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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée. Dans la note numéro 56, la
date de 1580 qui figurait dans l'original a été corrigée en 1530.
LES HISTORIETTES
DE
TALLEMANT DES RÉAUX.
MÉMOIRES
POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,
PUBLIÉS
SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;
AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,
PAR MESSIEURS
MONMERQUÉ,
Membre de l'Institut,
DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.
TOME PREMIER.
PARIS,
ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
PLACE VENDÔME, 16.
1834
INTRODUCTION DE L'AUTEUR[1].
J'appelle ce recueil les _Historiettes_, parce que ce ne sont que
petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y
observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de
confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et que
j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire
le bien et le mal sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce
qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais
d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à
mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être
utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps.
Au reste, je renverrai souvent aux Mémoires que je prétends faire de
la régence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration
du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je
me trouve en état de le faire[2]. Ces renvois seront pour ne pas
répéter la même chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot[3],
devenu duc de Rohan, entrera dans les négociations avec la cour, je ne
puis plus continuer son _Historiette_, parce que désormais c'est
l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voilà quel est mon dessein.
Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par
quelque chose d'illustre.
[1] A la fin de 1657.
[2] Si Tallemant n'a pas renoncé au projet dont il parle ici, et
il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent
le lecteur à ses Mémoires sur la Régence, il est fort à craindre
que l'ouvrage n'ait été perdu; c'est un malheur pour l'histoire.
[3] Dont les succès ressemblèrent fort à ceux d'un officier de
fortune.
MÉMOIRES
DE
TALLEMANT.
HENRI IV[4].
Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce
n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés,
puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre
ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires[5]. Après la
bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va
badiner avec la comtesse de Guiche[6], et lui porte les drapeaux qu'il
avoit gagnés. Durant le siége d'Amiens, il court après madame de
Beaufort[7], sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis
l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la
place[8].
[4] Henri IV, né au château de Pau, le 13 décembre 1553, roi de
Navarre en 1572, et de France en 1589, assassiné à Paris le 14
mai 1610.
[5] C'est ce qui a fait dire à Bayle: «Si la première fois qu'il
débaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'eût traité
comme Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute
l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des
César... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empêcha de
s'élever autant qu'il auroit pu le faire.» L'article entier de
Tallemant peut faire croire qu'il partageoit cette opinion si
vivement relevée par Voltaire, et traitée de plaisanterie par
Condorcet.
[6] Elle se trouvoit alors en Gascogne, à une distance assez
grande du théâtre de la guerre.
[7] Gabrielle d'Estrées. Henri IV avoit érigé pour elle le comté
de Beaufort en duché-pairie.
[8] Sigogne[8-A] en fit cette épigramme:
Ce grand Henri, qui souloit estre
L'effroi de l'Espagnol hautain,
Fuyt aujourd'huy devant un prestre,
Et suit le c.. d'une p..... (T.)
--Mézerai dit que peu après qu'il eut amené Gabrielle au siége de
la ville, «il fut contraint d'éloigner ce scandale de la vue des
soldats, non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu'à ses
oreilles, mais aussi par les reproches du maréchal de Biron.»
(_Abrégé chronologique de l'Histoire de France_, édition de 1682,
tome 6, page 170.)
[8-A] Voir sur ce poète une note placée ci-après dans
l'_Historiette_ de mademoiselle Du Tillet.]
Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais
les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a
jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne
refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en
plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit
raillerie[9].
[9] Henri IV étant près de se faire catholique, ses favoris lui
disoient: «Sire, avertissez-nous quand vous changerez de
religion.» Il faisoit alors l'amour à une religieuse de Passy, il
s'en lassa et s'en alla faire autant à Maubuisson; ils lui
dirent: «Vous aviez promis de nous avertir.»
Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme
quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de
Beaufort[10], on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri
IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on
pouvoit faire; cependant il y étoit tout résolu[11]. On devoit
déclarer feu M. le Prince bâtard[12]. M. le comte de Soissons se
faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille écus de rente
en bénéfices. M. le prince de Conti[13] étoit marié alors avec une
vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants[14]. M. le maréchal de
Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a
été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle étoit
née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M.
d'Estrées[15] n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée
avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire[16],
par les habitants qui se soulevèrent, et prirent le parti de la
Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent
tous deux poignardés et jetés par la fenêtre.
[10] Sébastien Zamet étoit de Lucques; il fut naturalisé
françois. Plaisant et enjoué, il s'étoit fait aimer de Henri IV,
qui avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir.
D'Aubigné est de ceux dont Tallemant parle comme croyant à
l'empoisonnement de Gabrielle par Zamet; il dit qu'après s'être
rafraîchie chez lui en mangeant d'un gros citron, ou selon
d'autres d'une salade, elle sentit aussitôt _un grand feu au
gosier, et des tranchées furieuses à l'estomac_.
[11] _Voyez_ à ce sujet les Mémoires de M. de Sully, liv. 9. (T.)
[12] Henri de Bourbon, prince de Condé, père du grand Condé.
[13] François de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de
Bourbon Condé, premier du nom.
[14] Madame de Montafier, mère de feue madame la comtesse (_de
Soissons_). (T.)
[15] Le premier M. d'Estrées, grand-maître de l'artillerie (mais
en ce temps-là ce n'étoit pas officier de la couronne), étoit un
brave homme qui fit sa fortune. Il était de la frontière de la
Picardie; on l'appeloit La Caussée en picard, pour _La Chaussée_,
et étoit un peu _dubiæ nobilitatis_. Mais après il se fit appeler
d'Estrées, et dit qu'il étoit d'une bonne maison de Flandre. Son
fils, par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-maître
de l'artillerie. J'ai ouï dire que ce premier M. d'Estrées étoit
gendarme dans la compagnie d'un M. de Rubempré, et qu'il sauva la
vie à son capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Caussée; cela
servit à sa fortune. (T.)
[16] Le 31 décembre 1593. (_Voyez_ Anselme, tome 4, page 599.)
Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus
fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France[17]; on en
compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit
mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit
que les armes de La Bourdaisière, c'est _une poignée de vesces_; car
il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a
une main qui sème de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain:
Nous devons bénir cette main
Qui sème avec tant de largesses,
Pour le plaisir du genre humain,
Quantité de si belles _vesces_[19].
[17] On dit qu'une madame de la Bourdaisière se vantoit d'avoir
couché avec le pape Clément VII; à Nice, avec l'empereur
Charles-Quint, quand il passa en France, et avec François Ier.
(T.)
[18] Les Babou écarteloient en effet au 1er et 4e d'argent au
bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une poignée de
vesce en rameau de trois pièces de sinople. (P. Anselme, tome 7,
page 180.)
[19] Ce mot étoit alors synonyme de femme éhontée. (_Dictionnaire
de Trévoux._)
Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou
croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un
procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la
Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier où il y
avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel
endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.»
La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette
veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans
enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit,
s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on
découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit
Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la
mère du maréchal d'Estrées[21].
[20] La Pourpointerie étoit, sans doute, le lieu où étaloient les
marchands de vieux habits.
[21] Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de
Tallemant. Françoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le
26 janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-général de Bourges.
Philibert Babou, son fils aîné, épousa en 1510 Marie Gaudin, dame
de la Bourdaisière, qui apporta cette terre à son mari. Ce
dernier est l'aïeul de Françoise Babou, mère du maréchal
d'Estrées. (P. Anselme, _loco cit._)
Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le
maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles
étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La
Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de
suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson
et madame de Balagny. Cette dernière est _Délie_ dans l'_Astrée_; elle
avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante
du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de
Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frère,
les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit
fort familière chez madame de Bar[24], fit cette épigramme sur la
mort de madame la duchesse de Beaufort:
J'ai vu passer par ma fenêtre
Les six péchés mortels vivants,
Conduits par le bastard d'un prêtre[25],
Qui tous ensemble alloient chantant
Un _requiescat in pace_,
Pour le septième trépassé[26].
[22] Il mourut à Paris le 5 mai 1670.
[23] Louise, bâtarde de La Valette, abbesse de Sainte-Glossine ou
Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (_Gallia christiana_,
tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.)
[24] Catherine, princesse de Navarre, soeur de Henri IV, mariée
au duc de Bar, en 1599.
[25] Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence. Il vint avec
cinq cents chevaux et huit cents fantassins levés à ses dépens,
trouver Henri IV, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand
commandeur de Castille et à M. de Mayenne, qui venoient pour
faire lever le siége de Laon. Ce service fut si agréable au roi,
qu'il fit Balagny maréchal de France, et lui fit épouser la soeur
de madame de Beaufort. Ce Balagny avoit été prince de Cambray,
dont il s'étoit rendu maître en suivant le duc d'Alençon. Sa
première femme, la soeur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de
coeur, qu'elle creva de dépit de n'être plus la princesse de
Cambray, où ils faisoient grande dépense. Elle eut un fils qui
fut le Bouteville de son temps; Puymorin le tua dans la rue des
Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet le blessa par-derrière
d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le Balagny qui est
venu de la soeur de madame d'Estrées n'est qu'un coquin. (T.)
[26] On conte encore une chose fort jolie de cette madame de
Neufvic. Quoique déjà assez âgée, elle aimoit fort les fleurs, et
portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune,
la trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'étoit
durant le siége d'Amiens. Il se mit à chanter ce couplet de
Ronsard:
Quand ce beau printemps je voy,
J'aperçoy
Rajeunir la terre et l'onde,
Et me semble que l'amour,
En ce jour,
Comme enfant renaisse au monde.
Elle, sur-le-champ, se mit à chanter:
Moi je fais comparaison
D'un oison
A un homme malhabile,
Qui, d'un sang par trop rassis,
Cause assis,
Quand son roi prend une ville. (T.)
Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les gants, et ce
fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme _Alexandre_,
de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de
Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit passé le
premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tuât[28], puis il s'en
repentoit quand il venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée;
car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle
d'Estrées ensemble, dit: «Il faut qu'ils soient le serviteur et la
maîtresse[29].»
[27] A cause de sa charge de grand-écuyer.
[28] Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps, depuis
maréchal de France durant la régence, pour empêcher le Roi
d'épouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre
Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi une
nuit à Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans
l'appartement de la duchesse, le Roi dit: «Ah! cela la fâcheroit
trop.» Le maréchal de Praslin a conté cela à un homme de qualité
de qui je le tiens. (T.)
[29] L'anecdote du médecin Alibour, rapportée dans les Mémoires
de Sully, rend vraisemblable le récit de Tallemant. (_Voyez_ les
_OEconomies royales_, tome 2, page 355 de la deuxième série des
_Mémoires relatifs à l'Histoire de France_.)
Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant
pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en
riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un
jour _Capitaine bon vouloir_; et une autre fois, car elle le grondoit
cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans
cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle
disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la
feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie
qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être
terriblement parfumée. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon,
disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.»
[30] Locution du temps dont on comprend suffisamment le sens.
[31] Louis XIII.
Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue
Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de
Verneuil fût logée si près du Louvre[32], et qu'il souffrît que la
cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit
en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit
fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un
boulanger d'Orléans[33], et qui avoit été maîtresse de Charles IX.
Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de
respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle
l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant
demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou
_Neuilly_) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: «J'eusse crié, lui
dit-elle: _La Reine boit._»
[32] A l'hôtel de la Force. (T.) Cet hôtel, ainsi que celui de
Longueville, avoit été construit près du Louvre, sur le terrain
de l'ancien hôtel d'Alençon (Jaillot, _Recherches sur Paris,
quartier du Louvre_, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a
pris le nom d'hôtel de la Force que sous Louis XIV. (_Ibid._,
_quartier Saint-Antoine_, p. 119.)
[33] Brantôme a prétendu que Marie Touchet étoit fille d'un
apothicaire d'Orléans; mais suivant Le Laboureur, dans les
Additions sur les _Mémoires_ de Castelnau, et Dreux du Radier,
dans les _Reines et Régentes_, le père de Marie Touchet auroit
été lieutenant particulier au bailliage d'Orléans.
[34] Cet événement arriva le 9 juin 1606. (_Mercure françois_,
tom. I. fol. 107.)
Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une
vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu'à la
mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa
chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais
elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On
lui ôta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprès des Filles de
France.
[35] Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du
comte d'Auvergne, où madame de Verneuil trempa, si elle n'en a
pas été le principal moteur.
La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi:
elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet
à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos
bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils
font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.»
J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la
première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour
le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet
sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé
la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui
dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je
n'y suis plus[36].»
[36] La Reine-mère revint de l'éloignement qu'elle avoit témoigné
pour ce genre de punition. (_Voyez_ les _Mémoires de l'Estoile_,
dans la Collection des Mémoires, première série, tome 49, page
26.)
Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et
que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien
certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre,
l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là
ruineroit mon royaume.»
Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que
l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme
conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et
que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle[37]. On a dit
que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort[38].
[37] Ces accusations tombent devant les faits. Le président
Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour même du parricide.
Ce monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier
président Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint,
même dans la question, que personne ne l'avoit excité à commettre
son crime. Ces interrogatoires, tirés des manuscrits de Brienne,
ont été imprimés dans le _Supplément aux Mémoires de Condé_,
édition de Lenglet du Fresnoy, in-4º; 1743 ou 1745.
[38] Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de
Varennes, accusa le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil
d'avoir trempé dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamnée à une
prison perpétuelle. (_Mémoires de l'Estoile_, audit lieu, t. 49,
p. 170 et 218.) _Voyez_ plus bas l'_Historiette_ de mademoiselle
Du Tillet.
On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi
alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il
avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un
prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon
catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant
soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à
cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il
traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce
conversation.
Henri IV avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme j'ai déjà dit.
J'en rapporterai quelques exemples.
A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain
chandelier avoit une _main de gorre_, c'est-à-dire une mandragore; or,
communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi,
qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez
cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et
la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la _main de gorre_. Cet
homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de
s'enrichir.»
Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire
sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation:
«Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, _devienne
Jean_.»
Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met
dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre
même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins
deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.»
On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil;
il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur
laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses[39]!»
[39] Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un
village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna
ordre qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le
plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit
que c'étoit un nommé Gaillard. «Eh bien! dit-il, qu'on l'aille
quérir.» Ce paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir
vis-à-vis de lui, de l'autre côté de la table où il mangeoit.
«Comment t'appelles-tu? dit le roi.--Sire, répondit le manant, je
m'appelle Gaillard.--Quelle différence y a-t-il entre gaillard et
paillard?--Sire, répondit le paysan, il n'y a que la table entre
deux.--Ventre saint-gris, j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne
croyois pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.»
(T.)
Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui
que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit,
comme on a accoutumé: «_Domine, non sum dignus._--Je le sais bien, je
le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu
étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple
gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le
conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il
n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots[40].
[40] On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie d'un
brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui
qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain
à six heures du matin. «A six heures? reprit La Vieuville, je ne
me lève pas de si bon matin pour mes propres affaires; je serois
bien sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.»
Cet homme n'en put tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en
alla faire le premier le conte au Louvre; et, parce que les
rieurs étoient de son côté, l'autre passa pour un ridicule. (T.)
Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah!
disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.»
Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de
Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au
maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit
_aux Trois Mores_. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le
Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma chambre ne
voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si
belles poésies.
[41] Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualités, dit:
«Mettez seigneur de dix-huit cent mille écus.» (T.)
Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de
Condé le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit
ces deux vers:
Absent de ma divinité,
Je ne vois rien qui me contente.
Il ajouta:
C'est fort mal connoître ma tante,
Elle aime trop l'humanité.
[42] C'est à cette princesse que son époux contrefait disoit, au
moment de faire une absence: «Surtout, madame, ne me faites pas
c... pendant que vous ne me verrez pas.--Partez en paix,
monsieur, répondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le
faire que quand je vous vois.»
La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville.
Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et
qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit:
«Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une
religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon
chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup
il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût
jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme
Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on
lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en
ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa,
étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et
quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à
Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire:
«Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit:
«Marchons; il faut mourir en gens de coeur.» M. de Guise lui avoua
après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que
Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune
homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous
eusse poignardé.»
Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi,
voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est
le pain des moines.»
Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade
de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la
cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut
mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit.
Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla
saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos,
que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si
le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes
venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je
vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le
Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez
long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à
cette heure.»
A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait
du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi
avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il
lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous
connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi,
mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui
répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait
encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a
rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui
dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.»
Henri IV conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se
couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son
prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il
la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin que de
raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et
pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin
de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans
l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de
Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le
trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre[44],
et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son
bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre
maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le
manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage.
[43] Tallemant écrivoit ceci vers l'année 1657.
[44] L'hôtel de Nevers étoit situé près du Pont-Neuf entre la rue
de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place à l'hôtel
de Conti, qui a été détruit vers la fin du règne de Louis XV,
quand on a construit l'Hôtel de la Monnoie.
Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité,
dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement
à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.»
Il dit à sa soeur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma soeur,
de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet de louer
Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.--Oui, pour vous,
lui dit-elle, qui avez votre _conte_, mais pour moi, je n'ai pas le
mien[45].»
[45] Le comte de Soissons. (T.) Madame, soeur du roi, avoit été
recherchée par le comte de Soissons; mais Henri IV ne voulut
jamais consentir à ce mariage. Dans le seizième siècle, et même
encore dans le dix-septième, on écrivoit indifféremment _conte_
ou _compte_.
Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient
les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après,
n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les
lettres du nom de Votre Majesté?--Ah! ma soeur, lui dit-il, ou vous
n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne
s'est aperçu de ce que vous dites.»
A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit
de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il
alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercoeur qui par
hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup
de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que vous
faites.»
Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de
Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle,
que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous
n'en avons plus.--Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit
apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire
l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez
pas.--Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être
suspecte?--Vous ne me l'êtes point, ma tante.--Ah! répliqua-t-elle, il
faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec
beaucoup d'affection.
Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà
les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et
que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon
pour eux.»
Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce
qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été
roi, il eût été pendu.
Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de
Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit
Henri IV: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa _Majesté_.»
Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On
voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un
coude[46]. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre,
quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne
voulut point lui faire de violence.
[46] Cette maison pourroit bien être l'ancien hôpital de la
Charité d'Avon, fondé en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice
est aujourd'hui un petit séminaire. Les bâtiments et les jardins
font une hache dans la partie du parc qui longe le canal.
Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à
l'Eglise.»
LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS[47].
Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit
encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion,
que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il
demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis.
«Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que
toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il
n'y aura plus de guerre[48]?»
[47] Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers 1562, décapité à
Paris en 1602.
[48] Le vieux maréchal s'effrayoit beaucoup de l'activité et de
l'ardeur de son fils: «Biron, lui disoit-il, je te conseille,
quand la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta
maison, autrement il te faudra perdre la tête en Grève.»
Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces
Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui
n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant
avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il
n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de son maître[49].
D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant
que Henri IV, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand
il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «_le plus tranchant
instrument de ses victoires_,» et après sa mort il témoigna assez le
cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle
vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit
le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France,
car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand
tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui.
[49] Il étoit difficile à contenter, celui dont Henri avoit dit:
«Voilà le maréchal de Biron que je présente, avec un égal succès,
à mes amis et à mes ennemis.»
Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri IV étant à Fresnes,
demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie.
Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne
firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal
en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit
honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au
siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle
d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres[50]. A la bataille
d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et une
confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà, disoit-il,
viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre entre nos
mains, etc.--Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu est tenu
d'obéir à ces diables de ministres?»
[50] Est-ce à la fausse honte, à la dissimulation de Biron sur ce
point, qu'il faut attribuer le crédit qu'a trouvé généralement
parmi les contemporains du maréchal l'opinion toute contraire à
celle que Tallemant exprime ici? «Je ne puis m'empêcher de
remarquer, dit Sully, à l'avantage des lettres, qu'autant que le
maréchal de Biron le père avoit de lecture et d'érudition, autant
le fils en avoit peu. A peine savoit-il lire.»
Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau[51] le
pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta
un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles.
«Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que
je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de
moi.» Et il n'en chassa pas un[52].
[51] Père du conseiller qui a écrit. (T.) Claude Sarrau,
conseiller au parlement de Rouen, a été en relation avec beaucoup
de savants, et son fils Isaac a publié, en 1654, un choix de ses
lettres.
[52] C'est sans doute parce que les détails de la malheureuse fin
de Biron, décapité dans l'intérieur de la Bastille, à l'âge de
quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant
ne les a pas donnés ici.
LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE[53].
C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec
feu M. d'Epernon. Il se donna à Henri IV, comme l'autre à Henri III,
et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont
toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de
Roquelaure et M. d'Epernon, _qui toque l'un toque l'autre_.»
[53] Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de
l'Armagnac, né vers 1543, mort à Lectoure, le 9 juin 1625, dans
sa quatre-vingt-deuxième année.
On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire
qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, _que s'en
esten_,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de
grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent
donc pas.»
Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il
entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de
gens de bien!»
Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri IV le fit traiter,
et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol
avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape,
qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui
étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en
disant: «_La sanita del cuerpo, señor mareschal._» Le maréchal
s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il
tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «_La sanita del culo,
señor Espagnol._» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut
obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais
il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria:
«_Lho sentito, segnor mareschal._» Lui, qui ne savoit pas l'italien,
lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez,
madame?»
Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit
que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi
à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien
à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez
excommunié, et un excommunié mange comme un diable.»
Il perdit un oeil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il
étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson,
soeur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec
Henri IV, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de
maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles.
«Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.»
On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le _ruffian_[54] à son maître.
[54] Du mot italien _ruffiano_, proxénète de la nature la plus
honteuse.
Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus
voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa
Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il
n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit
son bon oeil caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi,
qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en
dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme
nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens.
Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit
jouer à Gros-Guillaume la farce du Gentilhomme Gascon. A tout bout de
champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant de
vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et Gros-Guillaume
disoit: «_Cousis, ne bous fâchez._» Il arriva qu'après la mort du Roi,
les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le monde y étoit dans
la consternation, s'en allèrent dans les provinces, et enfin à
Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut demander
permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que vous
jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les
roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs
excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla;
mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il
fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la
farce.
Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en
changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit
quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour.
Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes
qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant
pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne
voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi
il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle
n'a pas de _sabattous_» (de souliers).
LE MARQUIS DE PISANI[55].
Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme
qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la
maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles IX ambassadeur en
Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi
d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus
de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque
déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut
jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne
fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que
s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit
jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion
pour l'Espagne.
[55] Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractère fort
remarquable et un personnage de l'obscurité historique duquel on
se rend difficilement compte après avoir lu cette _historiette_.
Son nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le
marquis de Pisani est mort en 1599.
Henri III étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne
demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le
pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du
pape Sixte V. Ce fut lui qui remit la France dans la possession de la
préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego, dont
les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape l'eût
prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne point
assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et parce que
l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de sa
chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la
nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père
fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint
de voir la cérémonie par une jalousie.
Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis,
qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses
parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de
France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de
cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque
fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être
transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point
d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais
sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de
Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore
frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de
l'épouser.
Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et
qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de
Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui
envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler
la sédition du temps de Charles IX, auprès duquel il avoit été nonce.
Le pape en colère mande à Pisani qu'il ait à sortir de ses terres
dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le
marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et
bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu
le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il
abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que
l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût
commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit
qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que
l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat
en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit
offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au
bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se
promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet,
mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit
plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage
que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein
qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à
quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il
amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il
envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la
guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à
l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une
semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce
même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et
qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils
étoient tous deux hérétiques: c'étoient le roi de Navarre et la reine
Elisabeth.
Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'évêque du Mans (de
Rambouillet)[56], leur galère fut surprise par un corsaire nommé
Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prétendoit bien
en tirer grosse rançon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire
avoit quitté la galère, après avoir donné ses prisonniers en garde à
ses gens, délibéra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la
furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani
lui dit: «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste.» En effet,
il prit si bien son temps, qu'assisté des François qui avoient été
pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère.
Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables
circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai
pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charmé de la
bravoure et de la conduite du marquis, se jeta à ses pieds et lui
demanda en grâce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le
marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement à son service.
Il ne faut pas s'étonner de cela, tout le monde l'aimoit; les
hôteliers d'Italie, quelque intéressés qu'ils soient, au second voyage
qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payât. Il laissa à Rome sa femme
et une fille, qui fut le seul enfant né de ce mariage[57], parce qu'il
n'y avoit rien à craindre pour elles au milieu de leurs parents.
Cette dame, qui étoit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec
M. le cardinal d'Ossat, qui n'étoit alors qu'agent, le métier
d'ambassadeur. Après il la fit venir en France, quand les choses
furent un peu plus calmes.
[56] Charles d'Angennes de Rambouillet, né en 1530, ambassadeur
de France à Rome, cardinal en 1570, mort à Corneto, dont il étoit
gouverneur pour le pape, en 1587.
[57] Cette fille a été la marquise de Rambouillet, l'une des
femmes les plus distinguées de son siècle. Tallemant, admis dans
l'intimité de cette dame, tenoit d'elle tous ces détails, ainsi
qu'on le verra plus tard.