! ma mie, que
dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce
garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu
pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.»
LA PRINCESSE DE CONTI[71].
La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit
tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries,
je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame
de Guise[72], mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans,
étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et
éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa
chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis
lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez
toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il
découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le
lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur
commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'_Astrée_ sous le nom
d'_Alcippe_[73], père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé
lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison,
car ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est véritable,
et le roi François Ier l'ayant su, s'écria: «Ah! le paillard!» Ensuite
ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en écrivant à quelqu'un de la
cour, signa par galanterie: _Le Paillard_. Depuis quelques-uns de
cette maison ont eu ce nom-là pour nom de baptême; au moins l'ai-je
ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une bonne maison d'Auvergne
qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils ainsi, mais leur véritable
nom est fort vilain; ils se nomment _Merdezac_, et on dit que c'est un
sobriquet qui fut donné à un de leurs auteurs dans je ne sais quelle
bataille, où, quoiqu'il lui eût pris un dévoiement, il ne se retira
point du combat et y fit merveilles.
[71] Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit _le Balafré_,
femme de François de Bourbon-Conti, troisième fils de Louis de
Bourbon, premier du nom, prince de Condé. Née en 1577, elle
épousa le prince de Conti en 1605, et mourut à Eu en 1631.
[72] Antoinette de Bourbon. C'étoit une honnête femme; ce conte
ne lui convient pas trop bien. (T.)
[73] Voyez l'_histoire d'Alcippe_, dans le deuxième livre de la
première partie de l'_Astrée_.